20 mai 2011 - Les images à Port-Royal : un accès aux textes


Journée d’étude du 20 mai 2011, en collaboration avec la Société des Amis de Port-Royal, sous la responsabilité de Tony Gheeraert

Comité scientifique : Frédéric Cousinié, Gérard Ferreyrolles, Philippe Sellier

« Quelle vanité que la peinture… » On a longtemps voulu voir dans ces quelques mots des Pensées, le résumé, voire les ultima verba, de la réflexion port-royaliste sur les images : les « jansénistes » austères étaient, pensait-on, trop méfiants à l’égard du sensible pour rien accorder à l’art ; laissant aux jésuites la séduction des œuvres picturales et plastiques, ne préféraient-ils pas se retirer pour méditer, « seuls dans une chambre », aux murs nécessairement nus et dépouillés de tout attrait visuel ? Alain Besançon, dans L’Image interdite, conclut, au terme d’une brève analyse, à l’iconoclasme de Pascal et de ses amis.

Un tel préjugé, pour être répandu, n’est pas forcément vérifié par les faits. Les travaux de Bernard Dorival, Louis Marin et, plus près de nous encore, les expositions organisées par Alain Tapié et Philippe Luez, ont mis en évidence l’importance capitale de Champaigne, proche de Port-Royal sans être à proprement parler un « solitaire », dans le dispositif iconographique augustinien. Gérard Ferreyrolles, de son côté, éclairant les textes pascaliens depuis la théologie thomiste, a brillamment réfuté les accusations intempestives « d’iconoclasme » portées contre l’apologiste.

Il apparaît ainsi que la réalité est plus nuancée que ne le laisse croire la citation tronquée de Pascal sur la vanité de la peinture : l’aversion du sensible ne conduit pas les amis de Port-Royal à rejeter toute forme d’art, mais plutôt à bien en user. Une fois admise la légitimité des représentations visuelles, il reste donc à s’interroger sur leur finalité, et principalement dans le rapport qu’elles entretiennent avec l’écrit : à quoi servent les tableaux, gravures, et illustrations qu’on accroche aux murs du monastère, qui émaillent les livres, ou qu’on distribue sous le manteau ? C’est sur ces fonctions des images à Port-Royal dans leurs relations avec les textes que portera cette journée d’étude. On pourra par exemple s’interroger sur

- le rapport des images au discours théologique : les tableaux, dessins et gravures de Champaigne, Pitau ou Plattemontagne sont réputés pour être d’une fidélité littérale au textes scripturaires qu’ils représentent. Qu’en est-il cependant de leur fonction de commentaire théologique, en cette période où les différentes interprétations de la Tradition s’affrontent impitoyablement dans le monde catholique ? Dans quelle mesure l’image, sous couleur de neutralité objective, incline-t-elle à tel ou tel type d’interprétation des textes ?

- la fonction commémorative des images : quel sens donner à ces portraits de Solitaires, qui répugnaient à trop concéder au moi et luttaient contre l’amour-propre, mais ont néanmoins presque tous été portraiturés après leur mort, quand ils n’ont pas accepté, de leur vivant même, de servir de modèle ? On pourra se demander par exemple quel était le rôle de ces gravures de Solitaires illustrées d’un « motto » en vers.

- leur fonction pédagogique : comment et dans quel but les manuels scolaires et les textes scientifiques recourent-ils aux illustrations ? La question se pose tout particulièrement pour les œuvres de mathématique et de physique, qu’accompagnent tableaux et schémas.

- leur fonction de propagande : si les jésuites usaient abondamment des ressources de l’iconographie afin de diffuser leurs thèses, les augustiniens sont plus réservés, et préfèrent argumenter verbalement ; avec le temps, pourtant, ces réticences vont s’amenuiser, et des images accompagneront, en particulier au début du XVIIIe siècle, leurs pamphlets anti-jésuites.

- la fonction des frontispices, ornements et gravures hors-textes : les images ne sont pas absentes des ouvrages sortis des presses augustiniennes ; nombre d’entre elles sont précédés de frontispices, gravés par Edelinck, van Schuppen, ou Pitau, qui contribuent à infléchir le sens des textes qu’elles accompagnent.

- la fonction des images en littérature et en poésie : ut pictura poesis, disait Horace. Les « images » poétiques et rhétoriques obéissent-elles aux mêmes principes de que les images picturales ? Le statut ambivalent des métaphores, ekphrasis et autres hypotyposes n’est pas sans lien avec celui, également inconfortable, des représentations visuelles, dont on use et dont on se méfie en même temps.

- corollairement à ce dernier point, on pourra aussi se pencher sur la fonction dévotionnelle des « images », en tant que représentations graphiques ou simplement imaginaires : si, chez les jésuites, les images entrent naturellement dans des méthodes d’oraison impliquant application des sens et composition de lieu, il n’en va pas de même à Port-Royal, où les ressources de l’imagination, vite susceptible de dégénérer en visions hallucinées, sont regardées avec suspicion. Une confrontation des traités d’oraison augustinien et jésuite, envisagée du point de vue de l’usage des images, pourrait se révéler ici riche d’enseignements.


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