14-16 octobre 2010 - Vers en images


« Vers en images : l’iconographie de la poésie occidentale (manuscrits enluminés, imprimés illustrés, livres de dialogue) », 14-16 octobre 2010, Université de Rouen, colloque international organisé par Serge Linares et Robert Kahn (CÉRÉdI, EA 3229), et par Christophe Martin (UPO Nanterre, CSLF EA 1586)

Ce colloque prépare une publication, adressé aux spécialistes de littérature, aux historiens du livre comme aux historiens d’art, sur le thème du livre de poésie « illustré ».

« La peinture attend la poésie, mieux, elle l’atteint, l’ayant rejoint dans un mouvement de nécessité qui dépasse d’assez loin la seule volonté. De même, la poésie vis-à-vis du fait plastique. C’est dans le livre, à travers lui, dans le jeu de vertige et de foi de la double page qu’une telle intrépidité se donne libre cours ». Par ces propos, extraits de Peinture et poésie. Le dialogue par le livre (1874-2000) (Gallimard, 2001), Yves Peyré perçoit des rapports de forte aimantation et d’obligation quasi naturelle entre la poésie et la peinture nées avec la modernité, faisant de l’espace du livre le lieu privilégié de leurs attractions mutuelles. A cela plusieurs explications sont possibles : l’affaissement de l’idéal mimétique, particulièrement marqué dans ces champs de la création, le déclin du parallèle des arts (le paragone), invalidant toute hiérarchie entre les médias, la propagation de la théorie des correspondances, l’attrait pour l’altérité de soi (notamment la fascination réciproque de l’artiste pour l’écrivain, cet inventeur de formes autres), l’écoute des voix de l’imaginaire et de l’inconscient. Autant de raisons qui expliquent que l’hétérogénéité sémiotique du verbal et du visuel n’ait pas constitué un obstacle, mais une incitation, à la floraison des livres de dialogue depuis la fin du XIXe siècle.

Reste que le sentiment d’une « affinité naturelle de la peinture et la poésie » (préface de la traduction française de 1752 du poème sur les Alpes d’Albrecht von Haller) est fort ancien et que la production d’ouvrages poétiques illustrés dans les époques antérieures frappe par son abondance et sa variété. L’invention du codex autour des IIIe et IVe siècles, facilitant la copie, la diffusion et le prestige des écrits, puis la vogue médiévale de la lecture silencieuse, autorisant une relation directe et intime avec les textes à la différence de la lecture à haute voix prisée de l’Antiquité, ont fourni les conditions techniques et sociales d’un essor du livre ornementé et illustré, notamment à l’âge carolingien. Dans leur très grande majorité, les manuscrits peints demeurent cependant à la dévotion des poèmes qu’ils contiennent et célèbrent par les moyens de la couleur et du motif. Avec la Renaissance et le classicisme, la référence appuyée au précepte horacien de l’Ut pictura poesis accusa la dépendance de la peinture à l’égard de la poésie, car celle-ci cautionna le statut d’« art libéral » (et non plus de simple « art mécanique ») que celle-là ambitionnait d’acquérir, en lui procurant des sujets littéraires, tirés des textes sacrés ou païens. Certes, l’idée, prêtée par Plutarque à Simonide de Céos, selon laquelle la peinture serait une « poésie muette » et la poésie une « peinture parlante », et qui se déclina largement jusqu’au XVIIIe siècle, par exemple dans les Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture de l’abbé Du Bos (1719) ou dans Les Beaux-Arts réduits à un même principe de l’abbé Batteux (1746), parut établir une réciprocité d’influences entre les deux domaines et justifier bien des entreprises éditoriales de fusion entre le langage et l’image. En vérité, c’est plutôt l’intérêt des théoriciens du XVIIIe siècle pour la réception esthétique des œuvres, et particulièrement pour l’expérience sensible du regard, qui augmenta le succès du livre à gravures. Le divorce d’avec la doctrine de l’Ut pictura poesis que constitua, pour sa part, le Laocoon de Lessing (1766), en différenciant résolument les natures autonomes et les moyens mimétiques de la poésie et de la peinture, induisait entre elles des rapports d’étrangeté, voire d’incompatibilité, non plus d’équivalence, ni de dépendance. Les retombées de cet essai sur la production d’ouvrages illustrés méritent d’autant plus d’être évaluées que le romantisme, dès ses premières manifestations allemandes, allait, à l’opposé, plaider pour une alliance renouvelée des arts, libérée du paragone, affranchie du système rhétorique et fondée sur l’expression polymorphe et révélatrice de l’universelle nature. Au tournant du XIXe siècle, les poèmes et les images réunis en livres aspiraient à une même effusion issue de leur symbiose.

Dans ces conditions, il conviendrait de s’interroger sur le degré de rupture des années 1870 avec les pratiques anciennes, et de définir plus avant les spécificités de chaque moment historique de la poésie illustrée. Le glissement du livre copié et enluminé à la main vers le livre imprimé et imagé par des moyens mécaniques, la naissance de nouvelles techniques de reproduction (par exemple, la gravure et la lithographie), mais aussi l’extension des publics et l’évolution historique du goût n’ont-ils pas, au fil des siècles, sensiblement infléchi les pratiques et les enjeux de l’illustration de la poésie ? Les réponses à ces questionnements pourront se trouver autant dans les démarches esthétiques propres aux créateurs ou aux cénacles que dans les usages sociaux et les logiques éditoriales, sachant que les poétiques en jeu dans le livre à figures prennent volontiers en compte, fût-ce pour s’en dégager, les natures de lecteur et les volontés de l’éditeur. Sans doute les contextes et les procédés interfèrent-ils, d’époque en époque, avec l’iconographie des publications poétiques, ses registres comme ses fonctions (de l’ornement pour l’œil à la suggestion pour l’esprit, en passant par l’explicitation ou la subversion du texte), mais on peut aussi supposer que l’histoire du genre littéraire a lui-même influencé le cours de sa mise en images. Chacun sait que l’ampleur du domaine alloué par tradition à la poésie (épique, dramatique, didactique, satirique, mondaine, lyrique) s’est considérablement réduit depuis le romantisme et l’expansion du lyrisme. Le pendant visuel des poèmes a-t-il pour autant connu les effets de cette canalisation expressive, est-il parvenu, à l’instar de son symétrique verbal, à limiter l’étendue, les modalités et les missions de ses manifestations ? On se demandera dans quelle mesure l’iconographie poétique constitue, suivant les périodes – avant même le XIXe siècle – une catégorie particulière de l’illustration littéraire, repérable à des caractères et à des visées variables dans le temps, mais suffisamment notables pour fonder un genre artistique.

On souhaite envisager le phénomène dans la perspective chronologique la plus large possible, depuis le Moyen Age jusqu’à aujourd’hui. Cependant, afin de rester dans des limites raisonnables comme de serrer au plus près la problématique, on n’abordera le théâtre en vers, lequel relève d’abord du spectaculaire et de la performance, qu’au regard des autres catégories poétiques. De même, ce ne serait qu’à titre de comparaison que l’on traiterait d’autres territoires que les pays occidentaux. Précisons enfin que le cas du poème en prose illustré demande à être examiné en tant que forme poétique à part entière, malgré la forte dominante du vers dans l’histoire du genre.

Programme

Jean-Michel Maulpoix (poète), conférence inaugurale.

Isabelle Bétemps (Université de Rouen) « Ordonnance et transparence : Textes et enluminures de l’Epître Othéa de Christine de Pisan : le cas du manuscrit enluminé 49 de la Bibliothèque Bodmer (XVe siècle) ».

Julia Drobinsky (Université Paris Ouest Nanterre), « Peindre le chant : le lyrisme illustré dans les manuscrits médiévaux ».

Laura Kendrick (Université Versailles Saint-Quentin), « L’illustration de l’éloquence : l’enluminure de la poésie en langue vernaculaire au XIVe siècle ».

Pascale Chiron et Philippe Maupeu (Université Toulouse Le Mirail), « La plasticité de l’image dans la poésie illustrée des manuscrits et imprimés, de la fin du Moyen Age au début de la Renaissance ».

Nathalie Dauvois (Université Paris III), « De l’image à la voix : ou essai d’analyse d’une transformation du statut de l’image dans la poésie du premier XVIe siècle (1520-1550) ».

Trung Tran (Université Montpellier III), « Mise en image, mise en page et mise en vers : enjeux esthétiques et génériques de l’illustration poétique à la Renaissance ».

Jean-Marc Châtelain (BNF, Réserve des livres rares), « Ce que signifie d’illustrer la poésie au XVIIe siècle : traditions et conventions éditoriales ».

Bernard Teyssandier (Université de Reims), « Poésie et illustration dans l’éducation du prince au Grand Siècle ».

Anne-Elisabeth Spica (Université de Metz), « L’illustration de l’épopée en France au XVIIe siècle ».

Olivier Leplatre (Université Lyon III), « Images à rebrousse-poil. Les régimes d’apparition du satyre dans l’illustration satirique du XVIIe siècle ».

Aurélia Gaillard (Université Bordeaux III), « La peinture plus poétique encore que la poésie : poésie et peinture chez Félibien ».

Jean-Louis Haquette (Université de Reims), « Le parti pris des images : l’illustration de la poésie descriptive du siècle des Lumières ».

Nicolas Wanlin (Université d’Arras), « ‘Voici…’ : ce que l’on voit dans un poème, ou la question des homologies du poétique et du pictural ».

Philippe Kaenel (Université de Lausanne), « Les Idylls de Tennyson : de Doré à Carmeron ».

Delphine Gleizes (Université Lyon II) et Pierre Georgel (ancien directeur du Musée de l’Orangerie), « Du poétique dans les dessins de Victor Hugo ».

Hélène Védrine (Paris IV), « L’illustration des Fleurs du mal au tournant du XIXe et du XXe siècle, entre édition bibliophilique et livre de peintre ».

Anne-Marie Christin (Paris VII), « Analogie ou transgression ? Dufy “illustrateur” de Mallarmé : les Madrigaux (1920) ».

François-René Martin (ENSBA Paris, École du Louvre), « "Nach der Natur" – au-delà de l’histoire de l’art : W. G. Sebald et Matthias Grünewald ».

Salah Stétié (poète), conférence : « Travailler avec les peintres ».

Paul Edwards (Université Paris VII), « Panorama de la poésie française photo-illustrée (1839-1939) : de la perspective extérieure à la perspective intérieure ».

Anne Reverseau (Université Paris IV), « Les mains de “Pigeondre”, poème en prose de Léon-Paul Fargue, illustré par Brassaï ».

Jean-Pierre Montier (Université Rennes II), « Facile de Paul Eluard et Man Ray ».

Isabelle Chol (Université Clermont-Ferrand-II) : « Bertrand Dorny et les poètes : topographie d’une rencontre entre texte et image ».

Jean Khalfa (Trinity College, Cambridge), « Le poème et l’image érotique ».

Pierre Vilar (Université Paris VII), « Arbres des tropiques de Michaux ».


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