Les gestes du poème - 9-10 avril 2015


Comité scientifique 
Henri Béhar (Université Sorbonne Nouvelle) ; Laurent Jenny (Université de Genève) ; Dominique Rabaté (Université Paris VII) ; Anne Tomiche (Université Paris-Sorbonne) ; Bernard Vouilloux (Université Paris-Sorbonne) 

Organisateurs
Thierry Roger (Université de Rouen) et Caroline Andriot-Saillant (CÉRÉdI, Rouen)

Il y a, au fond de tous nos états mystiques, des techniques du corps qui n’ont pas été étudiées.
Marcel Mauss, 1936.

Dans L’Incontenable (POL, 2004), Christian Prigent rappelle que les « mots ne sont pas adéquats au corps », et que l’une des visées majeures de la poésie consiste à « "rémunérer" ce défaut des signes vides de poids charnel ». Il y aurait ainsi une autre manière de poser le problème mallarméen du « défaut des langues », inséparable cette fois d’un devenir-geste de la poésie, quand la parole humaine se retourne vers sa propre matérialité, dans le sens de l’incarnation. Le geste est en puissance dans le mot, comme le suggère Novarina : « la main va chercher l’énergie du mot : sa charpente, son ossature, ses forces, son trait » (Devant la parole, 1999).

La gestualité du dire en général, ou de l’art en particulier, qui a pu intéresser la recherche universitaire à l’époque du structuralisme, dans le sillage du programme de Marcel Mauss et des travaux de Leroi-Gourhan – témoin ce numéro fameux de juin 1968 de la revue Langages, qui fait suite à la parution du Geste et la Parole, intitulé « Pratiques et langages gestuels », et s’ouvrant sur un article programmatique de Greimas, « Conditions d’une sémiotique du monde naturel » – refait surface aujourd’hui, à l’heure de toutes les dématérialisations, quand progresse comme jamais l’artialisation du biologique, quand « le corps s’en va » (Christian Prigent). Mais les choses s’inversent désormais. La sémiotique conquérante des années 1960-1970 envisageait tous les faits de culture comme des « textes » ; notre époque, qui dé-sémiotise volontiers, ne cesse de réincarner la littérature, l’art, et la pensée, de Georges Didi-Hubermann (La Peinture incarnée, 1985) à Michel Guérin (La Philosophie du geste, 1995 et 2001) et Bertrand Prévost (La Peinture en actes. Gestes et manières dans l’Italie de la Renaissance, 2007) ; de Bernard Vouilloux (Le Geste, 2002) à Marielle Macé (Façons de lire, manières d’êtres, 2011) et Dominique Rabaté (Gestes lyriques, 2013, essai qui prolonge le volume collectif consacré à L’Offrande lyrique, dirigé par Jean-Nicolas lllouz, et paru en 2009). Les études littéraires tirent les leçons de la linguistique pragmatique, des philosophies de l’intensité et des esthétiques de la réception, dans un large mouvement de revalorisation de toutes les formes de praxis. Le fait littéraire se voit envisagé non plus selon le seul modèle de la forme, de la structure, ou de la trace, mais à travers les catégories dynamiques du performatif, de l’effet, de la force, ou de l’actualisation.

Le présent colloque s’inscrit dans cette tendance large, en cherchant à mieux délimiter ce que l’on pourrait entendre par gestualité poétique, de façon à mettre en évidence une certaine tendance maniériste présente de longue date au sein de la poésie moderne, que nous pourrions faire débuter avec le Coup de dés mallarméen de 1897, qui rend possible, en tant que premier poème-partition conscient de lui-même, une sortie de la Page en direction de la scène, de la bande magnétique, de l’écran, de la galerie, du musée, de la rue, ou du mur. Cette enquête sur la « poésie-action » (Bernard Heidsieck) entendue au sens large, menée des soirées futuristes et dadaïstes à la « poésie-performance », en passant par les « poèmes à crier et à danser » d’Albert-Birot, « l’optophonétique » de Raoul Haussmann, la main médiumnique et « automatique » chère aux surréalistes, la « poésie dans l’espace » d’Artaud, les « logogrammes » de Dotremont ou la « peinture-mot » chère à Cobra, se doit de reprendre sous cet angle l’histoire des avant-gardes, définies comme un projet multiforme de « reconduction de l’art dans la vie » (Peter Bürger), sans pour autant se confondre avec elle. Il faudrait aussi s’intéresser à cette « haleine issue de la main » qui circule dans les Phrases pour éventail de Claudel, comme aux « mouvements » de Michaux, homme de la mise en espace des « gestes intérieurs » (Signes). Enfin, la gestualité du poème déplace le dire de l’oeil et la bouche vers la main, soupçonnant l’iconicité pure de la poésie. A la fois fasciné par le toucher du peintre et rebuté par l’absence que disent les images, Christian Prigent, dans Le Sens du toucher, se souvient des gestes tâtant la couleur : "Il m’arrive en écrivant, d’avoir la sensation vive de rouler les mots entre mes doigts, comme des concrétions de matières". Et le geste est aussi celui du "souffle", "qui emporte l’écrit dans une concrétisation quasi physique de sa mise en mouvement". La poésie performée combine dès lors tous les organes dans une cinétique, selon la formule de Serge Pey dans La Main et le couteau : " Le poème non né de l’oreille / n’a pas de mains dans les yeux / ne marche pas avec les pieds."

Ainsi, on pourrait distinguer deux grandes tendances au sein de cette poésie de la gestualité. La première, calligraphique, opère un passage de la bouche vers la main, de la face vers la force. La seconde, scénographique, repose sur la théâtralisation, voire l’hystérisation du poétique, quand le geste vient porter cette incarnation de la parole. D’un point de vue plus théorique, il s’agirait de voir en quoi la production du poème relève du geste, dès lors que les vieilles notions de l’actio et du movere se déplacent du champ rhétorique vers le champ poétique : doit-on envisager le poème gestuel comme signe, pratique, ou événement du corps ; comment penser la relation entre l’articulation et l’inarticulé ? En outre, si l’on s’intéresse davantage aux traces du corps dans la langue et à la gestualité intra-textuelle, il conviendrait d’étudier les caractéristiques d’une stylistique du geste selon la perspective d’une soma-esthétique (Richard Shusterman) propre à l’écriture poétique : comment se produisent et se reçoivent des « phrases-affects » (Lyotard), mais aussi des vers-affects, ou des pages-affects ? Dans la perspective d’une meilleure compréhension de cette énergétique du poème, ne faudrait-il pas relire André Spire et relier le « plaisir poétique » au « plaisir musculaire », en donnant raison à Bachelard qui soutenait en 1946 que « certains poètes directs déterminent en notre sensibilité une sorte d’induction, un rythme nerveux, bien différent du rythme linguistique », ou à Gracq, qui estimait en 1957 que « les réussites de la poésie moderne ont été cherchées et obtenues presque exclusivement par des méthodes de percussion » ?

Sans verser autant que possible dans l’illusion métaphorique diluant la notion, on cherchera à décrire les conditions d’existence d’abord physiques d’une poésie gestuelle, aussi bien métriques, syntaxiques, prosodiques, que graphiques, scéniques, chorégraphiques ou phoniques.

Cette nouvelle « raison des gestes » s’attachera moins au don du poème qu’au bond de la poésie.


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