Historiographie normande


Projet dans le cadre de l’IRIHS (Institut de Recherche en Sciences Humaines et Sociales).

Siège de l’IRIHS : Maison de l’Université, Place Emile Blondel, 76 821 Mont-Saint-Aignan Cédex

Michèle Guéret-Laferté (professeure à l’Université de Rouen, CÉRÉdI) est responsable avec Laurence Mathey-Maille (professeure à l’Université du Havre, GRIC) du projet de recherche « Historiographie normande » qui s’inscrit dans le Grand Réseau de Recherche « Culture et Société en Normandie », Axe thématique I : Patrimoine, identité, culture. Ce projet fait lui-même partie du projet d’ensemble intitulé « Parole de Normands » dirigé par Élisabeth Lalou, professeure à l’Université de Rouen (laboratoire du GRHIS). Les laboratoires des Humanités de la région Haute Normandie se sont associés pour mener à bien une vaste entreprise d’édition et de mise en valeur des manuscrits normands de caractère littéraire ou historique.

Le projet « Historiographie normande », qui concerne directement le patrimoine normand, après avoir reçu un avis très favorable de deux experts, a été approuvé en avril 2010 par la Région. Il permettra de développer la coopération entre historiens et littéraires et donc de tisser des liens entre laboratoires. Il se propose d’éditer, traduire et commenter des écrits médiévaux relatifs à l’histoire de la Normandie. Le premier texte que nous avons choisi de traduire du latin est l’œuvre de Raoul de Caen, Gesta Tancredi, dont une nouvelle édition est sur le point de paraître chez Brepols. Ce travail (publication programmée pour 2011-2012) constitue le premier volet d’une entreprise plus vaste, destinée à rendre accessible des textes d’historiographie normande, en particulier autour de Guillaume le Conquérant. L’équipe elle-même, qui comprend pour le moment, outre Laurence Mathey-Maille et Michèle Guéret-Laferté, Beate Langenbruch (MCF à l’ENS de Lyon, membre associé du CÉRÉdI) sera amenée à s’étoffer. L’OUEN (Office Universitaire d’Études Normandes), qui fait partie de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de l’Université de Caen - Basse Normandie, a d’ores et déjà accepté d’être partenaire du projet.

GESTA TANCREDI

C’est d’abord un texte mal connu, et qui l’est seulement par des éditions et traductions très anciennes. Or il constitue un témoignage original sur la première croisade. Bien que Raoul de Caen n’ait rejoint qu’en 1107 le Moyen Orient, il a pu recueillir sur cet événement les témoignages de personnages aussi importants que Bohémond de Tarente, fils de Robert Guiscard et qui devint prince d’Antioche, Tancrède, son neveu, et Arnoul, patriarche de Jérusalem jusqu’en 1118. Les historiens s’accordent pour juger que ses informations ne doivent rien aux autres historiographes de la première croisade (l’Anonyme, Foucher de Chartres, Raymond de Aguilers). Sans doute, le but encomiastique de l’ouvrage, destiné avant tout à célébrer les hauts faits de Tancrède comme l’indique bien le titre, Gesta Tancredi, ne manque pas de donner des événements une vue souvent biaisée et partiale, mais c’est justement la question de l’ « historiographie engagée » qui nous intéressera, en liaison avec les ouvrages que nous avons précédemment étudiés dans le domaine de l’historiographie normande, aussi bien anglaise (Dudon de Saint-Quentin, Wace, Benoît de Sainte-Maure) qu’italienne (Aimé du Mont-Cassin, Geoffroi Malaterra, Guillaume de Pouille). Ce sont aussi les rapports entre Normands d’Italie et Normands de France et d’Angleterre qu’il conviendra d’interroger puisque Raoul de Caen ne célèbre pas Tancrède comme un Italien mais comme un compatriote, un Normand rattaché étroitement aux Normands de Normandie, aspect d’autant plus intéressant que les Gesta Tancredi ont une nette tendance à creuser les différences régionales des Croisés et à opposer en particulier les Méridionaux à ceux du Nord.

Notre projet dépasse toutefois le plan strictement historique et historiographique car le texte se caractérise par un style extrêmement travaillé, qui laisse deviner une excellente connaissance des auteurs classiques : Virgile, Ovide, Lucain, Horace, César, Salluste, Tite-Live. Raoul de Caen ne se limite pas à citer ces auteurs latins : il les imite. Il est clair qu’il ne s’est pas contenté de recourir à des florilèges, mais qu’il est imprégné de culture classique. Comme il l’indique dans le prologue des Gesta Tancredi, son maître fut Arnoul, à qui il dédie son ouvrage. Ce lettré avait d’ailleurs été chargé de l’éducation de la princesse Cécile, la fille de Guillaume le Conquérant. Grande est la valeur littéraire de ce texte, ce qui nous amènera à pousser nos investigations sur l’existence à Caen d’une école très active entre la fin du XIe et le début du XIIe siècle, qui semble en rapport étroit avec la culture anglaise d’Oxford.

Cet aspect plus proprement littéraire nous conduira en outre à envisager la question des rapports entre l’épopée latine imitée des auteurs classiques telle qu’elle est pratiquée à cette époque (voir par exemple l’Iliade de Joseph d’Exeter, texte à la traduction duquel nous avons participé pour l’éditeur Brepols en 2003) et la chanson de geste en langue vulgaire qui voit le jour et se développe au même moment.

Enfin, l’étude minutieuse du seul manuscrit qui nous a transmis le texte peut aussi se révéler du plus haut intérêt puisque, selon l’érudit H. von Sybel, il s’agirait d’un manuscrit autographe.


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