Appel à communications – « L’air des livres. Respirations, inspirations »


L’air des livres. Respirations, inspirations

Université de Rouen / Mont-Saint-Aignan
Colloque des 1er et 2 octobre 2020

organisé par Thierry Roger (CÉRÉdI) et François Vanoosthuyse (CÉRÉdI)

Le processus d’industrialisation, longtemps décrit sur le seul mode antagoniste de la « révolution » et de « l’aliénation », est de plus en plus envisagé, dans un contexte d’inquiétude écologique, sous l’angle de la « pollution ». Plusieurs ouvrages ont récemment proposé une histoire critique de la « culture de la cheminée qui fume » (Geneviève Massard-Guilbaud, Histoire de la pollution industrielle. France, 1789-1914, EHESS, 2010, p. 8 ; voir aussi François Jarrige et Thomas Le Roux, La Contamination du monde. Une histoire des pollutions à l’âge industriel, Seuil, 2017). Les études littéraires peuvent à leur tour se saisir de cette question, en faisant l’hypothèse, qui se décline d’ailleurs de plusieurs manières, que la littérature a partie liée avec l’air qu’on respire. Seulement, dès qu’on parle de fictions, quelles qu’elles soient – poétiques, dramatiques, romanesques – on est contraint de penser les notions de « respiration », « air », « atmosphère », sur un mode partiellement métaphorique, et de considérer toute la gamme des rapports, directs ou indirects, explicites ou implicites, qu’elles entretiennent avec la réalité.
Tout monde habité se caractérise par la qualité de son air, y compris les mondes fictifs. On fait l’hypothèse que tout texte produit une fiction d’atmosphère, et que les figures respirent : sujets lyriques, orateurs, personnages de roman ou de théâtre, narrateurs, comiques, tragiques. Mais elles respirent de deux manières : dans leur monde, et dans le nôtre. Sur scène, les personnages ont le souffle et l’allure des acteurs, mais l’air qu’ils respirent est celui de la pièce ; réciproquement, un texte ne respire par son lecteur que si celui-ci a à cœur de l’entendre sonner en lui ou de le faire passer par sa voix.
On est ainsi conduit à partager le problème en deux : « l’air des livres », c’est d’une part celui qui circule ou qui stagne dans le monde qu’ils représentent, le bon air ou le mauvais air que les personnages respirent, et c’est d’autre part le souffle qui habite les textes, donc le rythme qu’ils instaurent, l’impression qu’ils provoquent de leur plus ou moins grande élasticité, de leur plus ou moins grande compacité, de leur plus ou moins grande « respirabilité ». Julien Gracq regrettait en 1960 que la littérature « respirât mal ». La difficulté théorique est là : d’un côté, un usage non figuré du terme d’air, mais appliqué à des mondes de papier ; de l’autre, un usage figuré, mais appliqué à la seule réalité observable dont on parle, à savoir le texte.
Le colloque voudrait à la fois aborder les textes dont l’air est un thème fondamental, récurrent, problématique, et les questions théoriques que posent les métaphores du souffle et de la respiration, de l’atmosphère et de l’aération, quand elles désignent des actes créateurs, des styles et des formes textuelles.

Voici quelques pistes et suggestions.
C’est l’anniversaire de l’incendie de l’usine Lubrizol, survenu le 26 septembre 2019, qui nous suggère d’organiser ce colloque à l’université de Rouen. Il sera donc opportun d’envisager la littérature de l’âge industriel, aussi loin qu’on puisse remonter pour en détecter les traces : l’atelier, la fabrique, l’usine, la centrale, comme univers clos sur le travail et sur les transformations de la matière, assujettissant la respiration et le souffle des hommes, et comme causes des modifications profondes du paysage et de l’atmosphère, de l’espace urbain, de l’expérience même de la vie. Tous les aspects de la vie intime et collective qui dépendent de près ou de loin de l’usine ont donné lieu à une immense littérature, fictionnelle et/ou documentaire, qui envisage le sujet de l’air. La promiscuité, la foule, l’exiguïté des logements, la fumée, la suie, les miasmes, la puanteur et la saleté où l’on vit, entrent dans la définition même du prolétariat, de la ville industrielle et pour ainsi dire de la modernité, dans les descriptions qu’en donnent, au XIXe siècle, Flora Tristan, Verhaeren, ou Zola, entre autres exemples possibles.
Mais, en même temps que les réalités de l’âge industriel, sont apparues ses utopies (le socialisme de Cabet et de Considérant, ou les rêveries technologiques de Verne), de même que ses alternatives radicales, qui sont autant de rêveries sur l’air et le mouvement : la ville ventilée, l’hygiène du travail, les machines volantes, la littérature des grands espaces et du plein air, l’imaginaire des tropiques et des déserts. Une histoire littéraire de l’hygiénisme resterait en partie à écrire, dans le sillage des travaux d’Alain Corbin.
L’élaboration des utopies, des contre-utopies et des hétérotopies de l’air caractéristiques du XIXe siècle (on songe à Baudelaire par exemple), a emprunté des chemins qui étaient depuis longtemps consacrés par la littérature. L’opposition entre air sain et malsain, donc disposant au vice ou à la vertu, au détachement ou au calcul, à la sagesse ou aux passions, à l’art inspiré ou stéréotypé, etc., traverse l’histoire de la littérature depuis Virgile, Épicure, Sénèque, Rabelais, Montaigne, La Fontaine, Rousseau, pour ne citer que quelques fameux exemples. On accueillera très volontiers toute proposition concernant la littérature des âges pré-industriels.
Le projet du colloque n’est pas d’envisager la seule thématique de la pollution industrielle, ni les seules poétiques de la « modernité » technique. Si l’on envisage ce que pourrait être une poétique de l’air, on pourra, plus généralement, s’intéresser aux formes poétiques, dramatiques ou narratives qui suscitent les sensations d’enfermement et d’étouffement, par une thématisation littérale ou figurée de l’air et de la respiration : satires du conservatisme ou de la morale de l’intérêt, satires du patriarcat ou du matriarcat, des habitus de la domination, mises en scène de la petite bourgeoisie ou des arcanes du pouvoir, tragédie, drame, roman psychologique quand il thématise l’angoisse, la dépendance, l’obsession, la dépression, romans policiers, romans noirs.
Inversement, on pourra s’intéresser aux formes qui suscitent la sensation du plein air, de l’exaltation, de la jubilation de respirer, qui sont elles aussi plus variées que ne le laisserait penser une approche purement thématique. L’ « imagination aérienne » (Bachelard) n’est pas le propre de la littérature des grands espaces naturels et sauvages, des voyages aériens, ni de la littérature des lointains exotiques, même si ces pans de littérature sont d’une importance décisive pour notre sujet. On voudrait montrer que la thématisation de l’air dans la littérature narrative ou dramatique entretient un rapport plus complexe qu’il ne semble avec celle de l’espace au sens géographique du terme. Peut-être est-elle est liée, plus fondamentalement, à la topographie de l’action, à la conception des personnages, à l’intrigue.
De plus, il faudrait décliner sur la longue durée l’histoire de ce paradigme aérien, ou pneumatologique, qui a fourni comme l’on sait l’un des schèmes anthropologiques majeurs permettant de penser, dès l’émergence de l’homme de Lascaux, l’acte créateur dans son lien avec le « souffle vital » : les Dieux, les Muses, Dieu, la Nature ou le Génie, l’Âme universelle ou l’Inconscient individuel comme Inspirateurs. Il s’agirait de voir comment la dichotomie pneuma / technè prend place au sein des théories de l’inspiration héritées de Platon ; comment l’idée de « chaîne des inspirés » a pu dialoguer ou non avec les théologies de l’Esprit Saint, du « Vent Paraclet », les mythologies du vent (Zéphyr, Éole), de l’envol (Icare, Ganymède, Élie), et les rêveries poétiques greffées sur les techniques (l’aéronautique des écrivains, de l’aérostat de Nodier au Cap de Bonne-Espérance de Cocteau) ; comment cette tension travaille la théorie des genres, des catégories esthétiques ou des modes énonciatifs (souffle épique ; souffle lyrique). Cette approche se verrait complétée par une étude de la topique aérienne (parole ailée ; harpe éolienne ; vent(s) de l’Esprit ; typhon, tempête, cyclone ; brumes, brouillards, cendres ; ciel noir versus ciel bleu ; etc.), inséparable d’une réflexion sur le « tropisme ascensionnel », cet « isomorphisme du souffle et de la verticalité », comme sur les « archétypes substantifs » (Air / Miasme) ou les « archétypes épithètes » (Pur / Souillé) évoqués par Gilbert Durand dans ses Structures anthropologiques de l’imaginaire.
Enfin, la question de la respiration de la littérature, art de l’air, ne saurait laisser de côté celle du rythme, comme celle du geste scriptural, ou calligraphique, cette « haleine issue de la main » célébrée par le Claudel des Cents phrases pour éventail. Ainsi que le notait Henri Meschonnic, « la respiration est le cliché majeur du rythme » ; le danger d’une telle approche résiderait alors à ses yeux dans une « réduction au physiologique », qui tirerait cette définition du rythme moins du côté de « l’analogie vitaliste » que de la thèse « positiviste », le tout conduisant à une « confusion entre la respiration et la voix » (Critique du rythme, Verdier, 1982). Cependant, pour l’historien des idées de littérature, comme pour l’adepte de la « métaphorologie » chère à Hans Blumenberg, une telle relation garde sa pertinence dès lors que l’on enquête sur les conditions d’émergence de ce rapprochement, situé entre concept et métaphore. Certaines contributions de ce colloque pourront ainsi suivre le fil séculaire du lien qui unit théorie du souffle, théorie du rythme, et théorie du vers, « plaisir poétique et plaisir musculaire » (André Spire). Ce serait l’occasion d’aborder les lignées de poètes définis comme « inventeurs de respirations » (Marinetti, « L’imagination sans fils les mots en liberté », 1913), d’ouvrir à nouveau le dossier mis en avant dans les années 1930 par Marcel Jousse, dans le contexte de la phonétique expérimentale (Anthropologie du geste ; Le Parlant, la Parole et le Souffle), qui écrivait : « comment tout cet être de chair et de souffle pourrait-il se résumer sur une page morte ? ».
Raban Maur écrivait, aux temps carolingiens : « la voix c’est de l’air frappé par le souffle » (cité dans L’Inspiration. Le souffle créateur dans les arts, les littératures et les mystiques du Moyen-Age européen et proche oriental, dir. Claire Kappler et Roger Grazelier, 2006) ; Artaud, dans Le Théâtre et son double, en appelait à une « connaissance des souffles » : ce colloque entend aussi étudier les arts de la scène dans leurs rapports avec les techniques du corps, puisque la littérature sera définie ici avant tout comme un « exercice respiratoire » (Bachelard, L’Air et les songes).
Ainsi donc, il s’agirait avec cette réflexion collective transhistorique de revenir tout à la fois sur la fiction aérienne, envisagée du point de vue de la poétique comme de « l’écocritique » ; sur le déploiement de ce que Bachelard appelait naguère l’imagination aérienne, en élargissant le questionnement, qui ne saurait se limiter au seul point de vue de « la critique de l’imaginaire » ; mais aussi sur la stylistique aérienne, inscription du souffle dans la langue, entre le phrasé et la ponctuation, entre le dit et le non-dit, cet « air ou chant sous le texte » (Mallarmé, Le Mystère dans les lettres).

Comité scientifique :
Claire Barel-Moisan : CNRS/ENS de Lyon (laboratoire IRHIM)
Marianne Bouchardon (Université de Rouen/CÉRÉdI)
Tony Gheeraert (Université de Rouen/CÉRÉdII)
Sylvain Ledda (Université de Rouen/CÉRÉdI)
Serge Martin (Université Sorbonne Nouvelle/DILTEC)
Thierry Roger (Université de Rouen/CÉRÉdI)
Jean Trinquier (ENS de Paris/UMR 8546)
François Vanoosthuyse (Université de Rouen/CÉRÉdI)

Les propositions de communications sont à envoyer avant le 1er avril 2020 aux adresses suivantes :
thierry.roger@univ-rouen.fr
vanoosthuyse.f@gmail.com


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