24 mai - Écritures intimes dans le Groupe de Coppet (1785-1831)


Journée d’étude internationale organisée par Stéphanie GENAND à l’Université de Rouen (CÉRÉdI/IUF)

Vendredi 24 mai 2013.

Les idées générales vous entourent d’une sorte de nuage, mais laisser lire au fond de son cœur, c’est effrayant.

G. de Staël, Lettre à C. Hochet, 11 juin 1801.

Évoquer les « écritures intimes de Coppet » dessine d’emblée les contours d’un objet aussi paradoxal qu’insaisissable : à l’absence d’autobiographie explicite – exception faite des Souvenirs écrits en 1831 [1] de Bonstetten ou des Souvenirs du feu duc de Broglie [2], publiés tardivement et dans la transition vers la « seconde génération [3] » – s’ajoute l’omniprésence d’une parole personnelle, à la fois fragmentaire et clandestine, et qui déjoue toute velléité d’identification d’un « pacte » générique. Si Staël ouvre sa carrière sur l’éloge de Rousseau, le modèle des Confessions inspire moins les familiers du Château qu’il ne leur lègue une culpabilité qui associe l’apparition du moi au dévoilement obscène ou à la posture indécente : de la « honte de parler de soi » évoquée dans Dix années d’exil [4] au rejet de Constant – « Écrire des mémoires me répugne [5] » –, les grandes figures de Coppet ne consentent à l’écriture intime qu’à condition qu’elle serve l’histoire, la connaissance politique et les destinées collectives. Cette double exigence, qui substitue au « je » singulier ce que F. Rosset appelle « un moi métonymique [6] », condamne l’écriture intime à la posture intenable d’être à la fois nulle part – seuls le Journal de jeunesse de Staël et les Journaux intimes de Constant relèvent explicitement d’un genre dont ils se désolidarisent en y consentant – et partout – selon le modèle staëlien de la « raison exaltée [7] », voire de « l’autobiographie permanente [8] ». Un tel écartèlement, où se rejoue la vocation constitutive du Groupe de Coppet à nourrir la pensée d’expériences humaines ou converties par la fiction en exemples « dramatiques », exige de privilégier sur le cloisonnement l’horizon élargi et sur la voix sans faille « l’écart », défini par J. Starobinski comme l’un des traits du « style de l’autobiographie [9] ».

Analyser les traités et les fictions, les récits et les velléités de Mémoires au sein d’un « groupe » où la réciprocité des pratiques et des réflexions nourrit une dynamique rétive à la fixation, tel est l’enjeu de cette journée d’étude internationale. Si les travaux fondateurs de Simone Balayé, Florence Lotterie et François Rosset [10] ont permis, après Georges Poulet et Jean Starobinski [11], de souligner les tensions qui traversent l’écriture de soi à Coppet, ce corpus mérite d’être saisi dans sa spécificité problématique. Plusieurs axes pourront être privilégiés dans cette optique :

- la scène familiale : le Journal de Staël, abandonné en 1785, s’inscrit dans l’illégitimité de la « femme auteur » à laquelle Suzanne Necker se heurte elle-même dans ses publications, comme les travaux de Catherine Dubeau [12] l’ont très justement souligné. Comment les maximes morales de Necker entravent-elles les textes de l’épouse et de la fille ? Quelle écriture intime forger dans le milieu protestant du château, où parler de soi exige de transgresser ou de s’approprier la voix du père ?

- le moi et l’histoire : si Damien Zanone [13] et F. Rosset ont montré l’articulation féconde de l’exploration intime et de la politique chez Staël et Constant, ce lien ne saurait être statique et mérite d’être envisagé dans l’ensemble du corpus, y compris dans les textes plus tardifs, écrits lors de la transition entre l’Empire et la Restauration : l’espoir d’une constitution libérale modifie-t-il le protocole de représentation de soi ? Comment
ce nouveau contexte implique-t-il de conjuguer écriture intime et engagement politique ?

- les héritiers : Si les œuvres de Staël et Constant constituent un corpus suffisamment riche et complexe pour qu’il puisse être considéré comme une matrice de l’intime à Coppet, leurs problématiques imposent à la génération suivante un héritage avec lequel Auguste, Albertine, V. de Broglie ou la figure marginale de J. Rocca composent dans leurs propres productions. Comment parler de soi après eux  ? Quelle place les descendants occupent-ils dans le programme intime et politique de Coppet ?

Les contributions de cette journée d’étude, organisée conjointement par le CÉRÉdI et l’IUF à l’Université de Rouen, seront publiées en novembre 2013 dans le dossier thématique du n°63 des Cahiers staëliens. Cette opportunité suppose que les textes soient rédigés et rendus dans un état définitif le 24 mai. Si elle peut paraître contraignante, cette organisation nous permettra de garantir aux actes de cette journée une publication rapide, sur une question explicitement abordée pour la première fois dans les Cahiers staëliens.


[1Charles-Victor de Bonstetten, Souvenirs écrits en 1831, Paris, Cherbuliez, Zürich, Orell, 1832.

[2Victor de Broglie, Souvenirs du feu duc de Broglie (1785-1870), Paris, Calmann-Lévy, 1866, 3 vols.

[3Nous empruntons ce titre au Cahier staëlien n°40, 1989 : « La seconde génération de Coppet ».

[4G. de Staël, Dix années d’exil, 1810, posthume 1821, réed. S. Balayé et M. Vianello Bonifacio, Paris, Fayard, 1996, p. 45.

[5B. Constant, « Souvenirs historiques à l’occasion d’un ouvrage de M. Bignon », Portraits, Mémoires, Souvenirs, Paris, Champion, 1992, p. 72.

[6François Rosset, Écrire à Coppet : nous, moi et le monde, Genève, Slatkine, 2002, p. 148.

[7G. de Staël, De la littérature, 1800, rééd. A. Blaeschke, Paris, Garnier, 1998, p. 181.

[8F. Rosset, Écrire à Coppet, p. 150.

[9Jean Starobinski, « Le style de l’autobiographie », L’Œil vivant II, La relation critique, Paris, Gallimard, 1970, p. 86 et 92.

[10Voir notamment Simone Balayé, Écrire, lutter, vivre, Genève, Droz, 1994, Florence Lotterie, « Madame de Staël. La littérature comme ‘philosophie sensible’ », Romantisme, n°124, 2004, p. 19-30 et F. Rosset, Écrire à Coppet et « « Intime et fiction chez Benjamin Constant », Annales Benjamin Constant, n°28, 2004, p. 39-49.

[11Georges Poulet, La Conscience critique, Paris, Corti, 1971, p. 16-25 et Jean Starobinski, « Madame de Staël : passion et littérature », 1966, réed. Table d’orientation, Lausanne, L’Âge d’homme, 1989, p. 83-110.

[12Voir Catherine Dubeau, « L’épreuve du salon ou le monde comme performance dans les Mélanges et les Nouveaux mélanges de Suzanne Necker », Cahiers staëliens, n°57, 2006, p. 201-225.

[13Voir Le Moi, L’Histoire, 1789-1848, textes réunis par Damien Zanone, avec la collaboration de Chantal Massol, Presses universitaires de Grenoble, 2005.


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