Dramaturgies du conseil et de la délibération - 17 au 19 mars 2015


Colloque international organisé par l’Université de Rouen et le CÉRÉdI
17-18-19 mars 2015

Comité d’organisation
Ariane Ferry (Université de Rouen, Littérature comparée) et Xavier Bonnier (Université de Rouen, Littérature du XVIe siècle)

Conseil scientifique
Jean-Philippe Agresti (Université d’Aix-Marseille, Droit) ; Jean-Claude Arnould (Université de Rouen, Directeur du CÉRÉdI) ; Éric Avocat (Université de Kyoto, Japon) ; Antoine Compagnon (Collège de France / Columbia University) ; Pierre Czernichow (PU-PH Université de Rouen) ; Myriam Dufour-Maître (Université de Rouen, présidente du Mouvement Corneille) ; Mireille Losco-Léna (ENSATT-EA 4160 Passages XX-XXI) ; John D. Lyons (Université de Virginie, Charlottesville) ; Christophe Martin (Université Paris IV- Sorbonne) ; Witold Konstanty Pietrzac (Université de Lodz, Pologne).

Ce colloque sur les « Dramaturgies du Conseil et de la Délibération » porté par le CÉRÉdI, « Centre d’Études et de Recherche Éditer/Interpréter », prolonge dans une double perspective, littéraire et transdisciplinaire, les travaux engagés depuis plusieurs années par nos collègues philosophes et linguistes de l’ÉRIAC, « Équipe de Recherche Interdisciplinaire sur les Aires Culturelles », autre centre de recherche de l’UFR des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Rouen, dont l’un des axes est « le conseil et la délibération ».

L’objectif de ce colloque sera d’interroger le fonctionnement et les enjeux des dramaturgies du conseil et de la délibération dans trois champs : le théâtre (de l’Antiquité à aujourd’hui) ; les genres narratifs qui peuvent réinvestir ces dramaturgies théâtrales dans le récit et les commenter ; le politique au sens large du terme (avec là encore un réinvestissement des pratiques mises en scène et données à voir par le théâtre).

Le théâtre constitue un premier terrain d’observation passionnant et peut nous en apprendre beaucoup sur les mécanismes et les mises en scène du conseil et des pratiques délibératives car il les stylise, les concentre et en tire un enjeu dramatique. On pourrait s’intéresser aux figures de conseillers, à la circulation du discours dans les situations de conseil, à la relation entre conseil/délibération et action théâtrale, aux traitements, comiques ou dramatiques, de ces situations… Il y aurait aussi à examiner la nature du rapport entre délibération (discours) et action (représentation par les corps) et à l’évolution des formes permettant de mettre en tension délibération et action (l’échange avec le chœur, le monologue, les stances, la présence d’un conseiller auprès d’un grand, le dialogue avec un confident, etc.).

On pourrait par ailleurs tenter d’évaluer le caractère historique de cette tension, en considérant la chose de deux façons : cette tension a-t-elle été nécessaire à la dramaturgie à certaines époques et a-t-elle encore un sens dans le théâtre contemporain qui a « mis en crise » l’action elle-même, comme l’ont montré les spécialistes des études théâtrales et du drame moderne et contemporain ? Mais on pourrait aussi aborder la question en allant du côté du théâtre historique : l’action ayant déjà eu lieu, réintroduire formellement de la délibération, du doute, ouvrir d’autres possibles devenus impossibles quand l’action a été accomplie, n’est-ce pas une manière de réintroduire du suspense par rapport à l’action pour garder l’intérêt du spectateur ? Il y aurait donc une dramatisation du conseil et de la délibération utile en termes d’intérêt dramatique.

À partir de là d’autres questions se posent, par exemple sur la façon dont les narrations récupèrent ou critiquent cette dramatisation dans le cadre de récits historiques ou de récits de fiction, sur la façon dont le conseil peut se dramatiser dans des formes littéraires en prise avec la réalité (correspondances des écrivains avec des hommes d’État, « fictionnalisation » d’épisodes historiques fameux…) ou d’autres arts (cinéma, peinture….) qui ont tiré parti de cette dramaturgie – on pense aux Trial Movies américains comme Twelve Angry Men, To Kill A Mockingbird, ou aux films de prétoire.

Il faudrait bien entendu faire une place de choix aux genres « autocentrés », comme les mémoires ou l’autobiographie, qui abondent en restitutions de conseils et de délibérations plus ou moins théâtralisés (depuis les Commentaires de Monluc [1]jusqu’aux Mémoires d’outre-tombe [2], en passant par les Confessions [3]). La question se pose moins, ici, de leur véridicité (qui n’est pas un objet littéraire, et qui surtout varie suivant la possibilité ou non de recouper avec d’autres sources), que du statut implicitement conféré par l’auteur à son récit, entre témoignage pour l’Histoire, plaidoyer pro domo et morceau d’art littéraire – quand il ne s’agit pas de réécritures subreptices de mythèmes et d’épisodes historiques célèbres [4].

Mais les genres narratifs fictionnels généralement « allocentrés », fable, conte, nouvelle, histoire tragique, roman, pourraient également retenir l’attention par l’extrême plasticité des configurations du conseil et de la délibération, dans la mesure où la présence de la parole de l’auteur (ou du narrateur) vient toujours infléchir la réception au-delà du seul dialogue, qu’il s’agisse de commenter un ton, de mentionner une gestuelle, de pénétrer dans les pensées des personnages, de ménager une parenthèse généralisatrice ou anecdotique, de comparer avec d’autres situations, etc. Se rejoue donc, au travers de cette thématique, à la fois un voisinage et une distinction persistante entre mimesis (la « représentation vive » d’Aristote) et diegesis, notamment par le biais de toutes les modalisations qu’offrent les variétés de discours rapporté, ressource majeure du narrateur en face de la didascalie du dramaturge. Se rejoue aussi, et certainement évolue, la mise en question de l’utilité et de l’acuité de cette pratique du conseil, depuis Rabelais, qui en offre toutes les facettes [5], jusqu’à Malraux et ses scènes de mise à l’épreuve de l’individu dans une communauté humaine obligée de faire des choix déchirants [6], en passant par La Fontaine et la déroutante variété des leçons des Fables en matière de conseils (salutaires ou empoisonnés), de prévoyance (pas toujours nécessaire), d’équitable décision (rarement irénique). Se rejoue enfin, et de manière d’autant plus complexe qu’il s’agit de fiction, fût-elle « à clefs », la notion de stylisation de la réalité, dans la mesure où l’ambition esthétique investit, sélectionne et remanie ce que laissent observer la pratique juridique, le débat scientifique, la production historique et ethnographique, les prescriptions religieuses, bref, tout ce qui relate ou informe cette sphère de l’activité humaine dans une optique essentiellement référentielle et utilitaire.

On pourrait enfin interroger les usages et les objectifs (avoués ou non) de ces dramaturgies dans la pratique politique qui organise, dramatise et met en scène pour le peuple le conseil et la délibération, en développant une réflexion interdisciplinaire sur le rôle de la dramaturgie dans le fonctionnement des institutions (tribunaux, assemblées, hôpitaux…), de la justice, du débat démocratique et, plus généralement, dans les espaces sociaux où se prennent des décisions après délibération. Ce serait par exemple l’occasion de voir que la littérature en général, loin de ne constituer qu’un point d’aboutissement, un reflet hystérisé et esthétisé, ou un dérivé fantasmatique du sérieux a priori de la pratique du conseil et de la délibération, en est bien souvent un aliment privilégié, voire, au-delà du simple ornatus supposé séduire ceux qui tranchent, une voie privilégiée d’inspiration et de construction. Lorsque la littérature réduit et stylise, elle conseille et indique une stratégie ou une tactique, en jouant sur l’effet de concentration des enjeux, en suggérant une exemplarité, en créant un précédent virtuel. Elle définit des rôles et des fonctions, distribue des cartes qui se retrouvent bien souvent actives pour réglementer les affaires du réel. Ni les scientifiques de renom, ni les avocats médiatiques, ni les conseillers en communication, ne négligent les ressources de l’esthétisation littéraire de l’affrontement des opinions. Juste retour des choses.


[1Exemple particulièrement brillant et animé : le début du L. II (conseil de guerre autour de François Ier pour la campagne de Piémont, où le « fol enragé » finit par avoir gain de cause, éd. « Pléiade », p. 141 sq).

[2Voir par exemple les années 1814-1815, où Chateaubriand met en scène l’échec de sa perspicacité devant l’aveuglement réactionnaire de l’entourage de Louis XVIII.

[3La scène de jugement du ruban volé, au L. II, comporte à elle seule, et en quelques lignes, une analyse assez fine des motivations vraisemblables de l’erreur judiciaire, dans un cadre privé mais avec un impact universel.

[4Suzanne et les vieillards, jugement de Salomon, parabole des talents, pour le scripturaire, jugement de Minos pour la mythologie grecque, Quadratus et le cas Félix-Cumanus chez Tacite pour l’histoire romaine, etc.

[5Les conseillers de Pichrocole qui flattent son hybris (Gargantua, XXXI), la vertigineuse séquence des consultations de Panurge (Tiers Livre), l’affrontement des opinions au cœur du danger (Quart Livre), etc.

[6Voir bien sûr les dialogues qui émaillent La Condition humaine. Mais la fameuse « tempête sous un crâne » de Jean Valjean dans Les Misérables pourrait être également citée puisqu’elle articule aussi deux types de devoirs en temps de crise.


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