Translatio translationis : la transmission des motifs analogiques dans la poésie amoureuse de l’Antiquité aux Lumières


Organisation : Xavier Bonnier – Anne Vial-Logeay

Centres de recherche organisateurs : ERIAC – CÉRÉdI

Dates : novembre 2010 – mai 2011

Rythme des séances : trimestriel.

Présentation

Il est depuis longtemps admis que la création littéraire, jusqu’au romantisme au moins, est essentiellement reprise, réécriture, réinvention. Mais ce qui a déjà été largement montré s’agissant par exemple des mythes, de la parémiologie ou des personnages de fiction, avec leurs avatars plus ou moins reconnaissables, ne l’a guère encore été du côté des motifs analogiques, ou, pour ramener leur grande diversité rhétorique au trope aussi envahissant que fédérateur, de la métaphore. Or, il y a bien une tradition et une transmission, durable et multiforme, de ce que Cicéron puis Quintilien dénommaient translatio, et c’est pourquoi il faudrait parler, en utilisant successivement deux sens du mot latin, d’une translatio translationis, sur le modèle de la translatio studii humaniste (dans un esprit assez voisin, D. Maira parle d’une « translatio Lauræ » au sujet des premiers canzoniere). Certes, des métaphores aussi communes que celles de la flamme, ou du renard, ou du roseau, remontent à la plus haute Antiquité, et semblent avoir traversé les siècles sans solution de continuité ni changement sémantique, dans une très grande variété de contextes. Mais il est loin d’en aller de même de tous les comparants : le « coup de foudre », déjà figural mais négatif chez Racine, devient positif et sentimental à la fin du XVIIIe siècle ; si le corbeau renvoie, dans l’Antiquité, à une insouciance de jouisseur comme à l’espérance (son cri, « cras, cras », reporte tout au lendemain), il faut attendre le XXe siècle pour qu’il désigne, après des siècles de dégradation de son image, l’auteur de lettres anonymes ; de manière plus fine encore, le comparant du lait, si fréquent pour louer la blancheur de la peau dans la poésie érotique gréco-romaine, devient beaucoup plus rare après la Renaissance, alors que la société est encore largement agraire, que le lait n’a évidemment pas changé de couleur ni la blancheur de prestige. Des évolutions se dessinent donc, qu’il n’est pas toujours aisé d’expliquer.

Ce champ de recherche, d’une ampleur considérable, a connu ses explorateurs : vers le milieu du siècle dernier, Curtius, bien sûr, dont l’apport est décisif même s’il tend à surestimer la continuité des valeurs ; Seznec, extrêmement précieux pour la christianisation du panthéon ; et plus récemment, les travaux de C.-G. Dubois, J. Berchtold, P. Galland-Hallyn, S. Ballestra-Puech, C. Orobitj, sont venus apporter d’excellents éclairages sur le statut figural de tel ou tel animal, de tel ou tel élément cosmique ou physiologique. Mais peu d’études visent à faire comprendre ce qui peut pousser un auteur, qui dispose d’un éventail donné de topoï analogiques, à en conserver fidèlement certains, à en modifier ou à en délaisser purement et simplement certains autres. C’est que la métaphore est un indice qui renseigne à la fois sur un univers personnel de représentation et sur l’imaginaire de toute une époque, et permet parfois de saisir ce qui fait réellement l’originalité de l’écrivain. Pour broder sur le mot attribué à Nerval (et si caractéristique d’une vision romantique de l’écriture), selon qui « le premier qui compara la femme à une rose était un poète, le second un imbécile », le second en question a longtemps été tout aussi poète, au risque de paraître un imbécile – risque tout aussi grand, peut-être, s’il s’abstenait de reprendre la métaphore. Entre figure imposée et poncif à bannir, la question centrale pourrait donc être : « qui reprend quel comparant, pour l’appliquer à quoi, et avec quelle touche novatrice ? »

Pour garantir sa cohérence au séminaire, il convenait de réduire le domaine d’investigation. Le corpus se limitera donc aux métaphores tirées de la physis au sens large (bestiaire, plantaire, lapidaire, mais aussi entités cosmologiques), sources déjà énormes de comparants, et à leur usage dans le cadre de la poésie amoureuse, là aussi lato sensu (de l’ode anacréontique à l’élégie, en passant par le sonnet, le madrigal, l’héroïde, la chanson courtoise, l’épigramme égrillarde, etc.) ; par ailleurs, et cette double contrainte supplémentaire est décisive et devrait renforcer la pertinence des résultats, ne seront pris en compte d’une part que les éléments du réel en position effective de comparants (et non pas simplement évoqués dans un souci informatif, narratif, didactique ou encyclopédique), et d’autre part, à l’intérieur de cet ensemble, que ceux qui sont observables de manière significative de l’Antiquité aux Lumières, ou au moins de l’Antiquité au Moyen Âge, ou du Moyen Âge aux Lumières, etc. Il s’agit de suivre ce qui, étant donné la gageure inhérente à toute imitatio bien comprise, pourrait s’appeler « le parcours du comparant », titre au demeurant substituable à translatio translationis. Dans cette perspective éminemment diachronique, une étude sur le phénix chez Pline ou la rose chez Malherbe n’aurait aucun intérêt. Et par ailleurs, la démarche suppose de se risquer à évaluer le degré d’évidence de l’emploi des métaphores, de prendre appui, sans du tout s’y enfermer, sur ce que dit par ailleurs le discours savant (par exemple, de l’Histoire naturelle de Pline à la Généalogie des dieux païens de Boccace, en passant par les Étymologies d’Isidore de Séville et les bestiaires médiévaux), aux limites de l’encyclopédie et de la mythographie. Cela suppose également de tenir compte du genre pratiqué, de sa tradition plus ou moins ancienne et de ses conventions plus ou moins explicites, ainsi que des phénomènes de récurrence chez un même auteur. Cela suppose enfin de conjuguer ambition et modestie en sollicitant le cas échéant les compétences spécifiques des intervenants potentiels : antiquisants, médiévistes, néo-latinistes, etc.

Les diverses contributions permettraient de mieux apprécier l’impact (ou, dialectiquement, les limites) de certains changements apparus dans la civilisation occidentale : entre autres et par exemple, dans quelle mesure l’établissement du christianisme, ou la valorisation progressive des langues vernaculaires, ou encore le cantonnement géographique de la préciosité, ont-ils joué un rôle dans l’élection, consciente ou non, d’un élément analogique donné ? La polysémie inhérente à un grand nombre de vocables en situation métaphorique se réduit-elle forcément en vertu d’une doxa extérieure aux conventions spécifiques de la poésie amoureuse ? Va-t-il de soi que tel poète extrêmement familier de Pétrarque fasse l’impasse totale sur une métaphore qu’utilisait abondamment son prestigieux devancier ? Les démarches les plus diverses auront droit de cité, eu égard à l’imbrication des enjeux historiques, anthropologiques et bien sûr proprement littéraires.

Le séminaire, conçu pour nourrir une réflexion collégiale et quasi transdisciplinaire, servira de prélude à un colloque international prévu en 2012.

Les propositions de communication (une page format Word maximum) seront examinées par les organisateurs jusqu’au 30 septembre 2010.

Contacts : xavier.bonnier@univ-rouen.fr , anne.logeay@univ-rouen.fr

Éléments bibliographiques :

BERCHTOLD, J., Des Rats et des ratières : anamorphoses d’un champ métaphorique de saint Augustin à Jean Racine, Genève, Droz, 1992.

BALLESTRA-PUECH, S., Métamorphoses d’Arachné. L’Artiste en araignée dans la littérature occidentale, Genève, Droz, 2006.

BRIGUGLIA, G., Langages politiques, modèles et métaphores corporelles. Propositions historiographiques, Cahiers du C.R.H. (EHESS), 2008.

CASANOVA-ROBIN, H., Diane et Actéon : éclats et reflets d’un mythe à la Renaissance et à l’âge baroque, Paris, Champion, 2003.

CURTIUS, E. R., La Littérature européenne et le Moyen-Âge latin, Paris, PUF, 1956.

GALLAND-HALLYN, P., Le Reflet des fleurs. Description et métalangage poétique d’Homère à la Renaissance, Genève, Droz, 1994.

POSSAMAÏ-PÉREZ, M., L’Ovide moralisé. Essai d’interprétation, Paris, Champion, 2006.

POSSAMAÏ-PÉREZ, M. (dir.), Nouvelles études sur l’Ovide moralisé, Paris, Champion, 2009.

OROBITJ, C., Garcilaso et la mélancolie, Toulouse, PUM, 1997.

SEZNEC, J., La Survivance des dieux antiques. Essai sur le rôle de la tradition mythologique dans l’humanisme et dans l’art de la Renaissance, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1993 [1939].


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