21-23 juin 2012 - Le Parcours du Comparant : vers une histoire littéraire des métaphores


Organisation : Xavier Bonnier – Anne Vial-Logeay

Organisé par le CÉRÉdI, 21-23 juin 2012

Le colloque s’inscrit dans la continuité du séminaire « Translatio translationis : la transmission des motifs analogiques dans la poésie amoureuse de l’Antiquité aux Lumières » (2010-2012)

Revigorée aussi bien par quelques décennies formalistes que par l’émergence de travaux sur la réception, l’histoire littéraire n’a cessé d’affiner les savoirs dans de nombreux domaines, qu’il s’agisse des relations entre rhétorique et chose littéraire, de l’évolution de certains genres (depuis le récit utopique jusqu’à la tragédie en passant par le dialogue, la fable et le sonnet), ou encore de certaines thématiques largement et durablement représentées (l’enfant trouvé, le héros purificateur, l’amour contrarié, etc.). S’ils sont encore perfectibles, tous ces acquis ne font pourtant que dessiner plus cruellement l’absence d’une histoire des motifs analogiques, ou, en prenant la notion lato sensu, d’une histoire des métaphores. C’est d’autant plus regrettable que l’histoire de la conception théorique de ce trope vedette est, elle, bien documentée.

Or, il y a bien une tradition et une transmission, tenace et multiforme, de ce que Cicéron puis Quintilien dénommaient translatio, et c’est pourquoi il faudrait parler, en jouant successivement sur deux sens du mot latin, d’une translatio translationis, sur le modèle de la translatio studii humaniste (dans le même esprit, D. Maira parle d’une « translatio Lauræ » au sujet des premiers canzoniere). Certes, des métaphores aussi communes que celles de la flamme, ou du renard, ou du roseau, remontent à la plus haute Antiquité, et semblent avoir traversé les siècles sans solution de continuité ni grand changement sémantique, dans une très grande variété de contextes et en concurrence avec leur usage emblématique et symbolique. Mais il est loin d’en aller de même de tous les comparants : le « coup de foudre », déjà figural mais négatif chez Racine, devient positif et sentimental à la fin du XVIIIe siècle ; si le corbeau renvoie, dans l’Antiquité, à une insouciance de jouisseur comme à l’espérance (son cri, « cras, cras », reporte tout au lendemain), il faut attendre le XXe siècle pour qu’il désigne, après des siècles de dégradation connotative, un auteur de lettres anonymes ; de manière plus fine encore, le comparant du lait, si fréquent pour louer la blancheur de la peau dans la poésie érotique gréco-romaine, devient beaucoup plus rare après la Renaissance, alors que la société est encore largement agraire, que le lait n’a évidemment pas changé de couleur ni la blancheur de prestige. Des évolutions se dessinent donc, qu’il n’est pas toujours aisé d’expliquer.

Ce champ de recherche, d’une ampleur considérable, a connu ses explorateurs : vers le milieu du siècle dernier, Curtius, bien sûr, dont l’apport est décisif même s’il tend à surestimer la continuité des valeurs ; Seznec, extrêmement précieux pour la christianisation du panthéon ; et plus récemment, les travaux de C.-G. Dubois, J. Berchtold, P. Galland-Hallyn, S. Ballestra-Puech, C. Orobitj, sont venus apporter d’excellents éclairages sur le statut figural de tel ou tel animal, de tel ou tel élément cosmique ou physiologique. Mais peu d’études visent à faire comprendre ce qui peut pousser un auteur, qui dispose d’un éventail donné de topoï analogiques, à en conserver fidèlement certains, à en modifier ou à en délaisser purement et simplement certains autres. C’est que la métaphore est un indice qui renseigne à la fois sur un univers personnel de représentation et sur l’imaginaire de toute une époque, et permet parfois de saisir ce qui fait réellement l’originalité de l’écrivain. Pour broder sur le mot attribué à Nerval (et si caractéristique d’une vision romantique de l’écriture), selon qui « le premier qui compara la femme à une rose était un poète, le second un imbécile », le second en question a longtemps été tout aussi poète, au risque de paraître un imbécile – risque tout aussi grand, peut-être, s’il s’abstenait de reprendre la métaphore. Face à un immense arsenal de métaphores qui vont de la figure imposée au poncif à bannir en passant par la radicale nouveauté, la question centrale pourrait donc être : « À quoi ou à qui tel comparant est-il assigné, depuis quand, dans quel contexte et jusqu’à quand ? »

Les travaux du colloque s’inscriront dans la continuité d’un séminaire tenu à l’Université de Rouen sur deux ans, de 2010 à 2012, et qui aura mis en évidence quelques lignes de force au moins thématiques (par exemple une identification de métaphores de très longue durée, et de facteurs d’obsolescence) et divers paramètres explicatifs, tant du côté des changements socio-culturels que de celui des théorisations de l’activité littéraire : modification de l’emprise religieuse, émergence des bourgeoisies, découverte de nouvelles matières et choses du quotidien, etc.

Les limites assignées au séminaire afin de garantir sa cohérence (la poésie amoureuse de l’Antiquité aux Lumières, avec un impératif de diachronie pluriséculaire, vers l’amont ou l’aval, à l’intérieur de ce vaste corpus virtuel) n’auront en principe plus lieu d’être aussi strictes pour le colloque international : mobilisant aussi bien l’histoire de l’art que la littérature non francophone, et sollicitant des éclairages complémentaires depuis les genres narratifs (songer par exemple aux discours amoureux, oraux ou épistolaires, entre personnages de roman) et dramatiques (Shakespeare reprend Ovide, Racine se souvient d’Héliodore), il se veut pluridisciplinaire et réellement transversal. En revanche, sera maintenue la thématique générale du sentiment amoureux, pour des raisons qu’il importe d’exposer brièvement. Tout d’abord, une continuité par rapport au séminaire : si au légitime autant qu’inévitable élargissement générique s’ajoute la diversification thématique, un critère majeur de comparaison des choix de l’écrivain disparaîtra, et les communications se disperseront en un kaléidoscope d’aperçus sectoriels ; ensuite, le thème de l’amour est au confluent, voire à la source de bien d’autres matières poétiques, narratives et dramatiques : depuis Homère et jusqu’à Beaumarchais, Éros n’est jamais très loin d’Éris, et toutes sortes de relations à l’Autre et au monde se disent à partir de l’amour en tant que site virtuel de conflit ; cette expansion dans l’ordre de la variété diégétique est d’ailleurs valable dans celui de l’humeur, du ton et de la hauteur du style à l’intérieur d’un même genre, dans la mesure où la distance qui sépare une épigramme salace de Catulle d’une élégie de Chénier n’a rien à envier à celle qui sépare les lamentations de Thisbé à la scène chez Viau ou Pradon de leur version non mimétique chez Ovide ou Nonnos : virtuellement, l’amour fait jouer « toute la lyre ». Enfin, parce qu’elle se donne presque toujours comme problématique et lourde d’enjeux pour le sujet, la thématique amoureuse est le domaine par excellence du contournement, de l’expressivité hyperbolique, de l’association d’idées, bref, du détour stylistique et de la translatio.

Sera également (et logiquement) reconduite la circonscription du corpus aux éléments du réel en position effective de comparants, qu’il s’agisse de simple comparaison ou de métaphore in absentia, et non pas évoqués dans un souci informatif, anecdotique ou didactique. Pour autant, la démarche supposant de se risquer à évaluer le degré d’évidence ou de recevabilité des comparants, il n’est pas déraisonnable de prendre appui, sans s’y enfermer, sur ce que dit par ailleurs de leur référent effectif le discours savant (par exemple, de l’Histoire naturelle de Pline à la Généalogie des dieux païens de Boccace, en passant par les Étymologies d’Isidore de Séville et le Lapidaire de Marbode), aux limites de l’encyclopédie et de la compilation mythographique. La prise en compte du genre pratiqué, de sa tradition plus ou moins ancienne et de ses conventions plus ou moins explicites, l’attention aux phénomènes de récurrence chez un même auteur, l’interrogation sur les impasses éventuellement surprenantes eu égard au contexte énonciatif, et sans doute d’autres paramètres de détection de l’apport innovant, devraient pouvoir compléter l’enquête sur l’éventail analogique et permettre de dégager constantes, ruptures et inflexions.

Les nombreuses contributions souhaitées fourniraient ainsi, au-delà de résultats intéressant spécifiquement la littérarité, de précieux enseignements sur l’impact, et, dialectiquement, les limites, de certains changements apparus dans la civilisation européenne. Entre autres, et pour ne prendre que quelques exemples parmi une foule de questionnements, sur la mesure dans laquelle l’établissement du christianisme, ou la valorisation progressive des langues vernaculaires, ou encore le cantonnement social et géographique de la Préciosité, ont pu jouer un rôle dans l’élection, consciente ou non, d’un élément analogique donné. De même, elles permettraient de savoir si la polysémie inhérente à un grand nombre de vocables en situation métaphorique se réduit forcément en vertu d’une doxa extérieure aux conventions spécifiques de la poésie amoureuse, ou au contraire d’une allégeance détectable par un public de happy few. Eu égard à l’imbrication des enjeux esthétiques, historiques et même anthropologiques dont est porteur un tel chantier, les démarches les plus diverses sont les bienvenues, et aucune mouvance théoricienne particulière n’est privilégiée.

Le colloque débouchera sur une publication collective, sous le patronage du CÉRÉdI. 


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