« Port-Royal et les reliques » – Novembre


« Port-Royal et les reliques »
Journée d’étude
novembre 2018
organisée par Tony Gheeraert

« M. Hamon fit un signe. On me dépouilla et il incisa entre les côtes. Il sortit le cœur. Ma Sœur Agnès de la Mère de Dieu s’est penchée. Dans le sang qui coulait, elle a trempé, pour faire des reliques, plusieurs pièces de drap […] Ils ont scié mon crâne […]. Ils ont pris, aussi, mon foie. Mon pied droit. ».

Au seuil de La Blessure et la soif, Laurence Plazenet évoque, de sa plume de romancière, ces pratiques mémorielles et cultuelles qui nous semblent aujourd’hui étranges voire morbides, mais qui étaient largement partagées par les amis de Port-Royal. Du dépeçage du cadavre de Saint-Cyran en 1643, longuement relaté par Lancelot, jusqu’aux gesticulations des convulsionnaires autour de la tombe du diacre Pâris en 1732, l’histoire de Port-Royal puis du jansénisme a été marquée par une dévotion des objets qui prenait volontiers une forme spectaculaire, et pour nous déroutante. Les religieuses et les proches de l’abbaye manifestent en effet une attirance pour ces corps morcelés, mis en pièces, débités en fétiches, et passionnément honorés. Cette fascination heurte nos sensibilités modernes, et s’accorde mal avec les préjugés encore vivaces qui concernent Port-Royal. Pourtant, il ne fait pas de doute que M. d’Andilly éprouvait une joie profonde et sincère d’avoir recueilli après sa mort le cœur de son ami et directeur Saint-Cyran. Récemment encore, le petit musée de l’abbaye, aujourd’hui disparu, témoignait par ses collections hétéroclites de l’attachement aux souvenirs concrets du monastère qui survécut longtemps à la destruction des bâtiments.

L’affaire de la Sainte-Épine, en février 1656, enflamma l’opinion : la petite Marguerite Périer, nièce de Pascal et pensionnaire à Port-Royal, fut guérie d’une fistule lacrymale après avoir touché un fragment de la couronne du Christ. L’événement, sans lequel les Pensées n’auraient sans doute pas vu le jour, fut l’occasion pour les proches de l’abbaye de réaffirmer leur foi dans le culte et le pouvoir des reliques, dont la légitimité avait été confirmée par le concile de Trente (XXVe session du 3-4 décembre 1563, intitulée Décret sur l’invocation, la vénération et les reliques des saints et sur les saintes images). Fontaine, dans les Mémoires de M. de Sacy, s’appuie sur le miracle afin de justifier longuement « le respect que l’on devait aux saintes reliques » (t. III, p. 194). Toucher, vénérer, exposer, prier les esquilles et autres restes d’organes : l’ardente spiritualité de Port-Royal se nourrit des choses les plus humbles, pour peu qu’elles soient transfigurées par le feu de la Charité, et qu’elles enferment quelque parcelle de sacré au cœur de leur chair sensible.

Nous examinerons au cours de cette journée en quoi le rapport aux reliques peut enrichir notre compréhension de Port-Royal, en considérant le monastère sous ce jour inattendu de la culture matérielle. Liées au sentiment religieux d’une époque, théologiquement fondées par une science très sûre et très ancienne, répondant aussi à des aspirations spirituelles exigeant un substrat concret, les reliques fondent ou du moins révèlent aussi bien une anthropologie et une théologie qu’une esthétique. Le détour par l’objet apparaît dans cette perspective comme une voie originale, et peu frayée jusqu’ici, pour éclairer la sensibilité de l’âge baroque.

Les propositions de communication pourront s’articuler autour des axes suivants :
- Inventaire et typologie (type, origine, lieu de conservation, circonstances d’exposition, circulation)
- Le culte des reliques à Port-Royal (nature et valeur de la relique)
- Reliques et sensibilité (à travers l’examen de textes littéraires ou œuvres d’art)
- Les reliques dans la stratégie apologétique et polémique (face aux adversaires catholiques ou protestants)
- Des reliques à Port-Royal aux reliques de Port-Royal : la perpétuation du souvenir de l’abbaye à travers les objets ; la question de la « laïcisation », ou du moins de la désacralisation de la relique en objet commémoratif (de la relique à l’objet de mémoire).
- Le site de Port-Royal des Champs comme « paysage relique » (Gérard Chouquer)

La journée d’étude tirera parti des premiers recensements et inventaires stockés dans la base documentaire. Elle débouchera sur une publication en ligne.


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