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Marie-Claude SCHAPIRA

Delphine de Girardin : une vie en porte-à-faux


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À considérer la vie et l’œuvre de Delphine Gay – poète accomplie et célébrée à 17 ans – devenue par son mariage Delphine de Girardin – romancière à ses heures, salonnière prestigieuse, pivot de la vie littéraire de la Monarchie de Juillet, chroniqueuse brillante, auteur de théâtre, on ne peut qu’admirer la puissance de travail, les facultés d’adaptation, la traversée insolente des genres littéraires qui furent les siennes pour ne rien dire du charme, de la vitalité et de la bonté qui lui assurèrent un ascendant jamais démenti sur son entourage.

Sa vie est cloisonnée en quatre périodes bien spécifiques. Sa mère construit un colosse blond aux pieds d’argile : Delphine poète resplendit jusque vers 1825 puis s’effondre peu à peu à la fin des années 1820. Elle se marie, tard, et fait avec chagrin, son deuil de la poésie tout en cherchant sa place dans la société et la littérature. 1836 est l’année du rebond et d’une deuxième gloire : celle du vicomte de Launay, pseudonyme sous lequel elle écrit le Courrier de Paris. Douze ans de succès sans faille jusqu’à la révolution de 1848 qui casse les mécanismes et oblige à une nouvelle reconversion littéraire. Atteinte par la maladie, elle ne lâche pas prise, écrit pour le théâtre et fait bonne figure à son entourage. Elle meurt en 1855, à 51 ans.

Il est intéressant de découvrir, derrière cette personnalité brillante qui ne déteste pas occuper le devant de la scène, une femme en quête de stratégies aptes à compenser l’inconfortable porte-à-faux, intime et social, que lui impose divers déterminismes et qu’elle affronte avec bravoure et stoïcisme. Jusque vers sa trentième année elle est en quête d’émancipation : elle doit s’affranchir de l’emprise de sa folle mère et découvrir qui elle est et la réalité du monde dans lequel elle vit. L’émancipation, elle la trouvera dans un mariage assez peu conventionnel dont il faudra inventer les codes et roder le mode de fonctionnement. Ce sera alors le temps d’une quête de reconnaissance, sociale et intellectuelle, qui – le deuil de la poésie accompli, l’inauthenticité des rapports humains acceptée – aboutit à une forme quintessenciée de l’écriture journalistique, le feuilleton, dont la souveraine ironie fait pièce à la critique. Après 1848, la société change, mais persiste le désir d’écrire qui reste un besoin et une consolation pour une femme dite d’esprit qui, opiniâtrement, fit œuvre de son inconfort.

Le blond colosse aux pieds d’argile

Le choix d’un prénom peut être auto prédictif surtout quand il est donné par une mère qui l’investit de ses propres ambitions. Sophie Gay connaissait Madame de Staël et fut une des premières à écrire une critique élogieuse de Delphine paru en 1802. Delphine est une jeune femme brillante, intelligente, courageuse et sûre de ses opinions et de sa morale, fussent-elles transgressives. Ce qui n’est pas le cas de l’homme qu’elle aime et qui l’aime, marié à une autre, férocement attaché au sens de l’honneur et totalement dépendant de l’opinion publique. Aussi exceptionnelle soit-elle, il est impensable qu’une femme fasse triompher l’amour contre la société et Delphine – après des centaines de pages de débats, d’interrogations et de déchirements – se suicide. En 1804, à sa naissance, Delphine Gay est donc implicitement chargée de représenter la grandeur et le danger d’une condition féminine ambitieuse. Implicitement, si l’on tient compte du fait que sa marraine est Delphine de Custine dont le prénom fait heureusement écran à une revendication trop ouvertement staëlienne d’indépendance.

Or il arrive que la réalité dépasse la fiction. En 1807, Madame de Staël publie Corinne et, à 3 ans, le destin de la petite fille est fixé : elle sera Corinne, tout aussi malheureuse que Delphine mais poète. Lorsqu’au début du roman de Madame de Staël apparaît Corinne, montant au Capitole assise sur un char tiré par quatre chevaux blancs et saluée par des clameurs d’enthousiasme, « elle (est) vêtue comme la Sibylle du Dominiquin […] ; sa robe était blanche ; une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein, et son costume était très pittoresque sans s’écarter cependant assez des usages reçus pour que l’on put y trouver de l’affectation ». Dans la notice nécrologique qu’il lui consacre, Gautier se souvient de Delphine Gay, à la première d’Hernani : « la belle jeune fille portait alors cette écharpe bleue du portrait d’Hersent ; et le coude appuyé au rebord de la loge, en reproduisait involontairement la pose célèbre [1] ». Le portrait très célèbre d’Hersent – que Sophie Gay légua au musée de Versailles – date de 1824, la première d’Hernani de 1830. Il ne serait donc pas tout à fait incongru de voir dans la tenue fétiche de Delphine – robe blanche, écharpe bleue – la manifestation du statut poétique symboliquement promu par Corinne. Il est en tout cas certain que Sophie Gay construit la carrière de sa fille comme la reproduction en miroir de celle d’une héroïne de roman, ce qui est sans exemple – le sens commun acceptant, au mieux, qu’un personnage réel soit transposé dans un univers romanesque ou qu’un personnage de roman devienne un emblème, mais non un sosie. Et pourtant Sophie Gay réussit son entreprise, qui n’était pas mince, en instrumentalisant une fille à l’évidence très douée.

Très jeune, Delphine fréquente les salons et étonne par sa beauté et sa précocité. En 1821, à 17 ans, elle lit devant Madame Récamier à l’Abbaye aux Bois, « Le dévouement des médecins français et des sœurs de Sainte-Camille dans la peste de Barcelone » qui marque ses débuts dans la carrière poétique et lui vaut l’année suivante un prix de l’Académie. Son père meurt en 1822. Sa mère s’installe dans un petit appartement où elle tient salon et continue d’écrire par goût mais aussi par nécessité. Delphine travaille ses poésies patriotiques dont le succès ne se dément pas. Lamartine explique assez cruellement ce que la naïve Delphine ne voyait probablement pas :

Elle [Sophie Gay] adorait sa fille, en qui elle se voyait renaître. Frappée des dispositions précoces de cette enfant pour la poésie, elle l’avait cultivée comme on cultive une dernière espérance de célébrité domestique, quand on a soi-même le goût de la gloire et qu’on vieillit sans l’avoir pleinement savourée.
Cette gloire posthume et désintéressée, goûtée dans la personne de son enfant, est peut-être la plus touchante de toutes les faiblesses. La vanité s’y confond avec la tendresse, la maternité y sanctifie la vanité.
[…] De plus, Mme Gay, après avoir possédé une opulente fortune, était tombée dans une médiocrité d’existence qu’elle ne soutenait que par le travail littéraire, souvent si mal rémunéré ; elle craignait la pauvreté après elle pour cette enfant ; elle pouvait penser que le double talent de la mère et la fille, et leur double travail, apporteraient un peu plus d’aisance à la maison, que sa fille se ferait avec ses vers une propre dot de sa gloire [2].

De l’art de désacraliser les mythes !

En 1825, Delphine Gay est au sommet de sa gloire : dans « La Vision » elle célèbre le couronnement de Charles X et s’auto proclame « Muse de la Patrie ». Charles X lui alloue une pension de 500 écus qu’elle perdra en 1830.

Parallèlement aux apologies patriotiques, assez lourdement versifiées, elle a écrit des poésies plus personnelles, publiées en 1824 sous le titre Essais poétiques. Elle y dit, avec beaucoup de sincérité et de naïveté, les grandes satisfactions narcissiques que lui procurent sa beauté et la rencontre avec l’amour : « Quel bonheur d’être belle, alors qu’on est aimé ! » En même temps, elle exprime dans le poème « À ma mère » les contradictions de l’amour et de la vocation poétique, et celles de l’amour et de la fidélité due à la mère. Il semblerait que les incitations à écrire de sa mère se soient accompagnées d’une mise en garde sur le danger d’une trop grande exposition :

En vain dans mes transports ta prudence m’arrête ;
Ma mère il n’est plus temps : tes pleurs m’ont fait poète !
[…]
D’un tel désir pourquoi me verrais-je punie ?
Les maux que tu prédis ne sont dus qu’au génie
[…]
Vit-on jamais les chants d’une muse pieuse
Exciter les clameurs d’une haine envieuse ?

À cette injonction paradoxale d’écrire et d’en attendre la réprobation, elle oppose comme défense son insignifiance qui la protège – ce sera, tout au long de sa vie, sa stratégie favorite – et elle assigne à la poésie une autre fonction, cependant hautement improbable, celle de rencontrer l’amour… auquel elle sacrifiera la poésie !

… Le flambeau de la gloire
Dont la splendeur effraye et séduit tour à tour
N’est qu’un phare allumé pour attirer l’amour ;
Qu’il vienne !… Sans regret et changeant de délire
Au pied de ses autels j’irai briser ma lyre ;
Mais dois-je désirer ce bonheur dangereux ?

Enfin, après avoir nié le danger d’être poète, espéré que la poésie lui apportera l’amour et renoncé à la poésie pour l’amour, elle imagine, dans un ultime amphigouri, un amour partagé qu’elle repoussera par fidélité à sa mère :

Mais non, éloignez-vous, séduisante chimère ;
En troublant mon repos vous offensez ma mère ;
Tant qu’elle m’aimera, qu’aurai-je à désirer ?
Rien… un si grand bonheur me défend d’espérer !

De fait, cet attachement à sa mère, signe d’une grande dépendance et d’une grande immaturité, est contemporain de projets matrimoniaux avortés, parmi lesquels l’union avec Alfred de Vigny empêchée par madame de Vigny-mère pour cause de roture et d’impécuniosité des dames Gay. Le célèbre voyage en Italie, en 1826, a donc pour discrète fonction de tenir pour un temps la muse à l’écart de la scène parisienne et de restaurer son image. Le voyage est triomphal. Le destin de Delphine s’approche au plus près de celui de Corinne. À Lyon, elle rencontre Madame Desbordes-Valmore, en Italie elle est émue, avec Lamartine, par la beauté de la cascade de Terni, à Rome elle est reçue par la bonne société, bénie par le Pape, couronnée au Capitole, demandée en mariage par un prince italien. Au retour, elle retrouve ses préoccupations littéraires et matrimoniales. Sans argent, sans position sociale remarquable, elle est auréolée d’une réputation de poète qui entrave plus qu’elle ne facilite tout projet de mariage. Comme l’écrit Lamartine : « On redoute d’épouser ces grandes artistes qui introduisent la publicité dont elles rayonnent dans le ménage qui ne veut que le demi-jour [3]. »

Que dire de l’entreprise poétique de sa toute jeunesse ? La réception est à la fois enthousiaste et, comme prévu, un peu méchante. On se préoccupe davantage de la mise en scène de l’adolescente prodige et de l’engouement patriotique qu’elle suscite que de la valeur de ses vers, au demeurant sans défauts comme sans originalité. Elle-même s’en tient au rôle qui lui est assigné. Marie d’Agoult la décrit : « Elle entra chez nous, grave et simple ; vêtue de blanc, le regard tranquille, le front sérieux ; ses longs cheveux blonds sans ornements, retombant des deux côtés de son beau visage en riches ondulations. Elle suivait en silence sa tapageuse mère [4]. » Obéissance silencieuse qui masque une solide autosatisfaction. Nulle mieux qu’elle-même n’a décrit son état d’esprit à ce moment-là :

Mon front était si fier de sa couronne blonde,
Anneaux d’or et d’argent, tant de fois caressés !
Et j’avais tant d’espoir quand j’entrais dans le monde,
Orgueilleuse et les yeux baissés !

Si elle est admirée, elle est aussi moquée. Les femmes ne sont pas tendres. La duchesse de Maillé l’exécute : « Ce n’est point une personne que son astre a fait poète en naissant. Je crains bien qu’elle n’ait jamais qu’une réputation contemporaine de sa beauté [5]. » Lamartine, dont le jugement compte tant pour elle, l’assassine délicatement : « Elle paraît une bonne personne, et ses vers sont ce que j’aime le moins d’elle. Cependant c’est un joli talent féminin, mais le féminin est terrible en poésie [6]. »

Jamais la critique ne sera franchement élogieuse. Barbey d’Aurevilly s’extasie sur l’enfant poète et loue l’éclat des débuts pour mieux souligner qu’ils furent sans suite : « (ses) commencements ne furent pas simplement beaux, ils furent magnifiques […] Elle n’était pas que poète, cette enfant, elle était aussi la poésie, et tout ce qui aimait la poésie en fut enivré. » Puis il constate le déclin : « Ce moment de Delphine Gay, Madame de Girardin a pu le regretter sans cesse, car elle ne le retrouva jamais [7]. »

Sainte-Beuve rend justice à son heureux caractère : « Ajoutons vite que si elle se dit fière et orgueilleuse, que si elle se sait belle, et que si elle se regardait souvent, elle restait gaie, franche d’abord, sans grimace aucune, vive et même naïve dans ses mouvements, bonne enfant […] ». Il résume en peu de mots ce qui est sa prouesse et qui fait son charme, la trouvant « aussi naturelle dans le factice, aussi vraie dans le faux qu’on peut l’être [8] ». Au moins se donne-t-il la peine de distinguer trois manières dans sa poésie qui toutes – c’est bien entendu la faiblesse de la femme écrivain – dépendent d’un modèle masculin préexistant : « La première forme, régulière, classique, brillante et sonore, qu’on peut rapporter à Soumet ; la seconde forme, qui date de Napoline, plus libre, plus fringante avec la coupe moderne, et où Musset intervient ; la troisième forme enfin, qu’elle a déployée dans Cléopâtre, et où elle ose au besoin tout ce que se permet en versification le drame moderne [9]. » Théophile Gautier qui eut pour elle une grande affection, renonce, en écrivant sa notice nécrologique à porter un jugement sur la poésie de ses débuts : « Nous sommes trop loin de cette époque pour assigner aujourd’hui leur valeur réelle aux vers que, de 1822 à 1828, publia Delphine. »

Après le retour d’Italie quelque chose se casse : elle abandonne la posture de l’« enfant béni », et la satisfaction des « brillants succès de poète et de femme », découvre le principe de réalité, et entre dans l’ère du « Désenchantement » dont elle dit la douleur dans une forme poétique nouvelle et personnelle. Prisonnière jusque-là de la manière de Soumet dont Gautier disait « qu’il est resté romantique pour les classiques et classique pour les romantiques [10] », elle renonce aux célébrations patriotiques et aux effusions des Essais poétiques et se révèle telle qu’elle est alors, frustrée, trompée, désenchantée. Elle qui croyait suivre un parcours tout tracé par la volonté maternelle, vers la gloire et l’amour, s’aperçoit qu’elle est dans une impasse poétique et dans une grande solitude. Lamartine, cette fois plus attentif, s’inquiète du changement de ton dans ses vers : « Il y règne un ton de mélancolie qui était moins senti dans les premiers volumes. Est-ce que vous seriez moins heureuse [11] ? » Son second recueil de vers, Poésies diverses, paraît en 1834, trois ans après son mariage : le pessimisme et la douleur marquent la fin des années 1820 et le début de sa vie de femme mariée. Pour le dire vite, elle se marie parce qu’elle n’est plus poète et le mariage l’arrache définitivement à l’illusion poétique.

Le poème « Désenchantement » est d’une poignante lucidité de la part de celle qui vécut si longtemps dans l’illusion :

Et je me désespère et je me crois maudite,
Et je ne comprends plus ce qu’on aimait en moi…
La pensée est si pauvre, et l’âme est si petite
Sans désir, sans rêve et sans foi ! […]
Qu’importe le destin qui pour moi se prépare,
Quand le sol poétique a manqué sous mes pas !
Hélas ! le feu sacré, dont le Ciel est avare,
Ici ne se rallume pas.
On peut rendre la joie à l’âme qu’on afflige,
Au pauvre la fortune, au mourant la santé,
Jamais on ne rendra le sublime prestige
Au poète désenchanté.

En 1834, elle écrit son dernier poème, « Napoline », généralement apprécié, ne serait-ce que de Gautier et Sainte-Beuve. C’est l’histoire d’une jeune fille (enfant naturelle de Napoléon) habitée d’ambitions poétiques qui, élevée dans les conventions hypocrites de la société, blessée par un monde qui se joue d’elle et déçue dans sa vie amoureuse, se donne la mort.

J’en conviens cette histoire est une allégorie.
Napoline mourante est le Génie – éteint,
Énervé par le monde, en ses élans contraints ;
[…]
C’est Corinne tombée au pied du Capitole,
Tombée avant la gloire et morte avant l’amour ;
Morte pour avoir vu le monde en son vrai jour.

Ainsi se termine, dans l’amertume et la nostalgie, cette carrière poétique inédite commencée sur un ton qui n’est pas le sien et qu’elle s’approprie avec aisance (« naturelle dans le factice »), tout en croyant avec passion à la vocation poétique dictée par sa mère (« aussi vraie dans le faux qu’on peut l’être »).

Le mariage

Delphine Gay se marie en 1831, à 27 ans, avec Émile de Girardin qui en a deux de moins et on peut estimer que cette « association » n’est pas une mauvaise chose. Delphine manquait non de notoriété mais d’un nom et d’une dot pour faire un mariage honorable. Émile de Girardin souffrait de carences comparables. Enfant illégitime et impécunieux du comte de Girardin, il prend son nom puis s’approprie sa particule. Il crée un premier journal, Le Voleur puis, en 1836, La Presse. Il parvient à une large diffusion du journal par un procédé inédit dont il est fier et qui est un succès : « Vendre bon marché pour vendre beaucoup – Vendre beaucoup pour vendre bon marché ». Delphine de Girardin soutient son mari dans ses entreprises : sa célébrité, ses relations enrichissent un contexte journalistique original et, en retour, l’activité éditoriale de Girardin donne un cadre à son ambition et de la visibilité à ses projets. Pas de rapports de dépendance donc, mais une entraide qui fait d’eux un couple actif et original. Les conditions semblent réunies pour expérimenter une autonomie et un équilibre qui ont jusque-là fait défaut à Delphine.

Les premières années de son mariage sont occupées à surmonter la crise morale, intellectuelle et sociale dont elle a souffert. Il lui faut trouver sa place dans la société et, dans son écriture, une nouvelle forme d’expression littéraire qui se détourne de la poésie. Sa première entreprise est d’ouvrir son salon. Elle ne tente pas de rivaliser avec les deux centres aristocratiques de la vie mondaine, le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré, mais s’installe à proximité de la Chaussée d’Antin, quartier nouveau et dynamique de la finance et de la vie artistique. Elle y rassemble, sans beaucoup d’efforts, tout ce que Paris compte de gloires littéraires qui désertent sans vergogne le salon de Sophie Gay pour celui, vite plus brillant, de sa fille. Le succès et la richesse aidant, le cadre du salon devient plus prestigieux, du petit hôtel de la rue Saint-Georges, proche de La Presse, à la demeure de la rue Lafitte où, à partir de 1839, Delphine affirme son prestige et son autorité : « Madame de Girardin était alors dans tout l’éclat de sa beauté » écrit Gautier, vêtue de sa robe de velours noir se détachant sur « les tentures de damas de laine vert d’eau [12] ». Le troisième et dernier lieu de réception, rue de Chaillot, près de l’Étoile, où elle reçoit vêtue d’un large peignoir blanc, a été bâti par Monsieur de Choiseul sur le modèle de l’Érechthéion et est entouré d’un jardin où elle travaille dans une tente algérienne. C’est donc avec un goût très sûr et un art consommé de la mise en scène que Delphine reçoit, anime et rassemble l’élite de son temps qui fait sa fierté.

L’activité salonnière se double, ainsi qu’il se doit pour les femmes les plus intelligentes et cultivées de cette époque, d’une activité littéraire. Sophie Gay (même si ce ne fut pas la meilleure), Germaine de Staël, Marie d’Agoult pratiquent avec aisance les deux activités. On ne saurait imaginer de solution de continuité dans la carrière de Delphine si tôt commencée. La rupture avec la poésie se fait difficilement. Les vers du début des années 1830 disent encore le « découragement » et une certaine rancœur à l’égard d’une société dont elle a enfin mesuré la vanité et l’hypocrisie. « Napoline » est, en 1834, son chant du cygne, « le dernier cri et la dernière protestation du poète [13] » écrit Sainte-Beuve.
Elle s’essaie alors au roman, avec un certain succès : Le Lorgnon, en 1832, et La Canne de Monsieur de Balzac, en 1836, lui assurent un statut d’écrivain mineur qu’elle assume, voire revendique. Dans une veine fantastique, alors dans l’air du temps, elle se sert du lorgnon pour dévoiler la véritable pensée des gens du monde et se moquer de l’hypocrisie qui régit les rapports humains, tandis que la canne de Monsieur de Balzac rend invisible et permet de mettre à jour les ressorts peu glorieux du mécanisme social. De ces deux textes, bien accueillis, elle ne semble guère tirer gloire. À cela deux raisons : elle sait qu’elle se situe dans ce qu’elle-même estime relever de la sous-littérature et, en se dépréciant, elle poursuit une attitude de retrait propre à désarmer la critique. Elle sait parfaitement qu’on lui reprochera d’être femme, de tenir salon et d’être un écrivain mineur. Elle sait que les éloges ont leur envers perfide, que, pour ses détracteurs, l’esprit pallie le manque de profondeur, la mise en valeur brillante du détail compense l’impuissance à brosser de plus vastes tableaux, et que le métier enfin remplace le génie.

Sainte-Beuve qui n’était pas tendre pour Delphine mais s’efforçait d’être honnête écrit : « Dans les romans de Madame de Girardin on retrouvera le même genre d’esprit que dans ses feuilletons : des portraits et des scènes de société, des observations fines, force paradoxes, quelques charges, peu d’émotion, peu d’action [14]. » Il donne, à propos de Cléopâtre, son sentiment profond : « Je puis admirer le métier, mais je ne vois pas l’œuvre [15]. »

Balzac, après avoir lu La Canne de Monsieur de Balzac, lui écrit :

En voyant d’aussi riches qualités dépensées sur des mièvreries (comme sujet) je pleure […]. Vous avez une immense portée dans le détail, dont vous n’usez pas pour l’ensemble. Vous êtes au moins aussi forte en prose qu’en poésie, ce qui, dans notre époque, n’a été donné qu’à Victor Hugo. Profitez de vos avantages. Faites un grand et beau livre. Je vous y convie de toute la force d’un désir d’amant pour le beau. […] Ayez un style égal, et vous franchirez cette désolante distance qu’il est convenu de mettre entre les deux sexes (littérairement parlant), car je suis de ceux qui trouvent que ni Mme de Staël ni Mme George Sand ne l’ont effacée [16].

L’auto critique prévient donc le jugement des hommes de lettres. La préface du Lorgnon se veut sans ambiguïté : « Comme (l’auteur) écrit sans prétention, il veut qu’on le traite sans conséquence. Le but de sa préface est donc de déclarer qu’il a écrit ces pages pour lui-même en s’amusant, sans projet de les publier, sans penser qu’on dût les lire ; qu’il n’y attache aucune importance : voilà tout son charlatanisme ; voilà sa seule originalité. » Cinq ans plus tard la préface de La Canne de Monsieur de Balzac ne signale aucun progrès du côté de la critique masculine et l’auteur doublement stigmatisée en tant que femme et femme de salon constate : « Une femme qui vit dans le monde ne doit pas écrire puisqu’on ne lui permet de publier un livre qu’autant qu’il est parfaitement insignifiant ». Le jugement de Balzac à propos de Madame de Staël et de George Sand ne pouvait que la conforter dans la certitude que le « bas-bleuisme » – dont pourtant Barbey l’exonère – menace toute femme qui se mêle d’écrire. L’auto dénigrement est donc chez Delphine de Girardin une attitude défensive puisqu’elle dérobe toute prise à la critique autorisée. Mais c’est plus subtilement une stratégie offensive qui use de l’ironie – ton nouveau à qui sait l’entendre et pour elle plein de promesses – pour dénoncer le préjugé masculin portant sur l’infériorité intellectuelle des femmes.

Et pourtant des femmes ont su braver l’opinion et s’affirmer contre l’ordre social : Madame de Staël a eu « l’honneur » d’être bannie par Napoléon, George Sand a obtenu le divorce et vécu seule de sa plume, Marie d’Agoult est partie cinq ans avec Liszt, en a eu trois enfants et, revenue à Paris, a retrouvé sa place, son salon et son prestige. D’autres, plus modestes, comme Amable Tastu ont accompli leur vocation poétique, opiniâtrement, dans le cadre d’un foyer sans rayonnement particulier. Il semble que Delphine de Girardin ait eu le goût de l’éclat mais non de la transgression. Clarisse, l’héroïne de La Canne de Monsieur de Balzac est une jeune poétesse qui, venue chercher la gloire à Paris, y rencontre l’amour en la personne de Tancrède à qui elle confie son destin. Voici la morale de cette affaire : « La canne […] avait réparé le tort que la célébrité lui avait fait : elle avait appris à Tancrède que les âmes qui se conservent pures dans le monde sont celles qui vivent d’illusions ; et que si la célébrité est un flambeau qui jette trop d’éclat sur la vie, la poésie du moins est un saint voile qui couvre et préserve le cœur. Bienheureux ceux qui sont poètes ! bien malheureux qui ne l’est plus !… » Une fois encore est dite la nostalgie d’un moment qui fut, dans la vie de Delphine, indépassable. Le dénouement est, pour le moins, doux-amer : « Tancrède emmena sa jeune femme à Blois, chez sa mère. Clarisse quitta Paris sans regret ; elle oublia les succès qu’elle y pouvait obtenir ; ses vœux avaient été comblés au- delà de ses espérances. À Paris, elle n’était venue chercher que la gloire… Elle y avait trouvé le bonheur. » Même si le renoncement au succès et à la poésie, le repli sur la province et l’espace maternel, semblent tenir autant de la provocation que de la sagesse ils disent malgré tout le malaise aporéïque de la femme artiste.

Pour Delphine de Girardin, le salon est un espace contradictoire. Il la maintient dans la continuité du modèle maternel : tenir salon et écrire des œuvres mineures est tout l’héritage légué par Sophie Gay. De plus il enferme dans la mondanité, la superficialité, l’esprit. Plus il devient socialement incontournable, plus il tire vers le bas la potentialité créatrice de celle qui l’anime. Lamartine écrit en 1856, après la mort de Delphine : « L’esprit, ce genre trop familier des salons y corrompt le véritable génie qui est de grand air. Cet air des salons donne à la poésie des finesses au lieu de grandeur. Les grands accents ont besoin de grands espaces, de grands mouvements de l’âme, de grandes passions [17]. » Faut-il, à ce propos, rappeler ce poignant regret consigné dans le testament de Delphine : « J’ai beaucoup espéré autre fois de l’amitié de M. de Lamartine ; je l’ai trouvé toujours gracieux et bon avec moi, mais jamais complètement dévoué. Cette froideur a été mon premier désillusionnement dans la vie [18]. » Trop rieuse, trop naïve dans sa toute jeunesse, trop extravertie, trop spirituelle, trop superficielle dans sa période mondaine, elle ne trouva pas le ton juste pour sortir du « porte-à-faux » et plaire à celui auquel elle tint beaucoup. Elle a cependant, plus qu’aucune autre, compris la règle du jeu du salon où les femmes sont là pour œuvrer à la gloire des hommes. Encore que pour sa part elle ne s’oublie guère et occupe volontiers le centre de la scène, soit qu’elle utilise le monde pour servir le journalisme ou que, dans un échange de bons procédés, elle mette le journalisme au service de la célébrité des hommes de lettres. Lucide et désabusée, chaleureuse et parfois artificielle, active, travailleuse infatigable condamnée à l’enfermement mondain, elle se bat pour faire bonne figure. Nombreux sont ceux qui la disent peu heureuse. À une disposition un peu dépressive – Marie d’Agoult décelait chez elle « un vide de l’âme » – masquée le mieux possible par un comportement volontiers extraverti, voire envahissant – s’ajoutent des raisons réelles de tristesse : les infidélités de son mari, qu’elle s’efforce de supporter, et le fait de n’avoir pas d’enfant. Elle évoque cette souffrance dans un poème assez platement élégiaque, intitulé La Fête de Noël :

C’est le jour où Marie
Enfanta le Sauveur ;
C’est le jour où je prie
Avec plus de ferveur ;
D’un lourd chagrin mon âme
Ce jour-là se défend,
Ô Vierge, je suis femme,
Et je n’ai point d’enfant [19] !

Il est vrai que les enfants sont la justification sociale de la vie d’une femme, vécut-elle en marge des conventions. Maurice et Solange confèrent une sorte de respectabilité à la vie de George Sand, les enfants de Marie d’Agoult sont les beaux ornements de son salon. Girardin, jamais à cours de solutions, résout, à sa manière, le problème de sa femme en lui « donnant », alors qu’elle a quarante ans, le fils âgé de cinq ans qu’il a eu de Theresa Cabarrus. Delphine, éternelle équilibriste, lui aurait dit : « Je vous remercie de votre confiance. » On reconnaît là le fonctionnement donnant-donnant du couple Girardin : lui, en reconnaissant cet enfant et en lui donnant son nom, consolide sa lignée brisée par son père. Elle, trouve à investir son désir de maternité, élève avec affection et discrétion le nouveau venu et donne un poids symbolique à leur relation en faisant d’Alexandre de Girardin son héritier.

Journaliste, feuilletoniste, ironiste

En 1836, Girardin lance La Presse, journal qu’on dirait aujourd’hui de centre-gauche, à gros tirage et faible prix, qui doit une bonne part de sa popularité aux romans feuilletons. Girardin offre à sa femme 6000 francs par an et, hebdomadairement, le rez-de-chaussée de la première page, désormais occupé par Le Courrier de Paris, et signé du pseudonyme cavalier de vicomte de Launay. Delphine, sous identité masculine, opte pour le journalisme et entre dans sa seconde période de gloire qui durera douze ans, jusqu’en 1848. Le succès est immédiat. Le Courrier de Paris, ludique avatar du genre épistolaire, décrit, chaque samedi, l’actualité du Tout-Paris avec un esprit, un don pour la frivolité et, parfois, une cruauté sans égal. On la reconnaît historienne des modes et des coutumes de la Monarchie de Juillet et, parfois même, sa lucidité sans concession la hausse jusqu’au statut envié de moraliste. Gautier lui voue une admiration joyeuse et sans restriction :

Que de vérités ingénieuses, que de frivolités profondes, et à travers ce babil qui affecte d’être léger, quelle droiture de cœur, quelle hauteur d’âme, quel parfait sens moral ! […] Elle était la Sévigné du chiffon, le Saint-Simon du falbala, et dans le Courrier de Paris l’avenir retrouvera avec toute leur fraîcheur les élégances disparues d’une époque [20].

Et pourtant, au début de l’entreprise, elle éprouve à nouveau ce doute à l’égard de la valeur de ce qu’elle écrit, la crainte d’être asservie par le succès et le sentiment aigu – dû à la trop prompte réussite de sa jeunesse – du danger d’imposture. Ayant interrompu son feuilleton pendant un mois, entre février et mars 1837, elle s’étonne que son lectorat ait pu se plaindre de cette défaillance. Le 8 mars 1837, elle reprend la plume et s’explique :

Est-il bien vrai ? l’on s’est aperçu de notre silence, et l’on a daigné s’en plaindre […]. Quoi de plus flatteur et en même temps de plus décourageant ? Comment continuer un succès que l’on ne croit pas mériter et qu’on ne s’explique pas ? Nous n’avons qu’une valeur, qu’une humble supériorité, celle de n’avoir point de prétention et voilà que le succès nous gâte ; voilà que l’on fait de nous un auteur […]. Une vanité sourde nous envahit déjà, déjà nous avons perdu cette fleur d’insouciance qui faisait tout notre charme […]. Adieu belle et noble indépendance : nous sommes vaincu par le succès, corrompu par le besoin de le maintenir. Nous ne parlerons plus pour dire mais pour plaire. […] Nous croyons sincèrement que les trop prompts succès ont détruit plus de talents que les plus injustes revers.

On retrouve là toute la fragilité de l’auteur qui, consciente de ses possibilités mais se réfugiant derrière une supposée incompétence ou un amateurisme assumé, refuse de se revendiquer comme telle. Chat échaudé craint l’eau froide et elle ne se laissera plus abuser par les mirages d’une gloire facile. À cette lucidité assez douloureusement acquise va correspondre une écriture nouvelle : l’ironie. Elle s’en sert avec brio, en prenant ses distances, en jouant du paradoxe, en valorisant la frivolité et en se moquant des idées reçues. La complicité avec le jeune auteur de Mademoiselle de Maupin ne surprend pas. Delphine de Girardin qui fut si dépendante dans sa jeunesse d’une lourde doxa poétique, a le mérite de sentir avant bien d’autres la salubrité de ce ton nouveau affranchi de toute convention, de tout dogmatisme et permettant la libre expression de sa fantaisie mais aussi de ses convictions et finalement de son identité.

Cependant si le succès médiatique est total, les réserves ne sont pas absentes, en particulier à partir de 1843 où les chroniques du Courrier de Paris sont rassemblées, publiées en volume chez Charpentier sous le nom de Lettres parisiennes et intégrées à partir de là aux Œuvres complètes de leur auteur. Extraites du contexte journalistique, rendues à leur auteur féminin, elles deviennent la cible autorisée des critiques patentés. Lagenevais, dans un long article de la Revue des Deux Mondes d’octobre 1843, énumère les griefs que l’on peut adresser à celle qui s’autorise à revendiquer une prose qui soudain, la plume se reconnaissant féminine, devient transgressive. Le dévoilement de la vie parisienne des heureux de ce monde apparaît, selon lui, comme une trahison. Il est indécent de révéler à un lectorat populaire le mode de vie des élites, ainsi compromises avec la vulgarité ou l’envie des masses : « Monde et feuilleton cela se repousse. Pour tout résultat, comme disait Rivarol, vous démocratisez l’aristocratie [21]. » Pire encore, il y a contamination entre le haut de la première page du journal, éditorial réservé à la réflexion argumentée et le rez-de-chaussée, espace du feuilleton et des divertissements. L’exposition du genre de vie de la bonne société à une curiosité malsaine peut alors être considérée comme une démarche politique, infraction majeure du sexe faible. Elle devient alors, comme se plaît à le rappeler Lagenevais, ce que Voltaire appelait une « femme satirique (qui) ressemble à Méduse et à Scylla, deux beautés changées en monstres [22] ». Suit l’immanquable condamnation : « La double position de femme et de journaliste a quelque chose d’étrange qui arrête et choque d’abord l’esprit le moins timoré. Et qu’ont en effet de commun cette vie publique et militante, ces hasards d’une lutte sans fin, cette guerre avancée de la presse, avec la vie cachée du foyer, avec la vie distraite des salons [23]. »

Il n’est pas certain que Delphine souffre beaucoup de ce genre de mise en cause. Elle a trouvé le ton qui lui convient et que le journalisme autorise, cette ironie qui lui permet de dire à chacun sa vérité et également d’être reconnue comme le mémorien, modeste mais irremplaçable témoin d’une époque que nul n’aura su décrire avec autant de brio que le sien. Gratification ultime, cette écriture journalistique nouvelle se révèle, pour elle qui s’est exercée à tous les genres, pérenne. Les Lettres parisiennes sont finalement un accomplissement. Barbey n’est pas le seul à le penser quand il évoque : « ces deux volumes où les chiffons sont les choses sérieuses, et les choses sérieuses des chiffons, et qui, miracle de légèreté, de grâce gaie et d’aisance souveraine, nous font l’effet d’être le chef-d’œuvre de Mme de Girardin [24] ».

La seule condamnation qu’elle redoute c’est le procès en illégitimité qui a souvent frappé, non le contenu mais la mise en œuvre de ses écrits. Procès qu’on l’a vue souvent prompte à instruire contre elle-même. Il semble que la narcissique entreprise de sa mère qui voulut faire de sa fille le génie qu’elle-même était loin d’être, ait, en fin de parcours, miné l’estime de soi de la toute jeune poète sans lui apporter d’autre bénéfice qu’une gloire un peu moqueuse. Naïve et dépendante à l’extrême d’un entourage plus complaisant que sensé, elle a dû essuyer avec grâce bien des affronts avant de pouvoir s’affirmer et gagner une indépendance – comme il se doit et comme auraient dû le lui apprendre les romans de Madame de Staël – toujours bridée par le regard et le jugement masculins dont elle s’affranchit péniblement. On l’a vu pratiquer une politique, voire une poétique, constantes d’auto-censure tout au long d’un parcours littéraire pourtant riche et varié sans toutefois cesser d’assurer la promotion de sa personne dans un environnement mondain : mélange de séduction et de dépréciation qui est une posture assez féminine et que cependant des femmes auteurs du XIXe siècle ont surmontée. C’est pourquoi le pseudonyme du vicomte de Launay tient lieu, pour elle, de solide armure. C’est paradoxalement une voix d’homme, curieusement inappropriée, qui lui donne la force, voire le génie d’élever le « commérage », la frivolité, le parisianisme au rang des beaux-arts grâce à un style percutant, concis, remarquablement élégant et libre.

Les dernières années

Elle n’est cependant pas au bout de ses peines et ses sept dernières années, de 1848 à 1855, sont difficiles. La révolution de 1848 condamne le feuilleton avant que la maladie ne lui assigne une fin prématurée. Les journées de février et de juin 1848 secouent violemment l’univers des Girardin. Déçu dans ses ambitions politiques, déçu par Lamartine, arrêté et emprisonné quelques jours, Girardin et La Presse connaissent des jours sombres. Delphine est solidaire de son mari. Le Courrier de Paris a perdu sa raison d’être dans les barricades. Avec l’élection au suffrage universel de Louis Napoléon Bonaparte en décembre 1848 et après le coup d’État du 2 décembre 1851 la répression s’installe. Victor Hugo part pour Bruxelles où les Girardin le rejoignent pour une courte période avant d’être autorisés à rentrer à Paris pour les obsèques de Sophie Gay. Le salon ne reçoit plus que quelques fidèles. Delphine lutte contre un cancer qu’elle dissimule à son entourage. Cependant elle ne cesse pas de travailler et retrouve le goût du théâtre pour lequel elle avait écrit Cléopâtre, diversement apprécié, en 1847. En 1853, elle connaît un certain succès avec Lady Tartufe. En 1854, un an avant sa mort, elle fait pleurer la Comédie-Française avec La joie fait peur qui dit la souffrance, puis l’espoir, puis la joie d’une mère à qui on a annoncé, par erreur, la mort de son fils. George Sand fait ce commentaire :

Elle prit cette idée-là dans ses propres entrailles ; elle eut le droit de faire parler une mère, et ce fut là l’apogée de son inspiration. Le sujet semblait scabreux pour elle. Qu’elle l’eût traité par l’esprit seulement, toute mère eût pu lui dire, comme Tell à Gessler : Ah ! tu n’as pas d’enfants. Il n’en fut point ainsi : elle toucha juste et profondément, elle fit pleurer jusqu’au sanglot, jusqu’à l’étouffement, tous les hommes, et, chose plus victorieuse en un pareil sujet, toutes les femmes [25].

George Sand fut très présente aux côtés de Delphine pendant ses derniers jours. C’est à elle que nous laisserons les derniers mots :

Comme elle se plaignait un jour à moi de n’avoir pas d’enfants, une idée m’apparut très claire, et je la lui communiquai avec conviction : Vous n’avez pas eu d’enfants, lui dis-je, parce que Dieu ne l’a pas voulu et n’a pas dû le vouloir. Ce dont vous vous affligez comme d’une disgrâce est une conséquence logique de votre supériorité sur les autres femmes. Si vous aviez été mère, les trois quarts de votre vie auraient été perdus pour votre mission. Il vous eu fallu sacrifier ou les lettres, ou les relations dont vous êtes l’âme.
Absorbée par la famille, vous n’eussiez plus été que la moitié de vous-même, c’est-à-dire femme du monde ou écrivain, mais point l’un et l’autre ; le temps n’eût pas suffi.
– Avec quelle joie j’aurais sacrifié le monde ! s’écriait-elle ; le monde ne m’a servi qu’à me désennuyer de ma solitude [26] !

Notes

[1Portraits et souvenirs littéraires, Paris, Charpentier, 1865, p. 76.

[2A. de Lamartine, Portraits et Salons romantiques, Paris, Le Goupy, 1927, p. 163-164.

[3Lamartine, op. cit., p. 170.

[4Daniel Stern (Madame d’Agoult), Mes souvenirs (1806-1833), Paris, Calmann-Levy, 1880, p. 309.

[5Duchesse de Maillé, Souvenirs des deux Restaurations, éd. par Xavier de La Fournière, Paris, Perrin, 1984 p. 175.

[6Lettre du 8 octobre 1826, citée par Léon Séché, Delphine Gay, Paris, Mercure de France, 1910.

[7Barbey d’Aurevilly, Les Œuvres et les hommes, t. 3, Les Poètes, dir. Pierre Glaudes et Catherine Mayaux, Paris, Les Belles Lettres, 2008, p. 292-294.

[8Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. 3, Paris, Garnier frères, s. d., p. 386.

[9Ibid., p. 388.

[10T. Gautier, Histoire du romantisme, Paris, Éditions d’Aujourd’hui, 1978, p. 187.

[11Lamartine, lettre du 31 décembre 1828, citée par Léon Séché, op. cit.

[12T. Gautier, « L’Artiste », 10 mai 1857.

[13Sainte-Beuve, Causeries du lundi, op. cit., p. 395.

[14Ibid., p. 404.

[15Ibid., p. 405.

[16Lettre citée par Léon Séché, op. cit., p. 220.

[17Cité par Mario Hamlet-Metz, dans La Critique littéraire de Lamartine, Paris, Mouton, 1974, p. 8.

[18Voir Léon Séché, op. cit., p. 146.

[19Voir Léon Séché, op. cit., p. 73.

[20T. Gautier, Madame Émile de Girardin, dans L’Artiste du 10 mai 1857.

[21F. de Lagenevais, « Le feuilleton : Lettres parisiennes », Revue des Deux Mondes, no 133, octobre 1843, p. 136.

[22Ibid., p. 137.

[23Ibid., p. 138.

[24J. Barbey d’Aurevilly, Les Bas-bleus, Genève, Slatkine Reprints, 1968, p. 43.

[25Léon Séché, op. cit., p. 317.

[26La Presse, 24 juillet 1856. Cité dans George Sand critique, 1833-1876, dir. Christine Planté, Tussan, Éditions du Lerot, 2006, p. 496.


Pour citer l'article:

Marie-Claude SCHAPIRA, « Delphine de Girardin : une vie en porte-à-faux » in Delphine de Girardin et son temps, Actes de la journée d’étude organisée à l’Université de Rouen en juin 2015, publiés par Françoise Court-Perez.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 15, 2016.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?delphine-de-girardin-une-vie-en.html

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