« Les voix de la nuit » – 22 juillet-26 juillet 2019


Les voix de la nuit

Sous la direction d’Alain Montandon (Clermont-Ferrand) et de Sylvain Ledda (Rouen-Normandie)

lundi 22 juillet-vendredi 26 juillet 2019

Avec les voix de la nuit, nous voulons explorer la nuit sous ses aspects sonores. Ces voix sont les bruits de la ville nocturne, tout comme la musicalité de la nuit et ses silences, mais aussi ses rumeurs, ses bruissements, ses tumultes, ses cris et ses clameurs, ses sanglots et ses soupirs. Les poètes enamourés, les auteurs fantastiques, les observateurs et chroniqueurs ont été sensibles aux sonorités nocturnes et les ont exprimées et mises en scène dans leurs œuvres.
Nous privilégions l’approche sociopoétique en ce que les représentations socio-historiques de la nuit conditionnent perception et mise en texte. L’imaginaire de la nuit dépend de ce que celle-ci représente à une époque et dans une société données.

Argument

« On entend un bruit creux, comme un tambour distrait. Un objet que le vent cogne, encore et encore, à quelque chose que la terre retient. Si la nuit n’est pas que cette absence de lumière, si la nuit existe vraiment, alors elle est ce bruit. Le bruit stéthoscopique d’un cœur au ralenti, qui bat, qui se tait un instant, qui revient. Comme si cette créature zigzaguait sur la Ligne de Démarcation. » (« Début du roman d’une nuit de fin d’automne », Thomas Tranströmer, Baltiques, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2004, p. 214-215)

Bien sûr les bruits dans le silence nocturne s’entendent avec une plus grande acuité et les écrivains fantastiques comme ceux du roman gothique ont usé à leurs fins de ces voix de la nuit. Mais il y a également une explication physique qui veut que l’air plus froid, moins agité, plus homogène propage l’onde sonore avec moins de difficulté et ainsi l’intensité du son augmente-t-elle pendant la nuit. L’observation n’est pas nouvelle, déjà Aristote dans ses Problèmes [1] et Plutarque dans ses Dialogues [2] l’avaient notée. Alexandre de Humboldt, dans un Mémoire lu à l’Académie des Sciences le 13 mars 1820 à Paris, a tenu à expliquer le phénomène de l’accroissement nocturne de l’intensité du son [3] en comparant l’intensité du son dans les Andes à 3000 mètres et dans les plaines et en étudiant la différence entre l’intensité nocturne et diurne. Le poète n’est pas insensible au phénomène qui trouve « un charme inexprimable à ces lieux solitaires » lorsque ceux-ci retentissent nocturnement des sons d’une cascade. Les raisons physiques évoquées par le savant sont d’ordre avant tout thermique [4]. Le calme et le repos inhérents à la nuit favorisent cette qualité sonore de l’air.
L’obscurité de la nuit sollicite moins le regard que l’ouïe. Car la nuit apparaît comme un espace sonore particulier, d’abord en raison du silence qui s’installe, d’un vide qui à l’instar de la poétique des ruines instaure le moment propice à de nouvelles apparitions. À ce retrait de la vie diurne devenue silencieuse s’ajoute le sentiment de la profondeur et d’un espace qui s’accroît. Tandis que les bruits du jour s’apaisent lentement, d’autres sons s’éveillent au sein du monde devenu silencieux. Le silence se met à bruire sous le souffle impalpable du vent du soir. Les sentiments s’épanouissent, le monde intérieur se dilate et s’ouvre.
Le musicien pourra dire comme Mendelssohn reprenant une pensée de Jean Paul [5] : « Aucune couleur n’est plus romantique que le son ». Cette musicalité de la nuit avait été longuement évoquée par les poètes et si les écrivains ont puisé toute une partie de leur inspiration pour écrire la nuit chez les peintres, les musiciens ont été tout particulièrement nourris des romans comme des poèmes qui n’ont cessé de chanter à leur manière le charme sonore des nuits romantiques. Un nouveau genre apparaît, celui du nocturne, genre pictural, littéraire et qui fera naturellement ensuite fortune en musique avec d’abord John Field, puis chez tous les compositeurs romantiques, genre différent du notturno qui n’est qu’une musique jouée de nuit.
Écrire la musique de la nuit interroge non plus seulement cet indescriptible du nocturne qui ne se laisse appréhender que par métaphores, périphrases, imprécisions et suggestions, mais le discours même que l’on peut tenir sur la musique, dont tout l’art est de contourner la parole pour que du son même émane une suite de magiques enchantements qui n’ont d’échos que pour eux-mêmes. Intransitivité s’il en est d’une pratique qui échappe à l’arbitraire du signe linguistique, même si un système en régit les éléments. C’est cet aspect autonome de la beauté sonore que retiennent les romantiques pour qui la musique est l’art absolu parce qu’elle parle de l’infini et qui assure cette profonde relation et connivence que musique et nuit entretiennent.
Les voix de la nuit sont aussi celles de l’inconscient, du fantastique, de la terreur incommensurable. La nuit est également le moment propice durant lequel les esprits, enivrés par l’apparition du printemps qu’ils célèbrent de manière païenne s’envolent pour une danse démoniaque sur le Brocken, réunissant tous les ingrédients propres à ce genre de sabbat : bouc noir, balai de sorcières, Belzébul. Mendelssohn dans un de ses lieder (op.8) évoquera « dans un sol mineur vacillant, batteries frémissantes, accords griffus, roulades grondantes et appels vocaux amplifiés [6] » le déchaînement de ces esprits démoniaques nocturnes.
C’est la raison pour laquelle le séminaire fera également une place à la musique, tant dans certaines analyses que dans des prestations musicales.

Les approches de ce thème sont nombreuses et nous retiendrons les plus originales et les plus paradigmatiques avec toute la variété possible. Nous attendons vos propositions et suggestions pour ce nouveau séminaire/colloque à Charroux qui aura lieu en été 2019. Les interventions ne dépasseront pas 45 minutes pour laisser place à la discussion.
Ce colloque se tiendra comme les séminaires organisés en 2016 sur les saisons (Écrire les saisons, éd. Hermann, 2018, 496 p.), sur le Souper en 2018 (sous presse) dans les mêmes conditions. Les conditions matérielles seront précisées ultérieurement.
Les conférences se dérouleront alternativement à Charroux (un des « plus beaux villages de France ») et à Ussel d’Allier (village tout proche) où des concerts seront organisés.

A. Montandon, S. Ledda


[1Aristote, Problemata. Sect. XI. Qauest. 5 et 33

[2Plutarque, Symposiac, lib. VIII, cap. 3 (T. II, p. 720 ; edit. Franf. 1620, fol.)

[3Sur l’accroissement nocturne de l’intensité du son, Mémoire lu à l’Académie des Sciences le 13 mars 1820, par A. de Humboldt.

[4« Pendant la nuit, la surface du sol se refroidit ; les parties couvertes de gazon ou de sable prennent une même température ; l’atmosphère n’est plus traversée par ces filets d’air chaud qui s’élèvent verticalement ou obliquement dans tous les sens. Dans un fluide devenu plus homogène, l’onde sonore se propage avec moins de difficulté, et l’intensité du son augmente parce que les partages des ondes et les échos partiels deviennent plus rares. » (A. de Humboldt, Mémoire, op. cit., p. 7).

[5« Keine Farbe ist so romantisch als ein Ton » (Jean Paul, Vorschule der Ästhetik, § 7).

[6Brigitte François-Sappey, Félix Mendelssohn, Paris, Fayard, 2003, p. 52.


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