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Tristan VIGLIANO

Université Lyon 2 – IHRIM

Bonnes nouvelles de Turquie ! Les visions du sultan : situation et valeur


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Une partie substantielle du vaste massif que constitue la littérature occasionnelle de la Renaissance a trait à l’actualité internationale. Les nouvelles venues de Turquie, ou relatives à l’Empire ottoman, semblent occuper une place importante dans cette actualité. Elles représentent en tout cas, dans l’information littéraire du XVIe siècle, un sous-domaine dont les bibliothèques ont conservé d’assez nombreux témoins. Or, il est intéressant que l’ouvrage fondateur de Jean-Pierre Seguin, L’Information littéraire en France avant le périodique, inclue une partie de ce corpus dans la bibliographie des canards imprimés entre 1529 et 1631. Car la définition du canard donnée dans cet ouvrage est la suivante : « un imprimé vendu à l’occasion d’un fait divers d’actualité, ou relatant une histoire présentée comme telle [1] ». Cette définition paraîtrait, à première vue, n’avoir que peu de rapport avec l’actualité turque. De fait, nous sommes aujourd’hui habitués à lire des journaux dans lesquels les pages « International » et « Faits divers » sont non seulement distinctes, mais parfois éloignées. On ne raisonne manifestement pas ainsi au XVIe siècle.

Le croisement entre des champs, pour nous, différents s’opère en particulier par le récit de visions apparues au sultan dans son sommeil [2] : ces visions le décident à se convertir au christianisme ou à prendre des avis qui décrivent comme imminente une telle conversion. On aimerait diriger ici le propos vers deux récits de cette espèce. D’une part, les Merveilleuses et espouventables visions apparues au grand Turc Selin Soltan, environ le 15. d’Octobre 1572 : elles sont imprimées pour la première fois à Paris, par Guillaume de Nyverd [3]. D’autre part, le Discours veritable des visions advenues au premier et second jour d’Aoust dernier, 1589. à la personne de l’Empereur des Turcs Sultan Amurat : il paraît à Lyon chez Jean Patrasson [4]. Dans un premier temps, on situera ces textes à l’intérieur de l’ensemble que forment les turcica dans la littérature occasionnelle. Une typologie sommaire de cet ensemble sera ainsi esquissée, en même temps qu’un aperçu sera donné sur les origines du thème consistant à raconter ou annoncer la conversion d’un haut dignitaire musulman : pour ce faire, un bref arrêt sera marqué sur Le baptesme de sophie roy de perse, texte publié en 1508. Dans un second temps, on décrira de façon plus précise les deux récits mentionnés ci-dessus. On déterminera dans quel but ils ont été composés, ce qui revient à les situer dans leur contexte politique immédiat, et l’on se demandera en conclusion s’ils présentent, pour le lecteur moderne, un intérêt indépendant de leur valeur documentaire et historique : autrement dit, s’ils relèvent seulement de l’infralittérature, comme on aurait sans doute tendance à le penser a priori.

Classer les occasionnels [5], même à grands traits et dans le seul domaine des turcica, demande de prendre quelques élémentaires précautions de langage. Le fait qu’ils soient des produits de grande consommation et que leur intérêt principal se périme rapidement, leurs dimensions réduites et leurs modestes ambitions, qui n’appellent pas forcément la reliure, laissent à penser qu’un grand nombre d’entre eux a disparu. Tout relevé, à leur propos, est forcément indicatif. À plus forte raison notre esquisse de typologie devrait-elle être confirmée par des analyses plus poussées : les bibliographies de Göllner et de Seguin [6] que l’on a consultées ne se veulent pas exhaustives ; et parmi les titres qu’elles citent, on n’a eu sous les yeux qu’une quarantaine de textes, ce qui ne suffirait certes pas à énoncer des vérités statistiques [7]. Mais il semble tout de même que certains traits soient récurrents. Ces textes peuvent prendre la forme d’un « advis », d’un « discours », ou d’une « relation », sans qu’aucune différence profonde dans leur longueur ou dans leur structure se remarque. La plupart n’excèdent pas la huitaine de feuillets : même le Brief traicté d’une victoire obtenue par Charles de Mansfeld sur les Turcs (Anvers, Arnould Coninx, 1595) est si bref, en effet, qu’il contient seulement deux recto-verso, ce qui serait bien peu pour un traité s’il fallait prendre le mot dans son sens le plus courant. Ce sont en général de simples narrations, assez souvent sous forme épistolaire, un ou plusieurs témoins rapportant alors ce qu’ils ont vu ou ce qu’on leur a dit. Parfois, la fiabilité du document n’est que suggérée. Ainsi, « copie de lettres… », en titre ou en sous-titre, est une formule récurrente qui dit une similitude avec le supposé original et indique, par conséquent, l’authenticité du texte imprimé. Dans les récits de batailles, le recensement des chrétiens ou des Turcs morts au combat est une autre stratégie d’accréditation. De même, le fait que le texte soit parfois présenté comme « traduit de l’italien » ou d’une autre langue étrangère : même si rien ne le confirme dans la bibliographie existante, la source paraîtra se trouver au plus près du lieu où l’événement s’est produit. Ailleurs, cette fiabilité, au moins prétendue, peut être signalée plus pesamment par l’ajout d’une épithète : « advis tres certain », « vraye relation ». Quand l’intitulé évite la qualification générique, il dicte volontiers au lecteur sa réaction, par exemple de satisfaction, de peur ou d’étonnement : voir ces Merveilleuses et espouventables visions qui nous occuperont plus particulièrement, ou encore L’admirable et heureuse prinse de la ville de Bude en Hongrie (Lyon, Thibaud Ancelin et Guichard Jullieron, 1598). L’absence de qualification générique en même temps que d’anticipation sur l’attitude des lecteurs est plus rare : Ce qui s’est passé à Malte depuis la prinse du chasteau S. Eimo (Lyon, Benoît Rigaud, 1565).

On aura compris qu’une partie importante du corpus est consacrée aux nouvelles de guerre, et ces nouvelles semblent majoritairement de bonnes nouvelles : soit qu’une bataille ait été remportée par des troupes chrétiennes contre le Turc ou ses alliés, ce qui est le cas le plus fréquent ; soit qu’il ait été défait sur le flanc oriental par le shah de Perse, appelé « sophie » ou « sophy », cette seconde orthographe tendant à s’imposer progressivement. L’importance du tournant que marque la victoire de Lépante en octobre 1571 paraît perçue par les contemporains, à en juger par plusieurs textes dont le contenu est bien celui d’occasionnels, mais dont la taille excède les limites ordinaires [8]. Un des auteurs, presque toujours anonymes, s’écrie significativement : « de quelle grande resjouissance est ceste nouvelle glorieuse, qui semble un songe, je le vous laisse à penser [9] ». Néanmoins, l’actualité ne peut être toujours heureuse et l’on imprime aussi les mauvaises nouvelles, bien qu’avec moins d’empressement, s’il faut en croire notre sondage. On veille alors à ménager l’espoir du lecteur et, quand la situation n’est vraiment pas propice, on l’exhorte à la piété. C’est ainsi que les Memoyres des entreprinses du Turc sur la Chrestienté, publiés en 1566 par Benoît Rigaud, s’ouvrent en page de titre sur un bois gravé représentant le Christ dans la tempête ; puis le texte proprement dit commence, par ces lignes :

Ce n’est pas le desir de nouvelleté, qui me pousse a vous presenter tels advertissemens : c’est seulement pour esmouvoir tout cœur Chrestien, à tascher par humbles prieres, d’appaiser l’ire de Dieu, justement déployee contre nous [10].

La première personne du pluriel, alors qu’il est question de guerres se déroulant en Allemagne et en Italie, mais non en France, n’est pas propre à ce texte. Dans le champ précis de la littérature occasionnelle que l’on a circonscrit, les divisions de la chrétienté ne sont évoquées que pour être condamnées ou regrettées, ce qui procède évidemment d’un point de vue tout catholique. Elles sont sans doute une des raisons pour lesquelles l’avancée des Turcs est ici regardée comme un effet de la divine providence, quoiqu’en l’espèce, cela reste implicite. Elles expliquent encore que tel autre auteur rapporte, en conclusion de son récit et sans ciller, les exactions perpétrées par les chrétiens d’Europe orientale sur les Turcs :

Les Tartares et les Turcs ont ceste annee esté battus, et trois fois les Cosaques et Transylvains, ont contraint quelques femmes Tartares de faire rotir et manger leurs enfans, pour leur faire avoir en horreur et fuir la Hongrie, et par le recit qu’ilz en feroyent degouster les autres, mesmes leur posterité d’y venir [11].

On imagine avec quelle indignation les mêmes horreurs, commises par le camp adverse, auraient été dépeintes. Mais toutes choses ont leur prix et l’essentiel est que les princes transylvaniens se soient unis « pour la deffense de la Chrestienté », comme l’indique la page de titre.

Si de la guerre ne viennent pas nécessairement de bonnes nouvelles, les bonnes nouvelles ne proviennent pas toutes des guerres, quoiqu’elles en annoncent presque toujours l’épilogue, évidemment favorable. Il peut être question d’alliances réactivant le rêve d’une croisade, comme dans ces Chapitres ou articles de la tressaincte confederation faicte entre nostre sainct pere le Pape / la Majeste Imperialle / et les Venetiens / Contre les Turcqz (Anvers, Guillaume Vosterman, 1538). On peut aussi se faire l’écho des troubles qui menaceraient le pouvoir du sultan. Ses populations seraient en train de se révolter : Copie d’une lettre venue de la saincte Ligue, Laquelle raconte comment le grand Turc est departy de Constantinople : pour la rebellion du peuple, et en quel estat se trouve son armee (Paris, Gervais Mallot, 1572). Un religieux musulman converti au christianisme serait condamné au martyre, pour avoir commencé à ébranler l’hégémonie de l’islam parmi les Ottomans : Discours veritable, et servant à l’exaltation de nostre Religion, d’un prestre Turc qui est condamné à mort à Constantinoble, pour la confession du nom de Jesus-Christ (Lyon, Rigaud, 1573). On relate encore un Merveilleux deluge d’eaux et de foudres, advenu à Constantinople, qui a causé la ruine de plusieurs edifices d’inestimable valeur, où la vie du grand Seigneur a perillé (même imprimeur, même année). La victoire de Lépante, « qui semble un songe », inaugure manifestement une série de signes favorables, que l’on se plaît à scruter, et c’est précisément dans cette série qu’il faut aussi situer certaines visions du grand Turc.

Ces visions corroborent en outre plusieurs prophéties volontiers colportées, selon lesquelles la chute de la dynastie ottomane serait imminente. Notre propos n’est pas de déterminer ici l’origine exacte de ces prophéties. Mais un de leurs exposés les plus détaillés se trouve dans un ouvrage ainsi intitulé : Cronique des plus notables guerres advenues entre les Turcs et Princes Chrestiens jusques à present. Choses vrayement dignes d’excellente mémoire au contentement de tous amateurs de vertu. Ensemble une pronostication sur la maison des Ottomans (Paris, Jean Ruelle, 1573). Cet ouvrage occupe une place originale dans notre corpus. D’une part, il n’est pas à proprement parler un récit, mais bien une « chronique » de batailles ayant lieu entre 1453 et 1571, puisque chaque unité typographique commence par la mention de l’année : même la « pronostication » qui complète cette chronique expose les différentes prophéties sans véritable narration des circonstances dans lesquelles elles ont vu le jour. D’autre part, l’empan temporel examiné est large et le dernier événement considéré est la bataille de Lépante, en octobre 1571, alors que le texte est publié en 1573, soit environ un an et demi plus tard : en fait, c’est par l’annonce de changements très proches dans l’ordre international que ce texte ressortit à la littérature occasionnelle. Les trois éléments qui présagent de ces changements peuvent être ainsi résumés : des « propheties verifiées [12] » affirmeraient que la loi de Mahomet doit durer mille ans, or Mahomet serait né en l’an 567 ; un astrologue arménien aurait annoncé que la maison ottomane prendrait fin avec le quinzième sultan, et c’est celui qui règne ; une autre prophétie venue de Turquie voudrait enfin que la chute de cette maison intervienne douze ans après la prise de la Pomme rouge [13], soit de Constantinople, et un an correspondrait dans le système turc à dix années, en sorte que l’événement devrait se produire en 1573. Du reste, c’est probablement pour cette raison que la chronique commence en 1453 : 1453 + 120 = 1573, les deux parties du texte s’articulent parfaitement. En 1579, quand cette dernière prédiction est un peu défraîchie, on se contente de mentionner que Selim est le quinzième sultan et de rappeler la menace qui pèse par conséquent sur son règne [14].

Il ne faut toutefois pas surestimer le poids de l’actualité dans l’élaboration des récits qui nous occupent. Les visions du sultan ont déjà, dans les années 1570, une longue histoire. Il suffit de ressusciter, parce que le contexte est propice, de vieilles traditions. Soit un texte français de 1514. La page de titre se présente de la façon suivante : Vision miraculeuse veue par le grand Turch en la renommee cite de Constantinople : Avec aultres merveilles : interpretes par les astrologues de ladicte region. On les vend a Lyon en la rue Merciere a lenseigne sainct Jehan. Voici les derniers mots : « Donne en Constantinople le XXV jour de Octobre. M.C.XIV [15]. » Il est intéressant que la même page de titre apparaisse, au mot près, dans un texte imprimé vingt ans plus tard et qu’on lise à la fin : « Donne en Constantinople le XXV jour de Octobre M.D.XXXV [16]. » Nous n’avons pu comparer les deux éditions. Mais cette reprise montre assez combien le contenu de tels textes est détaché de tout fondement historique, même si leur publication et leur interprétation dépendent bel et bien du contexte politico-religieux où ils s’inscrivent.

La conversion effective ou imminente du sultan prend place dans une autre tradition, antérieure elle aussi à Lépante. En 1566, par exemple, paraît une Lettre missive envoyée [17] du Turc où celui-ci demande au roi de France la main de sa fille et promet en échange la conversion de son empire au christianisme. Cette lettre est accompagnée de six huitains qui se contentent d’en reformuler le contenu, sans devancer à aucun moment le scepticisme avec lequel le lecteur pourrait accueillir une telle éventualité. C’est que des habitudes sont prises. Un texte de cette nature est si peu propre à surprendre que l’éditeur le fait précéder par des nouvelles d’Angleterre et d’Allemagne, certainement tenues pour plus originales [18]. De fait, cette tradition a des racines lointaines et qui s’étendent au-delà même des turcica : il faut ici faire un détour supplémentaire en direction de l’Orient. En 1508 paraît en effet, sans mention de lieu ni nom d’imprimeur, Le baptesme de sophie roy de perse contenant sa generation son estat sa condition et corpulence translate en francoys [19]. Il s’agit, à notre connaissance, du premier exemple de texte imprimé dans cette langue représentant le passage au christianisme d’un haut dignitaire musulman. Ce texte mérite d’être présenté, fût-ce de façon succincte. Non seulement il est richement circonstancié, même si les circonstances évoquées nous paraissent fantaisistes, mais le récit de la conversion proprement dite comporte une entrée in medias res, puis une analepse par délégation de parole qui lui confèrent une certaine vivacité : notre bref résumé, qui suit l’ordre de l’histoire et non celui de la narration, ne peut en rendre compte exactement ; mais il donnera peut-être envie au lecteur de s’y reporter.

Il s’agit d’une lettre, adressée par un certain chevalier Monolitricon au Grand-Maître de Rhodes. On y apprend que le père du sofi a été spolié par le sultan turc de ses possessions anatoliennes, qu’il a dû se réfugier dans des montagnes d’Arménie, et qu’il en a conçu la plus grande amertume à l’égard de l’islam, au point de le renier. Il a en outre prédit à son fils que toutes les croyances, christianisme excepté, iraient un jour prochain à leur ruine et qu’un roi d’Aragon arrivé par l’Afrique s’emparerait de Jérusalem. Aussi a-t-il demandé à ce fils de détruire les mosquées et de protéger les églises. Celui-ci a tardé à le faire, ce qui lui a valu un certain nombre de déboires, mais il se décide à recevoir le baptême et à récupérer les terres qui lui reviennent. Il fait donc venir des franciscains pour le catéchiser et une dispute publique est organisée : c’est par elle que s’ouvre le récit, tout ce qui précède nous étant raconté par le sofi dans le cours de cette dispute. Les débats sont si houleux que l’on craint pour la vie des religieux. Mais le sofi se convertit quand même, il fait le récit que nous venons de résumer et qui sert d’analepse, puis il enjoint à ses sujets de se convertir à leur tour, sous peine de mort. Lui-même prend pour nom de baptisé Fernando, qui est aussi le nom du roi d’Aragon, et ordonne une messe, qui se tient sur l’estrade où la dispute s’est tenue : une forme de théâtralité sous-tend la narration. Un des religieux demande alors à Dieu d’accomplir un miracle, ce qui se produit : il fait plein jour alors que le soleil reste caché, jusqu’au moment de l’ostension, où l’astre apparaît avec la lune et les autres étoiles. Quatre-vingt mille soldats demandent alors le baptême dans une grande clameur, les mosquées sont transformées en églises, les synagogues détruites, les biens des juifs confisqués au profit des chrétiens, une cathédrale est fondée sur une ancienne église orthodoxe. Enfin, le roi persan et ses troupes partent conquérir Trébizonde, sous un étendard rouge donnant à voir le crucifix. Les dernières pages sont consacrées à un portrait du sofi dont la relative précision produit un effet de réel, mais qui est aussi de nature à le présenter comme un allié de poids, car sa corpulence et ses qualités morales en font un « homme robuste [20] » à tous égards.

Même si le titre ne précise pas de quelle langue le texte est traduit, il paraît plausible qu’il ait été d’abord élaboré en contexte espagnol, dans le royaume de Ferdinand le Catholique, dont la politique d’expulsion des minorités religieuses et de croisade en Afrique est célébrée de façon implicite, mais transparente : à moins que nous ne soyons dupe d’une stratégie d’accréditation particulièrement raffinée, ce qui n’est pas tout à fait exclu, la source n’étant pas connue de nous. Quoi qu’il en soit, ici se donne libre cours le rêve d’une alliance avec un peuple chrétien d’Orient qui prendrait à revers le sultan ottoman : ce rêve réactive le mythe médiéval du prêtre Jean, et l’on saisit ainsi combien cette tradition est elle-même solidement enracinée [21]. Du reste, la plupart des thèmes que nous avons évoqués jusqu’ici sont déjà présents dans ce Baptesme de sophie : prophéties, prodiges célestes et guerres. Dès lors, l’application au Grand Turc lui-même du modèle que constitue le récit de conversion ne dut pas être trop difficile. Le terrain est préparé depuis longtemps. On se rappellera qu’en 1461, Pie II compose une Lettre à Mehmet II pour inviter au baptême le vainqueur de Constantinople : or, nous avons montré ailleurs, sur le fondement de son étrange architecture, que cette lettre devait avoir une certaine vraisemblance aux yeux de ses premiers lecteurs [22].

Il est temps de présenter en détail les deux textes auxquels notre réflexion s’attache plus spécifiquement.

Les Merveilleuses et espouventables visions sont adressées par un certain « Pierre Port de Loup » « au seigneur D’Orquennie, et de la Morigniere [23] ». Ce Port de Loup ne paraît pas autrement connu et si ce n’est pas un pseudonyme, comme on est enclin à le croire, son nom est sans doute francisé, puisque le livret est supposé « Traduit d’Italien en François [24] ». De même, aucune Orquennie n’existe apparemment et cet autre nom est peut-être emprunté à l’Orcanie des légendes arthuriennes. Enfin, il existe bel et bien des domaines de La Mornière ou de La Morinière, mais ils sont situés en France… Il n’est pas sûr que les différentes stratégies d’accréditation ici à l’œuvre soient complètement cohérentes : du moins ne font-elles pas l’intérêt principal de ce texte [25]. Plus soignée est la mise en scène initiale du récit. Le narrateur a tardé à envoyer sa missive en raison d’une « maladie » qui lui « est survenuë », mais aussi parce que « prohibitions et defenses ont esté faictes de n’escrire, ne mander nouvelles par pays pour choses quelconques [26] ». Habile manière de susciter, par la mention de l’interdit, notre curiosité. Et d’ajouter : « nous marchands Chrestiens qui residons par de-ça », c’est-à-dire à Constantinople, « sommes non seulement comme les Juifs qui sont en vostre pays, mais sommes en plus grand danger de nostre vie [27] ». Les feuilles que nous tenons entre les mains ont donc du prix. Et en effet, cette lettre « sera la premiere qui [n]ous donnera lavis des estranges et espouventables visions advenuës au grand Turc [28] ». Aussi sommes-nous discrètement invités à en propager la rumeur, par imitation de ce qui se passe « à Constantinople », où « ne se parle ny se devise d’autre chose [29] ». Que l’information du narrateur lui ait « esté donnee par un [s]ien amy Juif, lequel faisoit profession d’Astrologie [30] », finit de conférer à cette nouvelle un petit air canaille, qui ne la rend que plus affriolante ; et cela ne compromet en rien l’image de celui qui nous la fait parvenir, puisque aussi bien sa foi de chrétien résidant en Turquie l’oblige à vivre « comme les Juifs [31] » et, peut-on supputer, à leurs côtés, parmi les mécréants : pouvait-il mieux choisir ses fréquentations, le malheureux ?

« S’ENSUIVENT LES VISIONS [32] » et, pour que nous n’ayons aucun doute à ce sujet, cela nous est bien précisé, en capitales. De même, la deuxième section sera ainsi introduite : « L’INTERPRETATION DES VISIONS [33] ». Ces chapeaux peuvent paraître quelque peu didactiques. Mais que voit Selim, au juste ? Pour répondre à cette question, il faudrait notamment évoquer des Centaures qui se combattent sous une comète ; des oiseaux qui les terrassent sous la conduite d’un phénix ; un dragon caressant qui s’approche du sultan en compagnie de vipères ; un doux lion qui le transporte vers une barque ; un vieillard dans les nuées qui répand sur sa tête l’eau d’un vase ; des demoiselles et des prêtres qui lui sourient tandis qu’il chemine vers les montagnes [34]. La signification de ce bestiaire et de ces aventures serait, en soi, difficile à déchiffrer. Arrêtons-nous plutôt sur certains faits saillants. Le premier tient dans le soin que met l’auteur à dater le songe : « la quinziesme nuict du moys d’Octobre dernier passé, sur les cinq heures apres avoir profondement dormy [35] ». La précision de cette datation ne produit pas seulement un effet de réel, elle indique que la vision ici rapportée est vraie : depuis l’Antiquité, pendant tout le Moyen Âge et encore à la Renaissance, il est communément admis que les songes véridiques surviennent après minuit, quand la digestion est passée et ne peut les troubler [36] ; pour la même raison, le Discours des visions advenuës au premier et second jour d’aoust dernier 1589 à la personne de l’Empereur des Turcs, que l’on présentera ensuite, stipule que le sultan « mangea peu à son souper », que sa première vision intervient « passé les deux tiers de la nuict [37] », la seconde « à pareille heure [38] », la troisième « sur l’heure de minuict [39] ». L’autre point notable, de plus de conséquence, est la présence d’une comète vers le début du rêve. Cette comète fonctionne comme un autre indice de véridicité, après qu’une supernova est apparue dans le ciel européen le 11 ou le 12 novembre 1572, qui donne lieu à une abondante littérature, tant occasionnelle qu’eschatologique ou scientifique. De fait, la vision prétendue survient presque un mois auparavant. « Pierre Port de Loup » est censé envoyer sa lettre « De Constantinople, le 3. Novembre 1572 » et les délais nécessaires à la réception supposée de cette lettre ne permettent pas de penser qu’elle ait pu paraître avant le douzième jour du même mois, sauf à rompre la propre fiction qu’elle constitue. C’est donc bien par ce contexte astronomico-eschatologique que s’explique, au moins pour partie, la publication des Visions ; et ce même contexte contribue évidemment à les accréditer. Enfin, une troisième observation consisterait à relever que le sommeil du sultan s’interrompt brièvement après la victoire des oiseaux sur les Centaures : « si tost qu’ils furent tombez en terre s’esveilla, et demeura fort esmerveillé de telles visions [40] ». La linéarité du récit est ainsi brisée, peut-être heureusement si l’on veut y voir un reflet de la bipartition relevée au niveau supérieur, mais fugitivement : plus discrètement, en tout cas, qu’elle n’était brisée dans Le baptesme de sophie, par exemple. Surtout, cette interruption ne sera pas vraiment exploitée dans « l’interprétation », qui envisage le rêve de Selim comme une unité et n’en considère pas les deux parties comme distinctes. La construction du texte peut ainsi engendrer chez le lecteur une forme de perplexité, qu’on est tenté de rapporter à l’obscurité intrinsèque du rêve et, plus généralement, à une poétique de l’énigme.

Comme au niveau supérieur, le récit se signale ensuite par un certain art de la mise en scène. Selim quitte son lit « sanz esmouir ni bruit [41] » : le secret, de nouveau, attise notre curiosité. Puis « il commanda que tout son conseil fut assemblé, au-quel apres avoir raconté ce qu’il avoit songé, ordonna que tous les Astrologues qui estoient en Constantinople eussent avenyr [sic] parler à luy [42] » : on aura remarqué la répétition du déterminant tout, qui souligne l’importance du moment. Le sultan enjoint alors aux astrologues « qu’en terme de trois jours eussent à luy declarer la signification desdictes visions [43] » : le resserrement temporel dramatise encore l’événement, en soulignant l’urgence, et l’injonction produit un léger effet de suspens. Au bout du délai imparti, « l’un des plus suffisants Astrologues » prend la parole – c’est ici que sont insérées les capitales « L’INTERPRETATION DES VISIONS » – et il annonce : « nous sommes tombez d’un unaniment [sic] avis et opinion [44] ». Chaque élément est expliqué dans l’ordre où le récit du rêve le présentait et cette explication occupe à chaque fois un paragraphe distinct, généralement assez court. Nous n’en citons ici que quelques exemples, qui donneront une idée de l’ensemble :

Le luysant Comette, signifie la grandeur, et l’authorité des Pasteurs dicelle [la foy Chrestienne].
[…]
Le feu qui [sic, pour que] darde [le] Phænix sur les Centaures, sera la victoire qu’on aura contre vostre Majesté : et l’occasion de ceste ruine adviendra à cause du Dragon, lequel par les inspections des choses, nous signifient un Seigneur lequel sera proche de vostre sang et s’eslevera contre vous.
[…]
Le grand Lyon qui vous saisit et porta en la Barque, nous signifie les Venitiens, lesquels avec toutes les forces des Chrestiens unis vous surmonteront en bataille, et vous reduirons [sic] à la saincte Eglise Catholique.
[…]
Le Vieilart qui espandoit l’eau sur vostre teste, sera un Lieutenant et vicaire de Dieu, qui vous baptisera.
[…]
Les personnages vestuz en habits des Prestres, lesquels en chantant vous donnoient petits billets, ce sont les Docteurs des Chrestiens, qui s’esjouyront de ce qu’ils verront les Propheties accomplies qui disent que serez le dernier Empereur de la race des Othomans, et lequel ja long temps a este predict qu’il seroit baptisé [45].

Les thèmes que l’on retrouve dans cette interprétation nous sont désormais familiers et nous savons combien ils sont topiques : espoir de voir la chute prochaine de l’Empire ottoman et prophéties fondant cet espoir ; confiance dans le succès d’une croisade, dans l’effet des divisions internes parmi les Turcs, dans l’aide qu’apportera un allié venu d’Orient et dans le baptême final du sultan ; défense convaincue, enfin, d’une tradition catholique qui finira forcément par triompher.

C’est sur ce profond catholicisme que nous voudrions insister, car il nous semble qu’il détermine jusqu’à la composition du texte. Avant que les astrologues ne l’interprètent, la signification du rêve paraît assez ouverte. Non que le sens de certains éléments ne puisse se deviner : nous ne sommes pas complètement étonnés, par exemple, que le lion signifie Venise ni que l’eau versée par le vieillard annonce le baptême de Selim. Mais le lecteur ne saurait dire à quelle allégorie précise, c’est-à-dire à quelle cohérence entre les différents tropes, renvoient les visions du sultan. L’interruption de son sommeil ne lui permet même pas d’affirmer a priori qu’une telle cohérence doive être recherchée. Qui plus est, une fois cette cohérence révélée, il n’a nullement le sentiment qu’il aurait pu la découvrir par ses propres forces, fût-ce avec un peu de chance. D’ailleurs, il n’est peut-être pas si judicieux qu’on le croyait d’abord d’évoquer une « poétique de l’énigme », car la « vertu » de l’énigme, écrit Thomas Sébillet, « est l’obscurité tant dilucide que le bon esprit la puisse éclaircir après s’y être quelque peu appliqué : et le vice est de faire telle description qu’elle se puisse adapter à plus d’une chose [46] ». Ce qui revient à dire que son plaisir particulier tient dans une sorte d’évidence rétrospective, qui est ici absente. Or, une telle ouverture du sens et la perplexité qu’elle occasionne pourraient bien exprimer le désarroi du public face au phénomène céleste récemment observé et, de manière plus générale, face à toutes sortes de signes fiévreusement scrutés comme préfigurateurs d’une fin des temps prochaine : de fait, cette deuxième moitié du XVIe siècle est à ce point consumée par les guerres de religion qu’elle vit en permanence dans l’angoisse ; en l’espèce, trois mois seulement se sont passés depuis la Saint-Barthélemy [47]. Mais le point remarquable est que la grande ouverture perceptible dans la première partie des Merveilleuses et espouventables visions fait un violent contraste avec le sens extrêmement fermé de la deuxième partie. Les astrologues sont unanimes. La présentation en paragraphes donne à leur interprétation une tournure systématique, pour ne pas dire scientifique. Le rêve est expliqué de façon exhaustive, dans ses moindres détails. Nous étions perdus, eux ne paraissent pas l’avoir été un seul instant : ils savent. Et l’on serait tenté de mettre cette science en rapport avec l’ordre des visions : si les derniers personnages rencontrés par le sultan dans ses rêves sont « les Docteurs des Chrestiens », ce qui leur confère une aura particulière, la raison n’en est-elle pas que ce texte a pour objet de faire le départ entre nous, qui ne comprenons pas, et ces hommes de science, auxquels seuls nous devrions par conséquent nous en remettre ? On pourrait dire que l’opuscule porte mal son nom : Espouventables et merveilleuses visions aurait été un titre plus juste, puisqu’à l’angoisse de l’inintelligible succède une vérité en effet admirable, et surtout profondément catholique : entendons par là que cette vérité nous est accessible grâce à des médiateurs et que nous autres, qui ne sommes pas de leur nombre, ne pourrons jamais y atteindre directement. Sans doute l’insistance sur le thème du secret, dans les encadrements, va-t-elle dans le même sens.

D’un point de vue strictement littéraire, ce catholicisme textuel – si l’on veut bien l’appeler ainsi, en souriant – n’est qu’à moitié efficace : nous sommes peut-être reconnaissants à l’auteur de nous donner à voir des mystères qui nous dépassent si largement, mais nous n’y sommes pas vraiment initiés ; nous les contemplons, mais de loin. La fin est expédiée et tombe comme un cheveu sur la soupe, alors même qu’on la retrouverait partout ailleurs dans la littérature occasionnelle : « Pour-ce vous conseillions [sic], et enhortons, qu’il plaise à vostre Majesté soy contenir en paix et unité, avec tous fidelles Chrestiens [48] ». C’est qu’au fond, il nous est interdit de pénétrer plus avant dans le temple ou, pour le dire en termes moins imagés, de progresser de l’interprétation jusqu’à l’explication des causes dont elle procède : nous sommes bien trop courts pour cela, et c’est une des raisons pour lesquelles le texte lui-même a quelque chose d’écourté.

Cette fin abrupte peut aussi s’expliquer, sans nulle contradiction, par un avis au lecteur de l’imprimeur Guillaume de Nyverd. On le trouve en dernière page :

Si la presente traduction vous est agreable (amy lecteur) me donnerez occasion vous presenter en brief (Dieu aydant) Un Discours faict en divers temps, et par plusieurs personnes, sur l’heureuse yssue de la guerre tant preveuë (par les predictions) debvoir advenir entre les Turcs et Chrestiens : avec l’entiere genealogie de la race Othomane, extraicte des Histoires des Grecs et Turcs, avec plusieurs autres descriptions dignes de mémoire, non encore traduicte en nostre langue Françoise, et supplie le Createur me donner la grace de [les] mettre en lumiere, et au contentement des lecteurs Catholiques, et à l’exaltation de la Foy Chrestienne [49].

Cet avis ne circonscrit pas seulement un public, de façon explicite et sur des critères confessionnels qui tendent à confirmer notre interprétation. Il confère aussi aux Merveilleuses et espouventables visions une valeur promotionnelle, en un geste dont on n’a pas trouvé d’équivalent dans le corpus étudié. Frustrer le lecteur d’une fin en bonne et due forme pourrait dès lors être un moyen, pour Nyverd, d’aiguiser l’attente des textes à venir. Peu importe qu’on ne connaisse apparemment pas d’imprimé ultérieur correspondant à ces textes, le procédé est habile : nous serons à l’affût des prochaines parutions. L’habileté est même double, puisque cette publicité continue d’accréditer les visions du sultan : d’autres prédictions seront bientôt présentées, qui annoncent également la chute de l’Empire ottoman, et cela nous confirme que les astrologues consultés par Selim à propos de son rêve ne se sont pas trompés ; ce n’est pas un hasard si leur avis est unanime. Nyverd rend en outre plus plausible la probable fiction que constitue l’existence d’un original italien, en spécifiant que la « genealogie » à paraître sera « traduite ». Car il nous faut entendre : sera traduite elle aussi, comme l’a été la lettre de Port du Loup.

Dans le Discours veritable des visions advenues au premier et second jour d’Aoust dernier, 1589, le seul paratexte est une courte approbation : « Veu et leu par Messieurs de la Faculté de Theologie, et de messieurs du Conseil de la Saincte Union [50] ». Cette approbation nous rappelle que Lyon, où le livret est imprimé, est alors aux mains de la Ligue. Et de fait, c’est bien à une publication ligueuse, jusque dans son contenu, que nous avons ici affaire. Du reste, cela se déduirait aisément des autres titres parus la même année chez l’imprimeur Jean Patrasson. On n’en donne que quelques exemples : Discours pitoiable des execrables cruautes et inhumaines barbaries commises par les hereticque [sic] huguenotz ; Origine, genealogie et demonstration de ceste excellente et heroïque maison de Lorraine et de Guyse ; Le tyrannicide ou mort du tyran. Contenant sa derniere declaration et deliberation tyrannique envers les Catholiques de la France, et specialement sur ceux de la ville et fauxbourgs de Paris, si Dieu luy eust permis executer ses desseins miserables [51]. Le dernier de ces titres nous intéresse particulièrement, car il est imprimé dans les mêmes jours que le Discours veritable, peu après qu’Henri III vient d’être assassiné. On se souvient que le roi est frappé par Jacques Clément le 1er août 1589 et qu’il meurt le lendemain. La date à laquelle sont censées intervenir les visions du sultan n’est évidemment pas une coïncidence : ces visions annoncent sa conversion prochaine au christianisme ; elles sont un signe de la Providence qui, rapproché de la mort d’Henri III, font de celle-ci un « coup du ciel », pour reprendre une expression chère aux Ligueurs et dont la Satyre ménippée se moquera copieusement, quelques années plus tard. Le texte explicite d’ailleurs l’intention dont il procède : il s’agit de faire en sorte que « tout homme de bien, en lisant iceluy, cognoisse de combien Dieu nous aime, et a souvenance de la Chrestienté [52] ». Là encore, le sultan n’est qu’un prétexte. Aussi peut-on dire du sous-genre que constituent ces visions, parmi les turcica de la littérature occasionnelle, qu’il pousse à son terme extrême une tendance également observable dans les écrits renaissants de controverse théologique, et qui consiste à instrumentaliser le propos sur l’islam aux fins de débats internes entre les sensibilités ou les partis politico-religieux de la chrétienté européenne [53].

On ne s’attardera pas sur les stratégies d’accréditation à l’œuvre dans ce Discours veritable, car elles sont assez semblables à celles qui ont été relevées dans les Merveilleuses et espouventables visions. Le narrateur anonyme l’aurait « recouvré d’un marchant Espagnol, et […] traduit de langage Espagnol en nostre langue Françoise [54] ». Cette provenance autorise des remarques favorables à Philippe II, puissant soutien de la Ligue et qui prétend avoir son mot à dire sur la succession au trône de France. En effet, le rêve est ici précédé par un festin au cours duquel le sultan, ses amis et les Grands de sa cour

ne parlerent […] que des diversitez des Religions qui courent maintenant par le monde, estonnez dequoy les Rois n’y mettent ordre, et ne font de sorte, que si la douceur n’y a lieu par la contrainte, tous leurs subjets soient reünis en une seule foy : prisant et estimant le Roy d’Espaigne, par sus tous autres Rois, en ce qu’il soigne merveilleusement bien à telle chose [55].

Il est intéressant que soit ici congédié un topos partout présent dans la littérature de controverse sur l’islam, selon lequel la tolérance de cette religion envers les cultes juif et chrétien en démontrerait la fausseté [56]. Mais c’est encore une conséquence d’une instrumentalisation que l’on vient de décrire comme ordinaire et, pourrait-on ajouter, d’un argument a fortiori très fréquent lui aussi. Peu importe ce que l’on sait ou croit savoir des mœurs turques. Il n’est ici question que de déplorer la division du christianisme, afin d’en imputer la faute aux protestants et d’accuser leur irréligion. Si de telles divisions paraissent aberrantes même à des Turcs, des chrétiens ne devraient-ils pas en rougir à plus forte raison ? La cour de Mourad n’est-elle pas plus chrétienne que certains Français, finalement ? C’est l’accusation implicite et il est clair qu’en l’occurrence, elle sert la propagande espagnole. Cette propagande se fera aussi sentir dans les dernières pages, puisque Selim écrira à Philippe II pour annoncer sa conversion :

le Chrestien, par le conseil duquel se gouverne à present le grand seigneur, supplia ledit Empereur d’envoier lettres au Roy d’Espaigne, contenant les adventures susdites, pour lui donner à entendre son vouloir, et faire paix avec lui, esperant avoir aussi des prestres pour enseigner la loi Chrestienne au peuple et le baptiser [57].

Songeant à la lettre de Pie II à Mehmet II, on aurait pu imaginer que le pape soit destinataire de telles lettres ; ou au moins, qu’il reçoive une partie d’entre elles, celles qui concernent la catéchisation du sultan. Mais le but qui préside à la publication du Discours veritable semble bien de fonder l’autorité du roi d’Espagne sur l’ensemble de la chrétienté et, par conséquent, sur la France : une autorité sans partage et totale, puisque spirituelle autant que temporelle.

Le récit proprement dit des visions au terme desquelles Mourad décide de se convertir est bien différent de celui qu’imprime Guillaume de Nyverd en 1572. Le pluriel employé dans le titre se justifie ici par le fait que deux visions différentes se produisent, au cours de deux nuits successives. Mais ces visions ne sont pas interrompues. Elles ont une unité que rien ne vient perturber. La première nuit,

luy fut advis qu’il estoit en son throsne assis, et vestu de ses habits imperiaux, et tout devant luy, le grand pontife de la loy Mahommetiste qui lisoit l’Alcoran avec grande reverence, comme autrefois il avoit accoustumé de faire en sa presence, lors tout soudainement entre en son palais, un grand et espouventable Lion, lequel avoit une Croix un peu eslevée en l’air sur le chef, et en l’une de ses pattes un flambeau fort gros allumé, ce Lion à son arrivee faict trois tours à l’entour du palais, puis se jecte sur le pontife, et de ses griffes le met en tant de pieces que lon ne les eust sceu nombrer. Le grand seigneur voiant tel massacre se leve de son throsne, et veut prendre la suite, mais il est arresté tout court par le Lion, qui de griffes et dents met en pieces tout son habit imperial, jusques à la chemise, de façon qu’il demeure tout nud, appellant ses gens au secours, mais en vain, car personne ne se presentoit pour lui aider. Lors demi-mort de fraieur, il se jecte à genoux devant le Lion, qui prenant de lui compassion, lui commence à lecher les mains, et lui pose en icelles la Croix qu’il portoit sur son chef, et lui dict en langage sarrazin : Ceci est la voie en laquelle tu dois cheminer sinon tu és perdu [58].

La deuxième nuit, même rêve,

et y estoit d’abondant adjousté, que le Lion, apres l’avoir mis nud, le foulle aux piedz et lui met la Croix en la bouche, puis avec son flambeau brulle et redige en cendre le palais et le principal Temple de Constantinople, luy redisant les premiers propos, à sçavoir : Ceci est la voye en laquelle tu doibs cheminer, sinon tu es perdu [59].

Pour comprendre ce qui différencie ces visions de celles qu’imprime Nyverd, on peut se reporter au commentaire de Macrobe sur le Songe de Scipion, et plus précisément à la distinction entre somnium et oraculum. Le songe « cache sous des figures et voile sous des énoncés ambigus la signification, incompréhensible sans interprétation, de ce qu’il montre [60] » : ce sont très exactement les Merveilleuses et espouventables visions. L’oracle, lui, se manifeste « lorsque dans le sommeil un parent ou quelque autre personne auguste et imposante, ou encore un prêtre, voire un dieu, révèlent clairement quelque chose qui se produira ou ne se produira pas, qu’il faut faire ou éviter [61] ». Les visions du Discours veritable continuent de se présenter dans un style figuré : en quoi elles s’apparentent au « songe », terme d’ailleurs employé dans le texte. Mais un personnage, ici ce symbole animal qu’est le lion, prend la parole et dicte la conduite à suivre : ce qui fait plutôt penser à un oracle. Surtout, le style figuré ne frappe pas ici par ses ambiguïtés, bien au contraire. Il est assez transparent et, même si le lion n’avait pas pris la parole, nous aurions de nous-mêmes su tirer la leçon : le sultan ira à sa ruine s’il reste musulman ; il sera aimé de ses ennemis et se maintiendra au pouvoir s’il embrasse le christianisme. L’interprétation n’est presque pas nécessaire, tant elle paraît aller de soi.

Après la première nuit, l’empereur turc « mande » cependant « le souverain pontife, et les plus grands prestres de sa loy », qui « asseurent ce Monarque, que ce n’estoit qu’un songe leger et vain, auquel il ne devoit prendre garde, et que cela procedoit d’une repletion d’humeurs qui lui faisoient faire telz songes horribles [62] » : le narrateur avait pourtant pris soin de signaler la frugalité de son souper [63], en sorte que le lecteur n’a aucun doute sur l’erreur où ils tombent. Au demeurant, le sultan « ne se pouvoit contenter de telle réponse » et « ce jour fust » par lui « passé assez melancoliquement [64] ». Après la deuxième nuit et le deuxième rêve, les mêmes hommes de religion sont de nouveau convoqués et font la même réponse : « il ne se devoit soucier de tels songes [65] ». Cette fois, le monarque fronce le sourcil et les menace :

Ces pauvres Mahommetistes, voiant l’Empereur en telle collere, commencerent à douter de leurs vies, au moyen dequoy, pour adoucir son ire, se prosternerent à ses genoux ; et apres luy avoir demandé misericorde, s’excuserent en ce qu’ils n’estoient pas bien fondez en l’Astrologie, et que la divination leur estoit cachee, pour ne s’estre jamais amusez à telles estudes [66].

Le schème des Merveilleuses et espouventables visions est complètement renversé : tandis qu’un rêve extrêmement obscur y donnait lieu à une interprétation unanime et positive, des rêves parfaitement clairs ne débouchent ici sur rien. Or, une attente qui se résout en rien, c’est justement ainsi que Kant définit le rire [67]. Le texte prend une teinte comique : le lecteur se demande, en souriant, s’il faut vraiment être astrologue pour comprendre ce que les rêves du sultan signifient. Et la suite est encore plus ridicule, car le grand pontife et les prêtres de la loi mahométane suggèrent d’avoir recours à des philosophes, auxquels « ceste matiere […] sembla si ardue, difficile et haute, qu’ils ne peurent trouver en toutes leurs explications aucune certitude [68] ». L’évidence est niée derechef et le sel comique procède aussi, en l’espèce, de cette répétition. À ce point de la narration, on ne sait auquel de ces traits de caractère, alors topiques dans la description des musulmans, il faut attribuer l’embarras de si piètres savants : l’ignorance, poussée jusqu’à l’aveuglement, ou bien l’obstination volontaire dans l’erreur. La cause véritable apparaîtra un peu plus loin.

Pour l’heure, le sultan se met de nouveau en colère. Cette autre répétition l’associe au ridicule de la scène et amène le lecteur à se demander pourquoi Mourad cherche tant à s’assurer d’une interprétation dont il est si visiblement persuadé, à juste titre : ne serait-ce pas faute de courage qu’il quête leur avis, pour mieux invoquer cet avis par la suite et justifier ainsi sa conversion ? Dans le même ordre d’idées, la manière dont il s’abandonne à ses passions mauvaises en fait une figure grotesque de tyran, plus que de roi : l’emploi du terme « monarque », de connotation souvent péjorative, allait déjà dans ce sens.

Pour apaiser sa fureur, l’un des philosophes consultés « lui dit que s’il lui plaisoit de lui pardonner une faute assez legere », dont il ne précise pas tout de suite la nature, mais « qu’il avoit commise envers sa Majesté, il lui feroit veoir un homme qui le mettroit hors de peine [69] ». Une fois ce pardon obtenu, il suggère de faire venir un de ses esclaves chrétiens, doué de la plus grande science, auquel il a permis de pratiquer secrètement sa religion : telle est la faute que ce philosophe devait se faire pardonner. Le lecteur peut ici se dire que l’obstination des savants à nier l’évidence procède elle aussi de la peur du sultan : comment réagirait-il, si on lui annonçait qu’il doit se convertir au christianisme ? Mais cette hypothèse n’est habilement suggérée par la narration que pour être démentie ou, à tout le moins, complétée. Conformément à la stratégie bien rodée consistant à accréditer une prophétie par une autre, l’esclave « avoit eu revelation de ce songe la nuict au precedent, par une voix divine [70] » ; et il en donne une interprétation qu’il serait inutile de citer, puisque c’est exactement celle que le lecteur attendait depuis cinq pages environ : il faut se convertir au christianisme. Or, à cet instant, une surprise en remplace une autre : « le Chrestien n’eut si tost achevé son dire, que le grand pontife, enrageant de despit, luy donna sur la jouë un tel soufflet, qu’il le tomba à la renverse, l’appellant faux prophete et seducteur [71] ». La peur du sultan n’était donc pas en jeu dans les réponses aberrantes qu’on lui faisait. Ou pas seulement, en tout cas. C’est bien de mauvaise foi qu’il s’agissait. Nous sommes maintenant fixés à ce propos.

Le Grand Turc met sous bonne garde les uns et les autres, avant se retirer et de se coucher. Sur l’heure significative de minuit, alors qu’il est éveillé et réfléchit aux visions des deux nuits précédentes, une grande lumière se présente à lui et il entend une voix : « Sçaches, que si tu ne faits ce que le Chrestien t’a dit ta ruine est proche [72] ». Pour reprendre le classement de Macrobe, le songe laisse ici définitivement place à l’oracle [73]. De cet oracle, le sultan tire les conséquences avec fermeté, dès le jour levé : il convoque sa cour, annonce sa conversion au christianisme, fait assassiner les dignitaires musulmans. Une révolte s’ensuit, il la mate. Deux princes récalcitrants soulèvent le peuple, huit mille hommes et femmes sont tués. Sur le conseil du chrétien, l’empereur turc écrit enfin au roi d’Espagne pour l’informer de ses nouvelles dispositions [74]. Ces derniers événements tiennent sur deux pages, ce qui accélère le tempo d’une narration dont on aura par ailleurs mesuré, à la longueur de notre résumé, à quel point elle est dramatisée par de nombreuses péripéties.

Cette dramatisation participe d’une certaine littérarité, qui se manifeste encore dans le début du texte. Pour souligner la vraisemblance de son récit, le narrateur y évoque en effet les songes des deux Joseph, le fils de Jacob et l’époux de Marie, de même que la prophétie de Joël rapportée par saint Pierre. Mais il mentionne aussi plusieurs « histoires humaines »

comme de la mere de Virgile, qui songea, lors qu’elle estoit enceinte de luy, qu’elle voioit croistre une branche de laurier, et elle accoucha d’un poëte, à qui on a attribué la couronne de laurier. Aussi la mere de Paris qui songea qu’elle enfantoit un flambeau ardant qui brusloit tout le pays, ce qui advint [75].

Et de citer ensuite des songes d’Astyage, Philippe de Macédoine, Cicéron, Hannibal et Calpurnia, la mère de César [76]. Autant d’exemples qui définissent un public lettré, les « histoires humaines » étant des histoires certes païennes, mais qui ressortissent aux études d’humanité, comme leur nom le suggère d’ailleurs, et qui pourront de ce fait complaire aux humanistes.

Une question qui se pose, dans ces conditions, consiste à déterminer jusqu’où est poussée la recherche littéraire et s’il faut encore ranger un texte tel que celui-ci dans l’infralittérature. Bien entendu, la réponse variera selon la sensibilité propre de chaque lecteur et celui qui étudie ce texte dans le détail, comme on le fait ici, aura nécessairement tendance à lui trouver un intérêt qui aurait pu lui échapper lors d’une première saisie. Mais malgré tout, on a montré sur quels ressorts reposait la construction narrative et quelles attentes, d’ailleurs variées, elle parvenait à créer, y compris pour les décevoir, mais alors à des fins humoristiques, voire comiques. Le Discours veritable a des qualités qui ne semblaient pas si nombreuses dans les Merveilleuses et espouventables visions. Qu’est-ce qui empêcherait, dès lors, de le lire comme un texte proprement littéraire ? Notre jugement ne risque-t-il pas d’être négativement influencé par l’anonymat de l’opuscule et par le caractère circonstanciel des intentions qui président à sa composition ?

On aimerait formuler trois remarques conclusives, d’où résulteront peut-être des critères plus probants à considérer.

La première est que le protagoniste du Discours veritable, c’est-à-dire le sultan, fait l’objet d’un portrait ambigu. Ridicule par certains aspects, il est pourtant louable par la décision qu’il prend finalement : le fait qu’une apparition céleste la lui dicte permet, du reste, à cette ambiguïté de n’être pas une contradiction. C’est que le propos du texte est plus riche qu’il n’y paraissait d’abord. La compréhension de l’événement qui vient de se produire et qui se trouve alors dans toutes les bouches n’est pas tout entière corrélée à ses suites espérées. Il ne s’agit pas seulement de donner l’assassinat d’Henri III pour une action de la Providence, par l’invention d’un événement concomitant qui préfigurerait lui aussi un avenir plus heureux. Il s’agit encore de donner à sentir les causes plus proprement humaines ayant conduit, dans le passé, à cet assassinat. L’histoire du sultan est celle d’un autre Henri III, qui aurait réagi à temps, qui se serait défait d’un entourage impie et de mauvaise foi, qui aurait su prendre avec énergie les mesures nécessaires au triomphe de la vérité : qui, de tyran, serait redevenu un roi. De là procèdent les ambivalences de son portrait, et ces ambivalences sont certainement une richesse. Or, on voit que cette richesse est directement liée aux circonstances de rédaction : envisagé sous cet angle précis, le caractère occasionnel de la publication n’est pas un obstacle à une forme de qualité littéraire.

Notre deuxième remarque pourrait être énoncée ainsi : les développements relatifs à l’interprétation sont significativement plus longs que l’exposé des songes, dans le Discours veritable, mais une telle disproportion n’a nullement pour effet de solliciter nos facultés interprétatives ; au contraire, elle les confisque, tout en les flattant. Elle les flatte parce qu’elle accuse apparemment, chez les religieux et les philosophes turcs, un retard à comprendre qui contraste avec notre propre intelligence de la situation : en quoi ce texte-là témoigne d’un catholicisme bien différent du premier ; un catholicisme d’après la journée des Barricades, pourrait-on dire, car il carnavalise et conteste les autorités établies, pour mieux désigner la masse des lecteurs comme détentrice de cette vérité que les autorités en question n’ont pas voulu entendre. Mais d’un autre côté, notre droit à l’interprétation est bel et bien confisqué, parce que tout le récit tend à montrer que les choses sont claires, que le bon sens est suffisant, qu’il n’y a pas lieu de réfléchir plus avant. La Providence est à l’œuvre, un point c’est tout, et il est forcément grotesque de contester cette évidence, partout colportée par la propagande ligueuse. Il faut ici remarquer un point commun avec les Merveilleuses et espouventables visions : aucun de ces deux textes ne procède d’une poétique de l’énigme. La devinette était tout à l’heure trop difficile, elle est maintenant trop aisée à résoudre : à la rigueur, ce n’est même plus une devinette. On ne nie pas qu’il en résulte un effet comique réussi, bien au contraire : il y a là, pour le lecteur, une gratification à laquelle n’atteignait pas le livret de 1572. Mais cette réussite est en même temps une limite. Si l’énigme n’a pas sa place, dans le sous-genre que constituent les visions du sultan, c’est que l’objectif essentiel de ces visions est de nous empêcher de penser par nous-mêmes.

Il n’est pas sûr, toutefois, que cela qualifie l’infralittérature, dont ne relèvent peut-être pas tous les romans à thèse, par exemple. Et c’est pourquoi l’on voudrait proposer un troisième et dernier critère de jugement, qui a trait au dénouement. Aux astuces narratives déjà mentionnées viendraient s’en adjoindre plusieurs autres, si l’on voulait les détailler : ainsi, la scansion du récit par trois scènes clairement découpées, ou le fait que l’apparition, en se substituant au songe, éteigne adroitement le comique de répétition. Mais le texte pèche par sa fin, et c’est un autre trait commun avec les Merveilleuses et espouventables visions. Sans doute serait-il tout à fait excessif d’affirmer que cette fin est bâclée : non seulement la lettre à Philippe II produit un discret effet de clôture avec la mention liminaire du marchand espagnol, mais l’accélération du tempo introduit un élément de variété plutôt bienvenu. Et cependant, il manque cette petite chose presque indéfinissable qui mériterait vraiment le nom de dénouement et que n’aurait pas besoin de compenser une formule passe-partout, en guise de dernière phrase : « Prions Dieu, qu’il luy plaise, que ce commencement soit tel, que toutes les nations du monde reçoivent sa saincte loy, pour apres ceste vie temporelle estre participans de la gloire eternelle [77] ». Or, tout porte à croire que ce défaut-là est inhérent à la littérature occasionnelle, relative du moins aux turcica, qui nous intéressaient ici. De visée avant tout commerciale, celle-ci transforme l’actualité en un récit dont chaque épisode doit être un commencement et pourrait s’achever sur ces mots : « à suivre ». Cette observation semble se vérifier de façon toute particulière dans le sous-genre des visions, et pour une raison simple : elles représentent un événement qui est supposé n’avoir d’intérêt que par ses conséquences à venir, puisque la main de la Providence s’y exerce. Et c’est sans doute ce qui rend le dénouement impossible. Dans les Merveilleuses et espouventables visions, la fin était encore plus abrupte que dans le Discours veritable, mais en plus de coïncider assez bien avec le propos du texte, elle préparait l’avis de l’imprimeur au lecteur : elle était, à cet égard, plus réussie. Il n’en reste pas moins que cet avis aurait tenu en deux mots, toujours les mêmes : « à suivre ». C’est par là, selon nous, que ces livrets restent en deçà de la littérature, malgré toutes les qualités que l’on a mises en évidence. L’œuvre littéraire est autonome : sa fin renvoie à son début, parce qu’elle appelle la relecture. Elle ne requiert pas la lecture, fût-elle hypothétique, d’un texte adventice qui lui sert de béquille ni l’attente de l’événement extérieur qui la justifiera.

On relèvera même ce paradoxe : plus la construction de l’opuscule est aboutie, du point de vue littéraire, et plus sa conclusion paraîtra décevante. Car l’agencement narratif des différentes péripéties, s’il est habile, n’en converge que davantage vers un dénouement qui devrait en principe leur donner sens : son absence n’en est que plus criante, et c’est ce qui se passe dans le Discours veritable. Il en résulte une forme d’arasement entre les textes, tantôt uniment médiocres, tantôt défectueux dans l’exacte mesure… où ils étaient réussis.

Encore ce second cas permet-il au lecteur bienveillant de ne se rappeler que les plaisirs qui lui auront été offerts.

Notes

[1Jean-Pierre Seguin, L’Information littéraire en France avant le périodique. 517 canards imprimés entre 1529 et 1531, Paris, G.-P. Maisonneuve et Larose, 1964, p. 8.

[2Ibid., p. 100-101.

[3Les Merveilleuses et espouventables visions apparués au grand Turc Selin Soltan, environ le 15. d’Octobre 1572. Avec L’interprétation et vraye exposition desdictes visions, faictes par expres commandemant dudit grand Turc, par les plus excellentz Astrologues de la ville de Constantinople. Traduit d’Italien en François, A Paris, par Guillaume de Nyverd, Imprimeur. Avec privilege du Roy.

[4Discours veritable des visions advenues au premier et second jour d’Aoust dernier, 1589. à la personne de l’Empereur des Turcs Sultan Amurat, en la ville de Constantinople, avec les protestations qu’il a fait pour la manutention du Christianisme qu’il pretend recevoir. Ensemble la lettre qu’il a envoyee au Roy d’Espaigne, par le conseil d’un Chrestien, et les guerres qu’il a contre ses vassaux, pour ceste occasion comme verrez par ce discours, A Lyon, par Jean Patrasson. Avec permission.

[5Pour un exemple des autres termes qui pourraient être employés à la place de celui-ci, voir Geneviève Guilleminot-Chrétien, « Les canards du XVIe siècle et leurs éditeurs à Paris et à Lyon », dans Marie-Thérèse Jones-Davies (dir.), Rumeurs et nouvelles au temps de la Renaissance, Paris, Klincksieck, 1997, p. 47-48.

[6Carl Göllner, Turcica. Die europaïschen Türkendrücke des XVI. Jahrhunderts. Band I, MDI-MDL, Baden-Baden, Valentin Koerner, 1994 ; II. Band, MDLI-MDC, Bucarest / Baden-Baden, Editura Academiei Republicii Socialiste România / Librairie Heitz GmbH, 1968. J.-P. Seguin, L’Information en France avant le périodique, op. cit., p. 65-125 ; L’Information en France de Louis XII à Henri II, Genève, Droz, 1961, p. 56-129.

[7On doit cependant remercier Jean-Claude Arnould pour nous avoir communiqué la grande majorité d’entre eux. Les deux textes qui constituent le cœur du présent article en faisaient partie.

[8Ainsi : Autre veritable discours de la victoire des Chrestiens contre les Turcs, en la bataille Navale pres Lepantho, advenue le septiesme jour d’Octobre, l’an 1571. Pris du recit fait au Roy par monsieur le capitaine Crillon revenant de ladicte bataille, Paris, Jean Dallier, 1571 (dans ce titre, on remarquera le premier mot ; ce n’était pas, en effet, le seul récit de l’événement) ; et surtout, Vray discours de la bataille des armees Chrestienne et Turquesque, et de la triomphante victoire contre le Turc. Item le nom des Chrestiens et des Turcs de marque, tant morts, blessez, que pris : et le nombre des vaisseaux que pris, enfoncez que brulez, Lyon, Michel Jove, 1571.

[9Lettre de Venise du XIX. d’Octobre 1571. Touchant la tres-heureuse victoire des Chrestiens à l’encontre de l’armee du grand Turc, Lyon, Michel Jove, 1571, sig. B 2 ro.

[10Memoyres des entreprinses du Turc sur la Chrestienté, tant du costé d’Allemagne, que d’Italie. Et du devoir des nostres en leur garde. Pour la presente Année 1566, Lyon, Benoît Rigaud, 1566, début du texte (non paginé ni folioté).

[11Discours de ce qui s’est passé en Transylvanie, de l’union des Princes de Moldavye et Duc de Valachie, avec le Waivode pour la deffence de la Chrestienté contre le Turc, Lyon, Thibaud Ancelin, 1595, p. 15.

[12Cronique des plus notables guerres…, op. cit., p. 12 (et p. 12-13 pour l’ensemble de la « pronostication » ici résumée).

[13Sur les différentes significations possibles de cette Pomme Rouge : G. Veinstein, dans H. Laurens, J. Tolan et G. Veinstein, L’Europe et l’islam. Quinze siècles d’histoire, Paris, Odile Jacob, 2009, p. 194-197. Les Turcs, à la Renaissance, l’associent plus souvent à la prise de Cologne.

[14La sanguinolente et cruelle bataille, nouvellement obtenue par le Sophy Roy de Perse, à l’encontre du grand Turc Sultan Selin, Lyon, Rigaud, 1579, p. 18-19.

[15C. Göllner, Turcica, vol. 1, p. 57, no 69.

[16Ibid., p. 273, no 561.

[17On lit « en voyes » dans l’original.

[18La fiction du Roy dangleterre qui cest faict mort trois Jours / et est demeure malade a cause de ses gens qui ont este desconfilz par les francoys devant la ville de Boullongne. Avec le grant combat des Allemans contre les henoyers. Avec une lettre missive en voyes du turc au tres chrestien Roy de france, Paris, Jean Le Duc, 8 avril 1556.

[19J.-P. Seguin, L’Information en France avant le périodique, op. cit., p. 64 (Louis XII, no 26).

[20Le baptesme de sophie roy de perse, op. cit., non paginé (avant-dernier feuillet, verso).

[21Nos conclusions rejoignent sur ce point celles que formulait Roger Chartier, à partir d’un autre corpus : « Sous l’apparence de la nouveauté – indispensable au succès de librairie –, les occasionnels tirent souvent leur force de la mise en scène de récits circonstanciés et localisés de motifs de longue durée, portés antérieurement et parallèlement par d’autres traditions écrites ou orales et qui, à la fois, façonnent et formulent les croyances et les hantises, les craintes et les certitudes » (« La pendue miraculeusement sauvée. Étude d’un occasionnel », dans R. Chartier (dir.), Les Usages de l’imprimé, Paris, Fayard, 1987, p. 116).

[22T. Vigliano, Parler aux musulmans. Quatre intellectuels face à l’islam à l’orée de la Renaissance, Genève, Droz, 2016, p. 79-138.

[23Les Merveilleuses et espouventables visions…, sig. A ii ro (signature) et sig. B [iv] ro (adresse).

[24Ibid., page de titre.

[25On fera d’ailleurs sienne cette remarque de Roger Chartier : « rien ne dit que, pour les lecteurs du XVIe siècle, la réalité connue, vérifiable, des faits relatés par les canards soit d’une importance majeure pour leur lecture. Il leur est possible, en effet, d’adhérer aux effets de réel ménagés dans les textes sans pour autant croire que ce qu’ils lisent est vrai, voire même en sachant fort bien qu’il n’en est rien » (« La pendue miraculeusement sauvée », p. 109).

[26Les Merveilleuses et espouventables visions…, sig. A ii 2 ro.

[27Ibid.

[28Ibid., sig. A ii vo.

[29Ibid.

[30Ibid.

[31Ibid., sig. A ii ro, loc. cit.

[32Ibid., sig. A ii vo.

[33Ibid., sig. B i vo.

[34Ibid., sig. A ii vo-B [i] ro.

[35Ibid., sig. A ii vo.

[36Voir Horace, Satires, I, 10, v. 33, « Post mediam noctem visus, cum omnia vera » ; Ovide, Héroïdes, XIX, 195-196, « Namque sub aurora, jam dormitante lucerna, / Somnia quo cerni tempore vera solent » ; Tertullien, De anima, XLVIII, 1 ; Macrobe, Commentaire au Songe de Sciption, I, III, 1-20 ; Synésios, Des songes, XIV. On ne présente pas ici l’abondante bibliographie sur la manière dont la théorie antique des songes a été reçue au Moyen Âge ni à la Renaissance. Pour cette dernière période, il suffira d’indiquer que le volume Le Songe à la Renaissance (dir. Françoise Charpentier, Presses de l’Université de Saint-Étienne, 1990) et, plus récemment, les analyses de Christine Pigné (De la fantaisie chez Ronsard, Genève, Droz, 2009, notamment p. 71-96) fournissent d’excellents points de départ.

[37Discours des visions…, p. 5-6.

[38Ibid., p. 7.

[39Ibid., p. 12.

[40Les Merveilleuses et espouventables visions…, sig. A iii vo.

[41Ibid., sig. B [i] vo.

[42Ibid.

[43Ibid.

[44Ibid., sig. B [ii] ro.

[45Ibid., sig. B ii ro-B [iv] ro.

[46Thomas Sébillet, Art poétique français [1548], dans Francis Goyet (éd.), Traités de poétique et de rhétorique de la Renaissance, Paris, Librairie Générale Française, coll. « Classiques de poche », 2001, p. 134-135.

[47Nous sommes évidemment tributaire, sur ce point, des analyses de Denis Crouzet développées dans « Sur la signification eschatologique des “canards” (France, fin XVe -milieu XVIe s.) » (dans Rumeurs et nouvelles au temps de la Renaissance, op. cit., p. 25-45) et surtout dans Les Guerriers de Dieu : la violence au temps des guerres de religion, vers 1525-vers 1610 (Seyssel, Champ Vallon, 1990, 2 t.). Dans cet ouvrage, l’auteur signale aussi que Guillaume de Nyverd est « l’un des imprimeurs parisiens les plus voués à la diffusion des textes de propagande royale » et que les Merveilleuses et espouventables visions participent à la « réactivation », par Charles IX, « de l’imaginaire de la croisade » (t. 2, p. 125).

[48Les Merveilleuses et espouventables visions…, sig. B [iv] vo.

[49Ibid., sig. B [iv] vo.

[50Discours veritable…, sig. [A i] vo.

[51Denis Pallier signale que Jean Patrasson est, avec Jean Pillehotte, Benoît Rigaud et Loys Tantillon, l’un des quatre principaux diffuseurs de la propagande ligueuse à Lyon (Recherches sur l’imprimerie à Paris pendant la Ligue (1585-1594), Genève, Droz, 1975, p. 130).

[52Discours veritable…, p. 4.

[53Sur cette instrumentalisation, voir notre Parler aux musulmans, p. 322-324.

[54Discours veritable…, p. 4.

[55Ibid., p. 5.

[56T. Vigliano, Parler aux musulmans, p. 115 et n. 141 (pour quelques exemples).

[57Discours veritable…, p. 14.

[58Ibid., p. 6.

[59Ibid., p. 7-8.

[60« Somnium proprie uocatur quod tegit figuris et uelat ambagibus intellegendam significationem rei quæ demonstratur » (Macrobe, Commentaire au songe de Scipion, I, III, 10, Paris, Belles Lettres, CUF, trad. Mireille Armisen-Marchetti modifiée, p. 13).

[61« Et est oraculum quidem cum in somnis parens uel alia sancta grauisque persona seu sacerdos uel etiam deus aperte euenturum quid aut non euenturum, faciendum uitandumue denuntiat » (ibid., I, III, 8, trad. M. Armisen-Marchetti, p. 12).

[62Discours veritable…, p. 7.

[63Ibid., p. 5, loc. cit.

[64Ibid., p. 7.

[65Ibid., p. 8.

[66Ibid., p. 9.

[67Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, citée par Henri Bergson, Le Rire, Paris, PUF, coll. « Quadriges », 1995, p. 65.

[68Discours veritable…, p. 9-10.

[69Ibid., p. 10.

[70Ibid., p. 11.

[71Ibid., p. 12.

[72Ibid., p. 13.

[73Il est vrai que Macrobe n’envisage pas l’oracle comme survenant en état de veille, mais c’est seulement que sa classification a pour objet de distinguer les différentes « visions qui s’offrent dans le sommeil » (op. cit., I, III, 2, p. 10).

[74Discours veritable…, p. 13-15.

[75Ibid., p. 3-4.

[76Ibid., p. 4.

[77Ibid., p. 15.


Pour citer l'article:

Tristan VIGLIANO, « Bonnes nouvelles de Turquie ! Les visions du sultan : situation et valeur » in Canards, occasionnels, éphémères : « information » et infralittérature en France à l’aube des temps modernes, Actes du colloque organisé à l’Université de Rouen en septembre 2018, publiés par Silvia Liebel et Jean-Claude Arnould.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 23, 2019.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?bonnes-nouvelles-de-turquie-les.html

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