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Jouda SELLAMI

Université de la Manouba - GÉMAS

L’identité normande dans la Chanson d’Antioche et le Livre d’Éracle

L’auteur

Maître Assistante en littérature et civilisation françaises à la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la Manouba, Jouda Sellami a travaillé sur la représentation de l’espace oriental dans les chansons de geste du cycle de Guillaume d’Orange et du premier cycle de la croisad (thèse soutenue en 2007 à l’Université de Paris III) Elle s’intéresse actuellement au personnage de Saladin dans la littérature française.


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Charles Nicolle, illustre médecin rouennais qui a passé une partie de sa vie en Tunisie – où il meurt en 1936 – publie en 1919 un article intitulé « Un témoin de l’épopée normande en Afrique mineure [1] » où il traite de la courte période de domination normande en Afrique du nord [2] au début du XIIe siècle. Il évoque ses « ancêtres les Normands » en se rendant à l’évidence qu’« il est si peu de lieux où l’esprit aventureux de la race n’ait marqué ». Le terme « race » mérite qu’on s’y arrête car il témoigne de l’importance de cet esprit d’aventure dans l’identité même d’un peuple qui s’est retrouvé, à l’époque médiévale, partagé entre le nord et le sud au gré des conquêtes territoriales. Michel Balivet, à son tour, souligne dans ce qu’il appelle une « symétrie normando-turque » la force de cette identité en la reliant à la religion adoptée par les deux peuples : « au XIe siècle, la conversion des deux groupes à la religion majoritaire de leur zone d’implantation méditerranéenne était encore très récente : le Normand Rollon premier duc de cette province de « France mineure » d’où devaient partir les conquérants normands de l’Italie et de la Syrie, était devenu chrétien en 911, et c’est seulement vers la fin de ce même Xe siècle que Seldjûk, fils de Dukak, ancêtre de la dynastie seldjoukide, s’était converti à l’islam [3] ». Il ajoute que « la perméabilité culturelle des Normands et des Turcs n’amenuise en rien une forte identité de groupe qui caractérise les deux peuples. Alliés ou ennemis témoignent de la spécificité normande au sein de la chrétienté comme de l’originalité turque dans l’umma musulmane [4] ». Paul Zumthor relativise pourtant la notion d’identité au Moyen Âge en distinguant l’identité personnelle de l’identité collective : « un besoin d’identification (avec l’Autre, avec le groupe, avec un modèle commun) travaillait au Moyen Âge [le corps social] plus que le désir d’identité personnelle qui nous habite encore […]. L’univers médiéval possède éminemment ce que Gilbert Durand nomme une « puissance d’impersonnation », qui ne permet guère d’exister que dans et par le regard des autres [5] ».

Peut-on retrouver dans les récits historiques de la première croisade cette opposition entre cette « puissance d’impersonnation » qu’évoque Zumthor et l’identité marquée que semblent incarner les Normands aux yeux de leurs contemporains selon Balivet ? La dimension épique de ces textes dénature-t-elle cette identité ? Il n’est plus à démontrer en effet que la veine épique touche toutes les chroniques de la première croisade car le projet même de l’expédition a un caractère épique indiscutable [6]. Il est donc normal de trouver des points de vue similaires dans le Livre d’Éracle [7], qui comporte une traduction du XIIe siècle de la Chronique latine de Guillaume de Tyr, et dans la Chanson d’Antioche [8], première épopée du Cycle de la Croisade datant de la fin du XIIe siècle. Il est intéressant de se référer au récit des Gesta francorum [9] étant donné qu’il est avéré que son auteur anonyme est un Normand d’Italie méridionale qui a sans doute fait partie de la troupe de Bohémond. Il n’est pas étonnant d’y déceler une visée propagandiste en faveur de son camp, de l’armée d’Italie du Sud à laquelle il a appartenu et de son seigneur Bohémond de Tarente auquel il voue une admiration sans limites [10].

Les Normands dans la croisade : les circonstances du départ et la désignation des Normands

« Nos pères ne sont-ils pas venus de France ! » s’écrie Bohémond lors du siège d’Amalfi. L’Anonyme, qui aurait participé à l’expédition normande d’Italie méridionale, est le seul à évoquer les circonstances particulières du départ pour la première croisade. L’Éracle rappelle seulement les rapports privilégiés entre les Normands d’Italie et l’Église. En 1085, le pape trouve refuge chez Robert Guiscard, en Pouille, et cette relation a été maintenue plus tard, comme en témoigne Malaterra [11] à la fin du XIe siècle, qui évoque les rencontres entre Roger de Sicile et Urbain II. La conquête de la Sicile par Roger précède de seulement quatre ans l’appel de Clermont. Au moment où les barons de France se préparaient à la croisade, Bohémond de Tarente était au siège d’Amalfi aux côtés de son demi-frère Roger Borsa et de son oncle Roger de Sicile pour mater la rébellion qui venait d’éclater contre les Normands. L’appel de l’aventure et l’ambition de se tailler un fief en Orient – son frère Roger ayant bénéficié seul de l’héritage de Robert Guiscard – l’ont pressé de partir. L’Anonyme raconte que Bohémond enlève son riche vêtement rouge et commence à y découper des croix pour en parer sa nouvelle armée. Il se consacre à son départ et abandonne alors le siège, entraînant avec lui plusieurs de ses parents et bon nombre de chevaliers, obligeant les deux Roger à lever le siège.

Dans la Chanson d’Antioche, le chef normand est Bohémond de Sicile ; son nom est souvent rattaché à celui de son père, décrit comme un redoutable chevalier. Il est identifié comme le fils de Robert Guiscard par l’auteur [12] et par les personnages, qu’ils soient Normands, croisés, Byzantins ou Turcs. Dans une lettre adressée à Bohémond dans l’Éracle, l’empereur reconnaît en lui le « filz de mout grant home et mout vaillant » (II, 14). C’est dire que le souvenir de Robert Guiscard, qui a conquis des territoires byzantins au début du XIe siècle, reste vivace à l’époque d’une première croisade lancée une dizaine d’années après sa mort. L’identité de Bohémond est bien affirmée : il est d’abord le fils de l’illustre Robert Guiscard, prince de Tarente et chef de l’armée normande. Il lui manque un fief en Orient pour imposer définitivement sa personnalité et se détacher de la dépendance d’un père ou d’un frère. Peut-on reconnaître aux Normands qui dépendent de lui une identité aussi marquée ?

La désignation des Normands dans l’épopée et la chronique permet de mieux percevoir une identité de groupe. L’Anonyme souligne une nette distinction entre les Normands d’Italie du sud et les autres populations qui ont participé à la croisade. Hormis la première personne du pluriel qu’il utilise pour marquer son appartenance à la troupe de Bohémond, son « seigneur », il utilise le terme « longobards ». La seule fois où le mot est employé dans l’Éracle, c’est pour désigner un homme en particulier, dont on ne cite que cette origine, et qui a construit un engin capable de détruire les murs d’Antioche ; il parle de « l’ost aus Normanz » (III, 10) quand il évoque l’origine d’un petit chevalier. Mais quand il veut désigner l’ensemble de l’armée, il utilise une seule fois la coordination « li Normant et li François », qui marque dans ce contexte la différence qu’il établit entre les Normands du nord et ceux du sud. Mais les termes les plus employés dans l’Éracle pour désigner les croisés sont d’ordre plus général, rassembleurs d’une certaine manière, émanant d’un auteur plus soucieux des événements que des individus : « les nostres, les Crestiens, li baron ». Paradoxalement, c’est la Chanson d’Antioche qui apporte le plus de précisions concernant les dénominations. L’armée du duc de Normandie y est composée de « Normands » (v. 8557), souvent rattachés aux « Bretons » (v. 2139 ; 2200). On note en revanche une diversité intéressante dans la désignation des Normands d’Italie, qui correspond sans doute à la diversité des origines des chevaliers. Dans l’énumération des principales composantes de l’armée franque, l’auteur évoque « Li baron de Borgoigne et icil d’Alemagne, / Et cil de Lombardie, de Puille et de Romagne » (v. 1135-6). En outre, « Lombart et Puillan » (v. 9493), « Longhebars et Toscans » sont donnés comme faisant partie de l’armée normande. Ils sont aussi des « Normands » (v. 995) pour l’empereur Alexis. Pourtant, lors d’une bataille, à deux vers d’intervalle, Bohémond et ses hommes sont tantôt appelés « Normands » tantôt nommés « Français » (v. 2345 et 2348).

Alors que L’Anonyme s’identifie directement à l’armée venue d’Italie, l’Éracle évite de reconnaître une identité au groupe et tente de fondre toutes les armées sous la seule bannière de l’armée du Seigneur. La Chanson d’Antioche marque le plus l’unité de l’armée normande malgré sa diversité : cette armée est d’origine française et normande, et mélangée aux populations originaires de différentes régions d’Italie.

L’armée normande est-elle l’incarnation d’une identité collective ?

Cette armée hétéroclite qui se constitue à l’issue du siège d’Amalfi autour de Bohémond se construit une nouvelle identité en côtoyant les autres troupes croisées. « Lombart et Puillan » (v. 9493) protestent quand Raymond de Saint Gilles donne son enseigne à hisser au sommet de la citadelle d’Antioche, voulant la remplacer par celle de leur chef Bohémond. Ils sont bien reconnus par le Turc Amédélis qui les considère comme une « gens fors et fiere et outrequidans » (v. 8082-3), ce qui leur permet d’occuper une place particulière au sein de l’armée croisée.

L’armée normande participe certes aux côtés de l’ensemble des croisés aux moments forts de la bataille mais elle réussit surtout, à deux moments clés de l’histoire, à se dégager du groupe et à s’illustrer en tant qu’entité autonome reconnue. Les Normands d’Italie et ceux de France se retrouvent alors dans le même corps d’armée, toujours sous la conduite de Bohémond :

Buiemons s’atorna o les gens de sa terre,
Li quens de Normendie, li quens Rotols de Perce [13],
Les vals de Gurhenie cevalcerent por querre. (v. 2022-4)

La laisse 95 est centrée sur les exploits de Guillaume, jeune frère de Tancrède, adoubé depuis peu, qui tue Corsolt de Tabarie, neveu de Soliman. Quand celui-ci veut se venger, apparaît Robert de Normandie qui s’était mis en embuscade. La laisse 97 souligne que c’est la bataille des Normands, un terme qui réunit ici les Normands de France et ceux d’Italie du sud :

Puis que li Normant vinrent sor pute jent grifaigne,
La veïssiés estor mervellos et estraigne ! (v. 2095-2096)

Le deuxième moment où réussit l’union normande, c’est la bataille de Dorylée. Selon L’Anonyme [14], au matin du 1er juillet 1097, les escadrons turcs fondent sur l’avant-garde franque qui réunit les Normands de Bohémond et ceux de Robert Courteheuse. La surprise est totale et l’ost normand est bientôt encerclé. Bohémond harangue ses troupes, les Normands résistent aux assauts, la bataille fait rage, même les femmes participent. La route de l’Asie mineure est ainsi ouverte grâce à la solidarité entre les deux armées.

Jusqu’ici, nos récits restent ancrés dans la logique de l’épopée en tant qu’entreprise collective. Les chevaliers qui composent l’armée normande se retrouvent aussi à la fois dans leur loyauté à leur chef et dans leur attachement à leur cause commune. En effet, symboliquement, en quittant femmes, enfants et fiefs [15], ils se défont de leur identité première. Ils semblent sincères dans cette quête spirituelle d’un outre-mer à reprendre au profit de la chrétienté et d’une Église du Christ à réhabiliter. Ils se séparent de leur habit de seigneur ou de chevalier pour adopter celui du pèlerin-croisé qui aspire à mettre ses pas dans ceux du Christ et à se fondre dans la communauté des chrétiens et des Francs. Mais, selon F. Suard, « cette multiplication des protagonistes [dans la Chanson d’Antioche] transforme considérablement les données de l’esthétique épique : au héros majeur, escorté de personnages de second plan, qu’est Roland ou Guillaume, se substitue une sorte de tableau de groupe où des figures nombreuses, éventuellement difficiles à situer les unes par rapport aux autres, sont également dignes d’intérêt [16]. » En effet, au moment où l’Éracle fait allusion au courage d’un Normand qu’il ne nomme pas, la Chanson d’Antioche consacre un long passage (laisses 170-187) à l’exploit et au martyre de ce même chevalier de la troupe de Bohémond, Rainaut Porquet [17], qui tombe entre les mains des croisés et leur dit alors :

Se jo prang ceste vile, Franc en ierent joiant,
Cest palais renderai Buiemont le Puillant.
Fiux fu Robert Guicart, le hardi combatant,
Puis irons, se Deu plest, en Jursalem avant,
Si prandrons le Sepucre u Dex fu suscitant,
Puis conquerrons le terre desci qu’en Oriant. (l. 173)

Le personnage insiste sur la loyauté envers son chef à qui il remettrait Antioche et se montre également fidèle à l’objectif, maintes fois signalé dans la chanson par les croisés, de la conquête de Jérusalem et de tout l’Orient sarrasin. Contrairement à l’Éracle qui ne le nomme pas, la Chanson d’Antioche confère une double identité au Normand qui apparaît à la fois comme le vassal de Bohémond et comme un croisé sincère.

Un dédoublement d’identité, d’une autre nature cette fois, touche le personnage de Gui le Sénéchal, demi-frère de Bohémond qui agit de l’intérieur de la cour byzantine en faveur des croisés. Ce Normand, qui choisit d’être au service de l’empereur, fait preuve d’une solidarité sans faille avec Bohémond. La présence de ce personnage auprès du basileus rappelle qu’à l’origine, les Normands sont venus en Italie du sud en tant que mercenaires au service de qui voulait bien les engager [18], et prioritairement au service des Byzantins. Gui en représente ici un bon exemple. Il plaide la cause des siens auprès de l’empereur Alexis Ier dans la Chanson d’Antioche quand celui-ci projette de les tuer puis de les priver d’approvisionnement à leur arrivée à Constantinople [19]. On retrouve le même Normand, dans nos trois textes, en train de blâmer les déserteurs d’Antioche au moment où l’empereur, sur le conseil du comte Etienne, renonce à secourir l’armée chrétienne menacée par l’armée de Corbaran d’Oliferne [20]. Avant de repartir avec le basileus, Etienne se lamente sur le sort des chrétiens et regrette Bohémond :

« Ohi ! Buiemont, sire, frans chevaliers membrés,
Vos en estiez li flor et desor tos amés,
De sens et de proece et de grans larghetés,
Par vos estoit as povrez li bons consels donés.
Comment peut onques estre Sarrasins si osés
K’il feri sor vos cors qui tant est honerés !
Se vos estes ocis, a tort suis vis remés
Quant or pourira terre vo bouce et vo bel nés,
Les iex et le visage, les flans et les costés. (v. 7069-7077)

Bohémond apparaît incontestablement dans toutes les situations comme le chef de cette armée normande qui se reconnaît en lui. Il est naturellement le chef de la croisade pour L’Anonyme qui fait preuve d’une partialité évidente. Il est tour à tour le « très vaillant chevalier du Christ » (p. 72), « le seigneur Bohémond » (p. 72-75), « le sage Bohémond » (p. 76-80), « le vénérable Bohémond » (p. 126), « le preux Bohémond » désigné plusieurs fois par l’expression « homme sage »… J. Flori affirme qu’il s’agit « d’un véritable écrit panégyrique, un récit de propagande du prince normand [21] ». Devant Antioche, quand ils sont attaqués par une armée turque, les « généraux » laissent la direction des combats à Bohémond en l’assurant de leur entière confiance : « Tu es sage et prudent, tu es grand et magnifique, tu es vaillant et victorieux, tu es l’arbitre des combats et le juge des affrontements ! Charge-toi de tout, tout repose sur toi ; tout ce qui te paraît bon, fais-le nous faire, à nous et à toi [22] ». Les barons mettent ainsi leur sort entre les mains du chef normand admiré voire adulé en le considérant comme le meilleur d’entre eux. L’Anonyme s’identifie ainsi à la fois à la troupe normande à travers l’utilisation de la première personne du pluriel et à Bohémond qu’il admire. Individualiser ces personnages, ce n’est pas forcément les doter d’une personnalité mais c’est plutôt ici les rattacher à un groupe ou à une figure, celle du chef en l’occurrence. Ce chef-ci s’adapte-t-il à l’univers épique ? Son identité est-elle altérée ou au contraire renforcée par son intégration dans le moule épique ?

Le héros normand confronté au modèle épique :

Tout porte à croire que le personnage de Bohémond, malgré son statut de chef, est difficile à intégrer dans l’épopée. En effet, pour lui, l’intérêt de la croisade est qu’elle lui permet de s’affranchir de tout serment féodal : il est désormais un aventurier libre et ambitieux qui privilégie sa gloire personnelle avant de penser au succès de la croisade. L’Orient, peu connu du chef normand malgré son rôle aux côtés de son père, est le lieu idéal de l’aventure personnelle. C’est le cadre dans lequel il peut échapper plus facilement aux contraintes du lignage. Le lieu propice à l’affirmation d’une nouvelle identité, celle d’un chef chrétien, appartenant certes à une lignée de conquérants, mais qui se taille son propre fief par la force et l’intelligence militaire et stratégique. Ceci est manifeste dans les textes qui nous intéressent, mais les auteurs tentent toujours de taire ou de justifier l’ambition débordante du « héros ». Le premier obstacle de taille sur son chemin, il le rencontre très rapidement au premier point de passage obligé sur la route de Jérusalem : Constantinople. Il est en effet contraint de prêter hommage au basileus. L’Éracle et la Chanson d’Antioche narrent longuement la rencontre entre le basileus et les Normands désormais croisés, mais l’épisode est relaté de deux manières très différentes.

La version de l’Éracle est très précise et elle présente une analyse très fine du caractère des personnages. « Li Empereres oï dire que Buiemonz venoit atout grant gent, si le douta mout et ot sospeçoneuse sa venue ; car il avoit en mainz contenz et à lui et à son père, dont il ot touz jorz le poieur [23] » (II, 13). Le traducteur annonce alors la rubrique : « De la trahison que li Empereres pensa envers Buiemont ». Alexis envoie une lettre à Bohémond comportant des « paroles mout douces et mout decevanz », qui n’échappent pas à l’intelligence de Bohémond « qui estoit sages et conoissanz, [et qui] avoit maintes fois esprové la desloiauté l’Empereur » (II, 14). Alexis envoie en fait ses soldats attaquer les Normands, les gens de Bohémond les repoussent et en ramènent certains devant leur chef qui leur demande « porquoi il qui crestien estoient, avoient coreu sus à l’ost des Crestiens, et meismement, puis qu’il estoient de la gent l’Empereur qui si estoit leur sires et leur amis. Il respondirent que voirement estoient il home l’Empereur et si soldoier ; pour ce leur convenoit a fere son commandement, car par lui avoient il ce fet. Ici s’aperceurent, tuit cil qui ce oïrent, que les beles paroles que li Empereres disoit n’estoient que decevement et tricherie. Mais Buiemons qui sages estoit et savoit que par l’Empereur les covenoit à passer, fesoit semblant que il ne s’en aperceust mie ; ains fesoit bele chiere à ses genz por covrir son corage ; et ne plaisoit ce mie à teus i avoit des barons [24] » (II, 14). Car Bohémond avait l’intention de rendre hommage à l’empereur malgré les pertes que ce dernier avait fait subir à ses troupes.

La version de la Chanson d’Antioche est sensiblement différente. Contrairement aux chroniques qui s’accordent sur le fait que tous les barons rendent hommage à l’empereur, sauf Tancrède qui esquive la rencontre avec le basileus en se détournant de Constantinople, la Chanson d’Antioche rapporte que les deux Normands ont refusé de rendre hommage au basileus, sans doute pour mieux souligner ces rapports conflictuels, liés à un lourd passé, entre les deux parties.

La méfiance à l’égard des Normands est bien sûr partagée par les Turcs qui sont avant tout des ennemis à combattre [25]. Dans l’épisode que l’Éracle intitule « Coment Buiemons espoventa les espies aus Mecreanz », vient s’ajouter un autre motif qui confirme définitivement la terreur que les Normands inspirent aux Turcs. C’est Bohémond qui imagine, pour décourager les espions qui informent les Turcs de ce qui se passe chez les assiégeants, de faire rôtir les corps de certains musulmans en laissant entendre qu’ils seraient mangés : « ce fut le point de départ d’une légende largement répandue dans le monde arabe sur le cannibalisme des croisés [26] ». La Chanson d’Antioche en fait état en l’attribuant aux Tafurs, c’est-à-dire aux truands, groupe pittoresque ayant pour chef un roi qui se trouve être un chevalier normand ayant perdu, avec son cheval, son statut chevaleresque. À propos de ces simulacres d’anthropophagie, Bohémond s’excuse auprès de Garsion d’Antioche et rejette la faute sur le roi Tafur, que personne ne peut commander [27]. Du haut des murailles, les Turcs observent, horrifiés, le spectacle macabre.

Ce regard de peur mêlée parfois de fascination ainsi que l’intelligence dont fait preuve Bohémond dans ses rapports avec ses ennemis turcs et avec ses coreligionnaires grecs ne font qu’affirmer l’identité du baron normand, qui réussit à s’imposer dans cet Orient hostile et à émerger de cette diversité d’origines qui constitue l’armée croisée.

Ainsi, à première vue, le personnage semble avoir une épaisseur telle qu’il déborde le modèle épique. Les auteurs mettent discrètement en doute ses véritables motivations quand il se sépare, juste après la prise de Nicée, du reste des croisés. Alors que L’Anonyme dit que l’armée s’étant levée avant l’aurore, on ne voyait pas assez clair pour marcher tous ensemble, l’Éracle émet un doute sur les véritables intentions des croisés en se gardant bien de viser une troupe en particulier : « Ou par aventure ou tout a escient, se partirent aucun des baron des autres » (III,14). La Chanson dénonce pour sa part l’ambition de Bohémond, mais elle avance aussi le motif du ravitaillement :

Buiemons de Sesile valt de l’ost desevrer,
Quide par son barnage le païs conquester,
Mais querre ira bataille que ne cuida trover.
Or le verrés, ains vespre, durement effreer,
Por quanque Dex fist d’or nel vausist endurer !
Se ne fust Godefrois qui tant fait a loer,
Ne en tot son vivant nel peüst recovrer. (v. 2011-2018)

Comme l’annonce le poète, quand Bohémond se trouvera attaqué par les Turcs, il sera efficacement secouru par Godefroy de Bouillon. Ainsi, malgré « la perspective globalisante et l’écriture fragmentée [28] » dont parle F. Suard à propos de la Chanson d’Antioche – comme dans l’Éracle – deux figures héroïques émergent : celles de Bohémond de Sicile et de Godefroy de Bouillon. Mais celui que la Chanson appelle « le bon duc de Bouillon », semble ici remplir un rôle moral dans ces combats où il fait preuve d’une piété et d’un courage exceptionnels. Le futur « avoué du Saint Sépulcre » qui bénéficie dans nos textes d’un grand nombre de miracles [29] incarne à la perfection le modèle du héros épique. Mais le commandement stratégique et militaire de la croisade est assigné à Bohémond, fort d’une longue expérience acquise en Italie et d’une grande ambition. Quand, à la fin de la laisse 125, Godefroy annonce : « nous donnerons l’assaut avant les vêpres » (v. 2820), ce sont Bohémond et Tancrède qui décident de l’ordre de la bataille et commandent l’organisation de l’armée. Dans la Chanson, Robert de Normandie désigne clairement les deux Normands comme les chefs de l’expédition. Il le précise bien à un messager turc :

Puis dist à l’Arrabi : « Vasal, de ci tornés
Si dites vos segnor – ja mar li celerés –
Ke de mort le desfie Buiemons et Tangrés
Et tos l’autres barnages que vos ici veés. » (v. 8453-6/8465-8)

Il paraît évident cependant que chez Bohémond le caractère de fin stratège dépasse les qualités chevaleresques. Toutes les négociations avec les Turcs se font par son intermédiaire. Il est le principal interlocuteur de Garsion d’Antioche quand il s’agit de décider d’une trêve ou d’un échange de prisonniers. C’est lorsqu’il se lie à l’Arménien Dacien que son attitude change et que la Chanson d’Antioche et l’Éracle tentent de masquer son ambition. Selon l’Éracle, Bohémond retrouve son ami et lui demande conseil pour conquérir Antioche. L’Arménien, qui s’adapte parfaitement au motif épique du « sarrasin qui trahit les siens [30] », va proposer à Bohémond de lui livrer la ville sans contrepartie à condition, insiste-t-il, – comme dans la Chanson d’Antioche – qu’elle revienne au seul Normand. Bohémond qui était, dit la Chanson, « plains de grant visoueté » (v. 5816), laisse alors l’affaire secrète jusqu’à l’approche de l’armée de secours sarrasine. C’est à ce moment-là qu’il réunit tous les barons de l’armée ; il ne leur révèle rien de son accord avec le sarrasin – qui s’est converti en secret – mais leur demande de lui octroyer Antioche au cas où on la délivrerait. Raymond de Saint-Gilles s’y oppose car, dit la chanson, il ne veut pas céder sa part dans la ville (alors qu’en fait il ne veut pas rompre la promesse donnée à l’empereur Alexis), ce qui fait perdre deux jours aux croisés (v. 5826-8). L’Éracle parle aussi longuement de l’épisode qu’Antioche de l’opposition du comte de Toulouse et de l’irritation des barons contre lui [31].

Mais l’ambition n’est pas le seul frein à l’intégration du héros dans le modèle épique, car Bohémond ne fait pas toujours preuve de vaillance [32]. Citons l’épisode significatif de la Chanson d’Antioche dans lequel le héros se détourne du champ de bataille, à Saint-Siméon, laissant derrière lui le chevalier Huon de Saint-Pol face à de nombreux ennemis ; c’est Evrard de Puisac qui le supplie de sauver Hue en lui rappelant les exploits de son père et son courage :

« Sire dus debonaire, » dist Evrars, « quar tornés,
Ja ies tu de proece proisiés et alosés ;
Fiux fus Robert Guiscart, qui molt fu honerés,
Qui vint de Normendie tos sels et esgarés,
N’avoit que son ecu, ce savons nos assés.
Tant fu par se proece essauciés et montrés
K’il tint Puille et Calabre, c’est fine verités.
Bien vos doit estre ci vos peres remenbrés,
Soviegne vos de lui et de ses grans bontés. » (v. 3557-3565)

Selon ce passage, les croisés venus de France semblent connaître avec précision les exploits accomplis par Robert Guiscard, devenu pour eux une sorte de héros légendaire et pour le poète un autre modèle de héros épique.

Cependant l’ambition, la lâcheté ou l’esprit d’aventure ne sont pas complètement étrangers à l’univers épique. Dans la Prise d’Orange [33], par exemple, Guillaume se lance dans l’aventure animé par un désir incontrôlable ; comme Bohémond, il finit par conquérir Nîmes [34] par la ruse et Orange grâce à l’aide de la sarrasine Orable.

Le couple formé par Bohémond [35] et Tancrède rapproche également ces héros de l’univers épique, essayant sans doute de rappeler celui que forment Roland et Olivier – d’ailleurs évoqués à l’entrée de l’échelle de Bohémond dans la bataille contre Corbaran. L’Anonyme les associe quand Corbaran d’Oliferne, chef turc, s’enquiert des ennemis qu’il va affronter auprès de sa mère Calabre, qui sait tout : « Alors, Bohémond et Tancrède ne sont donc pas les dieux des Francs et ne les délivrent-ils pas de leurs ennemis ? À propos, est-ce qu’ils mangent à chaque repas deux mille vaches et quatre mille porcs ? – Très cher fils, répondit la mère, Bohémond et Tancrède sont des mortels comme tous les autres, mais leur Dieu les chérit par-dessus tous les autres, et il leur donne une vertu guerrière supérieure à celle de tous les autres [36] ». Dans la Chanson d’Antioche, Estatin l’Esnasé les présente à son oncle l’empereur, qui s’irrite contre les deux Normands ayant refusé de lui rendre hommage :

D’illueques s’en torna Buiemons et Tangrés,
Nus d’els n’en i vaut estre ses drus ne ses privés.
L’emperere s’en est durement aïrés :
« Dites moi qui il sont, Estatin l’Esnasés. »
Estatins respondi : « C’est des Frans li bontés,
Li uns est Buiemons par son nom apelés,
Li fils Robert Wiscart, qui de Sesile est nés,
L’empereor venqui et fist del honte assés ;
Li autres est de Puille, Tangrés par nom només.
Se mal prenent vers toi, tos ies desiretés. »
Quant l’entent l’emperere, s’en a broncié le nés. (v. 1103-1112)

Faisant fi de la réalité historique, l’auteur met en valeur le tandem Bohémond-Tancrède. Il ne parle que des deux Normands, négligeant par exemple la réaction de Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse qui, lui, refuse cet hommage, car se considérant uniquement comme le vassal de Dieu [37]. Contrairement à l’Éracle, la Chanson d’Antioche présente les héros normands Bohémond et Tancrède comme un couple solidaire formé par un oncle et son neveu – et qui rappelle donc moins celui de Roland et Olivier que celui de Guillaume et Guielin dans la Prise d’Orange. Comme Guielin, Tancrède [38] incarne le neveu courageux, fidèle compagnon, qui se montre parfois plus sage que son oncle.

Le Cycle épique de la Croisade s’empare de ce couple qu’il fera participer à la prise de Jérusalem [39] – à laquelle, on le sait, Bohémond, devenu prince d’Antioche, n’a pas contribué – et même, plus tard, à la conquête – imaginaire – de la Mecque relatée dans le Bâtard de Bouillon [40].

Conclusion

L’identité de l’armée normande est vivement affirmée par L’Anonyme. Cette identité d’un groupe organisé, discipliné et solidaire est consolidée par un attachement très marqué du narrateur aux deux figures du commandement de la croisade : Tancrède et Bohémond. L’utilisation de la première personne du pluriel dans le récit fait de ce témoignage un hymne à la gloire de ce peuple. Des trois récits examinés, celui de l’Éracle fait preuve de neutralité par rapport aux Normands en tant que groupe. Quand l’auteur parle de Bohémond, il reconnaît en lui un chef croisé exceptionnel sans trop s’attarder sur son origine et sur ses compagnons. La Chanson d’Antioche rend mieux compte de cette identité normande et réussit à exploiter l’armée normande aussi bien dans sa dimension épique que dans sa visée propagandiste. Mais on ne peut pas nier que la chanson confère, conformément à la réalité historique, une forte personnalité à Bohémond de Tarente, qui rehausse la gloire des siens mais se crée surtout une valeur et une identité personnelles indiscutables malgré l’esprit rassembleur de la première croisade.

Les Normands n’auront pas seulement marqué les chroniques occidentales. Les historiens arabes et byzantins qui ont forcément côtoyé les Normands à cette époque les distinguent bien de toutes les autres populations. Au milieu de nombreux peuples occidentaux qu’Anne Comnène, comme le veut l’usage byzantin, nomme indistinctement « Francs » (Frangoi), les Normands sont reconnus comme un peuple particulier (Normanoi). Bohémond ne laisse pas indifférente la fille de l’empereur qui en brosse, dans son Alexiade, un étonnant portrait traduisant à la fois l’admiration et la peur que le chef normand lui inspire : « Sa présence éblouissait autant les yeux que sa réputation étonnait l’esprit, il avait une si haute stature qu’il dépassait presque d’une coudée les plus grands […] Il se dégageait de ce guerrier un certain charme, en partie gâté par je ne sais quoi d’effrayant qui émanait de son être. Car tout cet homme, dans toute sa personne, était dur et sauvage à la fois dans sa stature et dans son regard, me semble-t-il, et son rire même faisait frémir l’entourage [41] ». Pour leur part, les sources arabes ne font aucune distinction dans l’évocation des origines des croisés : ils sont tous des Francs (Firinja). Si Ibn Al Athir (1160-1223), l’un des plus grands historiens de l’Islam médiéval, énumère les noms des différents barons sans jamais parler de leurs origines, il attribue cependant l’idée de la croisade à Roger de Sicile – qu’il appelle Roger le Franc – et ne cite avec précision, parmi les barons croisés, que le nom de Bohémond d’Antioche qu’il présente comme leur chef et leur porte-parole [42].

Notes

[1M. Charles Nicolle, « Un témoin de l’épopée normande en Afrique mineure », in Précis analytique des travaux de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen pendant l’année 1919, Paris, 1920, p. 293-304.

[2« La domination normande s’étend désormais des limites de Tunis à Tripoli ; Mahdia en est la capitale » ; elle prend fin en 1160.

[3M. Balivet, « Normands et Turcs en Méditerranée médiévale : deux adversaires symétriques ? », in Turcica, 1998, n°30, p. 309-329, p. 312. (Michel Balivet est spécialiste de la civilisation turque.)

[4Ibid., p. 324.

[5P. Zumthor, La Mesure du monde, Paris, Seuil, 1993, p. 41.

[6Voir R. Grousset, L’Épopée des croisades, Paris, Perrin, coll. « Tempus », 1995.

[7Guillaume de Tyr et ses continuateurs, tome premier, texte français du XIIIe siècle revu et annoté par Paulin Paris, Paris, Firmin-Didot, 1879. Il s’agit de l’adaptation par Bernard le Trésorier de l’Historia rerum in partibus transmarinis gestarum de Guillaume de Tyr (désormais Éracle).

[8La Chanson d’Antioche, éd. S. Duparc-Quioc, Paris, Geuthner, 1977 (désormais Antioche). Voir aussi l’édition de Bernard Guidot, Paris, Champion, 2011.

[9La Geste des Francs. Chronique anonyme de la première croisade, traduit du latin par Aude Matignon, Paris, Arléa, 1992 (désormais L’Anonyme).

[10Comme l’a montré Jean Flori dans son récent ouvrage : Chroniqueurs et propagandistes. Introduction critique aux sources de la première croisade, Genève, Droz, 2010.

[11Voir M. Guéret-Laferté, « Musulmans et chrétiens pendant la conquête de la Sicile par les Normands (1061-1091), d’après les récits de l’historien Geoffroi Malaterra », Actes du colloque « D’une rive à l’autre » (Tunis, avril 2006), Tunis, Publications de l’Université de la Manouba, 2011, p. 21-22.

[12Éracle (II, 13) : « Buiemonz, le filz de Robert Guichart, princes de Tarente » ; Dacien appelle Bohémond à un rendez-vous nocturne : « le fil Robert Guicart manda priveement » (Antioche, v. 5864).

[13Rotrou du Perche est un vassal du roi de France et du duc de Normandie pour les comtés du Perche et de Mortagne ; il aura en Espagne les fiefs de Tudèle et de Saragosse.

[14Voir les pages 53-58.

[15« Por Deu avons guerpi castels et fremetés / Et femes et enfans et nos grans iretés », dit Robert de Normandie (Antioche, v. 8454-6).

[16F. Suard, « Héros et action épiques dans la Chanson d’Antioche », in A. Fasso et al. (éd.), Filologia romanza e cultura medievale : Studi in onore di Elio Melli, Alexandrie, 1998, tome 2, p. 763.

[17La Chanson d’Antioche tait l’origine de Rainaut Porquet, c’est le contexte qui nous permet de deviner que c’est un chevalier de la troupe de Bohémond. Son origine est soulignée par contre dans Li Estoire de Jerusalem et d’Antioche : « Sarrazin pridrent Reinmalt Porchet, un Normant, qu’ils menèrent en la ville dedanz » (cité par S. Duparc-Quioc).

[18Pour comprendre les rapports bien compliqués entre ces frères ennemis, il faut remonter aux premières conquêtes normandes de terres sous domination byzantine. Comme le rappelle M. Guéret-Laferté, les Normands venus en Italie du sud en tant que mercenaires conquièrent à partir de 1040 l’Apulie, la Calabre et s’attaquent ensuite aux possessions lombardes (Capoue en 1058 et Salerne en 1077) et prennent la Sicile en 1090 (art. cité, p. 14).

[19Estatin l’Esnasé, un Byzantin proche du basileus, défend lui aussi les croisés : « Vos mandastes François por force et por aïe, / Que veniscent a vos par vo cité garnie, / Parmi le brac Saint Jorge lor liverriés navie, / Et il i sont venu, or lor tolés la vie ! / Molt s’en est coreciés li dus de Normendie, / Buiemons et Tangrés a la ciere hardie / Et li dus de Buillon… (Antioche, v. 952-8). Guibert de Nogent transmet en effet dans ses Gesta Dei per Francos une lettre que l’empereur aurait envoyée à Robert de Flandre et dans laquelle il lance un appel au secours des chrétiens d’Orient.

[20Voir aussi L’Anonyme, p. 115 ; Éracle (VI, 11).

[21J. Flori, op.cit., p. 45.

[22L’Anonyme, p. 80.

[23La peur de l’Empereur semble justifiée puisque, comme le montre Jean Richard, « l’idée d’une attaque de Constantinople paraît avoir été retenue par l’entourage impérial. On pouvait avoir des raisons précises de redouter de telles agressions. Bohémond de Tarente lui-même n’avait-il pas débarqué en Epire avec son père et conduit ses troupes à la conquête d’un territoire que Robert Guiscard lui destinait sur la rive orientale de l’Adriatique ? Il y avait quinze ans de cela, mais le souvenir en restait vivace et, dans son Alexiade, Anne Comnène l’a fait revivre » (Histoire des croisades, Paris, Fayard, 1996, p. 57).

[24Une version abrégée de ce face à face entre les soldats de l’empereur et Bohémond est racontée dans l’Anonyme, p. 45.

[25Les chefs normands sont, au milieu de la bataille, les croisés reconnus par le Turc Richenet qui incite les Sarrasins à les capturer pour les remettre au Sultan (Antioche, v. 2044-5). D’après L’Anonyme, leur courage suscite l’admiration de l’Arménien Pirrus : « Où est l’impétueux Bohémond ? Où est-il cet invincible ? » (p. 94)…

[26J. Richard, op. cit., p. 65.

[27Antioche, v. 4107 sq.

[28F. Suard, art. cit., p. 776.

[29L’installation des barons au siège d’Antioche, traitée dans des laisses parallèles, montre un Godefroy de Bouillon dont la tente est tournée vers Jérusalem, et un Bohémond dont l’unique objectif est de s’emparer de la cité assiégée : Et Buiemons s’afiche, ja ne s’en tornera, / Mais les cuivers gloutons trestous afamera, / Entresci qu’a cele eure que la cité ara (laisse 128).

[30Voir B. Guidot, « Un personnage typique du Siège de Barbastre : le païen qui trahit les siens », in Mélanges de langue et littérature offerts à Pierre Jonin, Aix-en-Provence, Senefiance n° 7, Publications du CUERMA, 1979, p. 289-303.

[31Quand il apprend l’arrivée imminente de l’armée de Perse, Garsion d’Antioche décide d’interrompre la trêve et en informe Bohémond : « Le comte de Saint Gille en blasment li baron, […] / Se ne fust votre orgeus, le cité eüsson » (Antioche, v. 5846 et 5849).

[32Alors que paradoxalement, dans l’Éracle, c’est Bohémond qui escalade en premier l’échelle et en redescend ensuite pour rassurer les autres croisés et les inviter à monter. Les laisses 73 et 74 de la Chanson d’Antioche le montrent aussi vaillant contre les Sarrasins.

[33Voir La Prise d’Orange, chanson de geste de la fin du XIIe siècle, édition de Claude Régnier, Klincksieck, 1966, ou l’édition bilingue de Claude Lachet, Paris, Champion, 2010.

[34Voir Le Charroi de Nîmes, chanson de geste du XIIe siècle, édition de Duncan McMillan, Paris, Klincksieck, 1978..

[35Dans la Chanson d’Antioche, Bohémond, « li vaillans » (v. 8058), « li nobles combatans » (v. 8080), est aussi un héros épique qui sera même soutenu par un songe prémonitoire lui permettant de voir plus clair dans le dénouement du siège d’Antioche.

[36L’Anonyme, p. 106.

[37Cette liberté prise avec l’Histoire est un prétexte pour rappeler les défaites honteuses, comme le souligne le personnage, infligées à l’empereur par les Normands de Robert Guiscard. (Dans son édition de la Chanson d’Antioche, S. Duparc-Quioc rappelle les circonstances de « la défaite infligée par Robert Guiscard à Alexis Comnène, sous les murs de Durazzo, le 18 octobre 1081 » : « Il s’était emparé de la place et était rentré en Sicile laissant le commandement à Bohémond son fils aîné, deux fois encore vainqueur d’Alexis, et qui s’était emparé de Janina, d’Arta, de villes de Macédoine et de Thessalie jusqu’à sa défaite à Trikala qui sauva Alexis », op. cit., p. 166). Les textes transmettent ainsi une image négative et même dégradante des Byzantins. Les Normands en sont en grande partie responsables, comme le souligne Cécile Morrisson : « Forts de leurs premiers succès en Italie du sud, les Normands contribuent à répandre l’image des Grecs rusés, mais surtout riches et lâches » (Les Croisades, Paris, « Que sais-je ? », 1969, p. 13).

[38Selon Pierre Aubé, « Tancrède semble avoir été fort différent de son oncle Bohémond. Les textes du temps nous le montrent d’une grande noblesse de caractère, loyal, fidèle à la parole donnée, d’un prodigieux courage physique, doué d’un sens de la stratégie peu commun. Sans doute n’eut-il pas la redoutable intelligence politique de son grand-père Robert Guiscard, non plus le tortueux génie de Bohémond, c’était avant tout un soldat de race, plus conforme aux canons moraux de son temps, plus accordé au tempérament d’un Godefroy de Bouillon », in Les Empires normands d’Orient. La Sicile, Constantinople, les Croisades, Paris, Tallandier, 1983, p. 122-123.

[39Dans la Chanson de Jérusalem, édition de N. Thorp, The Old french crusade cycle, vol. VI, University of Alabama press, 1992.

[40Voir l’édition de Robert Francis Cook, Genève, Droz, 1972.

[41Citée par M. Balivet, op. cit., p. 323 (cf. Anne Comnène, Alexiade, texte établi et traduit par Bernard Leib, Paris, Les Belles Lettres, 1967-1976, p. 122-123).

[42Ibn Al Athir, Al Kamil fi Taarikh, édition arabe, tome 8, La Librairie contemporaine, Saida-Beyrouth, 2008.


Pour citer l'article:

Jouda SELLAMI, « L’identité normande dans la Chanson d’Antioche et le Livre d’Éracle » in La Fabrique de la Normandie, Actes du colloque international organisé à l’Université de Rouen en décembre 2011, publiés par Michèle Guéret-Laferté et Nicolas Lenoir (CÉRÉdI).
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 5, 2013.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?l-identite-normande-dans-la.html

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