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Sophia MEHBREY

De la perception enfantine au « sentiment d’enfance »


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On attribue à Rousseau, non sans raison, le changement de regard porté sur l’enfant au cours du XVIIIe siècle. Toutefois, les travaux des historiens, ceux de Philippe Ariès notamment, ont attiré l’attention sur l’importance de la peinture hollandaise du XVIIe siècle comme lieu de naissance d’un sentiment d’enfance et, dans ce sillage, les historiens de l’art, spécialistes du portrait ont confirmé la nécessité de se tourner vers le XVIIe siècle. Jusqu’à présent, les études concernant le domaine littéraire sont demeurées disparates, s’en tenant à des approches ponctuelles, souvent relatives à l’univers du conte de fées.

L’intérêt pour l’enfant a d’abord été remarqué dans un contexte religieux. Dès la Renaissance italienne, une volonté plus réaliste a pu être constatée dans la représentation de l’enfant sacré, tendance qui se reproduit dans la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Cependant, même si cette peinture religieuse s’inspire de plus en plus de l’anatomie enfantine, l’intérêt pour l’enfant en soi reste secondaire. De même, le putto qui est introduit dans la peinture italienne à partir de la fin du XVIe siècle et qui prend la forme d’un petit enfant nu ne doit pas être interprété comme attention croissante attribuée à l’enfance. Au contraire, Philippe Ariès explique que le putto représente avant tout une allégorie de l’âme humaine et ajoute qu’« il faut y reconnaître l’Éros hellénistique retrouvé [1] ».

Quant à l’enfant réel, Ariès observe dans son ouvrage L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime un « sentiment d’indifférence à l’égard d’une enfance trop fragile [2] ». Certes, la mortalité infantile élevée est à l’origine d’un attachement moindre à l’enfant aux XVIIe et XVIIIe siècles. Malgré tout, des travaux d’historiens plus récents ont mis en évidence le changement de regard sur l’enfant dans la peinture européenne dès le XVIe siècle [3]. En revanche, la représentation littéraire de personnages enfantins reste rare. Les enfants qui apparaissent ne sont souvent que mentionnés ou largement stéréotypés. Ainsi la thèse de l’absence d’un sentiment d’enfance, c’est-à-dire de la conscience de la particularité enfantine, a été longtemps maintenue pour le domaine de la littérature des XVIIe et XVIIIe siècles. Et en effet, l’on peut constater que la narratrice de La Vie de Marianne déclare elle-même au début de son récit : « Je passe tout le temps de mon éducation dans mon bas âge [4] […] » et semble par là confirmer l’idée que l’enfance n’intéresse nullement les lecteurs du XVIIIe siècle. Par conséquent, peu de critiques ont interrogé la représentation des enfants dans la littérature de cette époque. Marianne elle-même est généralement envisagée comme exemple par excellence de la femme coquette et non comme adolescente, voire comme enfant.

Cependant, en étudiant Le Page Disgracié, de Tristan L’Hermite, publié environ un siècle avant La Vie de Marianne, on s’aperçoit que cette thèse n’est aucunement compatible avec l’attention accordée à l’enfance du page. En effet, le narrateur auto-diégétique consacre une grande partie de son récit à son enfance et à son adolescence, l’histoire commençant à la naissance du page et se terminant justement au moment où le personnage passe véritablement à l’âge adulte.

À partir de ce constat s’est formé le projet d’étudier les conditions de l’apparition des figures d’enfance dans la littérature française à partir du début du XVIIe siècle. Cette recherche poursuivra deux pistes principales. Il s’agira premièrement d’étudier pour quelles raisons les auteurs commencent au XVIIe siècle à s’intéresser à la représentation littéraire de l’enfant et de l’adolescent et quelles fonctions les personnages enfantins occupent au sein de la narration. Il semble qu’au départ l’introduction d’un regard enfantin est indissociable du courant libertin. Ainsi, Tristan L’Hermite prie son lecteur d’« excuser les puérilités d’une personne de cet âge [5] ». Or, « puérilités » qualifie la nature et le registre d’événements rapportés dont l’importance est ainsi volontairement minimisée par le renvoi au récit d’enfance. L’enfant devient dans le discours de Tristan L’Hermite une sorte de figure de l’excuse ; ou en d’autres termes, l’enfant non encore doté de raison, dit les choses telles qu’il les voit et croit les comprendre. Ainsi, la figure de l’enfant permet aux auteurs de l’époque de formuler des idées et des représentations libres des automatismes de la parole adulte. Il n’est pas surprenant que ce soit des auteurs libertins – Sorel, Tristan L’Hermite, Cyrano – qui aient d’abord mobilisé la voix de l’enfant pour avancer une critique parfois violente de la société de leur temps et des hiérarchies qu’elle impose. C’est justement dans cette période que les valeurs et les repères de la société sont en train de se déplacer. L’enfant et l’adolescent deviennent donc un moteur de la diffusion d’une nouvelle idéologie sociale et politique. Cette instrumentalisation du regard et de la voix de l’enfant entraînent également la construction d’un regard particulier sur l’enfance qui fera l’objet de notre deuxième axe de recherche. La place de plus en plus large accordée aux enfants dans les œuvres en question entraîne l’émergence d’un sentiment d’enfance qui conditionne la représentation de l’enfant. Or, il est évident que ces deux axes sont étroitement liés. Je me propose dans la suite d’illustrer à partir de La Vie de Marianne comment Marivaux met en place une perception enfantine du monde et comment cette perception de la jeune Marianne contribue à la construction d’un sentiment d’enfance.

La plus grande partie de La Vie de Marianne est consacrée à une héroïne qui a 15 ans environ. Il ne s’agit plus d’une enfant en bas âge, mais d’une fille qui se trouve sur le seuil entre l’enfance et l’âge adulte. Avant de commencer mon étude, il me paraît donc nécessaire de justifier que Marianne peut en effet être considérée comme un enfant. En même temps il s’agit de montrer le décalage qui existe pour Marivaux entre l’enfance et l’âge adulte. Car la création d’un sentiment d’enfance prend son point de départ notamment dans une différenciation nette entre l’enfant et l’adulte. En effet, la critique a longtemps considéré que sous l’ancien régime l’enfant était envisagé comme un être en devenir, un homme imparfait et que par conséquent les caractéristiques propres à l’enfance n’étaient pas prises en compte. Dans cette mesure, la reconnaissance de l’enfance comme état distinct de l’existence humaine paraît fondamentale. Dans mes analyses, je me base sur les travaux de Michel Foucault et sur l’analyse du discours qui considèrent que la construction d’identité est toujours un phénomène socio-historique [6]. Pour déterminer si et en quoi Marianne peut être envisagée comme enfant, il est donc nécessaire de se référer aux définitions de l’époque. La première définition que Furetière donne dans son dictionnaire de 1690 est liée à la conception du lignage : « qui doit la naissance à quelqu’un ». L’enfant semble d’abord correspondre à un état qui se définit par la naissance. À cette première acceptation, Furetière ajoute : « Se dit aussi de celui qui est en bas âge, & qui n’a pas encore l’usage de la raison ». De même, Furetière décrit l’enfance comme « le bas âge de l’homme jusqu’à ce qu’il ait l’usage de la raison ». Enfin, Furetière affirme :

[…] on dit aussi, qu’un jeune homme est bon enfant, lorsqu’il est sans malice, qu’il est facile & disposé à croire & à faire tout ce qu’on veut. On le dit aussi au féminin à l’égard des filles. C’est une bonne enfant qui est innocente & sans malice [7].

Le critère déterminant pour délimiter la frontière entre l’enfance et l’âge adulte est donc l’acquisition de la raison. Dans cette mesure, l’étymologie du terme enfant, que Furetière donne également, est significative. L’infans désigne celui qui ne parle pas encore. Or, l’usage de la raison est indissociablement lié à la capacité de transformer ses pensées en langage. Il reste néanmoins difficile de déterminer jusqu’à quel âge l’enfance se prolonge dans la conception des XVIIe et XVIIIe siècles. « Le bas âge » reste une délimitation floue, de même que l’homme apprend la parole bien avant l’entrée dans l’âge adulte. Entre ces deux âges s’intercale déjà au XVIIe siècle cette phase de transition qu’est l’adolescence et qui est décrite par Furetière comme « la fleur de la jeunesse, l’age depuis 14 ans, jusqu’à 20 ou 25 ». À partir de l’étymologie latine adolesco, qui signifie « croître », le savant déduit que « le temps de l’adolescence dure autant que le corps croit en hauteur [8] ». Contrairement à l’enfance, l’adolescence est donc bien délimitée par l’âge et se définit avant tout par l’évolution biologique du corps humain. Une autre différence se manifeste entre les deux termes, adolescent et enfant, en ce qui concerne le sexe. Alors que Furetière précise que le terme enfant peut être employé pour les garçons comme pour les filles, l’adolescent est clairement définit comme « jeune homme depuis 14 ans, jusqu’à 20 ou 25 ans ». Cependant, l’ajout « c’est un jeune adolescent, pour dire, c’est un jeune homme estourdi, ou sans experience [9] » rejoint la définition de l’enfance ; l’adolescent comme l’enfant se distingueraient donc de l’adulte par leur immaturité. Si l’acquisition de la raison peut être retenue comme critère principal pour marquer le passage à l’âge adulte, les définitions de Furetière restent indéterminées en ce qui concerne la distinction claire entre l’enfance et l’adolescence. D’une part, l’enfance n’est pas clairement délimitée par l’âge, d’autre part, l’adolescence, terme beaucoup moins fréquent dans l’usage de l’époque, est souvent alignée sur l’enfance. De manière générale, on peut également remarquer que la raison reste un critère flou. Ainsi, l’étymologie latine ne fonctionne plus, puisque l’enfance s’étend au-delà de l’apprentissage de la langue. L’enfant parle, mais sans raison, pour dire des puérilités. Cependant, il reste incertain à quel moment l’homme devient raisonnable. Si Furetière parle du « bas âge » et donc d’une période qui s’étend jusqu’à l’âge de sept ans environ, Marianne comme d’autres personnages littéraires de l’époque sont encore désignés comme enfants à un âge beaucoup plus avancé et portent également les caractéristiques propres à l’enfance. En d’autres mots, dans ces textes, le terme enfant n’est pas seulement employé comme « formule de politesse » ou comme formule de « caresse, lors d’un écart d’ages [10] », mais décrit véritablement un être humain qui n’est pas encore parvenu à l’âge adulte. À partir de cette ébauche d’une définition de l’enfance et d’adolescence, on pourra désormais montrer en quoi Marianne peut être considérée comme enfant.

Au début de La Vie de Marianne Marivaux présente le bas âge comme étant de peu d’intérêt [11]. On pourrait en conclure que l’auteur ne prête pas d’attention au sentiment d’enfance. Mais c’est tout le contraire. Non seulement Marianne est constamment désignée comme enfant dans la suite, mais on a effectivement affaire à une toute jeune fille, dont la jeunesse sera d’autant plus accentuée qu’elle n’a pas joui d’une éducation suffisante. Selon les définitions que l’on trouve dans les dictionnaires, Marianne, qui a 15 ans lorsque la véritable intrigue commence, appartiendrait certes à l’adolescence. Cependant, ce terme est complètement absent de l’œuvre. Outre le fait que le terme « adolescent » semble être réservé aux jeunes hommes, le choix de désigner Marianne comme enfant marque la volonté d’accentuer sa jeunesse, son innocence, ainsi que l’écart entre l’âge de Marianne et l’âge adulte. Cet écart constitue un seuil sur lequel Marivaux revient à plusieurs reprises dans le roman. Comme dans la définition de Furetière, ce seuil est associé à l’acquisition de la raison. Ainsi, l’amie religieuse de Marianne constate dans la huitième partie, après que Marianne a appris l’infidélité de son amant Valville : « Mais ce n’est plus un enfant sans réflexion que je quitte, comme vous l’étiez lorsque je suis arrivée ; c’est une fille raisonnable, qui se connaît et qui se rend justice [12] ». Quoiqu’il s’agisse ici d’un « discours badin [13] », celui-ci comporte néanmoins beaucoup de vérité. Dans la huitième partie, Marianne commence en effet à contrôler ses gestes, à réfléchir en même temps qu’elle parle et ce n’est pas par hasard que l’histoire de Marianne s’achève à ce moment pour laisser la place à celle de Tervire. Au contraire, l’inachèvement de l’histoire de Marianne confirme la thèse selon laquelle l’intérêt premier de Marivaux serait de narrer la formation d’une conscience. Dans cette perspective, l’influence sensualiste sur la pensée de Marivaux est fondamentale. La jeunesse de l’héroïne permet à Marivaux d’illustrer la conception d’un apprentissage sensualiste et c’est notamment de ce point de vue que Marianne, au moment où elle arrive à Paris, est encore enfant. C’est-à-dire qu’elle manque d’expériences personnelles et que, par conséquent, son âme est encore toute neuve, donc enfant. Une étude des textes de John Locke, permet de mieux comprendre comment Marivaux conçoit l’évolution de l’esprit humain. Pendant longtemps, les approches rationalistes envisageaient l’esprit humain comme inné. Lorsque le penseur anglais John Locke publie en 1690 son ouvrage Essai sur l’entendement humain, il pose le jalon d’une pensée novatrice, puisqu’il réfute le principe d’une raison fixée dès la naissance :

La doctrine reçue, je le sais, veut que les hommes aient, de naissance, des idées et, d’origine, des caractères imprimés en leur esprit dès le premier instant de leur existence [14].

Puisque Locke réfléchit sur la formation des idées dans l’esprit humain, l’enfance l’intéresse dans la mesure où elle constitue en quelque sorte le point de départ de l’évolution humaine. Ainsi, il prend l’état de l’enfant pour justifier que l’esprit humain n’est pas doté de connaissances innées :

En premier lieu, en effet, il est évident que tous les enfants et tous les idiots n’[…] ont pas la moindre perception [d’un assentiment général], pas la moindre notion. Et ce défaut suffit à détruire l’assentiment universel qui devrait nécessairement accompagner toute vérité innée [15].

Les premiers chapitres du livre II sont plus particulièrement consacrés à l’origine des idées. Au paragraphe 6, Locke insiste à nouveau sur le fait qu’un enfant, c’est-à-dire un nouveau-né, ne possède pas encore d’idées bien formées :

Celui qui considère attentivement l’état d’un enfant lors de son entrée dans le monde, aura peu de raison de croire qu’il est rempli d’une multitude d’idées qui sont appelées à devenir la matière de sa connaissance future : c’est par degrés qu’il en sera pourvu [16].

L’état originel de l’homme correspond donc à celui d’un récipient vide qui se remplit au fur et à mesure. Locke donne comme les deux sources principales de l’entendement les sens humains et ce qu’il appelle la « perception interne », c’est-à-dire la capacité d’analyser les idées nouvellement apprises [17]. Le schéma d’apprentissage que théorise Locke correspond en grandes parties au parcours de Marianne. Alors que durant les premières parties, les sens du personnage, ou pour utiliser les termes de Marivaux, sa sensibilité, constituent le principal vecteur de ses jugements, dans les dernières parties consacrées à l’histoire de Marianne, la jeune fille acquiert grâce à l’expérience une capacité de jugement plus rationnelle. Quant à la narratrice, à travers ses commentaires et réflexions, elle met en évidence que cet apprentissage s’est poursuivi et a abouti à la formation d’une raison lucide. Comme c’est Marianne elle-même qui conte son histoire, seul son point de vue compte pour la narration ; par conséquent, sa vie avant qu’elle n’en fût consciente, ne l’intéresse que peu. Elle passe donc rapidement sur la période de sa petite enfance pour arriver au moment où la formation de sa conscience commence, c’est-à-dire au moment de son arrivée à Paris. C’est ici l’une des différences principales par rapport au récit de Tervire : celle-ci raconte son histoire d’un point de vue presque extérieur, comme quelqu’un d’autre pourrait le faire. Ainsi, elle consacre une partie beaucoup plus considérable aux premières années de sa vie. En revanche, la véritable histoire de Marianne ne commence qu’au moment où Marianne devient capable de transformer ses impressions, ses sensations en idées. Le lecteur devient ainsi témoin d’une seconde et véritable naissance, celle d’une conscience qui commence à se former. À propos de son arrivée à Paris, Marianne narratrice affirme : « Je n’étais plus à moi, je ne me ressouvenais plus de rien ; j’allais, j’ouvrais les yeux, j’étais étonnée et voilà tout [18] ». On peut souligner dans ce résumé très synthétique de ses premières impressions l’importance du terme « étonnée » qui relève d’une conception sensualiste de l’apprentissage. Or, l’étape de l’apprentissage dans laquelle Marianne se trouve lors de son arrivée à Paris, celle du pur étonnement qui n’est pas encore intelligible correspond exactement à l’état de l’enfant en bas âge, tel qu’il est décrit par Locke. La formule « et voilà tout » montre bien que Marianne n’est pas encore capable de transformer en pensées les impressions qui s’abattent sur elle. Marivaux produit ici une césure par rapport à la vie antérieure de Marianne. Tout ce qui s’est passé avant ne l’intéresse pas, puisqu’il ne contribue pas à la formation active de la conscience de son personnage. C’est dans cette perspective également que la narratrice déclare vouloir passer vite sur son bas âge.

Dans son essai, Locke souligne également l’importance de l’observation, notamment au départ de ce processus d’apprentissage :

Les enfants ne sont pas plus tôt dans le monde, qu’ils sont entourés d’une multitude de choses nouvelles qui, sollicitant constamment leurs sens, captivent constamment leur esprit enclin à remarquer ce qui est neuf et à s’amuser de la diversité des objets changeants : les premières années on emploie souvent son temps à se divertir en regardant autour de soi [19].

Cette attitude spectatrice correspond exactement à celle de Marianne au début du roman lorsqu’elle arrive à Paris. Sans la moindre connaissance du monde dans lequel elle entre, éblouie de ce qui se passe autour d’elle, l’héroïne ne peut que regarder, observer les « choses nouvelles » qui se présentent à ses yeux. Marivaux construit son histoire en sorte que son héroïne Marianne arrive, à l’âge de 15 ans dans une ignorance totale à Paris, mais commence immédiatement à tirer profit des sensations qui agissent sur elle. Ainsi, la narratrice décrit sa réaction aux sensations de Paris comme suit :

Je me retrouvai pourtant dans la longueur du chemin, et alors je jouis de toute ma surprise : je sentis mes mouvements je fus charmée de me trouver là, je respirai un air qui réjouit mes esprits. Il y avait une douce sympathie entre mon imagination et les objets que je voyais, et je devinais qu’on pouvait tirer de cette multitude de choses différentes je ne sais combien d’agréments que je ne connaissais pas encore [20].

De nouveau, on peut constater dans cet extrait le champ lexical de la sensation, d’une connaissance instinctive, que l’on devine, que l’on sent et que l’on ne sait pas. Ce passage ne confirme pas seulement l’idée d’un apprentissage sensualiste mais met aussi en évidence qu’au début du roman, Marianne n’est pas encore arrivée à l’état raisonnable qui définit l’âge adulte. Si l’on peut parler de Marianne comme d’une enfant, c’est donc moins à cause de son âge, qu’à cause de l’immaturité de son esprit. Le projet de conter la formation d’une conscience nécessite un personnage neuf, c’est-à-dire enfant. Ainsi, une nouvelle conception de l’enfance, sensible aux caractéristiques propres de celle-ci, se développe. L’enfant cesse d’être uniquement une source de divertissement comique, regardé avec un certain mépris [21].

À cause de son immaturité et de son manque d’expérience Marianne peut donc être envisagée comme enfant, plus qu’à cause de son âge. Or, ces caractéristiques de l’héroïne, liées au mode narratif, sont à l’origine de l’émergence d’un nouveau sentiment d’enfance. Le lecteur suit l’histoire de Marianne avec une perception de jeune fille qui ne sait et ne connaît quasiment rien. En effet, Marianne a constamment recours à son instinct, à ses sentiments, et ce n’est qu’après coup qu’elle réalise toute l’ampleur de ce qui lui arrive. Au départ, elle ne contrôle pas ses actes, ni ses paroles. Cependant, le procédé narratif de Marivaux, analysé de Jean Rousset comme double registre, permet au lecteur de garder une distance analytique face aux actes et aux paroles de la jeune Marianne. C’est également cette distance qui crée véritablement un regard nouveau sur l’enfant. Ainsi, le mode narratif met constamment en évidence le décalage entre l’âge adulte et l’enfance. En effet, la narratrice, Marianne adulte qui se souvient de son passé, porte un regard partial et complaisant sur l’enfant qu’elle a été. En même temps elle ne cesse d’analyser après coup les événements qui dépassaient l’esprit de la jeune fille. Ainsi, elle relativise les transports exagérés de la jeune fille tout en justifiant ses réactions. Le lecteur suit l’action tantôt avec la perception reconstruite de Marianne personnage, tantôt avec la lucidité analytique de Marianne narratrice. Le décalage créé ainsi contribue beaucoup à la construction d’un sentiment d’enfance.

On peut distinguer trois mouvements dans la construction d’une image spécifique de l’enfant, qui se superposent souvent dans le récit. On peut d’abord constater que la particularité de Marianne est sa sensibilité. À cause de cette sensibilité, les événements la jettent constamment dans des états extrêmes qu’elle saisit spontanément, mais que sa raison ne comprend pas et qu’elle est incapable de contrôler. Par conséquent, les pleurs, le silence ou au contraire des flots de paroles incontrôlées sont ses réactions ordinaires dans les premières parties du roman. Au début de la seconde partie, par exemple, lors de sa première rencontre avec son futur amant Valville, Marianne ne sait pas comment réagir face aux questions du jeune aristocrate. Enfin, ses larmes font office de réponse :

À cela nulle réponse encore de ma part ; je n’étais plus en état de parler. En revanche, devinez ce que je faisais, Madame : excédée de peines, de soupirs, de réflexions, je pleurais, la tête baissée [22].

Cette perception enfantine et les réactions qui en résultent s’opposent clairement à un comportement adulte. Notamment l’insistance sur l’instinct comme principal ressort du jugement de Marianne la distingue du stéréotype de l’adulte raisonnable. En effet, Marivaux souligne à plusieurs reprises, que la raison du personnage n’est pas encore formée et ne peut donc pas guider ses actions. Les conséquences se montrent dans ses crises fréquentes de joie, de désespoir ou de colère, comme on le voit dans cette dispute avec M. de Climal :

Je débutai par jeter l’habit et le linge par terre sans savoir pourquoi, seulement par fureur ; ensuite je parlai, ou plutôt je criai, et je ne me souviens plus de tous mes discours, sinon que j’avouai en pleurant que M. de Climal avait acheté le linge, et qu’il m’avait défendu de le dire, sans m’instruire des raisons qu’il avait pour cela [23].

Pour le lecteur adulte, ce comportement s’oppose clairement à une attitude adulte.

Le lecteur adulte suit cependant dans nombreuses situations la perception de la jeune Marianne et partage donc sa vision des choses. Il voit le monde avec les yeux de l’enfant qu’est Marianne et partage surtout le regard qu’elle porte sur elle-même. Grâce à ce procédé, Marivaux préserve Marianne du ridicule. Alors que le roman comique se sert des figures enfantines pour introduire des éléments divertissants, Marivaux prend le parti de sa jeune héroïne. Il laisse aux péripéties auxquelles se voit livrée Marianne une intensité sincère. Si la voix de la narratrice a tendance à relativiser l’excès du malheur de son héroïne, le lecteur est quand même amené à compatir avec la jeune fille. Grâce à la narration auto-diégétique, le lecteur s’identifie facilement à Marianne, ce qui permet une valorisation nouvelle de l’enfant. La nouveauté chez Marivaux consiste à dépeindre les aventures depuis un point de vue intérieur. Puisque Marianne perçoit les événements de sa vie comme une suite de catastrophes, le lecteur, lui aussi, les ressentira comme telles. Par conséquent, l’enfant dépasse le statut d’un être incomplet, voire ridicule. Ou, en d’autres termes, par le biais de sa sensibilité, l’enfant acquiert un statut nouveau et une valeur spécifique à son âge. À de nombreuses reprises, la narratrice adulte défend même les réactions de la fille d’autrefois ce qui renforce encore l’identification du lecteur avec celle-ci. C’est le cas au moment où Mme Dutour découvre les hardes que M. de Climal a achetées pour Marianne. Après avoir décrit le désespoir de Marianne, la narratrice s’adresse à son interlocutrice : « En vérité, Madame, avec une tête de quinze ou seize ans, avais-je tort de succomber, de perdre tout courage, et d’être abattue jusqu’aux larmes [24] ? » On pourrait même s’avancer jusqu’à dire que Marivaux accorde à Marianne une sorte de sagesse d’enfant qui consiste en une connaissance instinctive et spontanée des choses. N’étant pas encore dotée du même raffinement d’esprit analytique que la narratrice adulte, Marianne enfant réussit cependant souvent à saisir les choses qui se passent autour d’elle grâce à son instinct. Lors de sa visite à l’église au début de la seconde partie, Marianne interprète correctement l’attitude des autres filles. Ainsi, elle dit : « Et moi, je devinais la pensée de toutes ces personnes-là sans aucun effort ; mon instinct ne voyait rien là qui ne fût de sa connaissance [25] ».

Néanmoins, la voix de la narratrice introduit régulièrement un regard extérieur qui empêche le lecteur de rentrer complètement dans une perspective enfantine. Il faut cependant souligner qu’il s’agit chez cette voix d’une instance particulière. En effet, la narratrice et le personnage ne font qu’une, ce qui entraîne naturellement une complicité dans le regard de la narratrice. Retirée du monde, Marianne adulte porte un regard lucide sur l’enfant qu’elle a été, mettant ainsi en évidence les caractéristiques de l’enfance, c’est-à-dire l’inachèvement de l’esprit et de l’âme. La narratrice analyse dans ses commentaires ses transports passés et relativise certaines situations mal jugées par Marianne. C’est le cas dans la sixième partie, lorsqu’on apporte à Marianne enlevée de son couvent, son coffre. La narratrice explique d’abord son désespoir passé :

Vous ne sauriez croire de quel nouveau trouble il me frappa. Mon enlèvement m’avait, je pense, moins consternée ; les bras m’en tombèrent. […] Comment ! M’écriai-je, ceci est donc bien sérieux ! Car jusqu’alors je n’avais pas fait réflexion que mes hardes me manquaient […]. Quoi qu’il en soit, dès que je les vis, mon malheur me parut sans retour. M’apporter jusqu’à mon coffre ! Il n’y a donc plus de ressource. […] Demandez-moi pourquoi je tirai si affirmativement cette conséquence. Il faudrait vingt pages pour vous l’expliquer ; ce n’était pas ma raison, c’était ma douleur qui concluait ainsi.

Après cette tentative de peindre l’état intérieur de la jeune fille d’autrefois, la narratrice développe aussi ce qu’elle aurait conclue, « si [elle avait] raisonné » :

On m’enlève d’une maison pour me mettre dans une autre ; il fallait bien que mes hardes me suivissent ; le transport qu’on en faisait n’était qu’une conséquence toute simple de ce qui m’arrivait. Voilà ce que j’aurais pensé, si j’avais été de sens froid [26].

Cette réévaluation de son passé, qui devient possible grâce à une narratrice devenue raisonnable, renforce encore le décalage entre l’âge adulte et la jeune héroïne. Ses commentaires sont certes accompagnés d’une tonalité ironique, surtout parce qu’ils témoignent d’un regard qui diffère de l’image que l’enfant donnerait de lui-même. En désignant Marianne durant une de ses crises comme « petit lion », la narratrice fait en effet preuve de ce regard ironique qui ajoute à la scène une certaine dimension comique. Néanmoins, son regard reste complaisant puisque la narratrice justifie en même temps le désespoir de son personnage :

Enfin j’étais comme un petit lion, ma tête s’était démontée, outre que tout ce qui pouvait m’affliger se présentait à moi : la mort de ma bonne amie, la privation de sa tendresse, la perte terrible de mes parents, les humiliations que j’avais souffertes, l’effroi d’être étrangère à tous les hommes, de ne voir la source de mon sang nulle part, la vue d’une misère qui ne pouvait peut-être finir que par une autre ; car je n’avais que ma beauté qui pût me faire des amis. Et voyez quelle ressource que le vice des hommes ! N’était-ce pas là de quoi renverser une cervelle aussi jeune que la mienne [27] ?

L’image de l’enfant, construite sur cette complaisance ironique, envisage l’enfant comme un être en devenir mais précieux.

Cette conception est dédoublée par le regard des autres personnages adultes. En effet, Marianne est presque toujours entourée d’adultes. Qui plus est, Marivaux construit souvent une configuration scénique, où Marianne, placée au centre de la scène, est regardée par les adultes placés autour d’elle. C’est le cas lors de l’agonie de M. de Climal ou lors de la scène auprès du ministre. Quant au lecteur, il peut reconnaître dans les réactions des personnages l’écho de ce regard amusé et complaisant qui est celui de la narratrice. C’est notamment le cas des réactions de Mme de Miran qui répond souvent avec un rire complaisant aux discours de Marianne.

Ainsi, l’exemple de Marianne montre que le regard porté sur l’enfant est en train d’évoluer au début du XVIIIe siècle. Contrairement à ce que Marivaux déclare au début de son récit, l’enfance ne constitue plus une période de la vie humaine qui ne mérite pas de faire l’objet d’une œuvre littéraire. En même temps, le personnage enfantin qu’est Marianne ne devient pas la cible de moqueries. Au contraire, sans expérience et sans secours dans le monde, Marianne suscite plutôt la compassion des adultes qui l’entourent ; quant au public, elle suscite également une sorte de compassion amusée due au va-et-vient entre la lucidité spectatrice de la narratrice et la reproduction de l’intériorité enfantine. Par ce biais, l’enfant passe du statut d’un être incomplet à celui d’un être à part entière. Qui plus est, la voix de la narratrice met en évidence le décalage entre l’enfant et l’adulte et fonde ainsi une conception nouvelle et plus valorisante de l’inachèvement de l’enfant.

Pour conclure, je voudrai revenir au début de La Vie de Marianne. L’histoire commence par ce fameux accident de carrosse, dont la narratrice affirme : « Heureusement que je n’y étais pas quand [il] m’arriva ; car ce n’est pas y être que de l’éprouver à l’âge de deux ans [28]. » Dans cette phrase, deux choses sont à remarquer. On peut d’abord constater que le verbe « éprouver » met dès le départ l’accent sur une conception sensualiste ; cependant, il met en évidence que l’enfant de deux ans, tout en « éprouvant » quelque chose, n’est pas encore en état de transformer ses sensations en idées. Cette affirmation ne signifie donc pas que Marivaux ne s’intéresse pas à l’enfant en général, mais uniquement qu’en dessous d’un certain âge, l’enfant n’est pas encore susceptible de transformer en pensées les sensations qu’il éprouve. Selon la narratrice de La Vie de Marianne, la notion de vie est apparemment liée à la conscience. C’est ainsi que l’on peut interpréter l’agonie du vieux curé : « il eut cependant le temps de nous envoyer encore quelque argent ; après quoi il ne fut plus question de le compter parmi les vivants [29] ». Un homme sans conscience n’est pas pour ainsi dire vivant. De manière générale, la narratrice va même jusqu’à déclarer : « On dirait que pour être, il n’est pas nécessaire de vivre [30]. » Comme l’enfant en bas âge, le vieillard n’a pas, ou n’a plus conscience de l’existence. Par conséquent, il ne vit pas. Ce parallèle entre l’enfant et le vieillard, on le trouve déjà chez Furetière : « Ce vieillard decrepit rentre en enfance, c’est à dire, il a la foiblesse, l’innocence de ceux qui sont en bas âge [31]. » Ainsi, le personnage de Marianne et son évolution ne permettent pas seulement de repenser la question de l’enfance mais également de poser la question de l’origine ; question qui est à associer à la formation d’une conscience et donc au passage de l’enfance à l’âge adulte. Par le biais d’une réévaluation de l’enfance, Marivaux pause indirectement des questions fondamentales de l’existence humaine – comment définir l’homme, naît-on homme, à partir de quel moment vit-on, quels sont les critères pour définir la qualité d’homme, d’où vient l’esprit ? La réflexion sur l’origine de l’esprit et de l’existence humaine, ainsi que sur l’importance du processus d’apprentissage, explicitée quelques décennies plus tard chez Rousseau [32], préoccupe déjà l’esprit de l’auteur de La Vie de Marianne. Ainsi Marianne est bien plus qu’une fille coquette ; dans sa caractéristique d’enfant, elle donne à réfléchir sur les conditions d’être homme.

Notes

[1Philippe Ariès, L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Éditions du Seuil, 1973, p. 66.

[2Ibid., p. 61.

[3Voir Egle Becchi et Dominique Julia, Histoire de l’enfance en Occident, Paris, Éditions du Seuil, 1998.

[4Pierre de Marivaux, La Vie de Marianne [1731-1742], éd. Jean-Marie Goulemot, Paris, Le Livre de poche, 2007, p. 65.

[5Tristan L’Hermite, Le Page disgracié [1643], éd. Jacques Prévot, Paris, Gallimard, 1994, p. 28.

[6Voir Ruth Amossy, L’Analyse du discours dans les études littéraires, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2002, et Les Idées reçues. Sémiologie du stéréotype, Paris, Nathan, 1991 ; Michel Foucault, Les Mots et les choses – une archéologie des sciences sociales, Paris, Gallimard, 1983 ; Jean-Paul Sermain, Métafictions (1630-1730). La réflexivité dans la littérature d’imagination, Paris, Honoré Champion, 2002.

[7Antoine Furetière, Le Dictionnaire universel [1690], Paris, SNL-Le Robert, 1978, articles « Enfant » et « Enfance ».

[8Ibid., article « Adolescence ».

[9Ibid., article « Adolescent ».

[10Ibid., article « Enfant ». C’est la dernière définition que donne Furetière du terme « enfant ».

[11Dans la première partie, la narratrice déclare en effet : « j’abrège, car j’imagine que toutes ces minuties de mon bas âge vous ennuient. » Voir La Vie de Marianne, op. cit., p. 67.

[12Ibid., p. 466.

[13Ibid.

[14John Locke, Essai concernant l’entendement humain, Livres I et II [1690], éd. Jean-Michel Vienne, Paris, J. Vrin, 2001, p. 163.

[15Ibid., p. 67.

[16Ibid., p. 167.

[17Voir Ibid., « Premièrement nos sens, tournés vers les objets sensibles singuliers, font entrer dans l’esprit maintes perceptions distinctes des choses, en fonction des diverses voies par lesquelles ces objets les affectent. » « Deuxièmement, l’autre source d’où l’expérience tire de quoi garnir l’entendement d’idées, c’est la perception interne des opérations de l’esprit lui-même tandis qu’il s’applique aux idées acquises. »

[18Marivaux, La Vie de Marianne, op. cit., p. 68.

[19John Locke, Essai concernant l’entendement humain, op. cit., p. 169.

[20 Marivaux, La Vie de Marianne, op. cit., p. 68 sq.

[21À propos de ce regard méprisant, on peut par exemple citer François de La Noue qui décrit dans ses Discours politiques et militaires (1580-1585) le caractère des enfants : « les enfants se rendent dissolus en paroles, incontinents des effets, jureurs de Dieu et surtout moqueurs et injurieux et pour la fin très experts à mentir et faire milles tromperies ». Cité par Roger Chartier, L’Éducation en France du XVIe au XVIIIe siècle, Paris, Sedes, 1976.

[22Marivaux, La Vie de Marianne, op. cit., p. 138.

[23Ibid., p. 101.

[24Ibid., p. 139.

[25Ibid., p. 117.

[26Ibid., p. 377 sq.

[27Ibid., p. 101.

[28Ibid., p. 62 sq.

[29Ibid., p. 70.

[30Ibid., p. 193.

[31Furetière, Le Dictionnaire universel, op. cit., article « Enfance ».

[32Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation [1762] : « La nature veut que les enfants soient enfants avant que d’être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n’auront ni maturité, ni saveur et ne tarderont pas à se corrompre » (dans Œuvres complètes, éd. Bernardin Gagnebin et Marcel Raymond, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1959-1969, 4 vol., tome IV, p. 319).


Pour citer l'article:

Sophia MEHBREY, « De la perception enfantine au « sentiment d’enfance » » in Journée des doctorants 2015, organisée par Guillaume Cousin à l’Université de Rouen le 27 mai 2015.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Séminaires de recherche", n° 9, 2015.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?de-la-perception-enfantine-au.html

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