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Thierry ROGER

Université de Rouen – CÉRÉdI

L’horizon des signes. Pour une herméneutique mallarméenne

L’auteur

Thierry Roger, membre du Comité de lecture de la revue Études Stéphane Mallarmé, membre du CÉRÉdI, est Maître de Conférences en littérature française du XXe siècle à l’université de Rouen. Il est l’auteur de L’Archive du Coup de dés, étude critique de la réception d’Un Coup de dés jamais n’abolira le hasard (1897-2007), paru en 2010 chez Classiques Garnier. Il a en outre publié différents articles portant sur l’œuvre de Mallarmé, son héritage, ainsi que sur l’histoire des théories littéraires.


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De « Mallarmé l’obscur » à « Mallarmé herméneute »

La difficulté légendaire de la poésie mallarméenne de la maturité – hermétique – constitue un défi pour l’herméneutique littéraire. Ce colloque s’inscrit ainsi délibérément au sein de ce « retour à l’herméneutique » auquel nous assistons depuis au moins une dizaine d’années, dans le sillage, plus large, plus ancien déjà, de la sortie du structuralisme engagée par la voie de l’herméneutique philosophique française (Ricœur) ou de l’École de Constance [1], et de la fortune actuelle que connaissent les études de réception : réflexion collective menée par Vincent Jouve à Reims en 2002 sur « l’expérience de la lecture », ou encore sur le « malentendu » inséparable de tout « geste herméneutique », dirigée par Bruno Clément et Marc Escola à Vincennes en 2003 ; question décisive posée par Christian Doumet en 2004 du « faut-il comprendre la poésie ? » ; traduction française d’une partie des travaux de Stanley Fish en 2007 ; essai de re-formalisation de la lecture autour de la vieille notion herméneutique d’« application » opéré par Yves Citton en 2007 dans Lire, interpréter, actualiser, pour ne retenir que certaines initiatives représentatives ; colloque de Lille de 2008 « Interprétation, surinterprétation », cherchant à étudier comment une œuvre peut inclure « une réflexion sur le protocole d’interprétation à adopter pour sa compréhension [2] ».

Déplaçons donc les choses en modifiant notre regard : « Mallarmé herméneute » plus que « Mallarmé l’obscur », Mallarmé interprète et penseur des conditions de possibilité de la compréhension, plus que Mallarmé interprété. Pourtant, et c’est un paradoxe que l’on n’a sans doute pas encore assez souligné, le corpus de l’auteur du Coup de dés n’a pas fait l’objet de grands débats méthodologiques dans le champ de la théorie de la lecture. Nous disposons d’un « sur Racine » et non d’un « sur Mallarmé », d’un « mythe de Rimbaud », et non d’un « mythe de Mallarmé » ; quant au structuralisme, il a appliqué ses outils et ses méthodes aux Fleurs du Mal ou aux Chimères par exemple, et non aux Poésies. De même, « l’esthétique de la réception » d’un Jauss ou d’un Iser a donné des exemples de sa démarche en convoquant Baudelaire ou Valéry, Henry James ou Joyce, plutôt que Mallarmé. Certes, l’auteur de Crise de vers a fécondé tout un pan de l’histoire de la théorie du XXe siècle, mais l’effort théorique ne s’est pas appliqué en retour à son œuvre pour en déterminer les conditions de lisibilité, alors que cette « poésie critique » constitue un observatoire de choix pour réfléchir sur les opérations constitutives de l’acte de lire. À côté des exégèses de la poésie mallarméenne, il y a eu indéniablement des usages théoriques de la pensée critique mallarméenne, entre Jakobson et Kristeva, Valéry et Blanchot, sans parler des usages philosophiques, de Sartre à Badiou, ou des transformations créatrices, de Brennan à Butor, de Debussy à Boulez, de Redon à Broodthaers. Mais Le Liseur de poèmes, pour démarquer Thibaudet, reste à écrire à l’ombre de Mallarmé, dont l’œuvre, on le sait, constitue comme une vaste orthoptie de la lecture : « des contemporains ne savent pas lire ». Il s’agirait pour nous aussi d’opérer un changement de point de vue sur l’œuvre mallarméenne, en rappelant, indépendamment des questions d’influence, que Mallarmé fut le contemporain du Dilthey de « La naissance de l’herméneutique », et que la pensée de Gadamer peut éclairer notre manière de lire le poète, tout autant que celle de Derrida.

Il convient en effet de noter l’absence de ce que nous appellerions une herméneutique mallarméenne, en donnant à ce mot le sens que lui attribue Paul Ricœur dans ses différents essais, à savoir celui de « discipline de second degré » qui enquête sur les conditions de possibilité des règles exégétiques. Ce chantier, posant à nouveaux frais la question de « l’obscurité » de cette poésie, présenterait deux aspects. Un premier versant, faisant émerger une herméneutique des effets, poserait la question suivante : comment Mallarmé a-t-il été lu ? L’enquête porterait sur l’exhumation des principes et des moyens herméneutiques plus ou moins conscients qui ont conduit à « comprendre », « interpréter », « appliquer [3] » la poésie de Mallarmé, longtemps jugée illisible. Un tel programme de recherche, très vaste, en partie seulement engagé, reste à approfondir [4]. Nous comptons y revenir dans des travaux en cours, en donnant raison à Jean-Marie Schaeffer, qui regrettait il y a peu la rareté des « travaux empiriques précis » centrés sur les faits de « dérive herméneutique [5] ».

Mais c’est plutôt un second versant, ouvert sur une herméneutique des intentions, qui justifie l’existence de ce colloque. Nous nous posons en effet cette autre question, inverse : que nous apprennent théorie et pratique mallarméennes de la lecture ? L’objectif est alors de revenir sur l’idée fameuse de la lecture entendue comme pratique, de la situer dans la longue durée comme dans le « moment symboliste » d’une l’histoire de l’interprétation, de chercher à décrire quel type de lecteur empirique fut Mallarmé poète, Mallarmé critique, Mallarmé épistolier, ou Mallarmé traducteur. Il convient en outre de compléter ce panorama des rapports croisés entre poétique et herméneutique par cette autre question : la conception du poète comme « lecteur d’horizons » et de la nature comme « Théâtre » jette-t-elle les bases d’une herméneutique de la terre, ou de la nature, qui resterait à définir, alors qu’une des images encore dominantes de l’œuvre, depuis Valéry, met en avant la réflexion du langage ? Ce colloque entend ainsi poursuivre la réflexion esquissée par Michel Collot en 1988 dans le chapitre conclusif du premier tome de son Horizon fabuleux consacré à l’auteur de « Bucolique ». Dans un contexte qui était celui d’une critique du structuralisme par la phénoménologie, l’universitaire avait insisté à juste titre sur la tension à l’œuvre chez Mallarmé entre « hermétique » et « herméneutique », ce qui oblige à penser le problème de la référence sur le mode du repli (le signe contre la chose même, réduction de l’espace véritable à « l’espace clos de l’écriture ») certes, mais aussi sur celui du dépli (fidélité, par le poème, à « la structure de manifestation de la chose »). Comme l’écrivait Collot, et le constat doit être réaffirmé encore aujourd’hui, on a « un peu trop oublié » la « portée herméneutique » du geste poétique de Mallarmé. Cependant, l’auteur de La Structure d’horizon, tout en soulignant que l’herméneutique mallarméenne n’était pas de type « spiritualiste » (refus du sens caché de l’univers) ne disait à peu rien du contenu de cette herméneutique, dont la description pouvait s’appliquer à tout poème moderne : Mallarmé « donne à la chose un nouvel horizon » et fait du texte une « réserve de sens [6] ».

De fait, l’œuvre de Mallarmé, une entre toutes, fait surgir les deux grands « soupçons » qui rendent possible toute herméneutique, et ce depuis les Grecs, tels que les a synthétisés Foucault : le langage dit autre chose que ce qu’il dit (allegoria) ; il y a du langage ailleurs que dans le langage (semaïnon) [7]. Chez Mallarmé, et l’idée reste banale dans sa généralité, la nature parle ; mais doit-on voir en elle un « fondement » rattaché à la pensée humaine, ou plutôt un « fond » envisagé comme origine absolue, porteuse d’une expressivité propre [8] ? En outre, l’idée du « signifiant fermé et caché qui habite le commun [9] » conduit à une herméneutique de l’homme, qu’il est tentant de rapprocher de l’émergence de l’herméneutique freudienne, et qui déplace, comme l’a montré Bertrand Marchal, le théologique vers l’anthropologique, par le truchement du linguistique et du mythologique [10]. Et cette herméneutique de l’homme se double, avec Divagations, d’une herméneutique de la culture [11].

Retrouver la figure d’un Mallarmé poète-lecteur conduit à revenir sur la doxa de la mort du lecteur associée au nom de l’auteur de Crise de vers, dont on trouverait une formulation paradigmatique dans Le Démon de la théorie d’Antoine Compagnon : Mallarmé avec « son isolement de la parole » incarne « le déni de la lecture [12] », et demeure ainsi le héros du textualisme. L’objectif de ce colloque sera donc de relire des textes souvent cités comme « Le Mystère dans les lettres », « Bucolique », « Hamlet », « Crayonné au théâtre », les notes en vue du « Livre », mais aussi de convoquer des pages moins souvent évoquées, tirées des « Portraits et médaillons en pieds » en particulier, ou encore de lire les Poésies en y cherchant une thématisation de la réception du poème, en envisageant tous ces textes sous l’angle herméneutique, et non, comme c’est souvent le cas, sous le seul angle poétologique. Relisons ainsi Mallarmé à travers les travaux nés dans le sillage de l’École de Constance ; plaçons l’un à côté de l’autre la théorie de « l’effet » héritée de Poe et émergeant avec le travail sur le vers d’Hérodiade dès les années de crise, la « pratique » de la lecture, les « noces » virtuelles de l’œuvre et du lecteur allégorisées par le couple Hérodiade / saint Jean, le poème typographique du Coup de dés envisagé comme « espacement de la lecture » et « partition », et les catégories, issues en grande part de la phénoménologie de Husserl, qui gravitent autour de la notion d’« horizon » (« effet », « concrétisation », « structure d’appel », etc.). Postulons alors qu’il n’y a ni homonymie, ni anachronie, mais profit heuristique à tirer de ce montage, qui n’est pas seulement théorique mais historique, légitimé par l’œuvre de Mallarmé, dont les Poésies commencent par un poème-épigraphe intitulé « Salut », et non par le mot « rien ». Avec Bertrand Marchal commentant le sonnet en -x, soulignons l’idée que le « procès de l’écriture » et le « procès de la lecture [13] » ne font qu’un, chez ce poète qui exigera de son exégète un retour sur sa pratique.

Faisons en outre l’hypothèse que cette pensée poétique, à travers la très emblématique confrontation entre l’œuvre-Hérodiade et le lecteur-Jean, par delà l’idée originale d’une érotique de la lecture mêlant herméneutique, rites de passage, pulsion scopique, tabou et transgression [14], pose à sa manière la grande question des rapports entre identité du lecteur et altérité du texte à lire, telle que la présente l’herméneutique de la question et de la réponse. La double altérité du poème mallarméen, un autre (l’obscurité) visant un autre (le salut), l’émission d’« un coup de dés » assumant l’improbable de toute réception, ne rencontre-t-elle pas ce que Jauss dit du dialogue entre altérité passée de l’œuvre et identité présente de « l’application » : « l’application permet de satisfaire le besoin, non moins légitime, de mesurer et d’étendre dans la communication littéraire avec le passé, l’horizon de sa propre expérience en la confrontant avec l’expérience de l’autre [15] ». L’herméneutique se double d’une éthique de l’intersubjectivité. De fait, chez l’auteur de Pour une esthétique de la réception, la double nécessité de tenir ensemble lecture « actualisante » et lecture historique repose sur la reconnaissance de « l’altérité » de l’œuvre, ce « lointain spécifique dans l’actualité même de l’œuvre [16] », qui se doit d’être maintenue dans son écart temporel. Avec le poème hermétique, le problème se pose dès la première réception, comme si l’écart esthétique valait déjà pour un écart temporel. L’entre-ouverture [17] du poème mallarméen-hérodiadéen ne vient-elle pas alors symboliser ce dialogue du Moi avec l’Autre que constitue toute lecture [18] ?

Semaïnon

Si la lecture mallarméenne est quelque chose comme un impensé, il semble qu’il faille relier cela à une autre doxa négativiste, principalement blanchotienne, qui a encore la vie dure, malgré les travaux critiques de Bertrand Marchal et de Pascal Durand, qui fait de la poésie de Mallarmé une poésie du néant, de l’absence, de la disparition, de la destruction, ou de la dissémination. Jouer Gadamer contre Derrida ou convoquer Ricœur face au structuralisme, permettent de nuancer le tout-scripturaire et le tout-négatif, en faisant de Mallarmé un poète de la médiation, ce que La Religion de Mallarmé et du Sens des formes au sens des formalités ont établi de manière impérieuse. Le texte mallarméen n’est plus clos, ce qui ne réduit en rien la difficulté de la notion d’« horizon » chez l’auteur de « Bucolique ». La principale question nous paraît être la suivante : Mallarmé est-il le poète de l’autonomie des signes ? Comment comprendre l’énoncé « rien ne transgresse les figures du val, du pré, de l’arbre [19] » ? Énoncé antimétaphysique et thèse moniste niant l’existence des « arrière-mondes » ? Pensée poétique archétypale, définissant la nature comme une sorte d’alphabet formel ou de répertoire gestaltiste (concavité du « val », horizontalité du « pré », verticalité de « l’arbre ») ? Énoncé antipositiviste et plus largement anti-scientifique, qui envisage le « val », le « pré » et « l’arbre » non comme des faits ou des phénomènes à rationaliser mais comme des fictions humaines ? Pensée poétique fabulatrice, placée sous le signe du « comme si », dès lors que l’esprit humain défigure et reconfigure le visible par l’entremise de l’œuvre d’art ?

Une seconde question tout aussi large se pose alors : comment envisager le rapport entre structure et horizon, entre ligne d’écriture et ligne du monde, entre hermétique du texte et herméneutique de la terre ? Faut-il parler d’un primat de l’un sur l’autre, d’une tension non résolue, ou d’une tension dépassée ? Si « l’homme poursuit noir sur blanc [20] », si un gouvernement « pour valoir » doit « mirer l’univers [21] », comment penser la continuité entre folio du ciel et folio de la page ? Mallarmé ne fait-il que retrouver en le déplaçant, le vieux topos du liber mundi, que renouer avec l’épistémè de la Renaissance décrite par Foucault dans Les Mots et les Choses ? Ne faudrait-il pas revoir quelque peu l’hyper-modernité communément admise de Mallarmé, si couramment associé aux grands « maîtres du soupçon » ? Survivance du pansémiotisme médiéval et renaissant ou intuition du perspectivisme ? Comment comprendre alors le sens de la question mallarméenne reformulée par Claudel, qui semble si traditionnelle, si archaïque, si humaine, si hamlétienne, et qui peut dans sa généralité, hors contexte, tout aussi bien s’accorder avec une classique théologie du sens qu’avec un moderne matérialisme sémantique : être « le premier » à se placer devant le monde non comme devant un « spectacle » à décrire, mais comme devant un « texte » à déchiffrer, avec cette interrogation : « qu’est-ce que ça veut dire [22] » ? Plus précisément, comment situer cette méditation poétique sur l’acte interprétatif parmi les herméneutiques classiques et les herméneutiques modernes ? Peut-on légitimement rapprocher la « tâche infinie [23] » assignée à l’activité interprétative post-nietzschéenne et post-freudienne selon Foucault, de cette « pratique désespérée [24] » qu’est la lecture pour Mallarmé ? La cause du désespoir réside-t-elle dans l’absence de caution transcendante donnée au sens, comme de tout signifié originel et ultime (problème du matérialisme résumé dans la formule « le Rien qui est la vérité [25] »), ou plutôt dans l’incapacité fondamentale pour le lecteur de saisir le sens voulu par l’auteur (problème du malentendu intrinsèque à toute communication humaine, résumé dans la formule « le meilleur qui se passe entre deux gens, toujours, leur échappe, en tant qu’interlocuteurs [26] ») ?

Allegoria

La question du sens des poèmes de Mallarmé – sens unique, sens multiple, sens indécidable – posée bien évidemment du vivant du poète par des critiques comme Wyzewa ou Gourmont [27], reposée avec Thibaudet, avec la déconstruction, a été parallèlement remise en avant avec les exégèses savantes de Davies, de Marchal, de Bénichou. Cette latitude dans l’approche du sens du poème n’est-elle qu’une affaire de point de vue sur l’objet, de méthode, ou bien est-elle intrinsèquement liée à l’objet lui-même, tel que le poète-herméneute Mallarmé nous invite à le considérer ? C’est dans « Le Mystère dans les lettres » que l’on rencontre une théorie du sens et de la lecture assez développée, mais sous la forme d’un « poème critique », qui en diffracte justement le sens. Doit-on considérer la distinction entre sens minimal « même indifférent [28] », ou « vaine couche suffisante d’intelligibilité [29] » d’une part, et « trésor [30] » d’autre part, comme la simple relève laïcisée de la vieille opposition de l’herméneutique biblique entre sensus litteralis et sensus spiritualis ? Mallarmé est-il un poète du double sens ou du sens unique, de la lecture allégorique ou tautégorique, dès lors qu’il précise dans ce même texte que « le miroitement, en dessous », est en réalité « peu séparable de la surface concédée à la rétine [31] » ? Quelle place donner à l’imaginaire de la profondeur ? Mallarmé, célébrant « le voile dernier qui toujours reste [32] », opère-t-il comme Nietzsche selon Foucault, un « renversement de la profondeur », réduite à n’être jamais rien d’autre qu’un « pli de la surface [33] » ? Que faire alors de cet énoncé fameux de Solitude, présenté sur le mode polyphonique du discours rapporté : « attendez, par pudeur, […] que j’y ajoute un peu d’obscurité [34] » ?

Il semble admis en première approximation que la typologie du sens multiple cache, de manière plus moderne, une typologie des interprétations multiples, ce qui est radicalement différent, comme l’ont montré Szondi et Jauss. Lecteur « oisif », ou bien « malin », ou encore « ingénu », ou surtout actif et rompu à ce qu’il faut désormais nommer une « pratique » : quels sont alors les ressorts de cette typologie mallarméenne des lecteurs, mi empiriques, mi rêvés ?

« Comprendre », « interpréter », « appliquer »

Jauss rappelle, à la suite de Gadamer, que ces trois opérations constituent l’activité herméneutique saisie dans sa globalité et, idéalement, dans son « unité ». En réalité, chaque moment de l’histoire de l’herméneutique se caractérise par l’accent mis sur l’un ou l’autre de ces trois moments du geste interprétatif : ainsi de l’historisme qui privilégie la « compréhension », ou du formalisme qui creuse « l’interprétation », tout en sacrifiant tous deux « l’application », cette activité reine de la pensée médiévale ou de l’herméneutique juridique, que l’esthétique de la réception remet en avant justement, dans le sillage de l’antique allégorèse. Que nous apprend l’œuvre de Mallarmé de l’interaction entre ces trois niveaux ? Quelle est en particulier la part d’« application » dans la lecture qu’il propose de Rimbaud ou de Poe, d’autant que le poète semble assumer une position antipositiviste en la matière ? De fait, comme l’a souligné récemment à juste titre Jean-François Hamel [35], Mallarmé a bien conscience, confronté au cas Rimbaud, que les lectures allégoriques, et partant anachroniques, dominent dans le cas de la construction de toute figure auctoriale. Le présent du commentateur qui « applique » l’œuvre commentée à son « actualité » tire l’histoire vers le mythe : « il ne faut jamais négliger, en idée, aucune des possibilités qui volent autour d’une figure, elles appartiennent à l’original, même contre la vraisemblance, y plaçant un fond légendaire momentané, avant que cela se dissipe tout à fait [36] ». Mallarmé se fait ici le chantre d’une herméneutique de « l’application » plutôt que de la « compréhension ». Encore une fois, la figure semble primer sur le fait, le contrefactuel sur le factuel.

« Expliquer » et « interpréter », créer et délirer

Si l’on se réfère maintenant au fameux projet annoncé à Verlaine en 1885 d’« explication orphique de la Terre [37] », comment envisager la relation entre ces trois activités que l’épistémologie, depuis Dilthey au moins, nous apprend à distinguer : expliquer, comprendre-interpréter, créer ? Cette triade conceptuelle trouve selon nous son équivalent exact dans la pensée de Mallarmé, que l’on pourrait justement quadriller ainsi, puisque le poète circule entre trois logiques : celle de la preuve, celle du signe, et celle de la fiction. Que devient ainsi le programme herméneutique mallarméen si l’on rappelle qu’il cohabite, depuis les années de crise, avec un versant « scientifique » indéniable, la « Science » restant une référence constante, autant que la « Divinité », pour celui qui envisagea comme l’on sait une thèse de linguistique, et use volontiers, depuis Igitur, d’un lexique mathématique ? Corollairement, quelle place accorder à la création poétique si la Nature est envisagée comme un « Théâtre » ? Passe-t-on d’une nature parlante à une nature artiste ? Le poème a-t-il pour seul devenir la Critique ?

Mais il faudrait en réalité, en suivant Foucault, ajouter un quatrième terme, et une autre activité – délirer – pour véritablement « quadriller » le problème herméneutique tel que le pose selon nous l’œuvre de Mallarmé. L’auteur de Naissance de la clinique écrit en effet dans sa présentation de l’herméneutique moderne née au XIXe siècle : « cette expérience de la folie serait la sanction d’un mouvement de l’interprétation, qui s’approche à l’infini de son centre, et qui s’effondre, calciné [38] ». Ainsi, toute herméneutique se trouve bordée par un « point absolu » qui est aussi un « point de rupture », qui a pour double horizon la disparition et de l’interprète, et de l’interprétation. De fait, poursuit Foucault : « plus on va loin dans l’interprétation, plus en même temps on s’approche d’une région absolument dangereuse [39] ». On sait que cet « étrange voisinage de la folie et de la littérature [40] » constitue l’un des grands thèmes de la pensée de l’auteur des Mots et les Choses, qui a pour nom ici Hölderlin, Nerval, Nietzsche, Roussel, Artaud, mais aussi Mallarmé, dont l’œuvre-limite devient emblème et symptôme. Comment l’auteur d’Igitur et du Coup de dés nous amène-t-il à penser les limites de l’interprétation, si l’on souscrit encore à l’idée qu’avec Mallarmé la littérature devient « un langage dont la parole énonce, en même temps que ce qu’elle dit et dans le même mouvement, la langue qui la rend déchiffrable comme parole » ? Le poème mallarméen, proche de « la région où se fait depuis Freud l’expérience de la folie », se donne-t-il comme le seul lieu garant du sens, inscrivant en lui « son propre déchiffrement [41] » ? L’herméneutique mallarméenne doit-elle alors s’entendre comme une auto-herméneutique, à savoir une poétique irrémédiablement individuelle, ou bien une auto-analyse, à savoir une psychanalyse, puisque l’analyste ne peut parler que la langue de son malade, soutient Foucault ? Mallarmé lui-même d’un côté, le psychiatre freudien de l’autre, sont-ils les seuls herméneutes mallarméens légitimes ? Le moment moderne de l’herméneutique, comme de la littérature, peut-il s’énoncer sous la forme de cette contemporanéité dans la rupture qui unit un « depuis Freud » à un « depuis Mallarmé » ?

Une fois que l’on a exposé ce faisceau de questions [42] qui dessinent l’espace problématique de ce colloque, il nous reste à présenter les grandes réponses apportées par les différentes communications, que nous classerons en trois grands ensembles, placés sous le signe d’un certain idéal-type de lecteur, et d’une certaine « pratique » de la lecture, réalisée autant que programmée par Mallarmé : le « lecteur d’horizons » ; le lecteur empirique, le lecteur implicite.

Le « lecteur d’horizons »

Comme nous l’avons mentionné plus haut, Pascal Durand (« Mallarmé dans la prison des signes ») et Claude Pérez (« “Le cabinet des signesˮ : Mallarmé, Claudel et l’herméneutique ») partent de la « Catastrophe d’Igitur » et de la question mallarméenne-claudélienne – tout est là – du « texte » de la nature, pour en dégager la teneur et l’impensé. L’universitaire de Liège, après avoir rappelé que l’œuvre de Mallarmé pouvait peut-être s’entendre comme une « herméneutique littéraire généralisée », montre un Claudel « aveuglé par sa foi » qui ne voit dans la pensée de son ancien Maître en athéologie que négativité : on a confondu sens transcendant et signification immanente. Pascal Durand entreprend ainsi par contrecoup une relecture du matérialisme supposé de Mallarmé, qu’il convient d’envisager comme « enchanté », et non comme purement nihiliste, puisqu’il repose sur la dynamique heureuse d’une « transcendance fictive ». Mais il a aussi « pour contrepartie déclarée une herméneutique désespérée ». Il y a chez Mallarmé un au-delà du signe, mais fictif.

Claude Pérez, quant à lui, cherche à comprendre la logique claudélienne de l’intérieur, en montrant comment Claudel chrétien est amené à sauver quelque chose de l’héritage mallarméen en opérant une véritable « conversion de la question » posée par le Maître. Il s’agit alors de bien distinguer le « que peut signifier ceci ? » mallarméen (« Ballets ») ouvrant sur l’esthétisme d’une herméneutique de la lettre, du « qu’est-ce ça veut dire ? » claudélien, inséparable de la sauvagerie d’une herméneutique du corps. Le vouloir-dire de cette question met en avant trois grandes postures : une attitude « critique » face au texte du monde, qu’il s’agit de réfléchir par l’intelligence ; une attitude quasi-scientifique qui conduit moins à interpréter qu’à expliquer ; une attitude quasi-psychanalytique qui écoute la parole opaque du monde pulsionnel.

Avec la communication de Guillaume Artous-Bouvet (« Mallarmé et l’herméneutique de la nature »), le problème du « texte » du monde fait naître une autre question : où placer le geste herméneutique, dans la nature ou bien dans l’art, dans l’acte d’écrire ou dans l’acte de lire ? On interroge l’expressivité de cette nature parlante, fondamentalement non intentionnelle, et qui par là constitue « l’épreuve même du sens ». S’il y a bien une herméneutique de la nature chez Mallarmé, cela place l’art, devenu aporétique, en situation de secondarité principielle. Le poème se fait tout à la fois « hermétique », et « critique », jamais « mimétique. Larissa Drigo Agostinho (« Lire ou interpréter après la découverte du Néant »), quant à elle, fait de la découverte du Néant pendant les années de crise le point de départ de sa réflexion, qui se greffe sur l’analyse de l’herméneutique moderne faite par Foucault. Sa lecture contre-auctoriale, ou « interventionniste » comme le dirait Pierre Bayard, assumée comme telle, puisqu’on évoque l’éventualité d’un « trahir Mallarmé », déplace la question de « l’interprétation », rendue vaine par l’horizon indépassable du néant, vers celle, nietzschéenne, de la « création » de nouvelles formes de vie. Robert Boncardo (« Badiou, Mallarmé et le dépassement de l’herméneutique ») renoue pour sa part avec la vieille question philosophique de l’univocité ou de l’équivocité de l’être, comme avec le vieux débat entre allégorie et philologie, en couplant ces deux problèmes à celui des conditions de possibilité d’une herméneutique au regard de l’histoire récente de la philosophie. Le poème de Mallarmé, en l’occurrence le sonnet « À la nue… », laboratoire ou observatoire de tout discours sur le sens, est envisagé ici comme le lieu par excellence du conflit des interprétations où s’affrontent principalement Derrida et Badiou. Il s’agit alors de partir du poème pour mettre à l’épreuve une ontologie de l’Un. Avec Mallarmé, l’auteur de L’Être et l’événement entend aller « au-delà du relativisme implicite de toute pensée herméneutique ». Enfin, Frédéric Torterat (« Lire avec Mallarmé, entre remémoration et démémoration ») s’intéresse à la temporalité mallarméenne dans sa relation avec une phénoménologie de la lecture. S’inspirant de la pensée de Gaston Bachelard, l’universitaire décrit différentes manières de découper la durée existentielle. Mallarmé devient ici l’inventeur de fables temporelles, qui passent par des opérations de fragmentation, de mise en suspens et de mise en mouvement, entre retour et projection, mémoire et oubli.

Le lecteur empirique

Barbara Bohac (« Mallarmé lecteur de Banville ») entend de son côté revoir une double doxa critique. La présentation du Forgeron « s’appuie sur le texte de la pièce plus qu’il n’y paraît ». De fait, Mallarmé ne fait pas de ce poème mythologique « un pur prétexte, mais tente de l’interpréter en se fondant sur ce que Banville a écrit dans le Petit Traité ». Mallarmé poète-lecteur interprète plus qu’il n’utilise, pour reprendre les catégories d’Umberto Eco. L’universitaire rappelle ainsi tout ce que Mallarmé doit à Banville par delà les divergences philosophiques, ce qui conduit à nuancer la coupure convenue entre Parnasse et Symbolisme. Dans un même ordre d’idées, Alice Folco (« Portrait de Stéphane Mallarmé en spectateur »), à partir d’une présentation des chroniques théâtrales de la saison 1886-1887, essaie de tenir ensemble interprétation scénique et interprétation exégétique, spectacle public et lecture privée, espace de la scène et espace de la page, de manière à revoir une autre doxa, celle du « théâtre mental ». Mallarmé esquisse à travers sa critique théâtrale « une lecture que l’on pourrait, anachroniquement, qualifier de “dramaturgiqueˮ », et envisage la scène comme un dispositif doté d’un « fonctionnement herméneutique », porté par un acteur lettré, non seulement « mime » mais « penseur », tel Mounet-Sully. Cette idée d’un théâtre envisagé comme « un outil herméneutique » sous-tend également le propos de Maria de Jesus Cabral (« Je ne sais quel miroitement en dessous : le théâtre, programme humain, outil herméneutique »), qui revient sur le projet d’« explication orphique de la Terre », en l’envisageant comme « un geste de connaissance et de transmission que le poète a en commun avec le scientifique, même si son mode d’investigation est différent ». Mallarmé jette donc les bases d’une herméneutique de « l’entre-deux » : « entre l’homme et le monde, entre la musique et les lettres, entre l’art et la science. Entre le théâtre et le Livre ». Couplée au concept de « fiction », c’est donc aussi une « herméneutique créative ». L’herméneutique appliquée rencontre aussi l’art du portrait littéraire. Adrien Cavallaro (« D’un article “plutôt défavorable et malinˮ : Mallarmé portraitiste de Rimbaud »), analysant le « médaillon » de Divagations, interroge le dialogue entre biographie et mythographie, centré ici sur la notion de « crise ». Il s’agit de montrer comment le cas du « passant considérable », vu depuis la conception mallarméenne de l’œuvre, fait émerger deux trajectoires antagonistes, deux herméneutiques politico-littéraires aux connotations médicales incompatibles. Rimbaud est cet « anarchiste » qui a « commis en lui l’attentat symbolique de la poésie, équivalent métaphorique politique de l’opération médicale pratiquée par le poète en crise ». Pour Mallarmé, lire revient ici à bâtir un contre-paradigme, qui est aussi un contre-tombeau.

Mais lire, c’est aussi construire une posture auctoriale. Marie Blaise (« Mallarmé et Poe : “la personne analogueˮ ») se penche sur l’effet produit par l’œuvre de Poe tant sur la forme du poème, que sur la figuration de l’auteur. Le discours mallarméen se donne ici comme « une construction qui garantit l’autorité et la genèse des formes ». L’auteur du Corbeau transmet autant une « méthode de composition » qu’il permet à Mallarmé de s’inscrire aussi « dans une fiction d’histoire littéraire où la figure du “maîtreˮ » orchestre un jeu de miroirs complexe » : anonymat et analogie en sont les deux ressorts majeurs. Tel sera aussi l’axe directeur de la communication de Margot Favard (« Mallarmé lisant ses pairs ou comme s’écrit la figure du poète en Maître ») consacré à l’ensemble des « médaillons et portraits en pied » de Divagations, qui décline différentes figures de la maîtrise mallarméenne, équivoque, oscillant entre autorité et humilité. L’herméneute se fait tour à tour officiant, clinicien, sociologue, historien, témoin, mythologue. Ici, le poète-lecteur prend des airs de « médiateur », et non de « maudit ». Ses textes d’hommage sont autant de moments d’un processus de « monumentalisation en miniature » des disparus.

Le lecteur implicite

Patrick Thériault (« L’adresse à communiquer : le motif herméneutique de l’adresse en contexte de modernité poétique. L’exemple du salut mallarméen ») approfondit une question déjà soulevée par son essai de 2010 [43], qu’il aborde en se situant au carrefour de la sociologie de la littérature, de la théorie de la communication et de la psychanalyse lacanienne. Dans ce cadre-là, l’herméneutique mallarméenne se décline à travers la logique de l’Autre, dès lors que lire, c’est recevoir ce qui nous est adressé. Suivant la thèse d’Alain Vaillant qui voit dans le texte littéraire moderne, ni solipsiste, ni autotélique, ni intransitif, un texte autrement adressé, l’universitaire canadien part du poème « Salut » pour décrire cette « adresse élective » mallarméenne, qui relève de la catégorie de l’Imaginaire (fantasmatique de la projection), et non du Symbolique (légalité du contrat), et qui tire le problème herméneutique autant vers une économie du don que vers une érotique de la « sé-duction » ou de la « pro-vocation ». Mais il s’agit aussi d’une éthique de l’amitié comme d’une politique de la minorité : « l’acte poétique ne vise pas tant à faire sens qu’à faire signe : il se décline et s’offre en priorité comme un acte de reconnaissance ». Dans une perspective quelque peu similaire, qui fait du poème « un acte de communication », Arild Bakken (« La figure du lecteur : l’auditoire auctorial dans les Poésies de Mallarmé ») se saisit du modèle des maximes conversationnelles de Grice pour décrire le « lecteur postulé » inscrit dans le tissu du poème. Le chercheur use alors d’une double critériologie (versant épistémique et versant axiologique), pour insister sur la communauté de valeurs que Mallarmé dessine. En dernier ressort, le lecteur se voit sommé de choisir sa position : adhérer, rejeter, convertir son regard ou analyser. L’ouverture du poème en direction du public intéresse également Nelson Charest (« La réception tue dans les rets du poème »), qui étudie « La déclaration foraine », en faisant de Mallarmé un poète critique, mais aussi « un rhapsode, au sens où l’entend Platon et selon la relecture qu’en donne Michel Charles dans son Rhétorique de la lecture ». Ce texte, véritable « lecture poétique en acte » qui présente l’intérêt ici de mêler récitation et commentaire, interprétation scénique et interprétation exégétique, suscite une réflexion sur les relations entre échange économique et échange symbolique. Mallarmé se fait alors le théoricien du sens « réservé », maintenu entre contact et distance, dévoilement et revoilement.

À l’inverse, Annick Ettlin (« Éloge de la non-lecture : Mallarmé et le mythe littéraire »), qui manie le paradoxe dans le sillage des « fictions théoriques » de Pierre Bayard, se demande « ce qui se passerait si le livre existait sans être lu ». Elle concentre son attention sur ces cas où « le poète juge que la non-lecture est préférable », quand l’être-là du signe l’emporte sur l’être-là de la personne du lecteur ou de l’auteur. La « non-lecture » fait système avec livre-objet (bibelot, coffret, éventail), avec le devenir-signe du poète dont le nom propre constitue le fin mot de l’œuvre, comme avec le « tunnel » de l’époque, et ce n’est alors « qu’un pis-aller ». Entre mystification et démystification, Mallarmé ne choisit pas. Enfin, Joëlle Molina (« Mallarmé, passeur secret d’herméneutique ancienne ? La preuve par X »), dans le cadre d’une minutieuse enquête à la fois savante et créatrice, circule à travers la vie et l’œuvre de Mallarmé, nous fait parcourir l’archive du poète et l’écheveau du poème, afin de mieux cerner cet « effet cabalistique » que le sonnet du ptyx se doit de faire naître. Lire Mallarmé, poète de la lettre combinée, revient dès lors à entendre le texte d’une autre oreille, sensible à la musique des consonnes. Il résultera de ce coup de dés de la pensée herméneutique une hypothèse de lecture puisant aux sources de la Kabbale : « les consonnes du prénom de Stéphane Mallarmé à l’exception de toute autre, composaient les rimes du Sonnet ».

L’herméneutique littéraire des écrivains

En conclusion, ce qui ressort de ce colloque consacré à Mallarmé en 2013, c’est la confirmation du changement de paradigme opéré dans le champ des études mallarméennes depuis la fin des années 1980 d’une part, et l’émergence conjointe de nouveaux chantiers de recherche d’autre part, compte tenu justement de ces nouveaux postulats qui envisagent le texte moins dans son immanence sémiologique que dans sa transcendance sémantique vers un monde (herméneutique de la Terre), ou vers un autrui (herméneutique de l’adresse et herméneutique de la fonction-auteur). Pour reprendre les catégories de Paul Ricœur forgées au cours de son débat avec l’analyse structurale, nous avons tenté de suivre le « travail du texte » non plus comme « dynamique interne » mais comme « projection externe [44] ». Notre présent théorique, en grand partie convergent désormais avec la pensée de l’auteur du Conflit des interprétations [45], permet en effet de ré-introduire et de ré-entendre ce que le poète nommait « Transposition », à côté de la « Structure », sans verser pour autant dans l’illusion intentionnelle (Auteur) ni dans l’illusion affective (Lecteur), puisque tout se fait dans et par le texte, à partir des signes, mais aussi de leur horizon : « devant le papier l’artiste se fait [46] ». Il en va de même pour l’acte de lire. C’est à cette fabrique du lecteur que nous nous sommes intéressés ici, en parcourant, à travers le cas Mallarmé, un champ encore peu frayé, qui vient croiser et compléter celui de l’histoire littéraire des écrivains [47] : le champ de l’herméneutique littéraire des écrivains.

Notes

[1De manière plus large, à suivre l’archéologie de Foucault, c’est bien évidemment le xixe siècle qui inaugure, en retrouvant quelque chose de l’épistémè de la Renaissance, ce retour, puisque Nietzsche, Marx, Freud « ont fondé à nouveau la possibilité d’une herméneutique » (Michel Foucault, « Nietzsche, Freud, Marx » (1964 / 1967), Dits et écrits I, Paris, Gallimard, 2001, p. 594). Les travaux de l’École de Constance, inspiré de Gadamer lecteur de Heidegger, ne sont jamais qu’un maillon de cette longue chaîne, dont il faudrait compléter le panorama, puisque Foucault, comme l’on n’a pas manqué de le lui faire remarquer lors des débats de Royaumont, laisse de côté dans sa généalogie toute la tradition de l’herméneutique religieuse, et en particulier piétiste, d’où est sortie l’herméneutique allemande. Sur cet aspect, outre les travaux de Jean Grondin, de Jean Greisch, de Paul Ricœur, voir Peter Szondi, Introduction à l’herméneutique littéraire (1975), Paris, Les Éditions du Cerf, 1989 et Hans Robert Jauss, « Limites et tâches d’une herméneutique littéraire » (1980), Pour une herméneutique littéraire (1982), Paris, Gallimard, 1988, p. 11-24.

[2La Posture de l’herméneute. Essais sur l’interprétation de la littérature, dir. Alison Boulanger et Jessica Wilker, Paris, Classiques Garnier, 2011, p. 10.

[3Sur cette triade herméneutique, voir en particulier Hans Robert Jauss, Pour une herméneutique littéraire, op. cit. 

[4Trois livres récents, assez différents par le choix du corpus comme par leur méthode, apportent néanmoins des réponses à cette question : Thierry Roger, L’Archive du Coup de dés, Paris, Classiques Garnier, 2010 ; Vincent Kaufmann, La Faute à Mallarmé, Paris, Seuil, 2011, et Jean-François Hamel, Camarade Mallarmé, Paris, Éditions de Minuit, 2014.

[5Jean-Marie Schaeffer, Petite Écologie des études littéraires, Paris, Éditions Thierry Marchaisse, 2011, p. 100.

[6Michel Collot, « Le “cas Mallarméˮ : hermétique et herméneutique », L’Horizon fabuleux, I, Paris, Corti, 1998, p. 229-239.

[7Michel Foucault, « Nietzsche, Freud, Marx » (1964 / 1967), art. cité, p. 592-593.

[8Nous reprenons les distinctions établies par Ricœur dans sa présentation de l’ouvrage de Mikel Dufrenne, Le Poétique, paru en 1966 (Lectures 2. La contrée des philosophes, Paris, Seuil, 1999, p. 335-347), livre qui adosse une « phénoménologie de la poésie » à une « ontologie de la nature parlante » : de quoi servir de critérium possible pour situer le projet mallarméen.

[9Mallarmé, Œuvres complètes, éd. Bertrand Marchal, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, 2003, p. 230. Cette édition de référence sera désormais abrégée en OC, t. II. Le premier volume des Œuvres, publié en 1998, sera abrégé en OC, t. I.

[10Cette herméneutique de l’homme sera peu abordée ici, puisque qu’elle est tout le sujet de La Religion de Mallarmé.

[11Cet aspect apparaît surtout dans la lecture célèbre de Mallarmé proposée par Pierre Bourdieu, et ses continuateurs mallarmistes (Pascal Durand, Patrick Thériault).

[12Antoine Compagnon, Le Démon de la théorie. Littérature et sens commun, Paris, Seuil (1998), coll. « Points Essais », 2001, p. 164-165.

[13Bertrand Marchal, Lecture de Mallarmé, Paris, Corti, 1985, p. 166.

[14Sur cette question malheureusement laissée en friche par ce colloque, voir en particulier l’article très stimulant de Jean Christophe Cavallin, « Lecteur le vierge. Poème et tabou », Libres cahiers pour la psychanalyse, 1 / 2012, n° 25, p. 7-26.

[15Hans Robert Jauss, Pour une herméneutique littéraire, op. cit., p. 366.

[16Ibid., p. 365.

[17« Pour que je m’entr’ouvrisse et reine triomphasse » (Mallarmé, OC, t. I, p. 151).

[18Sur cette question, nous renvoyons surtout aux travaux de Ricœur qui, on le sait, a cherché à tenir ensemble herméneutique du texte et herméneutique du sujet, constitution du sens et constitution du soi, comprendre et se comprendre.

[19OC, t. II, p. 255.

[20Ibid., p. 215.

[21Ibid., p. 76.

[22Voir plus loin les deux communications complémentaires, formant diptyque, de Pascal Durand, mallarméen, et de Claude Pérez, claudélien. Saluons la présence simultanée de ces deux points de vue, et ce perspectivisme en acte, rarement obtenus dans les polyphonies des colloques ou des livres.

[23Michel Foucault, « Nietzsche, Freud, Marx » (1964 / 1967), art. cité, p. 597.

[24OC, t. II, p. 67.

[25OC, t. I, p. 696.

[26OC, t. II, p. 262.

[27Sur cette question, nous renvoyons au volume de la collection « Mémoire de la critique », Stéphane Mallarmé, édité par Bertrand Marchal (PUPS, 1998).

[28OC, t. II, p. 229.

[29Ibid., p. 230.

[30Ibid., p. 229.

[31Ibid. p. 229.

[32OC, t. II, p. 174.

[33Michel Foucault, « Nietzsche, Freud, Marx » (1964 / 1967), art. cité, p. 596.

[34OC, t. II, p. 259.

[35Hamel, estimant que « Mallarmé refuse pour sa part de jouer la lettre de l’œuvre contre l’esprit du mythe » (Camarade Mallarmé, op. cit., p. 13.), s’autorise de la parole du Maître pour écarter toutes les réticences de type philologique à l’endroit des opérations de lecture que son essai va décrire.

[36 OC, t. II, p. 127.

[37OC, t. I, p. 788.

[38Michel Foucault, « Nietzsche, Freud, Marx » (1964 / 1967), art. cité, p. 599.

[39Ibid., p. 598.

[40Michel Foucault, « La folie, l’absence d’œuvre » (1964), Dits et écrits I, op. cit., p. 447.

[41Ibid., p. 446-447.

[42Ce texte introductif entend poser le problème dans sa plus grande généralité. Bien évidemment, les actes du colloque n’abordent qu’une partie de cette totalité problématique, qui devient totalité programmatique.

[43Patrick Thériault, Le (dé)montage de la Fiction : la révélation moderne de Mallarmé, Paris, Honoré Champion, 2010.

[44Paul Ricœur, « De l’interprétation » (1983), Du texte à l’action. Essais d’herméneutique II, Paris, Seuil, 1986, p. 36.

[45Voir à ce propos les contributions du colloque organisé par la Chaire du Québec contemporain de l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3, en collaboration avec le Centre de recherche sur les arts et le langage (EHESS / CNRS), consacrées à L’Héritage littéraire de Paul Ricœur : http://www.fabula.org/colloques/sommaire1852.php. Précisons que ces communications se concentrent pour la très grande majorité d’entre elles sur la théorie du récit, et non sur la théorie de l’interprétation. Il s’agit d’un « premier bilan », qui doit en appeler d’autres.

[46Mallarmé, lettre à Eugène Lefébure du 18 février 1865, OC, t. I, p. 669.

[47Voir Vincent Debaene et alii (dir.), L’Histoire littéraire des écrivains, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. « Lettres françaises », 2013.


Pour citer l'article:

Thierry ROGER, « L’horizon des signes. Pour une herméneutique mallarméenne » in Mallarmé herméneute, Actes du colloque organisé à l’Université de Rouen en novembre 2013, publiés par Thierry Roger (CÉRÉdI).
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 10, 2014.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?l-horizon-des-signes-pour-une.html

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