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Robert KAHN

Université de Rouen-Normandie – CÉRÉdI – EA 3229

Déclasser les « Aphorismes de Zürau »


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Zürau est un petit village de Bohême où la sœur préférée de Franz Kafka, Ottla, dirigeait en 1917 une exploitation agricole. L’auteur de La Métamorphose subit, dans la nuit du 12 au 13 août, un accès d’hémoptysie. Une fois la tuberculose diagnostiquée, ses médecins lui conseillent un séjour à la campagne. Il accepte l’offre de sa sœur et habite donc dans sa ferme du 12 septembre 1917 au 30 avril 1918. Il dira que ce fut la période de sa vie où il fut le plus heureux. Felice vient le voir, mais la rupture est, cette fois, définitive. Il écrit très peu durant toute la période. Sont conservés, cependant, ses carnets de notes, d’où proviennent ce qu’il est convenu d’appeler « les aphorismes de Zürau ». Je me propose de retracer la genèse de ce texte célèbre pour montrer que, précisément, cette désignation, qui correspond à un « classement », pose problème. Enfin je me permettrai de suggérer d’autres propositions tendant à montrer qu’on a tout à gagner à « classer » les textes de Zürau dans les « inclassables », autrement dit : à les « déclasser ». J’ajoute qu’ils contiennent les formulations les plus audacieuses mais aussi les plus paradoxales et étranges de toute l’œuvre de Kafka, à la frontière entre poésie et mystique.

Genèse du texte

Je vais suivre scrupuleusement les indications données par un chercheur qui a beaucoup fait pour l’édition de Kafka, Roland Reuss, de l’université d’Heidelberg. Il a édité un certain nombre de textes, dont Le Procès, et les papiers de Zürau, en fac-similé intégral avec une transcription diplomatique en regard [1]. Ce que le chercheur appelle les « Zürauer Zettel », et qui correspond donc à ce que d’autres désignent par le terme « aphorismes », c’est une collection de 103 textes courts, allant de trois mots (Z 93 : « Zum letztenmal Psychologie ! ») à 201 mots en allemand (Z 86 : « Depuis le péché originel la connaissance du bien et du mal est une faculté que nous avons, pour l’essentiel à part égale, et pourtant c’est justement là que nous cherchons nos avantages particuliers [2]… »). Kafka, dans une lettre à Milena, se définit comme « le meilleur connaisseur du péché originel ». En fait les textes du livre, puisqu’il existe en tant que tel [3], ont d’abord été rédigés par leur auteur lui-même, dans deux carnets conservés à Oxford sous la cote in-octavo 7 et 8. Ils sont insérés parmi des fragments de type « diaristique » ou des débuts de narrations. Ces carnets, dits de Zürau, ont été écrits durant la période qui va du 18 octobre 1917 au 28 janvier 1918. Ces notes ont pour objet des thèmes philosophiques et moraux : leur scripteur s’interroge sur la vérité, la connaissance du bien et du mal, l’art, ce qu’il appelle « l’indestructible » etc. D’une manière tout à fait exceptionnelle dans l’ensemble de ses écrits, Kafka tire ensuite de ces carnets 109 courts textes qu’il recopie, en les modifiant parfois légèrement, sur des feuillets séparés qu’il a pris soin de numéroter au préalable. On ne sait pas dater avec précision le moment de la copie par rapport au premier jet, soit dans la même période soit plus tardivement. Sur les 109 feuillets, 103 ont été conservés. Deux manquent, trois portent un double numéro, Kafka a fait aussi quelques erreurs dans la numérotation. Il a ajouté 8 textes en 1920, sous le titre : « Er ». Enfin, il faut préciser qu’un certain nombre d’entre eux sont rayés d’un ou plusieurs traits, comme on peut le voir dans l’édition en fac-similé. Les traductions signalent cela en général par un signe typographique. L’apparence matérielle des feuillets est décrite en ces termes par Roberto Calasso, qui a pu les étudier à la Bodleian : « Des feuillets détachés ‒ cent trois ‒ de format rectangulaire, 14,5 cm / 11,5 cm , de papier très fin, d’un jaune pâle, obtenus en pliant en quatre une quantité donnée de feuilles de papier à lettres [4] ». Ajoutons que, pour Roland Reuss, le même papier, non-filigrané, a été utilisé pour rédiger la « Lettre au père » et la correspondance entre le printemps 1918 et le début mai 1920. Ce sont ces feuillets que Max Brod publie donc en 1931, de manière séparée, dans le recueil Beim Bau der chinesischen Mauer, sous le titre affriolant Betrachtungen über Sühne, Leid, Hoffnung und den wahren Weg – Considérations sur le péché, la souffrance, l’espoir et le vrai chemin. Titre magnifique, mais qui est une interprétation, j’ose : « une broderie ». Max Brod, à son habitude, a donc effectué un « classement ». Or, rien ne permet, philologiquement, de valider son choix. L’indice de la numérotation des feuillets par l’auteur lui-même ne résiste pas à leur examen. Roland Reuss a pu montrer qu’ils ont été numérotés avant le report du texte, comme le montre le « ductus » : le fait que la ligne supérieure de Z 34, par exemple, soit décalée vers le bas pour éviter la collision avec le numéro du feuillet. L’éditeur en conclut qu’il n’y a en fait pas d’ordre conçu par Kafka, puisqu’il recopie ses fragments tout simplement dans l’ordre chronologique de leur rédaction. Les feuillets font donc certes partie d’un ensemble, mais ils sont en même temps autonomes. Kafka lui-même, ou son lecteur, peut laisser faire le hasard, les combiner, tirer les cartes… C’est très différent de la pratique de La Rochefoucauld, de Pascal (même si l’ordre des Pensées fait débat) ou du Char des Feuillets d’Hypnos. La signification est donc nécessairement fragmentée, aléatoire. Ce que détruit la publication en volume, puisque la reliure relie, instaurant un effet de clôture du texte. Reuss a lui opté pour une solution radicale et élégante : son édition fac-similé présente les feuillets séparés, réunis par leur présence dans un coffret d’où on peut les retirer un à un. La question subsiste de savoir quelle était l’intention de Kafka : sans doute, et c’est ce que Brod pensait, avait-il l’intention de les réunir pour les éditer en volume, mais on sait à quel point Kafka était hésitant devant toute perspective de publication. Il va de soi que les carnets de Zürau, comme les feuillets, auraient dû faire partie du grand autodafé prévu par les testaments. En définitive, tels que les feuillets existent, et exactement comme les chapitres du Procès, ils récusent l’idée d’ordre, de classement, et relèvent bien de la catégorie de « l’inclassable ».

« Aphorismes » ?

Le deuxième point sur lequel on peut s’appuyer pour « déclassifier » est celui de la désignation commode, non dénuée de fondement d’ailleurs, par « aphorismes ». D’après l’étymon grec, il s’agit de « délimiter ». C’est devenu un terme générique, désignant un genre littéraire, qui remonterait jusqu’à Héraclite et Hippocrate. Sa brièveté incisive en a fait l’arme favorite des Moralistes français du XVIIe siècle et a été revisitée par de grands Allemands : Lichtenberg, Nietzsche, Karl Kraus (Autrichien). On sait que Kafka a lu Pascal et Kierkegaard peu avant et pendant le séjour à Zürau. Des travaux de critiques contemporains, souvent subtils et bien informés, proposent de classer les feuillets kafkaïens dans cette double tradition. Roland Reuss s’y oppose, avec des arguments que je trouve très solides. D’abord parce que le mot allemand « Aphorismen » ne vient jamais sous la plume ou le crayon de Kafka. Il n’adopte qu’une seule fois, dans une lettre à Brod, l’expression « Spruch », qui couvre un champ sémantique large : sentence, dicton, verset, proverbe, « aphorismes » pour certains dictionnaires français-allemand mais pas pour le Wahrig. « Spruch » vient tout simplement de « sprechen » : parler, dire. On pourrait dire qu’il s’agit de « dicts ». Par ailleurs, et c’est déterminant, les feuillets de Zürau ont souvent un contenu narratif : citons les feuillets 20, 39, 45, 47. Ce sont des micro-récits dont chacun contient en germe, comme une monade, l’ensemble de l’univers fictionnel de l’auteur. On est, me semble-t-il, assez loin de la concision et de la tension exigées de l’aphorisme, même si l’énigmaticité reste, quant à elle, bien présente à l’horizon de l’écriture. Mais l’impossibilité de toute certitude me semble enfreindre radicalement la loi du genre, comme dans Z 87 ou 88. Un aphorisme peut-il être, comme le feuillet 52 : « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde », une exhortation adressée à soi-même ? On sait que toute l’œuvre de Kafka pourrait s’intituler, comme son premier texte connu, « Description d’un combat ». L’aphorisme exige un public, des lecteurs, la question n’est pas tranchée pour les écrits de Kafka, destinés peut-être à l’habitant de la cave et à lui seul.

Il ne m’appartient heureusement pas, dans le cadre de ce colloque, de proposer une « interprétation » des feuillets. Comment comprendre, par exemple, le no 74, merveille d’opacité fulgurante (on me pardonnera l’oxymore) : « Si ce qu’on dit avoir été détruit au paradis était destructible, ce n’était donc rien de décisif ; mais si c’était indestructible, alors nous vivons dans une fausse foi [5] » ? Mon intervention, qui n’est pas une interprétation, consiste simplement à dire ici qu’à un tel niveau de densité toutes les catégories génériques, y compris celle de l’aphorisme, ne peuvent plus aider à « classer » ce qui relève de toute évidence de l’hapax. Dernier argument contre l’utilisation du terme « aphorismes » : ne serait-ce pas, au fond, un terme trop « grec » ? Certes l’élève du lycée allemand de Prague a étudié le grec, et Ulysse, Poséidon, d’autres encore, hantent sa mythologie. Mais il se sentait, comme on le sait bien, plus proche de Jérusalem que d’Athènes, et de nombreux travaux, pas tous dénués de valeur, insistent, au-delà des biographèmes, sur le lien entre son écriture et la « pensée juive ». Walter Benjamin, dans son magnifique essai sur Franz Kafka, reprend les catégories de l’Haggadah (la narration, le récit) et de la Halakhah (la loi, la doctrine).

Pour conclure sur ce point : un livre important pour l’exégèse de l’œuvre de Kafka vient de paraître en Allemagne, qui utilise avec beaucoup de prudence le terme « aphorismes », en s’intéressant de manière très précise à la « litote [6] ». En étudiant la très forte récurrence de cette forme rhétorique de la double négation, l’auteur de l’étude parvient au cœur du processus de création, y compris pour les feuillets de Zürau. Prenons par exemple Z 50 : « L’homme ne peut pas vivre sans faire continuellement confiance à quelque chose d’indestructible en lui, et ce, même si ce quelque chose d’indestructible, tout comme la confiance, lui reste continuellement caché. L’un de ces modes d’expression de ce rester-caché est la croyance en un dieu-personnel [7]. » Mathias Mayer écrit :

Ce qui est remarquable c’est la façon dont cette « profession de foi » théologique repose sur la litote, de façon syntactique dans le « ne peut pas vivre sans », ‒ avec la question implicite : « vit-il avec cette confiance ? » Une telle déclaration positive est précisément évitée ‒ sa double négation hésite entre renforcement et atténuation [8].

Il en va de même pour le mot-clé « indestructible ». La litote est un outil heuristique particulièrement efficace pour l’ensemble du texte-Kafka, mais, de toute évidence, il n’est pas possible d’intituler la collection des feuillets « Litotes de Zürau ». On nous permettra donc de formuler d’autres propositions, qui tentent de tenir compte de « l’inclassabilité ».

Propositions

On pourrait insister sur la matérialité du support de l’écriture des 103 textes, et tenter « Papiers coupés de Zürau », en hommage à Georges Perros, lui-même grand lecteur de Franz Kafka. Ou bien : « Textes de Zürau ». Ce qui permettrait d’insister sur le fait qu’il s’agit avant tout d’une matière textuelle, non classée. Chaque texte renvoie à l’ensemble de tous les autres, tout en gardant sa singularité. Des textes sont produits, qui pourraient correspondre à des « sentences ». Ce dernier terme aurait l’avantage d’être à double sens, de signifier aussi bien la vérité morale, proche de la maxime (ou de l’aphorisme), que l’énoncé d’un jugement, ce qui renverrait aussi bien au Procès qu’à La Colonie pénitentiaire, voire à l’intégralité de l’œuvre de Kafka. La sentence, comme on sait, est gravée par la machine-texte sur la peau du condamné, l’écriture étant à la fois pour lui et pour l’auteur libération extatique et certitude de l’issue fatale. L’auteur de La Colonie pénitentiaire (texte de 1914) se trouve à Zürau au moment fatidique : il se sait atteint d’une maladie mortelle. Il rompt avec Felice et demande à l’Office de protection des travailleurs une mise à la retraite anticipée. Mais c’est une vieille histoire. Il écrivait à Felice le 26 juin 1913 :

Mon rapport à l’écriture et mon rapport aux êtres humains ne peut être modifié, il est motivé par mon être profond, non par les circonstances. J’ai besoin pour mon écriture de l’isolement, non pas « comme un ermite », cela ne serait pas assez, mais comme un mort. Écrire est en ce sens un sommeil plus profond que la mort, et de même que l’on ne tirera pas un mort de sa tombe, de même on ne peut m’arracher de ma table de travail la nuit [9].

Autre solution possible : « Fragments de Zürau ». Tout texte de Kafka est toujours « fragmentaire ». Mon préféré serait, on l’aura compris : « Feuillets de Zürau », pour traduire le terme technique de « Zettel » qu’utilise Roland Reuss : billet, feuillet, support matériel d’un texte très court. La paronymie de l’allemand ne peut être conservée, ou alors dans une ultime proposition, en hommage à Gilles Deleuze, un de ceux qui ont le mieux « compris » Kafka, cet auteur d’une « littérature mineure » : « Rhizomes de Zürau », avec cette idée d’une prolifération d’un texte « campagnard », d’un texte-terrier, d’un réseau, qui ne bloque et n’assène rien. Pour conclure, lisons le premier feuillet : il est précédé, dans le carnet in-octavo 7, de la phrase « Ich irre ab » : « Je m’égare ». C’est cet « égarement » qui nous indique que nous sommes sur le bon chemin, celui qui ne « classe » rien ni personne.

Notes

[1Franz Kafka, Die Oxforder Oktavhefte 7, 8, Frankfurt am Main / Basel, Stroemfeld / Roter Stern Verlag, 2011.

[2Franz Kafka, Les Aphorismes de Zürau, trad. H. Thiérard, Paris, Gallimard, coll. « Arcades », 2010, p. 97. Dorénavant abrégé en AZ.

[3Il existe plusieurs traductions françaises : celle d’Hélène Thiérard, déjà citée, celle d’Alexandre Vialatte revue par Claude David pour le volume des Œuvres complètes de Kafka de la collection « La Bibliothèque de la Pléiade » (Paris, Gallimard), celle de Guy Fillion pour l’éditeur Joseph K, celle de Pierre Klossowski dans le recueil Franz Kafka, Journal intime, chez Grasset en 1945.

[4Préface à AZ, p.7-8.

[5AZ, p. 74.

[6Mathias Mayer, Franz Kafkas Litoten, Paderborn, Wilhelm Fink, 2015.

[7AZ, p. 63. Feuillet rayé de deux traits.

[8Mathias Mayer, op. cit., p. 125. Ma traduction.

[9Franz Kafka, Briefe 1913-1914, éd. H-G. Koch, Frankfurt am Main, Fischer, 1999, p. 221.


Pour citer l'article:

Robert KAHN, « Déclasser les « Aphorismes de Zürau » » in L’Œuvre inclassable, Actes du colloque organisé à l’Université de Rouen en novembre 2015, publiés par Marianne Bouchardon et Michèle Guéret-Laferté.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 18, 2016.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?declasser-les-aphorismes-de-zurau.html

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