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Rémy POIGNAULT

Université de Clermont-Ferrand II – CRCA

Guerre et paix dans Mémoires d’Hadrien

L’auteur

Professeur de langue, littérature et civilisation latines à l’université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand. Président fondateur de la Société internationale d’études yourcenariennes. Ses travaux portent, entre autres, sur les rapports entre littérature et pouvoir sous le Haut-Empire et la rémanence de l’Antiquité dans la littérature moderne et contemporaine (Yourcenar, Claude Simon, Pascal Quignard). Auteur, entre autres, de L’Antiquité dans l’œuvre de Marguerite Yourcenar. Littérature, mythe et histoire (coll. Latomus, 1995) et Mémoires d’Hadrien. Marguerite Yourcenar en collaboration avec Eliane Dezon-Jones chez Nathan (1996), sans compter de multiples articles.


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 [1]

La seconde guerre mondiale joue un rôle essentiel dans la genèse de Mémoires d’Hadrien. C’est d’abord l’esthète, le constructeur de la Villa de Tibur, l’amateur de statues, qui a retenu l’attention de Marguerite Yourcenar, qui n’avait alors qu’une vision partielle de cet empereur romain du second siècle. Mais la seconde guerre mondiale lui a ouvert les yeux sur la dimension politique de l’empereur et lui a révélé ce qu’il pouvait receler d’actualité dans ce domaine :

Naguère, j’avais surtout pensé au lettré, au voyageur, au poète, à l’amant : rien de tout cela ne s’effaçait, mais je voyais pour la première fois se dessiner avec une netteté extrême, parmi toutes ces figures, la plus officielle à la fois et la plus secrète, celle de l’empereur. Avoir vécu dans un monde qui se défait m’enseignait l’importance du prince (CNMH, OR, p. 525 / p. 328) [2].

Marguerite Yourcenar croit alors à la possibilité d’une reconstruction équilibrée du monde. Elle établit un parallèle entre la guerre parthique de Trajan et la seconde guerre mondiale. De la même façon qu’après les glorieux échecs de Trajan Hadrien a reconstruit, de la même façon elle espère que le monde pourra retrouver équilibre et ordre harmonieux après les massacres de 1939-1945. Elle ne se tourne donc pas vers le passé pour oublier le présent, mais elle l’y retrouve, comme avec le mythe, décanté, dans sa dimension universelle. Pour elle, l’homme n’est pas cantonné dans d’étroites limites temporelles.

Les Nations Unies, à ce moment-là, cela comptait. Enfin on pouvait imaginer un manipulateur de génie capable de rétablir la paix pendant 50 ans, une pax americana ou europeana, peu importe. On ne l’a pas eu. Il ne s’est présenté que de brillants seconds. Mais, à l’époque, j’avais la naïveté de croire que c’était encore possible (YO, p. 158).

Les voix d’Hadrien et de Marguerite Yourcenar tendent ici à se mêler : à travers l’empereur du second siècle que les sources littéraires antiques présentent comme tourné vers la paix – la Vie d’Hadrien (5, 1), par exemple, nous apprend qu’« une fois parvenu à l’Empire, Hadrien régla aussitôt sa conduite sur la manière d’antan et tous ses efforts tendirent à maintenir la paix sur terre [3] » – Marguerite Yourcenar, tout en respectant la spécificité historique d’Hadrien, expose son propre idéal politique du moment, idéal auquel le déroulement de l’histoire la fera renoncer. On sait que chez ses protagonistes à Hadrien succédera Zénon.

Nous allons examiner ici comment, à partir d’une information solide, Marguerite Yourcenar construit l’image d’un empereur pacifique, mais non pacifiste.

Hadrien le pacifique

Hadrien est fondamentalement un partisan de la paix, pas seulement par tempérament, mais lucidement. « Par goût, et par politique, je me suis toujours opposé au parti de la guerre […] » (OR, p. 325 / p. 62). Il se définit, d’ailleurs, assez tôt par opposition, principalement, avec son prédécesseur Trajan, l’« empereur-soldat » qui « restait ce qu’il avait toujours été, et qu’il allait être jusqu’à sa mort, un chef d’armée » (OR, p. 324 / p. 61).

Hadrien émet un jugement global sur le règne de l’Optimus princeps, qui n’est pas sans rappeler celui de la postérité : « Dans l’ensemble, l’œuvre de son principat avait été admirable, mais ces travaux de la paix, auxquels ses meilleurs conseillers l’avaient ingénieusement incliné, ces grands projets des architectes et des légistes du règne, avaient toujours moins compté pour lui qu’une seule victoire » (OR, p. 341 / p. 84) et il lui reproche d’avoir sacrifié les finances à ses opérations militaires. (Il est symptomatique qu’il parle, alors que nous sommes à l’époque de son premier consulat seulement, de Trajan au passé, alors qu’il lui reste près de dix ans à vivre encore, comme si ce temps des conquêtes était définitivement révolu, aux yeux d’Hadrien.) Plus tard, au moment de l’expédition contre les Parthes, Hadrien juge négativement le comportement d’un empereur vieilli qui « support[e] mal [l]e vin, dont il abus[e] » (OR, p. 346 / p. 92) et peut se laisser manipuler par un entourage douteux, et il s’estime, quant à lui, totalement isolé, craignant même d’être physiquement éliminé.

La figure détestée du belliciste est incarnée par le général maure Lusius Quiétus (OR, p. 42 / p. 86) ; Hadrien ne supporte rien de l’attitude de ce « Romain métissé d’Arabe [4] » : « son luxe barbare, l’envolée prétentieuse de ses voiles blancs ceints d’une corde d’or, ses yeux arrogants et faux, son incroyable cruauté à l’égard des vaincus et des soumis » ; Quiétus est, pour lui, « [l]e boucher de Cyrène [5] » (OR, p. 362 / p. 112) et il traîne derrière lui les clichés antiques du barbare, fourbe et cruel. Marcius Turbo est présenté volontiers comme son antithèse en tant que bon général défenseur de la civilisation [6].

Hadrien, toutefois, se découvre des amis qui partagent sa conception de l’empire. À l’époque de son premier consulat, il a trouvé des convergences de vue entre lui-même, Licinius Sura, Attianus et Turbo : « Ma personne s’effaçait, précisément parce que mon point de vue commençait à compter » (OR, p. 340 / p. 83) ; dès lors il peut désigner ses rivaux par l’expression « nos ennemis » (OR, p. 362 / p. 113). Sa quête du pouvoir est ainsi présentée au nom de la cause de la paix et les enjeux en sont dramatisés, car c’est aussi pour lui une lutte pour la vie dans la mesure où la victoire de ses ennemis entraînerait son élimination (OR, p. 349 / p. 94-95).

Hadrien, par sa carrière de jeune sénateur romain alternant fonctions civiles et fonctions militaires, a assez tôt une expérience directe de la guerre, et il en évoque l’aspect monstrueux, particulièrement dans la guerre que Trajan lui confie contre les Sarmates, et qui « fut atroce » (OR, p. 337 / p. 80). Elle l’est d’autant plus qu’elle est ressentie par Hadrien comme une conséquence des guerres daciques de Trajan, qui ont « créé dans ces régions un vide où se précipitait le Sarmate » (ibid.). Hadrien parle, certes, d’un « écœurement » (OR, p. 339 / p. 81) comparable à celui qu’il connut en Dacie, mais cette guerre présente un crescendo dans l’horreur par rapport aux guerres daciques. Il décrit les atrocités en des images fortes, dont beaucoup sont inspirées des bas-reliefs de la colonne trajane (« Note », OR, p. 547 / p. 354), pourtant érigée à la gloire des armées des guerres daciques ; mais certaines font aussi penser aux tortures de la seconde guerre mondiale et autres guerres modernes ; ces images montrent aussi que la violence appelle la violence et que les Romains se barbarisent au contact de l’ennemi ; le sentiment positif de dépassement de soi et de fusion avec l’ennemi qu’il éprouvait aux meilleurs moments des guerres daciques (OR, p. 327 / p. 64) devient avilissement :

Nos ennemis brûlaient vivants leurs prisonniers ; nous commençâmes à égorger les nôtres, faute de moyens de transport pour les expédier sur les marchés d’esclaves de Rome ou de l’Asie. Les pieux de nos palissades se hérissaient de têtes coupées. L’ennemi torturait ses otages ; plusieurs de mes amis périrent de la sorte. L’un d’eux se traîna jusqu’au camp sur des jambes sanglantes ; il était si défiguré que je n’ai jamais pu, par la suite, me rappeler son visage intact. (OR, p. 339 / p. 81-82)

Cette guerre n’est pas un bellum iustum au sens où l’entend, par exemple, Cicéron, qui demande de la mesure jusque dans la vengeance [7].

Le sommet de l’horreur est atteint lorsque Hadrien découvre le carnage de la famille d’un chef sarmate : « on le trouva mort dans sa tente de feutre, près de ses femmes étranglées et d’un horrible paquet qui contenait leurs enfants » (OR, p. 339 / p. 82), tandis que la vue des cadavres de l’entourage de Décébale à la fin des guerres daciques ne semblait pas l’avoir ému puisqu’il écrit froidement, sans commentaire, tout au plus l’adjectif « étrange » : « j’entrai à la suite de l’empereur dans la salle souterraine où les conseillers du roi Décébale venaient de s’empoisonner au cours d’un dernier banquet ; je fus chargé par lui de mettre le feu à cet étrange tas d’hommes morts » (OR, p. 329 / p. 67). De l’« étrange tas » à l’« horrible paquet » il y a tout un cheminement.

Le dégoût de la guerre chez Hadrien n’est pas seulement viscéral : il est aussi raisonné, le prince, dans sa lucidité, prenant en compte des données objectives. Au moment de la guerre contre les Sarmates, sous Trajan, il remarque sur le terrain que les populations locales, fussent-elles amies, souffrent de « supporter notre lourde machine militaire » (OR, p. 338 / p. 80) et risquent de « fini[r] par nous préférer les barbares » (ibid.). La guerre, en cela, est contre-productive. Il analyse aussi lucidement les conséquences démographiques et économiques de la guerre sur l’Italie : les Italiens, qui fournissent « les cadres des légions » (OR, p. 340 / p. 84), pourraient être mieux employés en Italie : « Ceux qui ne mouraient pas étaient aussi perdus que les autres pour la patrie proprement dite, puisqu’on les établissait de force sur les terres nouvellement conquises » (ibid.). Ainsi la colonisation dépeuple l’Italie.

Séductions guerrières

Bien que farouche partisan de la paix, Hadrien n’est pas insensible parfois aux séductions de la guerre. Dans le groupement de chapitre varius multiplex multiformis où il fait le récit de sa vie jusqu’à son accession et où il montre qu’il y avait dans le jeune homme qu’il était de multiples virtualités à partir desquelles sa personnalité s’est construite, il révèle qu’il s’est laissé parfois prendre au mirage de la guerre. Parmi ces personnages, il « héberg[e] [celui de] l’officier méticuleux, fanatique de discipline, mais partageant gaiement avec ses hommes les privations de la guerre » (OR, p. 328 / p. 66), que nous montrent les sources antiques (VH, 10, 2-8).

Lors de la première guerre dacique, il connaît une « exaltation extraordinaire » (OR, p. 326 / p. 63). Et il faut ajouter maintenant la fin de la phrase que j’ai citée plus haut concernant son opposition « au parti de la guerre » : « mais j’aurais été plus ou moins qu’un homme si ces grandes entreprises de Trajan ne m’avaient pas grisé » (OR, p. 325 / p. 62). Même s’il avoue « Quinze ans aux armées ont duré moins qu’un matin d’Athènes » (OR, p. 305 / p. 34), montrant que sa priorité va au raffinement de la civilisation, il reconnaît que « ces années de guerre [en Dacie] comptent parmi [s]es années heureuses » (OR, p. 325 / p. 62). C’est l’époque de son initiation au culte de Mithra, qui lui donne le sentiment de ne faire qu’un avec l’adversaire par l’union des contraires : « Chacun de nous croyait échapper aux étroites limites de sa condition d’homme, se sentait lui-même et l’adversaire […] » (OR, p. 327 / p. 64). « Ces fantassins daces que j’écrasais sous les sabots de mon cheval, ces cavaliers sarmates abattus plus tard dans des corps à corps où nos montures cabrées se mordaient au poitrail, je les frappais d’autant plus aisément que je m’identifiais à eux » (ibid.). Ses prouesses militaires ne sont à ses yeux, dans le présent de l’écriture, que des actes de « courage ivre » : il juge maintenant qu’il s’abandonnait à « un délire d’intrépidité, espèce d’orgasme de l’homme uni à son destin » (OR, p. 328 / p. 65). L’une de ces « bravades inutiles » (OR, p. 327 / p. 64) consiste en la traversée à cheval par Hadrien des eaux du Danube « gonflé par les pluies » (OR, p. 327 / p. 65), ce qui est une invention de Marguerite Yourcenar qui transpose ici une anecdote racontée par Dion Cassius (69, 9, 6) et concernant non Hadrien en personne, mais des cavaliers bataves de l’armée romaine qui impressionnaient fort les barbares en traversant le Danube à la nage avec leurs armes, ou une autre anecdote relatée par une inscription (CIL, III, 3676) disant qu’un cavalier batave, en Pannonie, a réalisé pareil exploit en présence de l’empereur.

Hadrien va même à la fin des guerres daciques se rapprocher quelque peu de Trajan en abandonnant une part de ses préventions contre une politique expansionniste : « certaines de mes objections naissantes à ses vues furent, au moins momentanément, mises au rancart, oubliées en présence de l’admirable génie qu’il déployait aux armées » (OR, p. 329 / p. 66-7).

Hadrien va plus loin au cours de la guerre contre les Parthes : bien qu’au début il désapprouve une entreprise dont il mesure avec lucidité les risques (OR, p. 345 / p. 90), il ne parvient pas toujours à garder la tête froide : « Par malheur, ces songes étaient beaux » (OR, p. 347 / p. 92) et il lui arrive de s’y laisser prendre et de comprendre ce que la politique de Trajan, en cas de succès, pourrait apporter de positif à Rome (ibid.) : il succombe alors momentanément aux mirages de l’extension de l’empire vers l’Est (OR, p. 351/ p. 97) ; mais il se reprend très vite. Son choix d’une politique pacifique n’en est que plus réfléchi, après cette sorte de méditation existentielle in utramque partem. Toutefois, les premiers succès rencontrés par Trajan ébranlent Hadrien, qui montre bien qu’il n’est pas un monolithe, mais un être humain :

Mes inquiétudes subsistaient, mais je les dissimulais comme des crimes ; c’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt. Bien plus, je doutais de moi-même : j’avais été coupable de cette basse incrédulité qui nous empêche de reconnaître la grandeur d’un homme que nous connaissons trop. J’avais oublié que certains êtres déplacent les bornes du destin, changent l’histoire (ibid.).

C’est alors que pour se mettre à l’unisson de l’empereur, « Je fis moi-même, dit-il, ce qui se devait : j’ordonnai des fêtes ; j’allai sacrifier sur le sommet du mont Cassius » (OR, p. 428 / p. 98). De fait, nous savons que le personnage historique a visité le temple de Zeus du mont Casios et qu’il y a composé pour l’occasion une épigramme où il célèbre l’offrande de trophées des guerres daciques que Trajan « enfant d’Énée / Maître du monde » fait au temple et il demande au dieu de se montrer favorable à cette nouvelle expédition, poème qui est, d’ailleurs, traduit par Marguerite Yourcenar dans La Couronne et la Lyre [8]. Cette démarche, toutefois, historiquement eut lieu plus tôt, en présence de Trajan, avant qu’il ne parte pour son expédition [9].

Mais les faits vont ramener Hadrien à la réalité et le conforter dans sa ligne de conduite. Ainsi lorsqu’il évoque le triomphe posthume de l’Optimus princeps, il le fait avec le détachement distant et serein d’un Minos : « Le dernier triomphe de Trajan ne commémorait pas un succès plus ou moins douteux sur les Parthes, mais l’honorable effort qu’avait été toute sa vie » (OR, p. 370 / p. 123). C’est un hommage rendu à un homme par un successeur qui célèbre un adieu à cette politique : « Debout sur le balcon du Palatin, je mesurais mes différences ; je m’instrumentais vers de plus calmes fins ». Les « funérailles triomphales, réservées d’ordinaire aux seuls empereurs » (OR, p. 358 / p. 111) qu’Hadrien accorda à Julius Bassus, « mort à la peine » fonctionnent en contrepoint à celles de Trajan comme la « dernière et discrète protestation contre la politique de conquêtes ». Si Trajan est l’une « des incarnations guerrières du Mars éternel » (OR, p. 370 / p. 123), Hadrien, lui, entend être une force non de chaos, mais d’ordre, à l’image de la « souveraineté olympienne ». Cette polarité ne vaut pas seulement en politique, mais elle en recoupe une autre qui s’étend à l’ensemble de l’existence, comme Hadrien le constate lors de son séjour en Bretagne en contemplant les flots : « chaque homme a éternellement à choisir, au cours de sa vie brève, entre l’espoir infatigable et la sage absence d’espérance, entre les délices du chaos et celles de la stabilité, entre le Titan et l’Olympien. À choisir entre eux, ou à réussir à les accorder un jour l’un à l’autre » (OR, p. 392 / p. 151).

Une politique de défense de l’empire [10]

Attrait de l’autre mais arrêt de l’expansion et renforcement des frontières

Hadrien est un être dans toute sa complexité : certes, il est attiré par l’ailleurs. Marguerite Yourcenar imagine même qu’il aurait fait un instant dans sa jeunesse le rêve de tout abandonner pour partir à la découverte d’un monde inconnu (OR, p. 323 / p. 59). Il est ouvert à la nouveauté quelle qu’elle soit et, lorsqu’il était tribun militaire il nous dit qu’il était « poussé par [s]on goût du dépaysement » et qu’il « aimai[t] à fréquenter les barbares » (OR, p. 321 / p. 57). Mais le contact avec les barbares et surtout l’habitude de la guerre comportent un risque, celui de perdre le bénéfice de la civilisation. « Cette vie aux frontières me ramenait peu à peu au niveau du Sarmate : la barbe courte du philosophe grec devenait celle du chef barbare » (OR, p. 338 / p. 81). Il perçoit bien les dangers que ces populations peuvent faire peser sur Rome ; il veut « en finir avec les déprédations des barbares » (OR, p. 361 / p. 112), « reculer le plus possible, éviter s’il se peut » les invasions barbares (OR, p. 374 / p. 129). S’il éprouve quelque intérêt pour ces peuples, il en connaît les dangers et les définit par leur caractère belliqueux, évoquant « la passion de la guerre chez les races barbares » (OR, p. 375 / p. 129). Il refuse une politique d’expansion de l’empire romain, car il sait qu’il n’en a pas les moyens et que ce n’est pas une solution efficace ; les périls de l’Asie sont immenses : « Passé l’Euphrate, commençait pour nous le pays des risques et des mirages, les sables où l’on s’enlise, les routes qui finissent sans aboutir » (OR, p. 348 / p. 93). C’est, donc, par une politique de consolidation des frontières qu’il va protéger l’empire ; mais ce n’est une fermeture sur soi qu’en apparence.

Les incursions Sarmates qu’il dut réprimer sous le règne de Trajan l’ont amené à travailler à la protection de l’empire. « Je n’avais pas la naïveté de croire qu’il dépendrait toujours de nous d’éviter toutes les guerres ; mais je ne les voulais que défensives ; je rêvais d’une armée exercée à maintenir l’ordre sur des frontières, rectifiées s’il le fallait, mais sûres » (OR, p. 341 / p. 84).

C’est ainsi qu’il renonce à certaines conquêtes de Trajan. Des auteurs anciens en ont tenu grief au personnage historique : Fronton [11] reconnaît, dans un texte dont l’établissement est peu sûr, qu’Hadrien a visité les troupes et leur a adressé des discours, mais Fronton prétend qu’il a cherché à éviter les guerres et il lui reproche d’avoir préféré abandonner les conquêtes de Trajan, dont la Dacie, plutôt que de les maintenir grâce à l’armée. On peut douter qu’Hadrien ait eu l’intention d’abandonner une province déjà en cours de romanisation ; mais Marguerite Yourcenar suit Eutrope qui affirme qu’il en fut détourné par ses amis qui lui firent valoir qu’il y avait déjà de nombreux colons romains [12], quand elle fait dire à l’empereur :

J’avais songé à pousser jusqu’au bout mon refus des conquêtes en abandonnant la Dacie, et je l’eusse fait si j’avais pu sans folie rompre de front avec la politique de mon prédécesseur, mais mieux valait utiliser le plus sagement possible ces gains antérieurs à mon règne et déjà enregistrés par l’histoire (OR, p. 361 / p. 111).

C’est le pragmatisme politique qui l’emporte. Quant à la Mésopotamie et à l’Arménie, si certaines sources antiques accusent Hadrien de les avoir abandonnées pour des motifs futiles peu convaincants – sa jalousie envers la gloire de Trajan [13] – ce sont des raisons bien plus sérieuses qui animent le personnage de Mémoires d’Hadrien : « Je raturai d’un trait les conquêtes dangereuses : non seulement la Mésopotamie, où nous n’aurions pas pu nous maintenir, mais l’Arménie trop excentrique et trop lointaine, que je ne gardai qu’au rang d’État vassal » (OR, p. 359 / p. 109). C’est, d’ailleurs, aussi ce réalisme politique qui est allégué par la Vie d’Hadrien (5, 3). En fait, Trajan avait déjà commencé à opérer un repli [14].

Hadrien protège l’empire par la construction ou la consolidation d’un limes sur plusieurs points [15]. « Élever des fortifications était en somme la même chose que construire des digues : c’était trouver la ligne sur laquelle une berge ou un empire peut être défendu, le point où l’assaut des vagues ou celui des barbares sera contenu, arrêté, brisé » (OR, p. 384 / p. 141). L’élément le plus marquant est le mur qu’il fait édifier en Bretagne pour « protéger les régions fertiles et policées du sud contre les attaques des tribus du nord » (OR, p. 393 / p. 152). En d’autres termes, il s’agit d’un rempart destiné à protéger la civilisation contre la barbarie, écho de ce qu’affirme la Vie d’Hadrien : « il fut le premier à construire un mur sur une longueur de quatre-vingt mille pas pour séparer les barbares et les Romains [16]. » À une extension continue de l’empire, fidèle, en fait, à la leçon d’Auguste, il préfère un empire nettement circonscrit à l’intérieur duquel il puisse œuvrer pour réaliser sa politique. Il donne au mur une très grande portée symbolique : « Ce rempart devint l’emblème de mon renoncement à la politique de conquête : au pied du bastion le plus avancé, je fis ériger un temple au dieu Terme » (OR, p. 393 / p. 153). Mais ce mur, comme les historiens aussi l’ont montré [17], est aussi un facteur de romanisation des confins et il ne marque pas une frontière absolue, puisqu’il crée des villages et des activités, comme le souligne aussi le personnage de Marguerite Yourcenar (OR, p. 393 / p. 152).

Intégration

Fort de la conviction de la supériorité des valeurs de la civilisation gréco-romaine, il peut néanmoins apprécier telle ou telle qualité barbare, un peu comme un Tacite à pareille époque évoque dans la Germanie la thématique du bon sauvage. Hadrien entend ainsi mettre en harmonie nature et culture pour le bien des “barbares” comme pour celui de Rome : « cette fougue sauvage s’employait à soutenir mon programme de sécurité » (OR, p. 422/ p. 191) ; il veut, grâce à des échanges, tenter de les « assimiler et [de les] employer un jour comme alliés contre des hordes plus sauvages encore » (OR, p. 339 / p. 82). Ainsi il entend les intégrer dans l’armée, faisant allusion au développement que le personnage historique a donné à la constitution de numeri barbares combattant avec leurs armes et leurs chefs ethniques : « toutes les races apportent à l’armée leurs vertus et leurs armes particulières, leur génie de fantassins, de cavaliers ou d’archers » (OR, p. 379 / p. 134). Mais plus encore, l’armée romaine est considérée comme une sorte de creuset qui va permettre une meilleure assimilation, ce qui a été effectivement l’un de ses rôles historiques : « L’armée devenait un trait d’union entre le peuple de la forêt, de la steppe et du marécage, et l’habitant raffiné des villes, école primaire pour barbares, école d’endurance et de responsabilité pour le Grec lettré ou le jeune chevalier habitué aux aises de Rome » (OR, p. 379 / p. 135). C’est en cela que l’armée romaine est un vecteur de romanisation, comme l’archéologie et l’histoire ont pu le montrer : « j’entendais me servir de ces centres militaires comme d’un levier de civilisation, d’un coin assez solide pour entrer peu à peu là où les instruments plus délicats de la vie civile se fussent émoussés » (OR, p. 379 / p. 134-135). Bien plus, l’armée est à l’image même de l’Empire qu’Hadrien souhaite : « J’y retrouvais à l’état brut cette diversité dans l’unité qui fut mon but impérial » (OR, p. 379 / p. 134). Ici Marguerite Yourcenar rejoint l’archéologue et historienne Jocelyne M. C. Toynbee, qui établissait en 1945, un parallèle entre Rome et l’Europe contemporaine : « Rome’s problem, the combining of peace with freedom, of unity with diversity, of international with local patriotism, is our problem today [18] », étude que Marguerite Yourcenar cite dans sa « Note » (OR, p. 549 / p. 356), mais en l’attribuant à un autre grand savant de langue anglaise, homonyme, l’historien des civilisations Arnold Toynbee [19].

Le programme d’Hadrien consiste à « helléniser les barbares, [à] atticiser Rome, [à] imposer doucement au monde la seule culture qui se soit un jour séparée du monstrueux, de l’informe, de l’immobile, qui ait inventé une définition de la méthode, une théorie de la politique et de la beauté » (OR, p. 344 / p. 88). Il « voulai[t] que l’immense majesté de la paix romaine s’étendît à tous » (OR, p. 390 / p. 148).

Un monde en ordre pour mettre en œuvre une politique de paix

Hadrien rêve d’un ordre harmonieux. Le choix du titre de la section de chapitres qui s’ouvre à son accession est significatif, Tellus stabilita. Cette devise monétaire hadrianique des années 134-138, donc de la fin du règne, appartenant à une monnaie où l’on voit la Terre, représentée avec des attributs agricoles, et qui suggère les bienfaits de la paix pour l’Empire, concerne, dans l’ouvrage, l’équilibre personnel auquel Hadrien parvient à son accession et l’équilibre qu’il entend donner au monde. « Ma vie était rentrée dans l’ordre, mais non pas l’empire » (OR, p. 359 / p. 109). Suivant en cela une conception stoïcienne du pouvoir qu’on trouve à l’époque dans les discours de Dion de Pruse ou dans le Panégyrique de Trajan de Pline le Jeune [20], Hadrien présente son rôle comme celui de représentant terrestre de Jupiter ordonnateur de l’univers : à propos de ses « rapports avec le divin », il dit : « Je m’imaginais secondant celui-ci dans son effort d’informer et d’ordonner un monde, d’en développer et d’en multiplier les circonvolutions, les ramifications, les détours » (OR, p. 398 / p. 159).

Hadrien cherche non seulement la paix entre l’empire et les barbares, mais aussi la paix entre les communautés à l’intérieur de l’empire. En Égypte il s’efforce de « tenir la balance égale » entre les communautés juive et grecque (OR, p. 360 / p. 110) qui cohabitent « depuis des siècles » sans avoir jamais eu « la curiosité de se connaître, ni la décence de s’accepter ». « L’ordre au frontière n’était rien si je ne persuadais pas ce fripier juif et ce charcutier grec de vivre tranquillement côte à côte » (OR, p. 361 / p. 111).

Plus pragmatiquement, sa tâche va consister à « réorganiser prudemment un monde » (OR, p. 372 / p. 126) et il expose dans Tellus stabilita ses principes de gouvernement et ses grandes mesures. Il veut améliorer la législation de manière à ce que les faibles du monde romain voient leur situation s’améliorer ; c’est ainsi qu’il apporte des réformes à la condition juridique des esclaves et des femmes et envisage ce que nous appellerions aujourd’hui de réduire les inégalités sociales (OR, p. 375-378 / p. 129-131) ; il cherche aussi à faciliter le commerce, qu’il considère comme un facteur de progrès (« Nos marchands sont parfois nos meilleurs géographes, nos meilleurs astronomes, nos plus savants naturalistes » [OR, p. 377 / p. 132] ). Hadrien met de grands espoirs dans le développement des échanges économiques avec l’extérieur de l’empire comme vecteur de civilisation, une fois le calme revenu après les guerres de Trajan, ce qu’historiens et archéologues constatent :

Les oasis se repeuplaient de marchands commentant les nouvelles à la lueur de feux de cuisine, rechargeant chaque matin avec leurs denrées, pour le transport en pays inconnu, un certain nombre de pensées, de mots, de coutumes bien à nous, qui peu à peu s’empareraient du globe plus sûrement que les légions en marche (OR, p. 360 / p. 110).

Et il veut, de manière à ce que sa pérennité soit mieux assurée, faire en sorte que les peuples extérieurs à l’empire aient intérêt à l’existence de l’empire : « J’aurais voulu reculer le plus possible, éviter s’il se peut, le moment où les barbares au-dehors, les esclaves au-dedans, se rueront sur un monde qu’on leur demande de respecter de loin ou de servir d’en bas, mais dont les bénéfices ne sont pas pour eux » (OR, p. 375 / p. 129). Nul angélisme ici, mais un intérêt bien compris.

L’idéal d’Hadrien serait, par le moyen de l’organisation de l’État romain, de propager la leçon de la cité grecque (OR, p. 370-371 / p. 124). Il conçoit la civilisation gréco-romaine comme un universel. En une vision idéale, il veut essaimer jusqu’aux confins les valeurs gréco-romaines, voyant dans chaque village une future Rome (OR, p. 371 / p. 125) : « Aux corps physiques des nations et des races, aux accidents de la géographie et de l’histoire, aux exigences disparates des dieux ou des ancêtres, nous aurions à jamais superposé, mais sans rien détruire, l’unité d’une conduite humaine, l’empirisme d’une expérience sage » (OR, p. 371-372 / p. 125) ; il ne s’agit pas là d’une uniformisation sauvage comme ce que nous appelons aujourd’hui « la mondialisation », mais d’une unité de civilisation dans la diversité. Il l’envisage même dans une dimension cosmique : « J’aurais voulu que l’État s’élargît encore, devînt ordre du monde, ordre des choses » (OR, p. 371 / p. 124).

Dans des moments de lyrisme, il présente même cette aspiration à un ordre universel en des termes qui révèlent que l’esthète que Marguerite Yourcenar avait d’abord vu en lui et l’homme d’État se rejoignent : « Je voulais que l’immense majesté de la paix romaine s’étendît à tous, insensible et présente comme la musique du ciel en marche » (p. 148). Marguerite Yourcenar met à profit une citation faite par Arrien dans un passage de son Traité de tactique (44, 3) [21] pour faire exprimer à Hadrien un idéal de conjonction de « la Force, la Justice, les Muses » (OR, p. 391 / p. 149).

Diplomatie et subsides

Il est donc essentiel de préserver la paix, et Hadrien compte beaucoup sur la diplomatie, qu’il défend en employant un vocabulaire militaire : « Je tâchai de faire passer dans les pourparlers cette ardeur que d’autres réservent pour le champ de bataille ; je forçai la paix » (OR, p. 359 / p. 109).

Il est partisan de négocier avec les ennemis de Rome ; c’est ainsi qu’au début de son règne il compose avec le roi des Parthes (ibid.) et que plus tard il rencontre Osroès, en qui, se démarquant des clichés, il trouve un être assez peu différent de lui, et qui, comme lui, est confronté à un parti de la guerre : « J’étais aux prises avec un barbare raffiné, parlant grec, point stupide, point nécessairement plus perfide que moi-même, assez vacillant toutefois pour sembler peu sûr » (OR, p. 396 / p. 156), dont il parvient « à capter [la] pensée fuyante » grâce aux disciplines mentales qu’il a acquises par la rhétorique. Cette politique est payée en retour puisque la paix dure avec les Parthes « depuis quinze ans » (OR, p. 397 / p. 157) [22] et qu’ils n’interviendront pas dans la guerre de Judée [23].

Dans un cas, toutefois, Hadrien se laisse aller à la plus vive animosité contre un barbare, de faible importance, il est vrai, puisqu’il le traite avec mépris de « roitelet » (OR, p. 465 / p. 250) : il s’agit de Pharasmanès qui menace la paix et se montre arrogant ; Hadrien fait porter par des criminels dans l’amphithéâtre les riches vêtements qu’il lui a hypocritement offerts en signe de bonne foi [24]. Mais nous sommes dans la période sombre de Disciplina Augusta, où Hadrien est victime de tourments.

Hadrien, pour sa diplomatie, a recours à des intermédiaires comme le « marchand Opramoas, qui avait l’oreille des Satrapes » (OR, p. 359 / p. 109). L’empereur ne se cache pas d’avoir, quand il le fallait, utilisé des subsides dans ses négociations. Si l’Abrégé des Césars reproche à Hadrien son ostentation en la matière : « Ayant obtenu la paix de nombreux rois par des présents secrets, il répétait ouvertement qu’il avait plus acquis par son abstention que les autres empereurs par les armes [25] », ici il se justifie en soulignant qu’il ne s’agit nullement de faiblesse, mais d’intelligence pragmatique : « c’était là de l’argent bien placé. J’étais trop sûr de la supériorité de nos forces pour m’encombrer d’un amour-propre imbécile : j’étais prêt à toutes les concessions creuses qui ne sont que de prestige, et à aucune autre » (OR, p. 397 / p. 157).

Maintien d’une armée efficace

L’armée est aussi un moyen de défense, bien sûr, et malgré les critiques injustifiées qu’on a parfois portées contre lui [26], Hadrien a eu un grand souci des armées [27], les inspectant (voir sa tournée militaire en Germanie [OR, p. 391 / p. 150] ou sa visite à Lambèse, en Afrique [OR, p. 421-422 / p. 191-2] [28] ), veillant à la discipline (OR, p. 379 / p. 135), à laquelle il fait également rendre un culte (OR, p. 338 / p. 81) [29] ; il réforme aussi certains règlements [30], soucieux d’humanisme aussi dans le domaine militaire : « la Discipline Auguste se doit de participer à l’humanité du siècle » (OR, p. 379 / p. 135).

Il mène lui-même avec aisance la vie de soldat [31] : « j’endossais la vie militaire comme un vêtement devenu commode à force d’avoir été porté. Je me remettais sans peine à parler le langage des camps, ce latin déformé par la pression des langues barbares, semé de jurons rituels et de plaisanteries faciles […] » (OR, p. 382 / p. 138). On a déjà ici, grâce à la profondeur de champ historique que l’auteur peut donner au personnage, comme un avant-goût du processus d’élaboration des langues romanes.

Hadrien sait agir quand il le faut. Il suit en cela le précepte du De officiis, I, 11, de Cicéron : il faut éviter la violence, mais il est permis d’y recourir quand les autres solutions ont échoué. Dans le domaine militaire, comme partout, il ne se laisse pas « assujettir à un système » (OR, p. 361 / p. 112) et il utilise les moyens adéquats à sa politique de paix. « La paix était mon but, mais point du tout mon idole ; le mot même d’idéal me déplairait comme trop éloigné du réel » (OR, p. 361 / p. 111). À chaque fois qu’il le faut, Hadrien fait face militairement : « J’acceptais la guerre comme un moyen vers la paix si les négociations n’y pouvaient suffire, à la façon du médecin se décidant pour le cautère après avoir essayé des simples » (OR, p. 362 / p. 112). Des statues représentent, d’ailleurs, le personnage historique en tenue de triomphateur foulant l’ennemi au pied, comme celle de Hierapytna en Crète conservée à Istanbul ; présentes dans la partie grecque de l’empire, elles soulignent son rôle de protecteur des provinces helléniques face aux barbares [32].

C’est ainsi qu’il réprime des révoltes en Égypte (OR, p. 360 / p. 110), en Maurétanie et en Bretagne au début de son règne (OR, p. 361 / p. 112 ; OR, p. 394 / p. 154) [33]. Il évoque aussi des opérations militaires en Moésie Inférieure (OR, p. 362 / p. 112-113) [34]. C’est toujours un recommencement, car en Maurétanie, il lui semble, avec un climat et un décor différents retrouver les mêmes situations : « Je vécus là pendant quelques brèves journées l’équivalent numide des mêlées sarmates » (OR, p. 395 / p. 154). Plus tard, grâce à Arrien, une invasion des Alains, pour lesquels il emploie le terme très péjoratif de « hordes » les reléguant inexorablement dans la catégorie des barbares, sera conjurée (OR, p. 482 / p. 271) [35].

L’idéal à l’épreuve des faits

De manière générale, Hadrien a une conception universaliste de l’empire et à la différence d’un Juvénal (Satires, III, v. 62) qui déplore que l’Oronte se déverse dans le Tibre, il se réjouit de ce que « les hasards de la conquête et de la servitude déversent [à Rome] peu à peu toutes les races du monde, le noir tatoué, le Germain velu, le Grec mince et l’Oriental épais » (OR, p. 367 / p. 119).

Mais avec les Juifs Hadrien va se heurter à un Autre radicalement différent qui refuse toute forme d’assimilation et oppose à l’universalisme romain un particularisme tout aussi affirmé. Cette confrontation constitue l’un des échecs de sa vie, et avec la mort d’Antinoüs et l’envahissement de la maladie, la guerre de Judée de la fin de son règne [36] contribue à la grave crise que l’on sait.

S’il parlait dans le passé en termes esthétiques du traité de tactique qu’il avait demandé à Arrien d’écrire et qui devait être « exact comme un corps bien fait » (OR, p. 422 / p. 192), dans les dernières années de son règne, c’est dans les atrocités de la guerre qu’Hadrien se trouve à nouveau plongé à la suite d’un enchaînement implacable : « La révolte était devenue guerre, et guerre inexpiable » (OR, p. 469 / p. 255). C’est une lutte acharnée, comme le souligne l’anaphore : « chaque rocher devint un bastion, chaque vignoble une tranchée ; chaque métairie dut être réduite par la faim ou emportée d’assaut » (OR, p. 470 / p. 256). Avec le siège de Béthar, on atteint un paroxysme de destruction absurde : « les rebelles […] en se retirant avaient brûlé les vergers, dévasté les champs, égorgé le bétail, infecté les puits en y jetant nos morts ; ces méthodes de la sauvagerie étaient hideuses, appliquées à cette terre naturellement aride, déjà rongée jusqu’à l’os par de longs siècles de folies et de fureurs » (OR, p. 471 / p. 257-8). Le bilan qu’il dresse de la guerre, adaptation d’un passage de Dion Cassius [37], est éloquent : « Durant ces quatre ans de guerre, cinquante forteresses, et plus de neuf cents villes et villages avaient été saccagés et anéantis ; l’ennemi avait perdu près de six cent mille hommes ; les combats, les fièvres endémiques, les épidémies nous en avaient enlevé près de quatre-vingt-dix mille » (OR, p. 480 / p. 268-9). Comme à l’issue des guerres de Trajan, mais sur un territoire restreint, il faut reconstruire, et Hadrien établit ce constat désabusé : « il faut toujours recommencer » (OR, p. 480 / p. 269). Cette guerre le déstabilise dans la mesure où il y voit l’échec de sa politique, mais, en outre, il se met à douter radicalement de toute politique humaniste : « Si seize ans du règne d’un prince passionnément pacifique aboutissaient à la campagne de Palestine, les chances de paix du monde s’avéraient médiocres pour l’avenir » (OR, p. 473 / p. 259) ; il finira, toutefois, par surmonter cette crise et acquérir une forme de sérénité faite de résignation.
Hadrien s’interroge sur les causes de cette guerre et sur les parts de responsabilité. Même s’il y a profonde incompréhension, Hadrien, comme pour le christianisme, a essayé de s’informer : « Durant la guerre juive, le rabbin Joshua m’a expliqué littéralement certains textes de cette langue de sectaires, si obsédés par leur dieu qu’ils ont négligé l’humain » (OR, p. 312 / p. 45). De fait, des textes juifs évoquent des conversations d’Hadrien avec des rabbins [38].

Certaines mesures d’Hadrien, comme l’élimination de Lusius Quiétus, qui avait réprimé sauvagement la révolte juive à la fin du règne de Trajan, avaient pu favorablement disposer les Juifs à son égard, si bien qu’une tradition juive suspecte prête à l’empereur la volonté de reconstruire le temple de Jérusalem [39].

Hadrien met en avant le sectarisme et le fanatisme des Juifs, et le fait qu’Akiba venu négocier avec lui avant le déclenchement de la guerre ne sache pas le grec est symptomatique, pour lui, de son enfermement dans sa culture (OR, p. 435 / p. 209). Cherchant les causes de la guerre, l’empereur s’interroge aussi sur sa propre attitude, pour relever une incompréhension réciproque. Il a pris la décision de reconstruire Jérusalem en en faisant, sous le nom d’Aelia Capitolina une « capitale romaine habituelle » avec un « sanctuaire de la Vénus romaine [40] » (OR, p. 430 / p. 202), ne voyant pas que cela n’était pas acceptable : « Ces projets indignèrent la populace juive : ces déshérités préféraient leurs ruines à une grande ville où s’offriraient toutes les aubaines du gain, du savoir et du plaisir » ; il n’y aurait pas de sa part provocation : il n’aurait pas compris la mentalité du peuple juif en jugeant d’après « des Juifs éclairés et riches qu’on rencontre à Alexandrie et à Rome » (OR, p. 467 / p. 253). Dion Cassius (69, 12) [41] fait de la fondation de la colonie la cause du conflit, avec le projet d’érection d’un temple à Jupiter sur l’emplacement du temple du dieu des Juifs. Les monnaies romaines, dont aucune n’est antérieure à 131, portant la mention Aelia Capitolina que Bar Kokhba a utilisées au cours de la révolte en mettant sa propre frappe en surimpression constituent la preuve que la colonie a bien été fondée avant la révolte [42]. D’autres mesures furent aussi malheureuses : l’exposition de l’emblème de la 10e légion représentant un sanglier [43], l’interdiction de la lecture de certains textes sacrés et l’interdiction de la circoncision ; c’est cette dernière mesure qui est donnée comme cause unique de la guerre par l’Histoire Auguste (Vie d’Hadrien, 14, 2) : la critique est partagée entre ceux qui situent l’interdiction de la circoncision avant la guerre (et l’attribuent à la volonté d’universalisme d’Hadrien) et ceux qui la fixent pendant ou après (comme punition) estimant Hadrien trop fin pour avoir commis une telle erreur d’appréciation [44].

Hadrien, chez Marguerite Yourcenar, s’accuse d’aveuglement (OR, p. 472 / p. 258), mais pour lui, c’est une guerre légitime ; la responsabilité des fauteurs de troubles, qui se livrent à tous les excès de ce que les Anciens appelleraient l’impotentia (l’incapacité de maîtriser ses passions [45]) – « les crimes de Simon et la folie d’Akiba » – est plus importante. Bar Kochba, le meneur, est condamné au nom de la raison et de la morale que représentent les Romains [46].

Tacite quelques années auparavant a donné dans les Histoires (V, 1-8) un tableau présentant les origines, l’histoire et la religion du peuple juif, qu’il nomme genus hominum […] inuisum deis (« cette race que les dieux avaient en horreur [47] ») et il souligne que ce peuple éprouve « à l’égard de tous les autres, une haine comme envers un ennemi » (aduersus omnis alios hostile odium) [48] ; Tacite signale aussi que, par le passé le souverain hellénistique Antiochus tenta vainement, pour la faire progresser, d’helléniser « cette nation abominable » (taeterrimam gentem) [49]. Hadrien est bien ici dans le ton de son temps.

L’empereur dans Mémoires d’Hadrien n’attaque pas la religion juive en tant que telle. Quand il dit : « En principe, le judaïsme a sa place parmi les religions de l’empire ; en fait, Israël se refuse depuis des siècles à n’être qu’un peuple parmi les peuples, possédant un dieu parmi les dieux » (OR, p. 467 / p. 253), il ne nie pas, comme on l’a parfois prétendu [50], le caractère de religio licita du judaïsme, il oppose seulement au droit la réalité qui fait que le judaïsme prétend être La religion.
C’est finalement une altérité radicale qui s’ouvre aux yeux d’Hadrien : « même chez le rabbin Joshua qui avait été longtemps mon conseiller dans les affaires juives, j’avais senti, sous la souplesse et l’envie de plaire, les différences irréconciliables, le point où deux pensées d’espèces opposées ne se rencontrent que pour se combattre » (OR, p. 473 / p. 260). Et le combat sera atroce, il se terminera par la mise en esclavage des combattants, l’interdiction pour les Juifs de se rendre à Jérusalem, sauf un jour par an et la mise en place à Aelia Capitolina, remplaçant désormais Jérusalem dans la nomenclature officielle, comme la Judée devient la Syrie-Palestine [51], d’une inscription d’une mordante ironie puisqu’« elle reproduisait mot pour mot la phrase inscrite naguère au portail du temple, et qui en interdisait l’entrée aux incirconcis » (OR, p. 480 / p. 268) [52].

Ainsi, Hadrien compose entre l’idéal et le réel : tout en étant favorable à la paix, de manière à assurer ce qu’il pense être le bien-être de ses sujets à l’intérieur de frontières sûres où un ordre juste et harmonieux sera garanti, dont il parle souvent avec enthousiasme, il est conduit à mener la guerre la plus dure pour défendre son idéal. Hadrien est un être complexe : nous avons vu qu’il n’est pas insensible parfois aux séductions de la guerre. Il lui arrive même de partager une vision mythique de la guerre, quand il évoque le compagnonnage héroïque du Bataillon Sacré d’Épaminondas à Chéronée (OR, p. 343 / p. 87 ; OR, p. 408 / p. 174) [53]. À Lambèse, de manière analogue, en compagnie d’Antinoüs qui « endossa avec une joie puérile la cuirasse et la tunique militaire », il « fu[t] pour quelques jours le Mars nu et casqué participant aux exercices du camp, l’Hercule athlétique grisé du sentiment de sa vigueur encore jeune » (OR, p. 421 / p. 191) [54] ; nous sommes loin du temps où il laissait à Trajan le monopole de Mars. Mais il ne s’agit que d’une exaltation éphémère. D’ailleurs, en Troade, s’éloignant d’Antinoüs, il « tourn[e] en dérision ces fidélités passionnées qui fleurissent surtout dans les livres » (OR, p. 424 / p. 194).

Hadrien est confronté aux réalités du gouvernement et il se voit, avec la guerre de Judée, infliger un désaveu absolu ; devant ce refus radical de reconnaissance de la civilisation gréco-romaine par une province de l’empire romain, il ne trouve d’autre moyen que la violence militaire extrême, qu’il présente comme lui étant imposée par les faits ; le constructeur a été conduit à cautionner une guerre d’extermination : « Sévérus comprit vite que cet ennemi insaisissable pouvait être exterminé, mais non pas vaincu » (OR, p. 470 / p. 256). L’idéal d’Hadrien est mis à mal et les effets conjugués de la perte d’Antinoüs, de cette guerre et de la maladie lui font connaître une crise très profonde, dont il ne sort que peu à peu en s’attachant à sa tâche quotidienne d’empereur et en acceptant le flux du temps et une pérennité relative de Rome. C’est une image militaire qui, dans la nuit de Béthar, symbolise d’une façon plus prosaïque cet ordre fragile qui permettra à Rome de se prolonger grâce à son organisation et à sa discipline :

Une sentinelle marchait à longs pas réguliers sur ce chemin de ronde, périlleusement dessiné par la lune ; je reconnaissais dans ce va-et-vient le mouvement d’un rouage de l’immense machine dont j’étais le pivot ; je m’émouvais un instant au spectacle de cette forme solitaire, de cette flamme brève brûlant dans une poitrine d’homme au milieu d’un monde de dangers (OR, p. 474 / p. 261).

Notes

[1Texte de la conférence que nous avons prononcée à l’Université de Rouen, au cours de la journée d’agrégation organisée par Françoise Simonet-Tenant. Nous avons proposé ce sujet avant de prendre connaissance de la belle étude de Jean-Yves Célo, « Guerre et paix dans Mémoires d’Hadrien », Lectures de Marguerite Yourcenar Mémoires d’Hadrien, éd. Bruno Blanckeman, Rennes, PUR, 2014, p. 99-111, que nous avons lue depuis et qui aborde la question sous un angle différent.

[2Nos références à Mémoires d’Hadrien sont faites d’abord dans la pagination des Œuvres romanesques, collection « Bibliothèque de la Pléiade », puis dans celle de la collection « Folio », Paris, Gallimard, à l’attention des agrégatifs.

[3Adeptus imperium ad priscum se statim morem instituit et tenendae per orbem terrarum paci operam intendit ; traduction de Jean-Pierre Callu et alii, Paris, Les Belles Lettres.

[4La Vie d’Hadrien, 5, 8, dit qu’il commandait ses « congénères maures » (trad. Jean-Pierre Callu et alii, Les Belles Lettres ; nous citerons désormais le texte dans cette traduction), si on adopte la conjecture de Mommsen gentilibus, ou « des tribus maures » (trad. André Chastagnol, Robert Laffont) si on suit la lecture gentibus, lecture qui n’exclut pas une origine maure de Lusius Quiétus. C’est Trajan qui l’a fait entrer au Sénat.

[5Sans doute une transposition de l’expression uirum Qwrnyn utilisée dans une version latine des Physiognomonica de Polémon.

[6Voir Jean-Yves Célo, op. cit., qui signale à juste titre que Marguerite Yourcenar entend mettre l’accent sur le rôle joué par Hadrien dans la remise en ordre, car Turbo ne fut pas envoyé en Égypte, en réalité, par Hadrien, mais par Trajan ; voir aussi notre ouvrage L’Antiquité dans l’œuvre de Marguerite Yourcenar. Littérature, mythe et histoire, Bruxelles, Latomus, 1995, p. 806-807.

[7Cicéron, De officiis, I, 11.

[8Anthologie Palatine, VI, 332 ; Marguerite Yourcenar, La Couronne et la Lyre, Paris, Gallimard, 1979, p. 377-8 : nous citons le poème dans la traduction de Marguerite Yourcenar.

[9Voir Anthony R. Birley, Hadrian. The restless emperor, London / New York, Routledge, 1997, p. 68.

[10Nous reprenons ici certaines des analyses que nous avons déjà exposées dans « L’Autre dans Mémoires d’Hadrien », Les miroirs de l’altérité dans l’œuvre de Marguerite Yourcenar, éd. Rémy Poignault et Vicente Torres, Clermont-Ferrand, SIEY, 2014, p. 89-121.

[11Fronton, Principia historiae, 11, p. 208, l. 9 ; p. 209, l. 1.

[12Eutrope, Breuarium, VIII, 3.

[13Eutrope, Breuiarium, VIII, 3 ; Festus, Abrégé des hauts faits du peuple romain, 20, 4.

[14Trajan, s’il conserve la Mésopotamie et une grande partie de l’Arménie, a renoncé à l’Assyrie : Maurice Sartre, L’Orient romain, Paris, Le Seuil, 1991, p. 49 ; Anthony R. Birley, op. cit., p. 78 : Hadrien évacue totalement la Mésopotamie, l’Assyrie et la Grande Arménie, territoires que Trajan avait, d’ailleurs, en partie, dans les faits, abandonnés.

[15Voir Vie d’Hadrien, 12, 6 ; Aelius Aristide, Éloge de Rome, 80.

[16Vie d’Hadrien, 11, 2 : murumque per octoginta milia passuum primus duxit, qui barbaros Romanosque diuideret.

[17Voir par exemple, E. Birley, Research on Hadrian’s Wall, Kendal, 1961, p. 273-275 ; Anthony R. Birley, Hadrian. The restless emperor, op. cit., p. 133-4 ; Yves Roman, Hadrien. L’empereur virtuose, Paris, 2008, p. 158-162 : « Le mur d’Hadrien était une ligne de surveillance des territoires septentrionaux et non une barrière jugée infranchissable » (p. 162).

[18Jocelyne M. C. Toynbee « The Roman Empire and Modern Europe », The Dublin Review, 1945, p. 10.

[19Voir notre article « Marguerite Yourcenar et les spécialistes de l’Antiquité », Marguerite Yourcenar entre littérature et science, éd. May Chehab et Rémy Poignault, Clermont-Ferrand, SIEY, 2007, p. 140-141.

[20Dion de Pruse, Discours sur la royauté ; Pline le Jeune, Panégyrique de Trajan, 80, 4.

[21« Ainsi c’est au règne actuel, qu’Hadrien exerce depuis vingt ans, plus qu’à l’antique Sparte que conviennent, à mon sens, ces vers : “Là fleurit la force des jeunes gens, la muse harmonieuse et la justice publique protectrice des bonnes actions”. »

[22Voir Vie d’Hadrien, 12, 8 ; 21, 10.

[23Mémoires d’Hadrien, OR, p. 426 / p. 196, il évoque aussi « un congrès de petits rois d’Orient » tenu à Samosate « sous [s]es auspices ».

[24Voir Vie d’Hadrien, 17, 12.

[25Pseudo-Aurélius Victor, Abrégé des Césars, trad. Michel Festy, Les Belles Lettres : A regibus multis pace occultius muneribus impetrata, iactabat palam plus se otio adeptum quam armis ceteros. Voir aussi Vie d’Hadrien, 17, 5 ; 17, 10-11.

[26Ainsi selon Fronton, Principia Historiae, 8-9, il se serait contenté de faire de beaux discours aux soldats en négligeant leur entraînement ; pour Aurélius Victor, Livre des Césars, 14, 1, trad. Pierre Dufraigne, Les Belles Lettres, il aurait été « plus doué pour l’éloquence et les fonctions civiles que pour la guerre » : eloquio togaeque studiis accommodatior.

[27Voir les monnaies du type Exercitus ; Vita Hadriani, 14, 10 ; 11, 1 ; Dion Cassius, Histoire romaine, 69, 9.

[28Voir ILS, 2487, 9133-9135 ; CIL, III, 3676 ; Les Discours d’Hadrien à l’armée d’Afrique : exercitatio, éd. Yann Le Bohec, Paris, De Boccard, 2003

[29Voir la monnaie Disciplina Augusta ; Vie d’Hadrien, 10, 3-4 ; Dion Cassius, Histoire romaine, 69, 5, 2 ; Eutrope, Breuiarium, VIII, 3.

[30Voir B. d’Orgeval, L’Empereur Hadrien, œuvre législative et administrative, Paris, 1950, p. 348.

[31Dion Cassius, Histoire romaine, 69, 9, 3-4 ; Vie d’Hadrien, 10.

[32Voir, par exemple, Thorsten Opper, Hadrian. Empire and Conflict, The British Museum Press, Londres, 2008, p. 66, 70-72. Cécile Évers, Les Portraits d’Hadrien. Typologie et ateliers, Bruxelles, 1994, p. 119 : « la physionomie est sévère et dure ».

[33Vie d’Hadrien, 5, 2 ; Fronton, De bello Parthico, p. 206, l. 18-20, éd. Van den Hout ; Juvénal, Satires, XIV, v. 196.

[34Vie d’Hadrien, 6, 6 ; 6, 8 ; Orose, Histoires, VII, 13, 7 ; mais ces opérations sont assez obscures.

[35Dion Cassius, Histoire romaine, 69, 15, 1.

[36Dion Cassius, Histoire romaine, 69, 14, insiste sur l’importance de cette guerre et sur les difficultés rencontrées par les Romains ainsi que sur la dureté de la répression. Werner Eck, « The Bar Kokhba revolt : the Roman point of view », JRS, 89, 1999, p. 76-89, montre que l’épigraphie confirme l’importance des moyens militaires mis en œuvre par les Romains et l’extension de la révolte ; Hadrien dut faire appel en plus de Julius Severus à Publicius Marcellus, gouverneur de Syrie et à Haterius Nepos, gouverneur d’Arabie, qui, fait exceptionnel, reçurent les ornamenta triumphalia à l’issue de la guerre ; un arc fut érigé à Tel Salem à l’issue de la guerre pour célébrer la victoire ; les combats ont dû durer jusqu’en 136 et ce n’est qu’à cette date qu’Hadrien aurait accepté sa seconde acclamation comme imperator.

[37Dion Cassius, Histoire romaine, 14, est à la fois plus précis, parlant de 955 bourgs, et moins précis, ne chiffrant pas les pertes des Romains et n’indiquant que les morts au combat chez les Juifs (180 000 hommes), car il est impossible d’évaluer le nombre de ceux qui périrent par la faim ou le feu. Il donne une idée du désastre en comparant la Judée désormais à un désert et en disant que les loups et les hyènes fondent désormais sur les villes.

[38E. Mary Smallwood, The Jews under Roman rule from Pompey to Diocletian, Leiden, Brill, 1976, p. 438 ; référence des textes hébraïques chez Ernest Renan, L’Église chrétienne, qui met en doute l’authenticité de ces conversations.

[39Voir Baruch Lifshitz, « Jérusalem sous la domination romaine », ANRW, II, 8, 1977, p. 473-4. Il doit y avoir méprise, car il est douteux qu’Hadrien ait eu l’intention de relever le temple de ses ruines : Mireille Hadas-Lebel, Jérusalem contre Rome, Paris, Éditions du Cerf, 1990, p. 162-3 ; ou alors, il ne s’agissait pour lui que d’une opération urbanistique, que les Juifs auraient interprétée initialement comme étant « la reconnaissance tant espérée de leur exception cultuelle et culturelle » : Yves Roman, op. cit., p. 181.

[40Jean Beaujeu, La Religion romaine à l’apogée de l’empire I, Paris, Les Belles Lettres, 1955, p. 262, évoque l’érection d’un sanctuaire de Vénus sur le Golgotha, mais apparemment après la guerre.

[41Épiphane, De mensuris et ponderibus, 14-15, mentionne aussi cette fondation.

[42Voir, entre autres, Yves Roman, op. cit., p. 180.

[43Il semblerait que c’est plutôt après la défaite que les Romains mirent une représentation sculptée de sanglier au fronton de l’une des portes de la ville : Eusèbe, Chronique, II, 469-470 (Migne) ; E. Mary Smallwood, op. cit., p. 457-8.

[44Voir un état de la question dans Mireille Hadas-Lebel, op. cit., p. 173-174. La haine profonde pour Hadrien qui se lit dans de nombreuses sources rabbiniques révèle qu’il a dû prendre de graves mesures contre les Juifs, mais on ne sait rien de leur chronologie, ni si sa responsabilité fut directe, la plupart des initiatives ayant pu être prises localement, par le gouverneur Tineius Rufus : Id., ibid., p. 174. Sur les pratiques interdites par Hadrien selon les sources rabbiniques, dont certaines, très tardives, allongent fallacieusement la liste, voir Id., ibid., p. 179 ; sur la lecture du rouleau d’Esther de nuit : voir Id., ibid., p. 178, n. 85.

[45Mémoires d’Hadrien, p. 254 : « Les Juifs modérés ont été les premiers à accuser ce prétendu Fils de l’Étoile de fourberie et d’imposture ». C’est nous qui soulignons.

[46Voir Jean-Yves Célo, op. cit., p. 106-109.

[47Histoires, V, 3, 1, trad. Pierre Grimal, Gallimard (désormais, nous suivrons cette traduction). Mireille Hads-Lebel, op. cit., p. 174, remarque que dans l’Antiquité « Judaeus dénotait en même temps qu’une religion, une origine géographique ou ethnique ». Ainsi Marguerite Yourcenar, certes, emploie le terme de « race », « au sens de “lignée” ou de “groupe humain” qu’avait autrefois le terme avant de se charger au xixe siècle de sa marque biologique greffée sur le sociologique », comme le rappelle Michèle Sarde, « Représentations des Juifs chez Marguerite Yourcenar », Marguerite Yourcenar et la Méditerranée, éd. Camillo Faverzani, Clermont-Ferrand, 1995, p. 77, et elle suit une dénomination courante dans la première moitié du xxe siècle, qui tout en soulignant la différence, n’exclut pas l’Autre de l’humanité et relève non de l’antisémitisme, mais de l’asémitisme (Id., ibid., p. 74) ; mais elle est aussi ici dans la tonalité historique du second siècle romain.

[48Histoires, V, 5.

[49Histoires, V, 8.

[50Thomas Gergely, « La mémoire suspecte d’Hadrien », Marguerite Yourcenar, Revue de l’Université de Bruxelles, 1988, 3-4, éd. Adolphe Nysenholc et Paul Aron, p. 45-50. On complétera avec Michèle Sarde, « Représentations des Juifs chez Marguerite Yourcenar », op. cit., p. 71-82 ; Bérengère Deprez, « Marguerite Yourcenar et les camps : une banalisation à cloisons étanches ? », La Littérature des camps. La quête d’une parole juste, entre silence et bavardage, éd. Vincent Engel, Les Lettres romanes, 1995, p. 139-147 ; Alexandre Terneuil, « Réflexions sur la question juive chez Marguerite Yourcenar », Écriture du pouvoir, pouvoir de l’écriture, éd. Francesca Counihan et Bérengère Deprez, Bruxelles, Peter Lang, 2006, p. 107-117.

[51C’est la seule fois où l’on a changé le nom d’une ancienne province à la suite d’une révolte : la Iudaea provenant des Iudaei cesse d’exister pour les Romains : Werner Eck, op. cit., p. 88-9.

[52Voir Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 6, 3, se référant à Ariston de Pella. Mireille Hadas-Lebel, op. cit., p. 182 : « Aucun texte rabbinique […] ne reproche à Hadrien l’interdiction d’accès à Jérusalem, seul décret impérial mentionné par les auteurs chrétiens », peut-être parce qu’il était tombé en désuétude au IIIe siècle.

[53Pausanias, Description de la Grèce, VIII, 11, 8 ; Plutarque, Dialogue sur l’amour, 761 D.

[54On pense là à la statue d’Hadrien nu, en Mars, avec casque et bouclier, conservée au Musée du Capitole. Voir Cécile Évers, op. cit., p. 159-160


Pour citer l'article:

Rémy POIGNAULT, « Guerre et paix dans Mémoires d’Hadrien » in Séminaire Mémoires d’Hadrien de Yourcenar, Après-midi d’agrégation organisée par Françoise Simonet-Tenant, à l’Université de Rouen le 3 décembre 2014.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Séminaires de recherche", n° 8, 2015.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?guerre-et-paix-dans-memoires-d.html

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