La scène des théâtres de société. Des Lumières aux Humanités numériques – 27-28 avril 2017


La scène des théâtres de société. Des Lumières aux Humanités numériques
(27-28 avril 2017)
Valentina Ponzetto – Université de Lausanne
Sylvain Ledda – Université de Rouen

Les scènes de théâtre de société se multiplient exponentiellement à partir du XVIIIe siècle. Maurice Lever l’évoque dans le chapitre « Théâtromanie » de son essai Théâtre et Lumières : « les salles publiques ne suffisant plus à l’enthousiasme général, des scènes privées se créent un peu partout : à la Cour, à l’armée, dans les châteaux, les palais, les maisons de campagne, les collèges, les séminaires, les hôtels du Faubourg Saint-Germain, et jusque dans la boutique de l’horloger Caron, où le futur Beaumarchais et ses sœurs jouent la comédie pour leurs voisins » (LEVER, 2001). En 1732, le Mercure de France déclarait : « On n’a jamais vu tant de gens de tous états se faire un amusement de jouer la comédie », et la fureur de jouer chez soi, à la ville ou à la campagne, n’ira que croissant pendant les décennies suivantes (Clarence D. BRENNER, 1937). Les frères Goncourt, dans La Femme au XVIIIe siècle (1862) brossent un tableau de cette effervescence et parlent de la mimomanie qui s’est emparée de toutes les couches de la société, si bien qu’on ne rêve que de théâtre « d’un bout de la France à l’autre ». En parlant du XVIIIe siècle, cependant, les deux écrivains pourraient bien songer aussi à leur propre temps. Cette passion de jouer la comédie se prolonge en effet, tout aussi furieuse et largement répandue, au XIXe siècle. « Sans doute le phénomène s’exprime-t-il avec des modalités différentes mais on peut soutenir que son intensité est comparable », écrit Jean-Claude Yon (YON, 2012). Auguste Villemot s’en fait l’écho, qui écrit dans l’une de ses « chroniques parisiennes » du Figaro (18 mars 1855) : « Paris […] est possédé, en ce moment, d’une maladie intermittente qu’on appelle la comédie de société. Dans les salons, vous ne rencontrez que paravents, et quelquefois un petit théâtre qu’un amateur se plaît à monter et à démonter chez toutes les personnes qui veulent bien l’honorer de leur confiance ».

Mais à quoi correspondent concrètement ces scènes de société ?
Les lieux mêmes de représentation peuvent varier énormément, depuis des théâtres permanents, véritables salles de spectacle à la française ou à l’italienne, dont l’architecture, le luxe et le nombre de places disponibles n’ont rien à envier aux scènes officielles jusqu’aux modestes scènes improvisées dans le coin d’un salon, avec deux chaises et un paravent. Étudier la scène des théâtres de société signifie donc problématiser les différences et les analogies entre les différents types de bâtiments, de salles ou plus en général d’espaces qui accueillent chaque scène particulière. Une première grande distinction doit être faite entre scènes permanentes et scènes éphémères, aménagées au besoin pour une représentation. Une classification plus détaillée peut être proposée en fonction du lieu ou de la destination de la scène. Pour le XIXe siècle, Jean-Claude Yon (YON, 2012) a proposé cinq typologies de théâtre de société : les théâtres de châteaux, les théâtres de salons, les théâtres « appartenant à des particuliers qui ne font pas partie du beau monde », « bourgeois ou de famille » ou même destinés aux élèves d’art dramatique, les théâtres des « sociétés d’amateurs et autres cercles dramatiques », souvent très modestes, et enfin les théâtres d’éducation. Par leur officialité et leur caractère semi-public, les théâtres de cour, comme le théâtre des Petits Cabinets ou Petits appartements de Madame de Pompadour, le théâtre de Trianon ou le théâtre impérial de Compiègne, méritent une place à part, partageant certains caractères des scènes de société et certains autres des scènes publiques. Les théâtres ruraux, évoqués par Martine de Rougemont dans La Vie théâtrale en France au XVIIIe siècle, mais dont l’étude reste à faire (voir ROUGEMONT, 1988), les théâtres érotiques de nature semi-clandestine et le théâtre aux armées, pratiqué, par exemple, par le Maréchal de Saxe, présentent par leur destination et leur configuration des cas particuliers qui devraient néanmoins être pris en compte.

Ces typologies demandent à être interrogées et remises en question à la lumière de questionnements liés à la scène. Quelle est la conception architecturale et spatiale de ces espaces scéniques ? Comment se distribuent-ils géographiquement, par exemple s’inscrivant dans un tissu urbain ou se dispersant sur le territoire ? Profitent-ils de la topographie des lieux, par exemple pour s’ouvrir à l’extérieur ? S’inscrivent-ils dans un espace entièrement privé et intime, comme dans le cas d’un théâtre de château ou de famille, ou au contraire semi-public, comme, aux deux extrêmes de l’échelle sociale, les théâtres de cour et les cercles dramatiques populaires ? Et comment cette différente conception peut-elle affecter la nature des spectacles qui y sont donnés ?

Les propositions de contribution pourront s’inscrire dans les axes suivants :

1. La scène comme lieu :
- théâtres, bâtiments, salles permanentes,
- lieux éphémères aménagés pour la représentation (salons, ateliers, jardins, etc.),
- leur architecture et leur fonctionnement,
- leur distribution géographique ou sociale,
- leur inscription dans un espace de sociabilité quotidien et intime ou au contraire semi-public.

2. La scène comme espace de jeu :
- présence ou absence d’un plateau,
- conception de l’espace scénique,
- rapport scène-salle,
- manière de figurer les lieux de l’action,
- quantité, qualité et conception des décors,
- représentation des scènes de société dans les arts (tableaux, gravures).

3. Héritages contemporains des scènes de société :
- avatars modernes (théâtre d’appartement, théâtres en plein air, théâtres amateurs),
- format des spectacles : durée, agencement, hybridité,
- conception de la scène et des décors,
- rapport scène–salle.

En prolongement de ce regard sur la contemporanéité, on organisera pour conclure un débat sous forme de table ronde sur les opportunités ouvertes par les applications informatiques de dernière génération à l’étude des théâtres de société.


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