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Nicolas LENOIR

Université de Rouen - CÉRÉdI

L’identité normande dans les chansons de geste

L’auteur

Maître de Conférences en Langue et Littérature médiévales à l’Université de Rouen et membre du CÉRÉdI, Nicolas Lenoir est spécialiste du genre de la chanson de geste (thèse) et de linguistique médiévale. Son ouvrage principal traite du genre épique (Étude sur la Chanson d’Aiquin, Paris, Champion, 2008), mais ses autres recherches et publications s’intéressent aussi à d’autres genres littéraires (par exemple : Mimétisme, violence, sacré. Approche anthropologique de la littérature narrative médiévale, co-dir. avec H. Heckmann, Orléans, Paradigmes, 2012), sous des angles critiques variés.


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S’inscrivant dans les temps carolingiens où n’avaient pas encore paru de vaisseaux vikings sur la Seine, le genre épique aborde-t-il le sujet martial des combats contre les Nordmannos, dont Eginhard parle déjà dans sa Vie de Charlemagne ? Et si oui, quelle image donne-t-il non seulement des Vikings mais aussi de la construction politique qu’ils réussirent à imposer dans le royaume des Francs, aujourd’hui onze fois centenaire ? – Particulièrement, quels rapports (d’identité) établit-il entre les pirates du Nord païens (donc Sarrasins) et les Normands qui sont à l’œuvre dès les plus anciens poèmes ? La réponse, nous le verrons, est d’abord assez surprenante... Mais pas si étonnante, toutefois, si on veut bien saisir d’abord, comme les historiens modernes, que la Normandie est un « cas d’intégration réussie » des Vikings au monde des Francs [1] et que cette intégration « se fit moins dans le sens d’une adaptation réciproque » que dans celui d’une « acceptation unilatérale des cadres francs [2] » par les nouveaux venus. – Mais cette dernière remarque, à son tour, ne signale-t-elle pas comme vaine toute recherche d’une identité normande dans un genre réputé français et dont la principale visée est la célébration d’une communauté idéologique (et largement supra-normande) unifiée ?

En effet, selon Pierre Bauduin, c’est grâce à l’historiographie qu’il y eut, dès la fin du Xe siècle, « création d’une identité normande » qui permit aux Normands, « au moment où ils perdaient l’essentiel de leurs caractéristiques culturelles nordiques », de réagir à une « assimilation totale, qui aurait conduit à la perte d’une identité spécifique [3] ». Alors ?... L’étude des chroniqueurs revenant de droit aux historiens, le spécialiste de l’épopée peut-il tout de même dire son mot, et essayer de trouver, dans son propre corpus, les quelques traits saillants d’une identité normande médiévale, entre le Xe et le XIIe siècles ?

J’espère – malgré toutes ces difficultés – répondre à cette question par l’affirmative en montrant que cette identité, forte, paradoxale et dialectique, est même un fait massif du genre, encore jamais aperçu, et que l’image qu’elle donne des hommes du Nord est aussi entièrement (mais très intelligemment) renouvelée que pertinemment (et de plus en plus explicitement) résiduelle…

Norrois, Normands, Anglo-Normands…

Pour engager la réflexion, il m’a paru de bonne méthode de m’intéresser aux deux œuvres qui font effectivement paraître des Norrois, des Vikings, sur la scène à la fois simplissime et compliquée de la chanson de geste : il s’agit, dans un premier temps, de questionner l’identité épique normande dans ses rapports avec ses origines ethniques, norroises (et aussi, secondairement, dans ses rapports avec son devenir anglo-normand ou anglo-angevin).

La chanson Gormont et Isembart, un fragment de 661 vers (« le Fragment de Bruxelles [4] »), ne relate que la bataille finale d’un récit dont les versions ultérieures (telles que la Chronique rimée de Philippe Mousket, au XIIIe s., v. 14053-14296 [5]) permettent de cerner la trame générale : Isembart, jeune seigneur du Ponthieu (Pontif) ou du Vimeu, injustement maltraité par son oncle, le roi Loeÿs filz Charlun (v. 276), est contraint à l’exil et à l’apostasie en Angleterre, à Cirencestre, où il s’allie au roi Gormont. Celui-ci et ses hommes sont clairement des païens (passim), des Sarrasins (v. 594), mais la détermination précise de leurs origines n’est pas chose facile. Gormont est cel/cist d’Orïente, dit le poète (v. 69, 78). Mais il est aussi le/li Arabi(s) (v. 186, 443) et encore l’emperere de Leutiz (v. 444), donc peut-être un Slave du Nord [6], dit Isembart lui-même !... C’est aussi un chef des Ireis (v. 100, 282), des Irlandais (cil d’Irlande, v. 610), quoi qu’il en soit d’ultre la mer (v. 637). On sait en effet que les mots Païens, Sarrazins (et, ici du moins, Arabis), dans le domaine épique, sont les hypéronymes habituels des ennemis de l’empire, des Français et de la Chrétienté, des termes généraux dont les hyponymes ne sont souvent inspirés que par la rime ; mais on sait aussi que les bandes qui ravageaient les pays côtiers aux IXe et Xe siècles étaient le plus souvent composites, Lucien Musset parlant par exemple des groupes « iro-scandinaves » qui ont marqué l’anthroponymie du Cotentin [7]. Le poète emploie donc un art doublement mixte de la dénomination ethnique, générique et particulier, méridional-oriental et septentrional-occidental [8].

Poussé par le renégat, le Margaris Isembart, Gormont débarque en France, ravage le propre pays du traître et brûle l’abbaye de Saint-Riquier. Finalement, le roi Louis se porte à sa rencontre et, au terme d’une bataille de trois jours où c’est d’abord Gormont qui fait preuve d’une extrême vaillance, abattant tour à tour les meilleurs barons du royaume, il le pourfend de son épée. Le poète précise alors que, se redressant trop brusquement, il se rompt le diaphragme et en meurt trente jours plus tard, ajoutant : Ceo dit la geste, e il est veir, Puis n’ot en France nul dreit eir (v. 418-419). Isembart, cependant, rallie les Sarrasins tentés par la déroute (ils sont encore plus de quarante mille !) et, se battant avec vaillance, désarçonnant et manquant même tuer son père (li vielz Bernarz, v. 560), prolonge la bataille d’une journée. Mais nombre de ses hommes parviennent à s’enfuir grâce à leurs barges e leurs ne[f]s (v. 606) et, blessé à mort, ce grand et sombre personnage revient à sa foi première, adressant sa prière à Sainte Marie, genitrix… (v. 634). Les traditions ultérieures signalent que son tombeau, un tumulus qu’avait visité Joseph Bédier, se trouve à moins d’un kilomètre de l’église qu’il avait ruinée. Philippe Mousket ajoute que son père se fait moine afin de prier pour son âme, et que sa femme (la fille de Gormont), sa sœur et sa mère entrent elles aussi en religion, ajoutant qu’il ignore si l’âme du Margaris a pu ou non être rachetée.

Le rapport de cette chanson (et de l’ensemble de la légende) à l’histoire est complexe mais certain, et a donné à J. Bédier l’occasion d’ajouter quelques pages vigoureuses au débat sur les origines du genre épique français [9], sur lesquelles il me faut passer malgré leur puissant intérêt (j’y reviendrai plus tard, à propos de Richart le Viel…). Ce qui est établi, c’est que le Fragment date des environs de 1130, ce qui en fait l’un des plus anciens témoins du genre (on sait même son contenu connu dès la fin du XIe siècle) [10], et que son récit se fonde sur l’irruption réelle, dans le nord de la France, d’une armée de Vikings débarqués d’Angleterre en 879 et sévissant pendant près de dix-huit mois ; invasion au cours de laquelle fut brûlée l’abbaye de Saint-Riquier, en février 881, et qui fut stoppée par le carolingien Louis III, à Saucourt-en-Vimeu, desus Caiou en la champaigne (v. 65) – à Cayeux-sur-Mer (v. 41, 65), dans l’embouchure de la Somme. Rare victoire franque, en ces temps difficiles, et donc fait mémorable qui n’a jamais été perdu [11]

À propos du récit lui-même, un critique hongrois [12] a montré que le modus operandi de Gormont, unique dans l’épopée française, correspond bien à celui des premiers Vikings, lesquels n’embarquaient pas encore leurs chevaux : une fois qu’ils avaient touché terre, leur premier urgent objectif était donc de s’en procurer. Or Gormont, combattant à pied juché sur un tertre, ses hommes formant cercle derrière lui, ne procède pas autrement, comme le montre le refrain singulier de la chanson, six fois répété : Quant il ot mort le bon vassal, Ariere enchalce le cheval (v. 5-6, 37-38, 61-62, 83-84, 134-135, 160-161). Il constitue ainsi une cavalerie pour ses troupes [13].

Le Fragment de Bruxelles ne relate que la fin de cette bataille célèbre : Gormont, sorte de quintaine terrifiante, abat successivement une dizaine des meilleurs guerriers de Louis, dont il est difficile de dire s’ils relèvent de l’histoire ou (plutôt) de la légende : un inconnu (v. 5), Gualtier de Mans (v. 11) et un Aleman (v. 27), Tierri de Termes (v. 47 - Ardennes ? Picardie ?), li quens de Flandres (v. 67), Eodon le Champaneis (v. 88), le conte de Peiteu (v. 114), li quens de Normandie (v. 140), un danzel de Lumbardie, Ernalt, qui tint Pontif (v. 165 – et les aloés Saint Valeri), et enfin Hugelins (v. 196) [14], le meilleur serviteur de Louis. Parmi les onze guerriers se portant à l’attaque et tombant tour à tour sous les coups de Gormont figure donc le comte de Normandie – dont l’auteur nous précise que c’est cil qui de Ruëm fut sire E de Fescamp fist l’abbeïe (v. 141-142). Il ne s’agit pas d’une mention pour faire nombre : avec Eudes de Champagne (Chartres, Bleis, Chastel Landon en Gastineis, Estampeis), c’est le personnage de la liste le mieux caractérisé. Or ce comte (et non encore ce duc) de Normandie, de Rouen, fondateur de l’abbaye de Fécamp (futur sanctuaire dynastique), contemporain d’Eudes de Champagne, bien connu de l’épopée française qui le surnomme Richarz li Viez, correspond à Richart Ier de Normandie, petit-fils (adultérin) de Rollon, et probable stabilisateur de l’encore jeune et turbulente Normandie. Mais il ne régna qu’un siècle après les événements célébrés par la chanson, lesquels sont eux-mêmes antérieurs de trente ans au Traité de Saint-Clair-sur-Epte… Bref, entre la bataille mémorable de Saucourt et le Fragment de Bruxelles, il faut compter deux siècles et demi ; mais, entre la fin du règne de Richard (946-996) et le Fragment, un demi-siècle seulement. J’y reviendrai plus loin.

L’autre épopée française employant pleinement des Sarrasins norrois est la Chanson d’Aiquin [15] : poème moins ancien (dernier quart du XIIe siècle), moins prestigieux sans doute, auquel j’ai néanmoins consacré une étude qui, je l’espère, le réévalue quelque peu [16]. Le poème montre une Bretagne dévastée et occupée par les hommes du roi Aiquin, débarqués de Nort-Païs [17], pourvus du gentilé Norreins [18] et préférant combattre, comme Gormont, près des côtes. Les seigneurs bretons, chassés de leurs terres comme les religieux et les reliques des moutiers, se regroupent, désespérés, sous l’autorité de l’archevêque de Dol, rejoints tardivement par Charlemagne et toute son armée : batailles nombreuses et indécises, sièges laborieux, mais victoire finale des Chrétiens et « libération » du pays... Là encore, le dossier historique est lourd, discuté ; mais là encore, les spécialistes tombent d’accord pour établir des rapports fermes entre l’histoire et la légende [19] : oui, les Vikings ravagèrent et désorganisèrent entièrement la Bretagne de Salomon (roi de 854 à 874) et de ses successeurs, aux IXe et Xe siècles ; oui, Nantes fut bien occupée, entre 900 et 930, par un viking nommé Incon, alors véritable « roi de Bretagne » et qui régnait peut-être, en outre, sur la Vendée et sur la Manche. Il avait peut-être reçu l’aide de Vikings de Normandie qui y trouvaient leur intérêt : immédiat pour les bandes en maraude (rapines), ou de plus long terme pour les Rollonides, qui trouvaient là l’occasion de se rendre indispensables aux Francs [20] ; oui encore, c’est sans doute lui, Incon, qui fut vaincu lors de la reconquête d’Alain II Barbetorte, en 937 – lequel, non, n’obtint pourtant jamais le secours d’un roi franc, non plus que ses prédécesseurs.

Le roi Aiquin, bien sûr, n’est pas forcément cet Incon, ni son prédécesseur Rögnvaldr, mais sa figure cristallise la présence durable et marquante des Norrois en Bretagne, à l’époque même où Rollon et sa descendance créaient et perpétuaient la Normandie, et assez peu après que le « roi Gormont » eut manqué, lui aussi, son implantation en Picardie. De cette configuration, Aiquin ne retient explicitement que ce qui est habituel au genre épique du XIIe siècle : des Sarrasins attaquant un pays, la Bretagne, donné comme tenant de l’empire chrétien, et expulsés par l’armée multinationale d’un prince puissant et idéel (l’anachronique Charlemagne) et dont les Normands font partie, comme le montre l’énumération suivante :

Adonc y fierent Angevin et Norment,
Et Leharenc, Bauvier et Allement
Et Beruier et Frison et Flamment,
Qui du roys Charles sont lours terres tenant. (v. 1638 à 1641)

La Normandie épique d’Aiquin est un pays constitué (De France yssirent et passent Normendie ; Juqu’a Seüne ont lour vaye aquillie, v. 16-17), dont la frontière avec la Bretagne est bien marquée (Passent Seüne et si firent Coaynon : Ce sont dous aeves qui partent le roion Entre Normens et entre ly Breton, v. 45-47). L’auteur semble lui-même bien connaître la région des combats, comme le montre son utilisation fine de la topographie locale.

Ce que nous donnent donc à voir ces chansons, avec leur manière propre de penser et de dire l’histoire, ce sont des configurations simplifiées dans lesquelles les Normands sont présentés, qu’ils soient incarnés par un comte (Richart) ou envisagés comme un collectif géo-politique (gentilé Norment), comme des féaux de l’empire (ou de la France), parmi tant d’autres apparemment, et se portant comme les autres à la guerre contre des fléaux Norrois peu différenciés et qu’ils ne reconnaissent plus comme leurs congénères du Nord [21] – et cela à une époque épique quasi contemporaine de leur propre établissement territorial (et même à une époque épique – celle de Charles –, où ils n’existaient pas encore) !...

À propos d’Aiquin seulement, anticipant un peu sur ma deuxième partie, j’ajoute que la problématisation des identités ethniques et politiques s’y complique des conditions contemporaines de la composition de l’œuvre, qui date de l’époque où Plantagenêts et Capétiens se disputaient les marges occidentales de la France : le pays des Normands, duché Plantagenêt, reste sous suzeraineté française ; la Bretagne, autre partie de l’empire anglo-angevin, est prise aussi dans ce jeu complexe. Mais bientôt, en 1204, Philippe Auguste confisque la Normandie à Jean-sans-Terre et l’intègre au domaine royal, avant de se rendre également maître des affaires de la Bretagne… Le poète, qui montre une discrète préférence pour les Bretons (ce sont eux les plus efficaces dans un texte où Charles est déconsidéré par les miracles douteux qu’il obtient de Dieu), imagine sans doute de renvoyer dos à dos ces deux « impérialismes », travestissant avec audace le Plantagenêt en Norrois ancien et le Capétien nouveau en Carolingien !… - Mais cela reste implicite, conjectural, et je ne m’y attarde pas pour l’instant.

Première conclusion, donc : alors que les chroniqueurs ne peuvent ni ne veulent éviter de dire l’origine norroise et païenne de leurs ducs et héros – et que Wace, par exemple, ne cache pas que, même christianisés, les Rollonides ont pu, pour régler tel ou tel conflit, faire appel aux Vikings restés païens du Cotentin ou de Scandinavie, les poètes épiques, qui n’ignorent pas cette origine, font comme si la Normandie, et cela même à des époques où elle n’existait pas encore, était un constituant premier, donné d’emblée, de la France épique. Les Norrois sont de cruels païens fondus dans la masse des Sarrasins, peu caractérisés, et les Normands sont déjà en place, déjà fidèles alliés de l’empereur et de ses successeurs. C’est chronologiquement impossible, mais en bonne logique (politique, structurelle), ce ne l’est pas, puisque, en échange du territoire, Rollon avait promis de protéger le royaume contre de nouvelles incursions scandinaves. Cet effacement des origines, cette coupure radicale, doivent être soulignés avec force. L’identité épique de la Normandie est, en surface du moins, une identité oublieuse de ses origines norroises.

On peut objecter à ceci qu’une telle situation n’a rien de singulier et que, dans le corpus épique, ni les Flamands, ni les Bourguignons, ni aucun ethnonyme, pas même celui des Francs [22], ne se voit motivé par sa proto-histoire barbare et « sarrasine ». Je choisis ces exemples à l’intérieur des frontières de ce qui est devenu la France – et c’est bien légitime, puisque la Normandie, elle aussi, se trouve encore dans ce périmètre –, mais j’aurais pu citer aussi la Bavière ou la Romagne, comprises dans les frontières plus larges de la chrétienté. Car il est quelques peuples, aux marches de l’empire, dont le statut épique est resté incertain, et qui paraissent tantôt soumis à la loi de l’empereur et du Christ, tantôt promis à la révolte, tantôt encore présentés comme ennemis à convertir : ainsi, exemplairement, des Saisnes (les Saxons), dans la Chanson des Saisnes bien sûr (fin du XIIe siècle), de Jean Bodel, mais déjà aussi dans Roland. Ce sont toujours des peuples dont la conversion fut tardive (et c’est bien le cas des Saxons, qui résistèrent trente-trois ans à la domination carolingienne, jusqu’aux toutes dernières années du VIIIe siècle), ou qui étaient encore païens à l’époque des premières épopées françaises, tels ceux que Paul Bancourt énumère dans son ouvrage sur les Sarrasins épiques : Saxons donc (Saisnes), Hongrois (Hungres), Bulgares (Bougres), Slaves (Esclers, Esclavons, Clavers) et même Grecs ; et aussi – confusion malheureuse… – Normands (Norois ou Danois [23] !)... Or rien de tel chez les Normands, qui se sont pourtant convertis un siècle plus tard que les Saisnes  !... Les Vikings de Rollon, les Vikings politiques (et non ceux des bandes qui rôdèrent encore longtemps, de la mer du Nord à la Loire), se sont convertis vite et bien, sans retour [24], percevant l’avantage pragmatique et la stabilité qu’ils tireraient de cette opération [25] : « sortir du paganisme impliquait l’acceptation du modèle d’organisation sociale et politique » du monde franc, sans doute [26], mais signifiait tout autant le choix très ferme de conserver les biens conquis. Isembart li Margaris, seul exemple d’une rétro-conversion (d’ailleurs passagère) au paganisme des Norrois, n’est même pas lui-même un vrai Viking, mais un personnage franc, littéraire, et tragique…

La Normandie épique a une identité forte, on le verra. Mais cette identité ne se fonde ni sur l’origine ethnique ni sur l’origine géographique : nulle part il n’est fait mention explicite de l’origine norroise des Normands. C’est une origine qui se fonde, paradoxalement, sur son point d’arrivée, dans un pays franc et chrétien [27] : le critère ethnique importe moins, sur l’échiquier du genre, que les critères de la religion et de la politique. Un dernier critère, enfin, doit être pris en considération pour saisir combien tôt les premiers Normands se sont assimilés à la terre qu’ils avaient conquise, – et c’est le critère linguistique [28] : dès l’an 940, en effet, Guillaume Longue Épée avait dû envoyer son fils à Bayeux pour qu’il y apprenne le norrois : preuve, comme l’écrit Paul Zumthor, que « l’usage de cet idiome [était encore] indispensable à l’exercice du commandement » [29] – mais preuve aussi, a contrario, que le proto-français était déjà la langue de l’entourage du jeune Richard, alors que ce n’est qu’une génération plus tard, en France, en 986, que Hugues Capet fut le premier monarque à avoir le français pour langue maternelle.

On peut admirer la manière acrobatique, mais efficace et structurellement justifiée, dont la pensée épique réécrit l’Histoire. Dans sa lunette, les Norrois se sont tôt dilués, en tout cas en surface, dans le magma indifférencié des Sarrasins de tout poil, jusqu’à perdre le nom qu’ils portaient encore, plus ou moins, dans Gormont et dans Aiquin : dans les résumés épiques ultérieurs de la bataille de Saucourt, il ne sera plus jamais question que d’Arabis ou de Turcs [30] ; et de même dans la légende généalogique tardive qui fait descendre Bertrand du Guesclin d’un fils oublié d’un roi païen devenu Aiquin de… Bougie (en Kabylie) [31] !… – Alors que le nom germanique de Nordmannos (Eginhard) [32], Northmen [33] (Wace), employé et écrit souvent par les Francs pour nommer les Norrois qui avaient décidé de s’établir à leurs côtés, a traversé les siècles et se voit, aujourd’hui encore, interrogé dans sa signification.

La Normandie épique : géopolitique idéelle et géographie poétique

L’identité normande, dans les chansons de geste, commence donc par la neutralisation – la neustrialisation – de ses dimensions ethnique et païenne. Faut-il pour autant en déduire que, devenue franque et chrétienne au même titre que les autres pays de l’empire, elle ne s’en distingue plus vraiment et, comme eux, n’a plus d’autre spécificité que celle que lui confère son nom propre ? Ce ne serait pas rien, tout de même, car on peut supposer que la profération soutenue, continue sur deux ou trois siècles, des gentilés par les jongleurs a contribué à modeler et à faire connaître, aux temps mêmes où il s’élaborait, le sentiment d’appartenance des sujets médiévaux. Mais il y a bien plus, et c’est l’étude de ces textes épiques, à ma grande surprise, qui peut le révéler.

En effet, mandement des vassaux pour l’auxilium ou le consilium, formation des échelles avant la bataille, charges successives des guerriers ou mêlées générales, évocations hyperboliques ou plus réalistes de l’empire… : les situations sont nombreuses qui, dans l’épopée française, amènent les poètes à procéder à l’énumération des différents pays – ou des différents princes – qui forment la communauté épique (martiale, politique et religieuse).

De même que chaque mention d’un nom renforce le sentiment (ou l’illusion) d’identité de la région qui le porte, de même leurs mentions cumulées, subsumées par un cadre plus large, renforcent le sentiment (ou l’illusion) d’existence et de puissance de cette communauté, et ceci dans des proportions plus ou moins réalistes. Le début du Couronnement de Louis en propose un traitement synthétique exemplaire [34] :

Li mieldre reis ot a nom Charlemaine
Cil aleva volentiers dolce France ;
Deus ne fist terre qui envers lui n’apende ;
Il i apent Baiviere et Alemaigne
Et Normendie et Anjou et Bretaigne
Et Lombardie et Navarre et Toscane (v. 14 à 19)

Mais l’exemple le plus spectaculaire, le plus connu, le plus ancien, est celui qui apparaît dans le Roland quand le héros, à l’heure de mourir, recense les conquêtes que son épée a taillées au nom de l’empereur [35] :

Dunc la me ceinst li gentilz reis, li magnes.
Jo l’en cunquis e Anjou e Bretaigne,
l’en cunquis e Peitou e le Maine ;
Jo l’en cunquis Normendie la franche,
Si l’en cunquis Provence e Aquitaigne
Lumbardie e trestute Romaine ;
Jo l’en cunquis Baiver e tute Flandres
Buguerie e trestute Puillanie,
Costentinnoble, dunt il out la fiance,
E en Saisonie fait il ço qu’il demandet ;
Jo l’en cunquis e Escoce e Irlande
E Engletere, quë il tenait sa cambre ;
Cunquis l’en ai païs e teres tantes,
Que Carles tient, ki ad la barbe blanche. (v. 2321 à 2334)

Le poète donne dix-huit noms, ce qui est trop considérable [36] et amène chacun à deviner que sa liste est fantaisiste, non seulement en ce qu’elle prête à l’empire carolingien des proportions qu’il n’eut jamais (Bretagne, Angleterre, Bulgarie, empire byzantin…), mais aussi lui soustrait d’importants territoires (Bourgogne, Allemagne…) ; non seulement parce qu’elle mélange pays anciens (Aquitaine, Provence, Lombardie…) et pays post-carolingiens (Normandie, Poitou, Pouilles…), et aussi pays chrétiens et pays réputés païens (Bulgarie, Saxe)… De plus, une comparaison avec les autres listes du Roland montre qu’elle n’est pas complète : l’Auvergne, la Frise, la Lorraine et la Bourgogne manquent (Cf. les laisses 218-225 = Rol. 1 dans le tableau de synthèse infra). – Alors ? Fatrasie accumulative, tirage à la rime, n’importe quoi dont la seule vertu, idéelle et poétique, ne serait que de peu d’intérêt pour l’historien ou le critique… ? – Voire.

Une simple relecture montre que cette liste, comme déjà la précédente, repose aussi sur quelques principes internes d’organisation : ce n’est pas un hasard si les deux premiers vers rassemblent quatre pays voisins et liés par l’histoire ; si les deux derniers, de même, rassemblent les pays de la Grande-Bretagne insulaire ; si les provinces romaines du sud (Provence et Aquitaine), réunies en un vers, amènent la mention des pays d’Italie ; seuls les v. 2327-2330 (six pays) paraissent plus confus. L’examen montre enfin que deux pays seulement sont mentionnés seuls en leur vers, l’un pourvu d’une relative assujettissante (E Engletere, quë il tenait sa cambre), l’autre d’une épithète signifiant son ancienne indépendance (Jo l’en cunquis Normendie la franche)…

Qu’on se rassure, toutefois : Ce n’est pas sur la foi de ce seul dernier vers que, Normand du Cotentin que je suis, je développerai l’étude de l’identité épique normande, même s’il faut déjà prendre acte de cette singularité. Si je détaille un peu ici, c’est pour montrer que, s’il existe une pensée épique de l’histoire, il existe forcément aussi une pensée épique de la géopolitique.

Au vrai, une seule liste, l’ensemble des listes d’une même œuvre, n’y suffiraient pas. Il faudrait les dépouiller toutes, qui sont d’ailleurs, d’un manuscrit à l’autre, d’un poème à l’autre ou dans un seul, de facture et d’extension très variées : listes composites mélangeant toponymes, gentilés et anthroponymes, mais ne les associant pas toujours un à un ; listes du type Moniage Guill. 4 et 8, ou Enfances Ogier 1 à 3, montrant la difficulté, pour le chercheur, de choisir les bonnes « étiquettes »… Aussi, pour faire ressortir les grandes lignes de cette géographie épique, j’ai regroupé tous les exemples d’« énumérations » puisés dans un corpus assez vaste (dix-sept œuvres [37], en tout cinquante-et-une listes), mais disparate et incomplet (issues de différents cycles épiques mais ne les représentant pas tous [38]), et dont l’arbitraire (les œuvres dépouillées sont celles dont je disposais facilement à Rouen), critiquable, garantit toutefois une certaine objectivité. L’affinage scientifique d’un tel travail supposerait, c’est sûr, une longue et précise mise au point méthodologique : définition du motif de la liste (énumérations ? mentions dans des laisses successives ?...) ; prise en compte des facteurs politique et chronologique, internes (Carolingiens / Capétiens ? Sous-type de chanson concernée ?) ou externes (motivation locale de jongleurs qui choisissent parfois de restreindre leur horizon) ; réflexions sur l’étiquetage des différents « pays », dont certains sont inclus dans des « pays » plus vastes (Pohier, Beauvaisis… : à inclure dans la Picardie ?...) ; justification des principes d’inclusion ou d’exclusion des exemples… Mais comme ce travail demanderait à lui seul le temps d’une pleine communication, je me contente ici de préciser :

1) que j’ai retenu les « listes » multinationales dont l’ambition stylistique me semble clairement totalisante ; ce critère est subjectif, mais les références données permettront de discuter la pertinence de cette sélection ;

2) que j’ai exclu les listes restreintes à une aire géopolitique réduite (les seigneuries de la Picardie dans Raoul de Cambrai, par exemple, ou celles de la Bretagne dans Aiquin) ou plus vaste (le Hurepoix et les différents Hérupés des Saisnes, par exemple, lorsque la liste n’évoque qu’eux) ; ou encore restreintes à un contexte narratif spécifique (lorsque les troupes sont scindées et envoyées sur plusieurs fronts (Aymeri de Narbonne) ou que seuls certains seigneurs sont impliqués dans le récit (Chanson d’Antioche – en l’occurrence, des Normands et des princes de l’ouest –, par exemple) ;

3) que j’ai parfois, quand c’était faisable sans erreur, transformé un détail (Salomon, Montdidier…) en un pays entier (Bretagne, Picardie…), pour l’élever à un grade comparable à celui des étiquettes co-occurrentes – mais que cela n’a jamais été nécessaire dans le cas de la Normandie ;

4) que je n’ai retenu pour le chiffrage final que les noms d’un grade assez élevé (pays et non micro-pays).

Les questions, simples, sont les suivantes : par ces listes, quelle idée les jongleurs invitent-ils à se faire de la communauté épique et des identités multiples qui la composent ? Dans l’horizon d’attente de leur public (éventuellement régional), quels pays ne sauraient y manquer ? Quels pays s’associent entre eux ? Quelles associations, entre elles ? Et qu’est-ce que tout cela nous dit de la manière dont les poètes du Moyen Âge (et sans doute avec eux leur public) se représentaient, de manière réaliste ou fantasmée, la géopolitique de l’épopée ?

Énumérations, listes et autres successions épiques

Les noms sont donnés dans l’ordre dans lequel ils apparaissent. Une barre oblique signale un changement de vers ; une double barre oblique un changement de laisse.

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Cette manière de procéder, pour grossière qu’elle puisse paraître, donne des résultats si nets qu’il faut en reconnaître l’efficacité et en interroger la signification. Qu’on en juge :

Les premiers résultats sont clairs, mais réclament une explication ; les suivants, des compléments d’enquête, et je ne les développerai qu’inégalement dans cette étude :

1) La Normandie est le pays le plus souvent cité – cinq fois plus que la moyenne (la France étant bien sûr à part). C’est un fait massif, stupéfiant, et qui pourtant n’a jamais été mis en évidence par la critique. Rares sont les listes qui l’omettent (huit ou neuf), très rares les œuvres entières (dans mon corpus, une seule : Huon de Bordeaux – et même pas Aye d’Avignon, qui cite au moins les Hurepoix [39]) : Moniage Guillaume 2, 5, 7, Huon de Bordeaux, Enfances Ogier 2, Orson 2, Raoul 2, Siège de Barbastre 2 ; à part dans Orson, de surcroît, on constate que c’est presque toujours dans une deuxième liste que la Normandie est omise, après qu’elle a été nommée dans la première…

Très grand est aussi l’écart qui sépare ce pays de ses premiers « poursuivants », Anjou et Bretagne d’une part, Allemagne et Bavière de l’autre, alors que les écarts se réduisent dans le reste du classement ; enfin, dans les listes les plus courtes (deux à quatre pays seulement), la Normandie est toujours là. Si l’on entend identité dans son sens étymologique (le mot est un emprunt au bas-latin identitas « qualité de ce qui est le même »), on admettra que ces résultats assignent aux Normands une permanence exemplaire et une identité épique supérieure : ils sont le « même » commun de ces diverses listes. Mais ce n’est peut-être qu’un faux paradoxe, pour un genre réputé français !

2) Elle est le plus souvent associée, par le nombre absolu, mais aussi par les co-occurrences et les fréquentes juxtapositions (Cf. déjà l’exemple de Roland), à d’autres pays de l’ouest : a) Anjou (26 occurrences) et Bretagne (26 également) ; b) mais aussi Maine et Poitou (14 et 13) et, moindrement, Touraine (5) ;

3) Ces pays partagent les places du top 12 avec a) des pays plus orientaux, eux-mêmes souvent regroupés : Allemagne (23 occurrences), Bavière (22), Bourgogne (18) ; b) des pays plus septentrionaux : Flandres (20 occurrences), Picardie (17 – mais dont l’unité médiévale est plus que problématique) et Champagne, dont je ne dirai rien ou presque (14).

Comment expliquer ces résultats, et quel sens faut-il leur donner ? J’en resterai ici au stade des hypothèses, dont je formulerai les plus fortes en reprenant les points précédents –mais dans un ordre différent.

2) a) Normandie et Bretagne. Leur association fréquente trouve bien sûr son origine dans leurs confins objectifs ; mais aussi, semble-t-il, dans leur commune étrangeté aux yeux des Francs, des continentaux (comme le montrent les deux premiers vers du conte pieux du Chevalier au barisel : Entre Normendie et Bretaigne, En une terre mout estraigne [40]) ; étrangeté qui reste… étrangère à la vraie-fausse Normande Marie de France, par exemple [41]. Elles sont les provinces de la côte ouest, les pays du péril de la mer ; le symbole commun en est le Mont-Saint-Michel, abbaye en plein développement et lieu de pèlerinage, mais aussi point-frontière entre les deux duchés, dont les intéressantes mentions méritent un petit focus.

Je citerai d’abord un extrait du Couronnement de Louis qui narre le seul véritable périple que j’ai trouvé dans mon corpus ; périple balisé, presque réaliste, d’un personnage épique dans les provinces qui nous intéressent, et dans lequel la mention du Mont fonctionne encore comme une charnière géopolitique :

Li cuens Guillelmes al Cort Nes li guerriers
Vers dolce France pense de chevalchier ;
Mais en Peitou laissa des chevaliers
Es forteresses et es chastels pleniers ;
Dous cenz en meine molt bien apareilliez,
Tote Bretaigne comence a costeier ;
Onc ne fina tresqu’al mont Saint Michiel.
Dous jorz sejorne, puis s’en parti al tierz,
Par Costantin s’en prist a repairier.
De ses jornees ne vos sai anoncier :
Tresqu’a Roem ne se volt atargier,
El maistre borc s’est li cuens herbergiez,
Mais d’une chose fait il molt que legiers,
Que par la terre al duc Richart le vieil
Osa onc puis errer ne chevalchier
Qu’il li tua son fill al grant levier (…)
Al matin monte, pense de chevalchier
Tresqu’a Lions, un riche gualt plenier ;
En une lande sont descendu a pié ;
Li païsant lor portent a mangier. (v. 2044-59, 2085-88)

Poitou, Bretagne, puis Normandie : cabotage terrien du nord au sud et d’ouest en est ; entre les deux derniers pays, l’incertain Cotentin ; en Normandie, enfin, mention du maistre borc (Rouen), et détails des frontières de ce pays, occidentale (le Mont) [42] mais aussi orientale (Lyons-la-Forêt – et sa forêt, son gualt ! – et le Vexin). On peut citer aussi ce passage d’Ami et Amile, qui prend place à la fin du périple aller et retour qu’Ami lépreux, rejeté de tous et de plus en plus mal en point, a entrepris pour Rome [43] :

« Amis biax frere, séz noz tu conseillier
D’une tel terre ou truisonz a mengier ?
– Oïl voir, sire, ce respont li paumiers,
Mais elle est loing, a celer nel voz quier.
Toute Bretaingne voz convient costoier
Selonc la mer jusqu’au Mont Saint Michiel.
La trouveréz un bon tans si plennier
Que quatre pains a on por un denier. »
Li serf l’entendent, joiant en sont et lié,
A la charrete s’ont pris a charroier,
L’un trait devant, l’autre boute derrier.
Toute Bretaingne ont prins a costoier,
Toute la mer jusqu’au Mont Saint Michiel. (v. 2612 à 2624)

…ou rappeler l’itinéraire de Charles au début de la Chanson d’Aiquin :

De France yssirent et passent Normendie ;
Juqu’a Seüne ont lour vaye aquillie.
Emprés Abranches une cité garnie (…)
Au Mont s’en va le bon roy de Seison,
A saint Michel ala fere oreison. (…)
Lors se dévalle aval dans le sablon,
A cheval monte et se prant a l’arson (…)
Lors chevaucherent la greve et le sablon,
Passent Seüne et si firent Coaynon :
Ce sont dous aeves qui partent le roion
Entre Normens et entre ly Breton. (v. 16-18, 31-32, 35-36, 44-47)

Les syntagmes prépositionnels tresqu’al mont Saint Michiel, jusqu’au Mont Saint Michiel (Couronnement de Louis, Ami et Amile, Cf. supra) montrent que le sanctuaire fonctionne comme un point de repère de la géographie nord-occidentale, comme c’est aussi le cas dans les Saisnes [44], dont deux vers concentrant les pôles du pays des Herupois se font un net écho :

Li messagier remestrent, ou vossissent ou non ;
Mandé furent Mansel, Angevin et Breton :
Des le Mont Saint Michiel jusq’a Chastel Landon. (v. 578 à 580)
Semoignent Herupois, qi tant sont de grant non,
Des le Mont Saint Michiel jusq’au Chastel Landon.
Jean Bodel, Chanson des Saisnes, réd. LT, v. 6286-7)

Comme le Cotentin (et notamment son principal port médiéval vers l’Angleterre, Barfleur), mais bien plus fréquemment, le Mont fonctionne chez les poètes épiques comme un point de repère extrême de l’ensemble de la géographie épique : un pôle d’où ils font souvent partir l’une des grandes diagonales de l’empire, que ce soit dans la Chanson de Roland [45] :

E terremoete ço i ad veirement.
De seint Michel del Peril josqu’as Seinz,
Dès Besençun tresqu’al port de Guitsand,
N’en ad recet dunt del mur ne cravent… (v. 1427 à 1430)

Dans Renaut de Montauban [46] :

« Tant direz a Kallon le fort roi droiturier
Que ses hon sui toz tens, de verté le sachiez :
En langes en irai jusqu’al Mont Saint Michiel (…) »
« Li rois Ys est mes freres, qui de Gascoigne est chiés,
Mes n’a si mal traïtre jusqu’au Mont Seint Michiel »… (v. 6535-6537, 6701-2)

Dans Jourdain de Blaye [47] :

Moult siet bien Blavies, si fait moult a prisier.
Quant je l’avrai, bien porrai guerroier
Trestouz les homes jusqu’au Mont Saint Michiel… (v. 72 à 74)

Dans la Chanson des Saisnes, encore :

Qar Charles i manda qanq’a lui fu anclin
Des le chief de Calabre deci an Costantin,
Des Espaigne la grant deci a Saint Bertin
Qui tient a Danemarche ou croissent li sapin… (v. 4924 à 4927)

Dans la Chanson d’Antioche [48] :

Com il firent les os de partout assambler :
De France et de Berriu et d’Auvergne se per,
De Pulle et de Calabre jusqu’a Barlet sor mer [49]
Et deça jusqu’en Gales fisent la gent mander
Et de tant maintes terres que jo ne puis nomer :
tel pelerinage n’oï nus hom parler…(v. 18 à 23)

Ou encore dans Gui de Nanteuil [50] :

Des les mons de Mongi de si c’en Normendie
N’a un seul chevalier dont l’en tant de bien die. (v. 169-170)

On pourrait ajouter à ces occurrences, qui sont bien celles d’un cliché de repérage géopolitique, celles que j’ai glanées aussi sous la plume d’auteurs d’autres genres [51].

Séparées autant qu’associées par le Mont, lointaines, maritimes et étranges, la Normandie et la Bretagne ont partie liée dans l’imagination politique de l’épopée française. Leur association fréquente, leur éventuelle confusion, sont aussi le résultat d’une indistinction originelle entre Bretagne orientale (royaume ancien de Salomon, mais intégré depuis le Xe siècle au jeu complexe des principautés), et Normandie occidentale, avec le Cotentin pour charnière critique ; confusion d’ailleurs entretenue par les chroniqueurs au service du pouvoir normand, tel Dudon de Saint-Quentin qualifiant régulièrement Richard Ier de prince ou de duc des Normands et des Bretons dans son De Gestis Normanniae ducum seu de moribus et actis primorum Normanniae ducum [52].

2) b) Normandie-Anjou-Bretagne-Maine-Poitou-Touraine. Normandie, Bretagne et Anjou (44 + 26 + 26) constituent donc le podium de ces listes géopolitiques. Il serait fastidieux de dire dans le détail les relations étroites, conflictuelles et volatiles que ces trois pays ont nouées aux temps matriciels de l’épopée française (à l’époque de Richard Ier, par exemple), la Normandie et l’Anjou étant alors des provinces en plein essor. Mais il faut aussi rappeler que ce trio peut s’augmenter du Poitou (13 occurrences), du Maine (14 occurrences) et de la Touraine (5) – ces deux derniers pays se plaçant tôt sous l’influence de l’Anjou –, trois pays fréquemment co-occurrents des trois premiers : on obtient alors un ensemble qui décalque les droits anglo-normanno-angevins de la deuxième moitié du XIIe s. (on pourrait donc y ajouter l’Aquitaine (2 occurrences), la Gascogne (4) et l’Auvergne (3) [53]). Faut-il voir là une captation, littéraire et idéologique, française et capétienne, de ce qui est la grande réussite politique de l’époque, l’empire anglo-normanno-angevin, mais aussi le plus menaçant rival de la couronne de France ? (Henri II est le fils de la petite-fille de Guillaume, Mathilde, et de Geoffroy d’Anjou – l’Anjou dont les Français se servaient jusque là pour contrecarrer le poids politique de la Normandie). C’est une possibilité, cette captation étant si j’ose dire légale, puisque sur le continent les Plantagenêts demeurent en théorie les féaux du roi de France. Genre thétique, la chanson de geste réussit, par sa profération même, un coup de force politique et une annexion symbolique que l’Histoire n’a validés qu’après coup, mais qui a pu faire impression sur les mentalités médiévales ou bien les préparer à l’avenir…

Il faut aussi rappeler qu’un autre bloc occidental plus ancien, incluant la Normandie, a joué un rôle important dans la géographie épique : la Hérupe (ou le Hurepoix), dont les contours, quoique à cette époque imprécis [54], diffèrent en partie de ceux de l’empire Plantagenêt ; Jean Bodel donne à cette ligue un rôle essentiel dans les Saisnes, dont la longue première partie narre sa révolte victorieuse contre un empereur qui cherche à lui imposer un tribut tout en réclamant son auxilium [55].

Définissant un ensemble assez précis (sont cités comme barons hérupés : Huon du Maine (v. 483), Richard de Normandie (v. 492), Salomon de Bretagne (v. 434), li cuens de Pontif (v. 562) et Geoffroy d’Anjou (v. 729)), compris entre les bornes du Mont et de Château-Landon (Cf. supra), Bodel se montre d’emblée admiratif dans sa présentation :

Herupois sont prodome, orgoillox et gaillart
Et corageus as armes et fier comme liepart.
Qant il ont an bataille fichié lor estandart,
Ne se maintienent mie a guise de coart,
Et puis que il s’an tornent, ja nus ne s’an regart.
Ainz n’en ot treü Charles, trop lor queroit a tart ;
Formant enuieroit Salemont et Richart.
(Jean Bodel, Chanson des Saisnes, réd. LT, v. 428-434)

D’autres poètes ont pris cette macro-entité à leur compte, mais la manière dont ils l’évoquent ne permet pas de mieux situer la Normandie par rapport à cette fédération occidentale. Si, dans Raoul de Cambrai, un vers semble associer Normands et Hérupés par leur commune réprobation du comportement du héros éponyme (Dont s’escrierent Normant et Herupois [56]), dans Aiol, le lien paraît plus lâche et plus incertain : Dont se teurent Normant et Hurepois Et Flamenc et Berton et li François (op. cit., v. 4536-4538).

On peut retenir que ces deux groupes géopolitiques au premier rang desquels figure la Normandie sont, implicitement (simple masse des occurrences) ou explicitement (Richart Ier, Cf. infra), de potentiels rivaux et de possibles dangers pour la France centrale ; et aussi qu’ils ont peut-être partie liée dans un imaginaire épique qui d’ailleurs n’est jamais fixé et se reconfigure en fonction des évolutions géopolitiques : la ville de Château-Landon, citée deux fois comme extrémité orientale de la Hérupe dans les Saisnes, ne fut-elle pas aussi, en 1043, le berceau de Foulques IV d’Anjou, dit le Réchin, grand-père de Geoffroi v (qui fut le premier de sa famille à être élevé à la dignité royale) et donc grand ancêtre de la dynastie Plantagenêt [57] ?...

3) a) Permanence de l’Allemagne et de la Bavière. Ces pays ont leur place dans le top 5 des nations épiques, il ne faut pas le négliger, alors même qu’au XIIe siècle, ils ne font plus partie depuis longtemps du domaine immédiat de la politique capétienne et que les Allemands sont plutôt pensés comme « l’altérité voisine » des Français [58]. Je l’interprète comme l’affirmation, là encore thétique, mais cette fois-ci sciemment vaine, d’une continuité politique et idéologique entre temps carolingiens et temps capétiens : dans la période matricielle des Xe et XIe siècles, les monarques francs avaient compris, petit à petit, que l’empire de Charlemagne était désormais derrière eux, que la grande partie politique ne devait plus se jouer à l’est mais que ses principaux enjeux, désormais, s’étaient déplacés du côté de l’ouest et de la Normandie.

3) b) Pays picards (17 occurrences ?), Flandres (20), Champagne (14), fréquemment mentionnés, s’imposeraient eux aussi, à l’inverse – mais dans une moindre mesure –, comme « pays émergents » d’une géopolitique « moderne » de l’épopée – mais c’est là encore une piste que je ne pourrai pas frayer davantage en ces pages.

1) Oui : là est sans doute la clef de la prééminence normande dans les chansons de geste. Pendant cette période matricielle, l’histoire des Normands de France avait dû étonner le monde par son dynamisme conquérant et sa créativité politique : au Xe siècle déjà, réussite militaire et politique de Rollon, seul Viking à être parvenu (en France) à fonder un État et une dynastie ; puis consolidation difficile, mais réussie, de cet État sous le règne de Richard Ier ; au XIe siècle ensuite, succès des Normands en Italie du sud et conquête de l’Angleterre par Guillaume, en 1066, prémisse nécessaire de l’empire anglo-normand du siècle suivant, qui vit aussi s’épanouir la légende héroïque de Richard Cœur-de-Lion lors de la IIIe Croisade… Les poètes de la France tardo-carolingienne et capétienne avaient identifié, à l’ouest, mais aux portes de leur royaume, une nation jeune, prolifique, un État dynamique en voie de constitution, capable de soutenir son indépendance tout en n’hésitant pas à se mêler des affaires « internationales » – un pays exemplaire, un modèle à proposer à ceux qui rêvaient encore, pour le plaisir ou pour de vrai, d’une France politique à la fois unanime et forte.

Se voyant ainsi conférer une identité exemplaire, mais surtout géopolitique, la Normandie épique n’est évidemment pas envisagée dans son identité agricole, culinaire ou morale… bref, dans ce qui correspondrait aux lieux communs modernes sur notre belle région. Est-elle pour autant purement abstraite, désincarnée, et les Normands privés de leur caractère propre et de leur manière d’agir ? – Là encore, heureusement, ma réponse ne sera pas tout à fait celle d’un Normand.

Les Normands à l’œuvre : des hommes et des gestes
Richard le Vieil

Dans une brève étude de ses Légendes épiques [59], Joseph Bédier soulignait que « les chansons de geste célèbrent un personnage qui, de l’aveu de tous, n’est autre que le duc de Normandie, Richard Ier, fils de Guillaume Longue-Epée, et petit-fils de Rollon. Dans [la Chanson de] Roland c’est lui qui commande l’eschiele des Normands » :

La quinte eschele unt faite de Normans ;
.XX. milie sunt, ço dient tuit li Franc.
Armes unt beles e bons cevals curanz ;
Ja pur murir cil n’erent recreanz :
Suz ciel n’ad gent ki plus poisst en camp.
Richard li velz les guierat el camp ;
Cil i ferrat de sun espiet trenchant. AOI.
Chanson de Roland, op. cit., l. 220, v. 3045 à 3052)

« Plusieurs chansons, Gui de Bourgogne, Renaud de Montauban, Fierabras, etc., font de lui l’un des douze pairs. Les chansons mêmes qui ne l’admettent pas dans la liste honorée des pairs de Charlemagne le tiennent du moins pour l’un de ses principaux barons. Il figure donc dans presque toutes les chansons de geste [60]. » Mais si Bédier rappelle d’abord la constance (la fréquence) et l’importance (au moins honorifique) de ce personnage, c’est pour mieux en nier ensuite et la constance (en termes de représentation littéraire) et l’importance (en termes de signification historique) : c’est moins Richard qui l’intéresse que l’argument qu’il peut tirer des éléments de sa biographie poétique en faveur de sa théorie cléricale et individualiste de l’épopée française. Aussi ne souligne-t-il pas assez que si le duc n’est pas toujours admis dans le cercle très fermé de la Nota Emiliense, c’est tout de même très précocement, dès Roland (et pour être précis, dans la seconde partie du chef-d’œuvre), dès Gormont et Isembart ou le Couronnement de Louis, que ce personnage historique a été enrôlé par l’épopée médiévale – à peine un siècle après sa mort. Ironisant sur l’anachronisme commis par les poètes (preuve de « leur complète ignorance de l’histoire ») et par ceux qui proposeraient une interprétation « traditionaliste » du personnage ; se servant de lui pour justifier sa thèse d’un lien entre établissements religieux (ici la Sainte-Trinité de Fécamp) et jongleurs épiques [61] ; bref, concentré sur ses propres problématiques, Bédier ne se demande pas vraiment quelles étaient les raisons poétiques ou historiques de l’élection épique de ce duc.

Or si on veut bien suivre le fil que j’ai commencé à dérouler, on soulignera plutôt que le principat de Richard, après des débuts très critiques, fut, d’après les meilleurs historiens, « une période d’affermissement et de consolidation qui dura un demi-siècle, soit deux générations » ; et que c’est sous son règne que « la Normandie se forma véritablement, qu’elle acquit sa personnalité originale et ses caractères spécifiques, se distinguant aussitôt des autres principautés du royaume en voie de formation [62] » : un siècle après l’échec d’un Gormont, le duché de Normandie avait réussi à survivre à « la grande crise qui, vers la même époque, avait été fatale aux États vikings les plus proches, le royaume d’York et l’établissement normand de Nantes [63] ».

Lorsqu’ils eurent à choisir un prince incarnant l’émergente et exemplaire Normandie, les poètes écartèrent probablement Rollon – encore trop barbare ou païen –, et aussi le Conquérant Guillaume – sans doute contemporain des premiers d’entre eux [64]. Ils leur préférèrent celui qui, pour ce qu’on en sait et que devaient mieux savoir les auditeurs de l’épopée [65], avait unifié la Normandie (c.-à-d. assis sa domination sur ses marges occidentales), restauré la hiérarchie épiscopale, et affermi une dynastie (les Richardides) dotée de son propre sanctuaire (à l’imitation des Robertiens puis des Capétiens à Saint-Denis – et donc en concurrence potentielle avec eux) grâce à un sens politique aigu, dont je ne donnerai que deux exemples : 1) « sa remarquable adaptation à l’évolution des rapports de force que concrétisa l’alliance avec la maison robertienne [66] » ; 2) « les témoignages numismatiques », qui « montrent une grande fidélité à la tradition franque et, en même temps, attestent que les princes normands ont très tôt reconnu le rôle de la monnaie (…) comme symbole de pouvoir et comme moyen de propagande [67] ». À sa mort, il avait vaincu nombre de ses voisins désireux de mordre sur son jeune État (ceux-là mêmes qui sont ses alliés ou cités près de son propre nom dans les poèmes) et avait su tenir en respect le pouvoir royal (celui-là même qu’il n’hésite pas à défier dans les poèmes), en passe de glisser des mains des derniers Carolingiens à celles des Robertiens puis des Capétiens.

« Non moins que l’énergie de ses ducs, écrit Paul Zumthor, la chance de la colonie normande fut la longue durée du règne de deux d’entre eux : de l’avènement de Richart Ier, dit plus tard le Vieux (942-996), à la mort de son fils Richard II le Bon (996-1026), l’action ducale s’exerça durant quatre-vingt-cinq ans avec une continuité sans relâche, qui permit à la Normandie une évolution politique sensiblement plus rapide que celle des pays « français [68] » » : « en Normandie plus que dans les autres grands fiefs, la puissance ducale s’est affirmée de très bonne heure sur la quasi-totalité du territoire [69] ». Cette continuité onomastique a sans doute également favorisé la constitution d’un personnage épique synthétique, l’archétype li Vielz absorbant en quelque sorte l’ensemble de sa lignée.

Bédier a beau jeu de souligner, telle qu’il la présente, l’incohérence de la « biographie poétique » reconstituée de Richard, qui ne jouerait donc, dans l’épopée, « aucun rôle réel [70] » : tantôt vassal du premier rang (Roland, Aymeri de Narbonne, Renaut de Montauban), tantôt vieux rebelle insoumis (Couronnement de Louis, Charroi de Nîmes, Garin le Lorrain) ; tantôt tué à Cayeux (Gormont), tantôt en Lombardie, victime du roi Desier (Chevalerie Ogier), tantôt à Roncevaux (Roland), tantôt mourant dans un cachot de Louis, fils de Charlemagne, à Orléans (Couronnement et Charroi)… De tout cela, qu’on pourrait dire de nombre de personnages épiques, le grand savant déduit « l’insignifiance de sa destinée poétique ». Dans Renaut de Montauban, concède Bédier, Richard de Roen la cité (v. 5738, 9402, 12584 où il est dit li frans dus, 12602) « joue un beau rôle de prisonnier intrépide » ; mais c’est pour ajouter aussitôt qu’« à son défaut le poète en aurait aussi bien chargé un Estout de Langres, ou un Ydelon de Bavière, ou tout autre comparse disponible [71] ». Pourtant, cette critique facile (ou plutôt cette spéculation) s’annule d’elle-même, puisque Richard ne fait (presque) jamais « défaut », et que ni Estout ni Ydelon n’ont l’honneur d’incarner une identité régionale forte, pas plus qu’ils n’ont la stature héroïque du protagoniste des Enfances Ogier, des Saisnes ou de Fierabras !…

Pourquoi ne pas insister, en effet, sur les passages qui montrent, dans les Enfances Ogier, les qualités du personnage et de son cousin Anketin – par son nom (Asketill) li Normans (lequel apparaît aussi dans Aymeri de Narbonne, v. 4518) : De Normendie Richart c’on dut loer (Enfances Ogier, v. 512), le bon Normant (v. 5513, dans un contexte où on insiste sur son courage au combat), au cuer sené (v. 5584, 6355, seul personnage mis en relief)… ? Ou sur son autre très « beau rôle » de juste chef rebelle et d’orateur, dans les Saisnes où il n’hésite pas à se poser comme un ennemi potentiel de Charles :

« – Voire, dit danz Richarz, se Deu plait, non feron.
Ja Herupe la gente, cui Dex dona le don,
Ne perdra a mon tans sa franchise par non (…). »
Qant Joffroiz l’Angevins ot sa raison fenie,
Aprés parla Richarz li dux de Normandie :
Seignor baron, fait il, ne lairai nel vos die,
Commandomes par tot que nostre ost soit banie,
Si faisons assambler nostre chevalerie
Si qu’au jor nomé soit aprestee et garnie ;
Puis anterrons an France a bataille rangie,
Jusq’a Paris irons baniere desploïe.
Se nos i trovons Charle, ne l’esparnerons mie ;
Commant que li plaiz praigne, ne lairai ne l’ocie. »
(Jean Bodel, Chanson des Saisnes, op. cit., réd. LT, v. 593-595, 729-738)

Ou encore sur son rôle très important dans la chanson de Fierabras (en Espagne), suite de la Destruction de Rome (en Italie) [72] :

Richard fait partie des ambassadeurs (désignés contre leur gré, v. 2360-2432) au roi païen Balan, qui les fait prisonniers, mais ne peut les empêcher de s’emparer de la tour d’Aigremore (v. 3058-3158) ; il se désigne lui-même comme leur messager pour alerter Charlemagne (v. 4035-4148), alléguant les privilèges spéciaux (les dons) dont il serait convenu avec Charles (la franchise de la Normandie, terre d’asile, dans un sens ; son rôle de fidèle messager de l’empereur, dans l’autre) :

Kant Karles de ma terre m’out au premier fiefé,
Je ne la voil pas prendre, ce sachiez de verté,
Fors par un convenant con m’i out devisé :
Së il me venoit serf qu’il fust d’autre regné,
Por qu’eüst en ma terre un soul an conversé,
Seroit [il] touz jors sauf par droite lëauté.
Après icelui don me fu autre donné :
S’estïons en castel në en mur enfermé
Et on eüst mesage semons ne demandé,
Sel feroie meïsmes, tel don me ra donné. (v. 4099 à 4108)

Il parvient, par sa prouesse, à traverser les lignes et, grâce à un miracle, à traverser le fleuve Flagot (v. 4149-4549) ; puis à rejoindre Charles, qu’il trouve très abattu et dont il ranime le courage (v. 4550-4774) ; il mène l’expédition de secours, élabore un stratagème pour passer le pont de Mautrible (v. 4775-5067) qu’il abaisse lui-même pour ses compagnons, et réconforte encore l’empereur avant la prise de la ville…

L’Histoire épique n’est pas celle que réclament les historiens, anciens ou modernes, tout en n’étant pas moins exacte ; stylisante, synthétique, structurelle, peu regardante sur les incohérences mineures dès lors qu’elles ne brouillent pas la saisie de l’essentiel, elle essaie de penser le présent en fonction du passé tout autant qu’elle s’essaie à l’opération inverse. Ce n’est pas le détail de la biographie poétique du personnage qui compte, mais sa signification d’ensemble. Signification ambivalente, certes, mais constante et univoque : Richard et les Normands sont là, fiers guerriers, où que soit la scène des combats, fidèles, habiles et beaux parleurs [73], mais aussi toujours susceptibles, du fait de leur puissance et de leur franchise d’origine, d’une rébellion efficace contre une ingérence, un tribut ou une injustice féodale.
J. Bédier remarquait que les poètes, bien qu’« ignares », « sav[ai]ent rapporter de Richard trois traits particuliers dont aucun n’est banal » : ses surnoms de Richard le Vieux, Ricardus vetus, vetulus, senior (qui le distinguent de son fils et successeur Richard II, mort en 1027 ; passim) et de Richart Sans Peur (Gui de Bourgogne, mais aussi Roland, Couronnement, etc.) ; enfin son titre de seigneur de Rouen et ses liens avec Fécamp : Cf. supra (Gormont), mais aussi Fierabras (Ch’est Richart sanz poor, a la chiere hardie, Qui de Fescamp fist faire la plus maistre abeïe ; op. cit., v. 2397-2398 [74]) – et bien d’autres chansons. J’ajoute qu’il est régulièrement qualifié de sené, et aussi de rous. Peu importe que Bédier ait raison ou non sur le rôle de l’abbaye de Fécamp dans la production des jongleurs ; ce qui compte, c’est de souligner qu’aucun autre personnage du même rang n’a droit, dans le corpus épique, à de telles identiques précisions : Bédier n’aurait pas pu écrire une étude comparable sur un Foulque ou un Geoffroy d’Anjou.

Dans des chansons plus tardives, on le voit même nanti de son blason exact et d’une épée dotée d’un nom ; ce qui, tout en informant le personnage d’un caractère « moderne » (le blason), l’élève au rang de héros légendaires tels que Roland ou Olivier (l’épée). Ainsi dans ces vers d’intonation des Enfances Ogier :

De Normendie portoit li dux Richars
L’escu de gueules ; s’i ot d’or deus liepars [75] ;
Destrier ot bel et bons qui ert liars.
Ainc n’ama honme qui fust fols ne musars,
Ne outrageus ne vilains ne eschars,
N’ainc de sa bouche n’issi vilains eschars (…).
son costé pendoit Escalidars,
C’estoit s’espee ; plus l’amoit de mil mars,
Ainc ne parut pour coups en li escars,
Ne sambloit pas as coups donner poupars.
Par son fait fu conquise Poupallars,
Quant combatirent li François as Lombars ;
(Enfances Ogier, op. cit., v. 5045-5050, 5054-5059)

Il faut prêter plus d’attention aux « épithètes homériques » : que Richard, et lui seul, soit dit li Viez, Sanz Poör, ou au cuer sené et li rous (et non seulement proz et hardiz) n’est pas indifférent, les sources cléricales de Bédier n’étant sans doute pas premières [76] : Richard était connu, admiré comme un grand ancêtre par la plupart des poètes [77], sans doute parce qu’un siècle après sa mort, il paraissait la souche stabilisée (li Viez) de ces générations intrépides (sanz poör), potentiellement malines (li rous), mais aussi pragmatiques (au cuer sené), que leurs contemporains voyaient sans cesse s’affermir et conquérir dans les Îles britanniques aussi bien qu’en Méditerranée.

L’orgueil légendaire des Normands [78], leur goût pour la parole et les vantances guerrières sont peut-être à ranger aux côtés de ces clichés signifiants. François Pirot, dans son étude, hésite toutefois à retenir ce dernier trait pour un des « archaïsmes » de Gormont et Isembart (c’est-à-dire un des traits montrant une connexion directe entre la chanson et son substrat historique) : reprenant l’intéressante étude de W. Meliga [79], qui a su reconnaître dans un passage obscur ce qui est sans doute la plus ancienne occurrence, dans la littérature française, du motif des Vœux du paon (motif dont les autres exemples, plus clairs et plus courtois, sont seulement du XIVe siècle), et celle de M. Bonafin [80] qui montre que « la heitstrengingar (le vœu solennel) et le mannjafnsdr (la confrontation verbale entre chevaliers) présents dans les sagas vikings sont à l’origine des gabbi [81], vantardises prononcées dans la société occidentale par un groupe de chevaliers à l’occasion d’un banquet », rappelant que ces vantardises rituelles sont bien attestées dans l’épopée (Roland, Pèlerinage de Charlemagne, Destruction de Rome…) [82]. Je partage ses doutes, et ce ne sont pas les vantances des païens norrois d’Aiquin (qui sont aussi celles de tout Sarrasin conséquent) qui me feraient changer d’avis… Mais peut-être plutôt une scène d’Aymeri de Narbonne dans laquelle l’Allemand Savary défie d’abord l’ambassade du héros éponyme, en route pour la Lombardie, et finit par convertir son insulte (« vantardises de Normands », posnee [83] : gabbi) en véritable compliment (« paroles de défi prouvées par la vaillance ») :

Quant pres d’euz fu, s’a sa vois escriee :
« Ou irez vous, fole gent esgaree ?
Normant semblez, c’est verité provee,
Qui tel orgueil menez, et tel posnee !
Ainz que voiez de Pavie l’entree,
Sera mout chier cele robe achetee :
N’en enmenrez vaillant une denree ! » (…)
Dist Saveris : « Bien l’avoie enpenssee !
Tout vraiement di ge verté provee,
Normant estes qui menez tel posnee :
Bien i pert as paroles ! »
Quant l’Alemant orguellous entendi
De Roussillon Girart au cuer hardi,
.I. poi s’en rist, et puis si respondi :
« Vassal, fet il, vous n’avez pas menti !
Normanz i a, et Angevinz aussi,
Et li meillor de France, jel vous di. »
(Aymeri de Narbonne, op. cit., v. 1619-1625, 1640-1648)

« Le Commonwealth normand »

Ce n’est donc pas parce qu’« il est un mince personnage » se tenant « avec complaisance à la disposition des poètes, prêt à toutes sortes d’emplois » [84], que Richard peut, dans la légende, échapper à son cadre géopolitique d’origine et multiplier ses exploits dans l’ensemble du monde épique. Une fois choisi(s) pour de bonnes raisons poétiques et historiques, lui (et quelques autres) assume(nt) l’ensemble des conquêtes ultérieures, réelles (parties de l’Italie) ou en partie imaginaires (toute l’Espagne), des Normands de France.

C’est ce que disent, peut-être, les Enfances Ogier, dans un tardif exemple de raccord entre conquêtes anciennes de Charles (Lombardie) et conquêtes nouvelles des Normands (les Pouilles, ici peut-être confondues avec la ville épique espagnole de Port-Paillart [85]) : Par son fait [celui de Richard] fu conquise Poupallars, Quant combatirent li François as Lombars. C’est ce que disent surtout, mais implicitement, les œuvres du corpus qui augmentent le regnum épique de conquêtes post-carolingiennes qui sont, pour l’essentiel, des succès des Normands.

Car quand ce n’est pas lui que les poètes transportent sur les champs de bataille lointains, c’est du moins des conquêtes de sa descendance et de leurs hommes qu’ils amplifient leurs énumérations épiques. En effet (quatrième observation sur les listes ou énumérations, que j’avais réservée jusqu’à ce point de l’étude), en sus des pays relevant du domaine carolingien ou de l’influence directe de la France, ces listes et ces œuvres recèlent aussi, moins souvent, mais précisément, des pays dont la mention ne paraît due qu’aux conquêtes des Normands, au nord et au sud de l’Europe. Impossible de préciser ici le détail de leur geste historique dans les Îles britanniques, en Europe du sud, à Byzance, et même dans l’Orient des Croisades, du XIe au XIIIe siècle [86]...

Chaque Normand connaît (peut-être ?) encore la bataille de Hastings qui vit en 1066 Guillaume le Conquérant s’emparer du trône d’Angleterre et, en même temps, de la suzeraineté sur ce qu’André de Mandach appelle avec bonheur le « Commonwealth viking-normand [87] ». C’est en effet par les conquêtes de l’arrière-petit-fils de Richard li Viez, Guillaume, que s’explique, dès Roland et ensuite, la conquête rolandienne ou carolingienne de l’Angleterre (4 occurrences), de l’Écosse (4) et de l’Irlande (1) (Roland 1 ; et aussi du pays de Galles, de l’Islande ?..) ; Cf. aussi Aspremont 9 (Angleterre seulement) [88] ; de même, les conquêtes attribuées à l’autre Guillaume (d’Orange), dans le Charroi de Nîmes 1-2, qui propose un exemple remarquable (mais non explicite) de vantances à la normande :

Li rois Otrans li commença a dire :
« Tiacre frere, par la loi dont tu vives,
Ou as conquis si riche menantie,
N’en quel païs n’en quel fié est ta vie ? »
Et dit Guillelmes : « Ce vos sai ge bien dire :
En douce France l’ai ge auques conquise.
Or si m’en vois de voir en Lombardie
Et en Calabre, en Puille et en Sezile,
En Alemaigne de si qu’en Romenie,
Et en Tosquane et d’iluec en Hongrie ;
Puis m’en revieng de ça devers Galice,
Par mi Espaigne, une terre garnie,
Et en Poitou de si en Normandie ;
En Angleterre, en Escoce est ma vie :
Si qu’en Gales ne finerai je mie ;
Tot droit au Crac menrai ge mon empire,
A une foire de grant anceserie.
Mon change fis el regne de Venice. »
Dïent paien : « Mainte terre as requise,
N’est pas merveille, vilains, se tu es riche. »
(Charroi de Nîmes, op. cit., v. 1185 à 1204)

Mais les exploits de la descendance de Tancrède de Hauteville, féal modeste du Cotentin (où s’était sans doute perpétué plus intact le goût viking de l’aventure et des expéditions lointaines), sont bien moins connus de nos jours, alors que les chansons illustrent leur très grand retentissement. Une légende raconte que, dès 999, bien avant 1066 donc [89], quarante chevaliers normands, pèlerins de retour, s’illustrent à Salerne en vainquant les Arabes qui rançonnaient la ville ; revenus dans leur pays, ils font savoir que l’Italie est une terre promise aux aventuriers, suscitant des vocations parmi les enfants de seigneuries prolifiques [90]. Des guerriers dynamiques, des mercenaires ambitieux quittent la Normandie et vont tenter leur chance en Méditerranée : « Peu de familles normandes, vers l’an mil, ne comptent point, parmi leurs membres, quelque chef de bande, un mercenaire audacieux, qui fit ainsi fortune au loin. Ces succès excitent, dans l’Europe entière, les imaginations [91] » …

Bref. En 1042, Guillaume Bras-de-Fer (de Hauteville) reçoit en dot le fief de Melfi (province de Potenza) [92], et devient bientôt comte de Pouilles (partie inférieure de la botte italienne, sans la Calabre) ; en 1057, Robert Guiscard [93] lui succède [94] et devient dès 1059, par la grâce du pape, duc de Pouilles, de Calabre et de Sicile, où il se frotte aux Byzantins [95] et, en 1072, aux Sarrasins auxquels il arrache la ville de Palerme (Palerne dans les textes), à l’aide de son cadet Roger Ier, comte de Sicile, ; et c’est en 1130 qu’est créé le Royaume normand de Sicile, au bénéfice de Roger II. Ainsi, Lombardie (9), Romagne [96] (10) et Toscane (3), dans les listes, peuvent bien être mises encore au compte de la politique carolingienne, comme l’Allemagne et la Bavière ; mais Calabre (3), Sicile (1), et surtout Pouilles (7), dont le nom apparaît fréquemment, aussi, en dehors des énumérations totalisantes [97], s’expliquent très probablement par ces succès normands et leur retentissement immense, ainsi que par leur captation géopolitique au profit d’une France épique fantasmée [98].

Certains auteurs n’y voient, en vertu de l’intertextualité propre au genre (qui fonctionne souvent, en effet, comme un « architexte »), que des réminiscences d’Aspremont, chanson qui montre une conquête carolingienne imaginaire du sud de l’Italie et s’inscrit dans un cadre géopolitique favorable aux croisés de Richard Cœur-de-Lion et de Philippe Auguste, par ailleurs concurrents dans l’ouest du royaume ; mais je pense plutôt qu’Aspremont n’est qu’un exemple parmi d’autres de la célébration détournée, captée par les poètes, des aventures méridionales des chevaliers de Normandie. Dans le corpus considéré, jamais ni Lombardie, ni Romagne, ni surtout Pouilles, Calabre ou Sicile n’apparaissent dans des énumérations d’où la Normandie est exclue.

Quoi qu’il en soit, à l’époque matricielle de l’épopée, le duc Guillaume devenait « le suzerain de l’Angleterre et de la Normandie d’une part, mais aussi de l’Islande et de l’Italie du Sud [99] », comme l’écrit encore de Mandach, dont je suis loin de partager, toutefois, toutes les conclusions. Trois ou quatre décennies plus tard, à l’époque même du Roland, dans les livres III à V de son Historia Ecclesiastica, Orderic Vital regroupe les conquêtes normandes d’Angleterre et d’Italie du sud. Personne ne pouvait donc être dupe des v. 370-372 de la Chanson de Roland dans lesquels même le détail du tribut de Saint-Pierre est attribué à l’empereur, alors que c’est le Conquérant qui avait rétabli ce tribut dû à l’Église :

Dist Blancandrins : « Merveilus hom est Charles,
Ki cunquist Puille et trestute Calabre !
Vers Engleterre passat il la mer salse,
Ad oés seint Perre en cunquist le chevage »
(Roland, op. cit.)

André de Mandach conceptualise cette réattribution comme un « transfert de mythe » ; mais, replaçant ses observations dans le cadre général de cette étude, j’y vois plutôt, comme le choix de Richart le Viel, un exemple nouveau d’« écrasement structurel [100] ». Pourtant, il y a bien eu transfert et une coïncidence amusante illustre de surcroît la probabilité de ce type de déplacement : La Chanson de Roland, donc, fut peut-être chantée à Hastings, début de la conquête normande de l’Angleterre ; et Aspremont, qui narre une conquête franque et carolingienne de l’Italie méridionale, fut chantée en Sicile aux troupes de Philippe Auguste et de Richard Cœur-de-Lion cantonnant pour la IIIe croisade, à l’hiver 1190 [101] !

De leur capacité dynamique, de la précocité de leurs contacts méridionaux surtout (il était bien plus délicat d’ouvrir la question de l’Angleterre [102] !...), les médiévaux ont, en tout cas, crédité les Normands, comme le montrent enfin quelques œuvres qui leur accordent une place et un rôle éminents :

1) Fierabras : dans cette chanson, l’envoi par Charles de Richard le Vieil (et du jeune Gui de Bourgogne) en avant-garde rappellerait, entre autres éléments historiques, le soutien que les Normands de Robert Guiscard apportèrent au pape Grégoire VII, à Rome, en 1084, l’emmenant ensuite à Salerne [103] ; dans Fierabras, suite espagnole de la Destruction de Rome (et preuve d’une confusion possible, chez les poètes du Nord, entre Italie et Espagne, et même Portugal), Richard semble, en tout cas, considéré comme un expert en Sarrasins, puisque c’est vers lui que Charles se tourne pour en apprendre davantage sur le païen qui le défie (l. IV, v. 116-125) ; la suite confirme que Richard connaît bien les Sarrasins, le roi Balan et sa fille Floripas, qui lui font grief de la mort de deux des leurs (Cf. v. 2709-2719 et 2888-2894 : analepses)… Richard, sans doute déjà présent dans le proto-texte de cette épopée, pourvu de ses caractéristiques habituelles et d’épithètes toujours louangeuses, y joue un rôle considérable : c’est l’un des personnages les plus cités, jouissant d’une relative autonomie politique et se permettant de contredire l’empereur ; présent dans les deux grands groupes d’actants (d’abord celui des ambassadeurs, puis celui des guerriers de Charles), il est le seul messager des premiers [104], un stratège et un tacticien efficace et, enfin, le bénéficiaire d’un miracle. Dans sa Chronique rimée, Philippe Mousket résume Fierabaras en quelques dizaines de vers ; dans son œuvre, on trouve d’ailleurs « de longs passages à propos des Normands, qu’[il] semble avoir beaucoup admirés [105] ».

2) Orson de Beauvais (XIIe siècle) : l’argument de cette chanson isolée est sans doute inspiré par les exploits des Normands en Méditerranée [106]. On y voit les mercenaires normands (v. 1201 : sodees, « soldes »), Forcon et ses hommes, alliés aux Beauvoisins de Guinemant (FitzOrson), se mettre au service de Milon (FitzOrson) et de Basile :

La treuvent chevaliers qui sont de Normandie.
Chevalier furent bon, Forques ot non li sires.
An sodees an vont an la terre de Bile…
(Orson de Beauvais, op. cit., v. 1199 à 1201)

Ils reprennent la ville sarrasine de Cunimbre (Portugal), avec leur cri de guerre « Normandie ! », vont ensuite adorer le Saint Sépulcre, puis reviennent en France où ils sont d’abord pris… pour des Sarrasins (De Normandie sonmes, v. 3004 !), avant de faire valoir leur droit en démasquant le traître, Hugues de Berry.

3) Chanson d’Antioche : cette œuvre ouvre le Cycle épique de la Croisade, et tente d’opérer, à la fin du XIIe siècle (mais en s’appuyant sur un récit des environs de 1100), une fusion, éclairante pour l’image de la Normandie, de la chronique et de l’épopée : le duc Robert ii Courteheuse y est montré (à tort) comme l’un des acteurs importants de la première croisade (1096-1100), notamment de la prise de Nicée et d’Antioche – dont les conséquences furent considérables – aux côtés d’autres Normands, les Normands d’Italie Tancrède et Bohémond de Tarente (de Hauteville, fils aîné de Robert Guiscard) (mais aussi de Raymond IV de Toulouse et de Godefroi de Bouillon) [107] :

Devant lui fist mander Buiemont u se fie,
Et le conte de Flandres, Robert de Normendie
Et Tangré le Puillant et l’autre baronie. (v. 1706 à 1708)

Nouveau genre de chanson qui, ne synthétisant plus les structures de l’Histoire [108], rétablit une vérité que la pensée épique ne voulait sans doute pas dissimuler, mais styliser et employer dans une réflexion ou une fiction géopolitique signifiante : la saisissante mention de la prise du Crac des Chevaliers (à l’ouest de la Syrie), sur laquelle s’achevait l’énumération plaisante des conquestes de Guillaume d’Orange, dans le Charroi de Nîmes (v. 1200) [109], excède le cadre narratif de la Chanson d’Antioche, mais c’est par le même Tancrède, devenu régent d’Antioche, que cette célèbre forteresse fut prise aux Sarrasins, en 1110.

4) Les Enfances Renier : cette chanson de la deuxième moitié du XIIIe siècle, rattachée au Cycle de Guillaume d’Orange, peut-être l’œuvre « d’un trouvère français qui serait allé en Sicile, peut-être à la suite de Charles d’Anjou [110] », s’inspire de la ive croisade, mais y réinjecte les personnages de la première, notamment Tancré et Buyémons li senez :

Enquore durent cil doi lignage grant
En Ronmenie et en Puille en avant
Et en Sezile, la contree avenant.
fCeuls qui la ont esté certainement
en savroient dire le couvenant.
(Enfances Renier, op. cit., v. 17817 à 17821)

Plus encore que l’auteur d’Antioche, elle montre ainsi que la fortune des Normands en Méditerranée, célèbre mais implicite dans les premières chansons, a fini par avoir un retentissement explicite dans des œuvres postérieures, chansons de type mixte qui en ont fait tout ou partie de leur argument [111]

*

C’est ainsi que je bouclerai la boucle ouverte dans mon introduction et ma première partie. Car ces Normands qui avaient dû se débarrasser de leurs origines vikings et païennes pour s’intégrer au monde épique – ou bien : ces Normands qu’on avait débarrassés de leurs origines pour les intégrer au monde épique ; ces Normands qui y avaient conquis leur identité politique exemplaire, potentiellement étrangère, supérieure, à la fois admirée et crainte, à la fois distincte dans son dynamisme étatique et inclue dans des blocs géopolitiques en cours de formation ; ces Normands, qu’incarnait très pertinemment un Richart le Vieil de synthèse à l’identité forte mais ambivalente ; ces Normands épiques, donc, n’avaient pas tout à fait perdu les qualités supposées de leurs ancêtres vikings, ni les qualités qui étaient le fondement de leur identité propre : le goût lucratif de la guerre et des expéditions lointaines, bien sûr, mais aussi et peut-être surtout un sens politique affûté, ambitieux et pragmatique, également lucratif mais de plus longue vue.

Bref, contrairement à ce que pouvait laisser croire l’introduction de cette étude, les Normands de l’épopée française sont donc, eux aussi, mais avec des contraintes littéraires et un point de vue différents, l’image du concept d’« accommodation » développé par P. Bauduin pour décrire à la fois leur intégration dans le monde franc et leur emploi des cadres francs (religieux, politique ou monétaire) pour cultiver leur quant-à-soi et faire vivre leur identité. Ce que nous montrent et la coupure sans retour avec les origines, et l’affirmation de la supériorité épique des Normands dans un genre réputé français, et enfin la construction d’une identité épique singulière autour de la figure intérieure de Richard et de la figure extérieure du Commonwealth normand, c’est que la « normanité » médiévale, dans la Geste comme dans la Chronique, se présente à la fois comme « le produit le plus achevé d’une intégration réussie » et comme le témoin d’« une réaction à une assimilation totale », d’une identité s’affirmant dans l’histoire et affirmée dans l’épopée – pour reprendre une fois encore, mais en les inversant, les termes de P. Bauduin [112].

Un pied dedans, un pied dehors… Mais deux pieds fermes, et permanents [113].

Notes

[1Pierre Bauduin, Le Monde franc et les Vikings, VIIIe-Xe siècles, Paris, Albin Michel, 2009, p. 347.

[2Ibid.

[3P. Bauduin, op. cit., p. 351.

[4Gormont et Isembart. Fragment de chanson de geste du XIIe siècle, édité par Alphonse Bayot, Paris, Champion, 1931.

[5Mais aussi la traduction en allemand d’une mise en prose du début du XVe siècle d’un roman français du XIVe siècle, Lohier et Mallart.

[6« C’est-à-dire qu’il est un Wilze, un Slave », Bédier Joseph, Les Légendes épiques. Recherches sur la formation des chansons de geste, Paris, Champion, [1908-1913], 4 t., — Réimpr. de la 3e éd. : Genève, Slatkine, 1996, vol. 4, p. 48.

[7Lucien Musset, « Origines et nature du pouvoir ducal en Normandie jusqu’au milieu du XIe siècle », in : Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public, 4e congrès, Bordeaux, 1973. Les Principautés au Moyen Âge. p. 47-59, p. 49.

[8Selon Robert Lafont, les païens de Gormont forment « une armée où le front d’Espagne rejoint le front d’Orient palestinien, le front carolingien du Nord-Est et le front normand d’Extrême-Ouest » (La Geste de Roland, Paris, L’Harmattan, 1991, t. 2, p. 46).

[9« Richard de Normandie dans les chansons de geste », in : Joseph Bédier, Les Légendes épiques : recherches sur la formation des chansons de geste, Paris, Champion, 1929, vol. 4.

[10Cf. la Chronique d’Hariulf, moine de Saint-Riquier (1088). La forme de la Chanson elle-même signale son archaïsme : emploi de l’octosyllabe (et non du décasyllabe), présence d’un vers orphelin en fin de laisse.

[11…Et dont le Ludswigslied ou Rithmus Teutonicus, la « Chanson de Louis », chant de louange de tradition germanique d’une cinquantaine de vers, composé peu de temps après la bataille, célèbre le souvenir en vieux haut-allemand, appelant les ennemis Northman, païens qui traversèrent la mer « pour rappeler aux Francs leurs péchés ».
Cf. http://bookline-03.valenciennes.fr/bib/decouverte/histoire/rithmustrad.asp (consulté le 10.10.2012).

[12J. Györy, « Épaves archaïques dans Gormont et Isembart », Mélanges offerts à René Crozet, Poitiers, 1966, p. 675-684. Article dont l’intérêt a été souligné par François Pirot, dans une étude passionnante qui fait le point sur ce qui, dans le texte de la chanson, peut être réellement tenu pour des « archaïsmes », c’est-à-dire des éléments en faveur de son inspiration réellement historique (« Du bon usage de travaux anciens consacrés à l’épopée française », Le Moyen Âge, Revue d’histoire et de philologie, 1/2004, t. cx, Liège, De Boeck, p. 9-53).

[13Toutefois, Bédier est très convaincant lorsque, battant en brèche la théorie des traditionalistes, il montre que ce sont les éléments adventices, romanesques, dont aucun n’est établi par l’histoire (le personnage d’Isembart lui-même, problématique jusqu’au tragique), qui font de ce poème ce qu’il est, c’est-à-dire un véritable chef-d’œuvre.

[14= Huëlins (v. 217), Hugon (v. 257), Huon (v. 286), Hüe (v. 313) - accompagné de son écuyer danz Gontiers, v. 327.

[15Aiquin ou la conquête de Bretagne par le roi Charlemagne. Édition du manuscrit français 2233 de la Bibliothèque nationale, avec introduction et notes par Francis Jacques et Madeleine Tyssens, Aix-en-Provence, CUERMA (Senefiance, 8), 1979.

[16Cf. Nicolas Lenoir, Étude sur la Chanson d’Aiquin ou la Conquête de la Bretagne par le roi Charlemagne, Paris, Champion, 2009, NBMA 89. C’est dans cet ouvrage que je développe le concept d’« écrasement structurel », qui permet de repenser l’idée des rapports des chansons et de l’Histoire et de reconnaître Philippe et Henri, contemporains de son auteur (c’est le contexte implicite), sous les figures réciproques de Charlemagne et d’Aiquin (c’est le contexte explicite). Ce concept suppose bien sûr les poètes capables d’une réflexion fine et synthétique sur l’histoire et la politique.

[17Cf. les v. 230, 429, 531, 968.

[18Norreins (v. 399, 462), Norois (v. 486), Noreys (v. 1246) ; paens ne Sarrazin de Norailgle (v. 3052). Ces dénominations s’ajoutent bien sûr aux hypéronymes et hyponymes habituels des païens épiques.

[19Cf. mon Étude sur la Chanson d’Aiquin, op. cit., p. 40-121, spécialement p. 40-69.

[20En 933, Guillaume Longue épée, fils et successeur de Rollon, « se recommande au roi [Raoul] et le roi lui donne la terre des Bretons située sur le rivage de la mer [terram Brittonum in ora maritima sitam] » (Flodoard, « Flodoardi annales », Patrologie latine, éd. Migne [d’après l’éd. Pertz], t. CXXXV, 1879, col. 417-490 ; p. 99) – le Cotentin et l’Avranchin concédés par Charles le Chauve au roi Salomon de Bretagne soixante-six ans plus tôt.

[21Selon Robert Lafont, une telle méconnaissance procède d’une réécriture volontaire par les Normands, visant à effacer leurs origines païennes et barbares : « L’évocation de Saucourt ne peut qu’embarrasser la mémoire normande : les Païens, en 881, c’étaient eux, coupables de piller le sacré monastère, qui de plus furent lamentablement vaincus. La mémoire doit refaire l’événement. Il n’y a pas de meilleure méthode en ce début du XIIe siècle que de déguiser les ancêtres pécheurs en héréditaires ennemis (…). Le Viking est classé Almoravide » (La Geste de Roland, t. 2, Espaces, textes, pouvoirs, op. cit., p. 44). Analyse comparable du même auteur, également très discutable, d’« un roman du XVe siècle composé à la gloire des archevêques de Dol par le jongleur Garin Trossebœuf : le Roman d’Aiquin ou la Conqueste de la Breteigne par le roi Charlemaigne », qu’il méconnaît dans son détail (« Ici, le point de vue est franc ; les Normands [que cet auteur confond avec les Norrois] voient, en profil d’histoire, leur « péché » plutôt alourdi », op. cit., p. 46-47) : « Se fondant à la fois sur les documents littéraires connus (la Nota Emilianense, la Chanson de sainte Foy), sur l’étude des relations entre Cluny et la Navarre et sur la collaboration entre Normands et Aquitains pour la croisade d’Espagne, le critique explique la naissance littéraire du Roland et son évolution par un dialogue occitano-normand » ; ces hypothèses « restent difficilement démontrables, puisqu’elles ne peuvent s’appuyer sur de nouvelles découvertes textuelles » (François Suard, Guide de la chanson de geste et de sa postérité littéraire (XIe-XVe siècles), Paris, Champion, 2011, p. 47).

[22À l’exception remarquable de Clovis (si c’est bien de lui qu’il s’agit), dans Aiquin, v. 379-381 ; on y entend le roi païen prétendre, à propos de la Bretagne : « Mon enseisour en fut longtemps sesis, Decy au temps Clodoveil ly entis. Galle abvoit non de France ly pays, Au temps que Turs y erent estays. » Il ne s’agit que d’une observation très laconique, mais on peut y deviner aussi une remarque ironique de l’auteur à l’intention de la dynastie des « Francs ».

[23Paul Bancourt, Les Musulmans dans les chansons de geste du cycle du roi, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 1982, 2 volumes, t. I, p. 2.

[24Cf. les derniers mots de l’article d’Olivier Guillot, « La Conversion des Normands peu après 911 », Cahiers de civilisation médiévale, Poitiers, 1981, xxive année, nos 3-4, p. 181-218, dont je n’ai eu connaissance qu’après la première rédaction de cette étude. L’objet en est différent bien sûr (l’historiographie, et non pas l’épopée), mais son vocabulaire converge avec celui que j’avais moi-même choisi : « Peu à peu (…), d’abord à Reims (…), puis beaucoup plus profondément, en Normandie même, à partir du début du XIe s., le phénomène originaire de la conversion a été travesti. (…) Au sein de la communauté chrétienne normande à partir des environs de l’an mil, au moment où la Normandie se découvrait comme un duché et éprouvait le besoin de s’affirmer, en particulier par son histoire, l’historiographie a éliminé de la description de la conversion des Normands tout ce [qu’elle devait aux efforts des Francs], pour ne plus voir à la source de la conversion qu’un rapport direct établi entre Dieu et les Normands (…). Au bout de cette évolution historiographique, la Normandie chrétienne pouvait ainsi croire, au sens propre, que naguère elle s’était convertie, et oublier que, pour une part, elle ne devait sa conversion à Dieu qu’à travers ce qu’avaient fait pour elle les chrétiens francs : oublier qu’elle avait été convertie » (p. 218 – je souligne).

[25Pour les Vikings, le baptême « correspondait au moins pour une part à une volonté d’imiter les régimes politiques occidentaux qui conféraient aux princes chrétiens un pouvoir et un prestige auxquels [ils] ne pouvaient qu’aspirer » (Stéphane Coviaux, « Baptême et conversion des chefs scandinaves du IXe au XIe siècle », in : Les Fondations scandinaves en Occident et les débuts du duché de Normandie, actes publiés sous la direction de P. Bauduin, Caen, Publications du CRAHM, 2005, p. 79).

[26P. Bauduin, Le Monde franc et les Vikings, op. cit., p. 347.

[27« L’assimilation aux mœurs françaises se réalisa ainsi sur un fonds mental et sociologique particulier, dont les caractères essentiels survivront jusqu’au seuil de l’époque moderne. C’est sur le plan politique que le phénomène se produisit d’abord, favorisé par l’énergie et l’intelligence pratique des premiers ducs » (P. Zumthor, Guillaume le Conquérant, Paris, Tallandier, 1978, coll. « Figures de proue », p. 100).

[28Je laisse ici de côté ce qui touche à l’organisation politique interne du duché, à cette « recréation de la féodalité » que surent mettre en œuvre les ducs après la « donation collective » que dut être l’accord de 911 (Paul Zumthor, op. cit., p. 101) : c’est certes un aspect important, mais qui ne s’aperçoit pas dans les textes. Il en va autrement de la précocité avec laquelle les ducs surent construire un État moderne pour l’époque.

[29P. Zumthor, op. cit., p. 98. Cet auteur, citant Geoffroi Malaterra « qui les connut en Italie », développe d’intéressantes pages sur l’ethnotype normand, c.-à-d. sur la manière dont les médiévaux voyaient les Normands du Moyen Âge (p. 97-100).

[30Retentissement épique de Gormont et Isembart : l’argument en est rappelé dans les Saisnes (Gormont est cité sans précision ethnique, comme un exemple, parmi d’autres, des grandes batailles de l’histoire de France : Ou plain Vinmeu sor Some ou Gormonz tint estax Ancontre Loeÿs qi fu proz et loiax, v. 5170-5171 de la rédaction LT, La Chanson des Saisnes, éd. Annette Brasseur, Genève, Droz, 1989, t. II) ; dans Aymeri de Narbonne, début du XIIIe s. (qui parle de Sarrazins – en rappelant la victoire de Louis, époux de la cinquième fille du héros : Et puis [Loeÿs] occist tant Sarrazin felon Bien en avez oï en la chançon Que en bataille occist le roi Gormon ; dans Aymeri de Narbonne, éd. Hélène Gallé, Paris, Champion, 2007, v. 4559-4561) ; dans Hugues Capet enfin (qui mentionne Arabis et Turs : Hugues Capet. Chanson de geste du XIVe siècle, éditée par Noëlle Laborderie, Paris, Champion, 1997, CFMA 122, v. 485-501). Noter que Wace – qui parle d’Africains – ne fait pas mieux, et date l’événement du VIIe s. avant le Christ (dans le Roman de Brut) !... – de même que Geoffroi de Monmouth dans son Historia regum Britanniae (Gormundus, rex Africorum, VIe siècle…)

[31Cf. Nicolas Lenoir, « Les Pérégrinations d’un schème : de la chanson de geste Aiquin à la légende lignagère des Duguesclin », in : D’un genre littéraire à l’autre, publié par Michèle Guéret-Laferté et Daniel Mortier, Rouen, PURH, 2008, p. 75-90.

[32Cf. Eginhard : Dani siquidem ac Sueones, quos Nordmannos vocamus, et septentrionale litus et omnes in eos insulas tenent (Vie de Charlemagne, éditée et traduite par Louis Halphen, Paris, Champion, 1923, §12 ; Cf. aussi §14 et 17).

[33Wace poursuit en signalant l’amusante re-motivation du nom Normandie par les Français : Franceis dient ke Normendie Ço est la gent de north mendie. Normant, ço dient en gabant, Sunt venu del north mendiant (Le Roman de Rou et des ducs de Normandie, publié par A. Le Prevost et E. H. Langlois, Rouen, Édouard Frère, 1827, v. 5240-5243).

[34Le Couronnement de Louis. Chanson de geste du XIIe siècle, éditée par Ernest Langlois, Paris, Champion, 1984, CFMA 22.

[35La Chanson de Roland, édition critique par Cesare Segre, Genève, Droz, 2003.

[36Dans le corpus que j’ai réuni, seuls deux textes proposent une liste plus longue encore : 1) Le Moniage Guillaume qui morcèle de grands pays en de plus petits : Franc Flam Fris / Anj Main Bourg / Bret / … / Anj Bret / Flam Auv / (Blois) (Avignon) / Bourg / Champ / (Soissons / Lyon / Sens / Blaye / Laon) – et ne cite pas la Normandie (Le Moniage Guillaume : chanson de geste du XIIe siècle, édition de la rédaction longue par Nelly Andrieux-Reix ; Paris, Champion, 2003, CFMA 145, v. 4482-4493). 2) Le Charroi de Nîmes, qui ajoute d’autres véritables pays (Hongrie, Espagne) et réunit vingt-deux pays : Poit / Main Tour Anj / Norm / Franc Bourg / Prov Esp Gasc / Hong Moriane / Pouil Cal Tosc / All Rom / Lomb / Lorr Als / Angl Venise (édition de J.-L. Perrier, Paris, Champion, 1982, CFMA 66, v. 620-637). On peut citer aussi l’édition bilingue de Claude Lachet, qui parvient à un total de dix-sept noms : Franc / Lomb / Cal Pouil Sic / All Rom / Tosc Hongr / Galice / (Esp) / Poit Norm / Angl. Écos / Gales / Crac des chevaliers (Syrie) (Le Charroi de Nîmes, (ms B.N., fr. 774), Paris, Gallimard, 1999, v. 1190-1202) ; mais cette énumération n’est que celle des pays où Guillaume, faux marchand répondant aux questions d’un Sarrasin, prétend avoir roulé sa célèbre boce (v. 1218) pour s’enrichir !...

[37C’est plus que Jean Subrenat qui, dans son étude sur « Les peuples en conflit dans les guerres carolingiennes. Le point de vue des chansons de geste aux XIIe et XIIIe siècles », se fonde sur un corpus de cinq grands textes classiques (Roland, Aspremont, Saisnes, Guillaume, Aliscans) ; in : Peuples du Moyen Âge, Problèmes d’identification, dirigé par Claude Carozzi et Huguette Taviani-Carozzi, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 1996, p. 169-180.

[38Le Cycle des Lorrains, par exemple, manque entièrement à notre étude, qu’il faudra bien un jour rendre plus complète.

[39Cf. infra : explications de l’observation 2).

[40Le Chevalier au barisel, conte pieux du XIIIe siècle, édité d’après tous les manuscrits connus par Félix Lecoy, Paris, Champion, 1984, CFMA 82.

[41Laquelle raconte, dans un lai éponyme, le parcours familier de son héros, Milun : A Suhtamptune vait passer ; Cum il ainz pot se mist en mer. A Barbefluet [= Barfleur] est arivez ; Dreit en Brutaine en est alez (v. 317-320) ; En Normendië est passez Puis est desqu’en Brutaine alez (v. 373-374) ; Al Munt Seint Michel s’asemblerent ; Normein e Bretun i alerent, E li Flamenc e li Franceis, Mes n’i ot gueres des Engleis (v. 385-388 ; Les Lais de Marie de France, publiés par Jean Rychner, Paris, Champion, 1983, CFMA 93).

[42Cf. Le Charroi de Nîmes, éd. de Cl. Lachet, op. cit., v. 192-193 : Quant reperai de Saint Michiel del Mont Et j’encontrai Richart le viel, le ros.

[43Ami et Amile. Chanson de geste, publiée par Peter F. Dembowski, Paris, Champion, 1987, CFMA 97. Chassé par sa femme Lubias, Ami (de Clermont) quitte Blaye et part, accompagné de ses fidèles Garin et Haymme, pour Rome, où il compte rejoindre son parrain le pape Yzoré. Itinéraire d’Ami lépreux et de ses fidèles : Montramble (entre Blaye et le Grand Saint-Bernard, v. 2462), Mongieu (v. 2469, c’est-à-dire le Grand Saint-Bernard), Lombardie (v. 2472), Mombardon (v. 2475, Mombaldone, Italie), Rome (v. 2478). Ensuite, retour : Clermont en Auvergne (v. 2519), où Ami est repoussé et humilié par ses frères ; n’ayant plus que la peau sur les os, il est emmené en litière par les amples païs (v. 2603) : Bourges (v. 2604), Berri (v. 2605) : c’est partout la disette. Ami et ses amis s’enquièrent auprès d’un paumier (un pèlerin) croisé en route, qui leur répond ici.

[44Op. cit., rédaction LT.

[45Cf. Charles Foulon, « Saint Michel du Péril dans la Chanson de Roland », in : La Chanson de geste et le mythe carolingien. Mélanges René Louis publiés par ses collègues, ses amis et ses élèves à l’occasion de son 75e anniversaire, Saint-Père-sous-Vézelay, Musée archéologique régional, 1982, p. 491-498.

[46Renaut de Montauban, édition critique du manuscrit Douce par Jacques Thomas, Genève, Droz, 1989, TLF. Dans la même œuvre, on découvre aussi un autre mode d’assignation du rôle de pôle géographique au Mont : .iiii. chemins departent de soz le Pin Roont, S’en vet li uns en France, a Rains et a Sesson, Li autre en Normendie, a Seint Michel del Mont, Et li autre en Galice par devers Carrion, Et li quart en Gascoingne droitement vers les monz (op. cit., v. 6870-6874).

[47Jourdain de Blaye = Jourdains de Blavies. Chanson de geste, publiée par Peter F. Dembowski, nouvelle édition entièrement revue et corrigée, Paris, Champion, 1991, CFMA 112.

[48La Chanson d’Antioche. Chanson de geste du dernier quart du XIIe siècle, nouvelle édition, traduction, présentation et notes par Bernard Guidot, Paris, Champion, 2011, CCMA. Chanson que nous n’avons pas retenue dans le corpus des énumérations, tant elle fait la part belle (historique, donc nécessaire et ne relevant plus d’une géopolitique épique fantasmée) aux Normands de la Méditerranée.

[49Cf. aussi le Charroi de Nîmes, éd. citée de J.-L. Perrier : Jusqu’à Barlet, ki siet sor mer, Ne saroie terre nomer K’il n’ait et cerkie et fustee.

[50Cf. Dominique Boutet, « La Montagne dans la chanson de geste : topique, rhétorique et fonction épique », in : La Montagne dans le texte médiéval. Entre mythe et réalité, Claude Tomasset et Danièle James-Raoul, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2000, Cultures et civilisations médiévales xix, p. 227-241, p. 234. La Normandie, comme la montagne (Mongeu principalement), est un « lieu frontière », considéré « comme l’un des points de repère susceptibles d’exprimer les limites extrêmes du territoire de référence ».

[51Dans le Tristan de Béroul, l’ermite Ogrin rappelle au héros son incroyable saut de la chapelle : Tel saut feïstes qu’il a home De Costentin entresqu’a Rome, Se il le voit, n’en ait hisdor (v. 2385-2387 de l’édition d’Ernest Muret, Paris, Champion, 1974, CFMA 12). Dans la Folie Tristan d’Oxford, on lit aussi : Il n’ad prestre ne abé, Moine ne clerc ordiné, De Besançun deske al Munt, De quel manere ke il sunt, Ki ne serunt mandés as noces (v. 233-237 de l’édition de Félix Lecoy, in : Thomas, Le Roman de Tristan suivi de la Folie de Berne et la Folie d’Oxford, traduction, présentation et notes d’Emmanuèle Baumgartner et Ian Short, Paris, Champion, 2003, CCMA).

[52Cf. aussi Flodoard, note 20 supra.

[53On peut comparer le traitement que propose un auteur du point de vue arthurien, qui semble renverser les choses au profit du Plantagenêt : Li rois [Arthur] querre et semondre envoie Toz les hauz barons de sa terre (…) Tote Engleterre et tote Flandres, Normendie, France et Bretaigne Et trestot jusqu’à por[z] d’Espaigne A fait semondre et amasser (Chrétien de Troyes, Cligès, édition critique du ms B.N. fr. 12560, traduction et notes par Charles Méla et Olivier Collet, Paris, Le Livre de Poche, 1994, « Lettres gothiques », v. 6610-6611, 6620-6623).

[54« Herupois : Habitants du Hurepoix. On appelait ainsi, aux premiers siècles de la royauté capétienne, l’ancienne Neustrie, c’est-à-dire le pays compris entre la Seine et la Loire. Le Hurepoix s’opposait ainsi à la France, située au nord de la Seine. C’était un nom populaire qu’on ne trouve pas dans les textes officiels, mais qui revient souvent dans les chansons de geste » (L. Gallois, Régions naturelles et noms de pays, Paris, Colin, 1908, p. 96, cité dans l’index d’Aye d’Avignon, op. cit., p. 351) ; mais cette définition peut être nuancée : « Herupois : Plusieurs autres chansons de geste, notamment les Saxons et Girart de Roussillon, mentionnent les Herupois et ce nom paraît désigner les habitants d’entre Seine et Loire, exception faite cependant des Normands » (index de Raoul de Cambrai, éd. Meyer Longnon, op. cit., p. 367). Cf. aussi les Saisnes, rédaction R, v. 3752-54 : Le samedi passa li fors rois Charlemaine, O lui furent François sa maisnie demaine Et la grans baronnie, cil d’outre Loire et Saine… – Dans tous les cas cependant, il semble clair que le pays des Hérupés est alors un grand nord-ouest, et non le petit pays du sud-ouest de l’Île-de-France qu’on appelle encore le Hurepoix. L’enquête reste à approfondir.

[55Référence possible aux tentatives de Philippe Auguste de soumettre les pays continentaux de l’empire Plantagenêt.

[56Raoul de Cambrai. Chanson de geste, éd. cit. de P. Meyer et A. Longnon, v. 440.

[57Cf. supra. Seine-et-Marne, Île-de-France. La ville appartient au pagus Wastinensis (l’actuel Gâtinais) dont Château-Landon reste l’actuelle capitale.

[58Cf. la thèse de Beate Langenbruch, Images de l’Allemagne dans quelques chansons de geste des xiie et XIIIe siècles, sous la direction de Jean Maurice, soutenue à Rouen en décembre 2007. À paraître.

[59J. Bédier, « Richard de Normandie dans les chansons de geste », in : Les Légendes épiques, op. cit., p. 3-18.

[60Op. cit., p. 3.

[61« Mais voici qu’à notre surprise les mêmes poètes qui viennent de nous manifester leur complète ignorance de l’histoire, savent rapporter de Richard trois traits particuliers dont aucun n’est banal » (op. cit., p. 8) ; pour J. Bédier, cela ne s’explique que parce qu’« ils avaient visité l’abbaye de Fécamp », où ils avaient pris connaissance des légendes relatives au duc.

[62François Neveux, La Normandie des ducs aux Rois. Xe-XIIe siècles, Rennes, Ouest-France Université, 1998, p. 13.

[63Lucien Musset, « Naissance de la Normandie », in : Michel de Boüard (dir.), Histoire de la Normandie, Privat, Toulouse, 1970, p. 75-129, p. 110. La mention de « l’établissement normand de Nantes » nous ramène à la Chanson d’Aiquin.

[64Wace n’assure-t-il pas que la Chanson de Roland fut chantée à Hastings par le poète et jongleur Taillefer ? (Le Roman de Rou, v. 8013-8019)…

[65« En toute région de la France au xie et au XIIe siècles, les livres abondaient qui parlaient de ce Richard, et ces livres avaient des lecteurs », écrit J. Bédier (op.cit., p. 7).

[66P. Bauduin, op. cit., 349.

[67« Guillaume Longue Épée fut l’un des premiers princes territoriaux à émettre des monnaies en son nom » (P. Bauduin, op. cit., p. 350).

[68P. Zumthor, op. cit., p. 104.

[69Raymonde Foreville, C. R. de l’ouvrage de Jean-François Lemarignier, Recherches sur l’hommage en marche et les frontières féodales (Travaux et Mémoires de l’Université de Lille, Nouvelle série, Droit et Lettres, xxiv, Lille, 1945), Revue d’histoire de l’Église de France, 1949, vol. 35, n° 126, p. 228-230.

[70Op. cit., p. 6.

[71Cf. op. cit., p. 5.

[72Fierabras, op. cit.

[73« Capable de flatterie, ce peuple éprouve un tel goût pour la parole que ses enfants mêmes argumentent comme des rhétoriciens entraînés » (P. Zumthor, op. cit., p. 100).

[74Fierabras, op. cit.

[75Alors que son cousin, Anquetins li Normans, en porte une variante, en partie plus précise : Verdes, s’i ot deus liepars d’or passans (v. 5053).

[76Ces épithètes sont souvent vues comme d’insignifiants clichés, interchangeables d’un rôle à l’autre ; mais c’est sans doute un contresens puisque, depuis Homère, elles sont censées être distinctives : il faudrait donc mener une enquête (statistique et qualitative) sur la distribution comparée de ces « épithètes épiques ».

[77La seule chanson de mon corpus dans laquelle le personnage soit tout entier négatif (parce que rangé avec quelques autres du côté des ennemis du nouveau pouvoir royal) est Hugues Capet, datée de la seconde moitié du XIVe siècle (dans le contexte historique précis des débuts de la guerre de Cent Ans), qui le montre effrayé par les fleurs de lys qu’arbore Hugues, son quasi-contemporain historique et le fondateur de la nouvelle lignée… : Ly duc s’en departoient san plus faire demour. Ce fu ly dus Noirmans qui tant ot de freour Et ly dus de Bertaingne a le fiere vigour [à cette date, la confusion n’est plus possible entre les deux duchés] ; A diestre retournerent, brochant le musaudour ; Les blasons ont laissiet que[ï]r desur l’erbour (op. cit., v. 4058-5062).

[78Quant reperai de Saint Michiel del Mont Et j’encontrai Richart le viel, le ros. Icil iert peres au Normant orgueillous (Charroi de Nîmes, op. cit., v. 192-194).

[79W. Meliga, analysant le vif dialogue entre Hugon et Gormont dans « Il Gormont et Isembart e la tradizione dei « vœux » », Medioevo Romanzo, t. 18, 1993, p. 241-256, rapproche les vœux du paon rappelés par le Français des vantardises guerrières de tradition scandinave.

[80M. Bonafin, « I guerrieri al simposio. Morfologia di un motivo », in : L’Immagine riflessa, n. s., t. 2, 1993, p. 1-37. Voir déjà, du même, La tradizione del Voyage de Charlemagne e il gabbo, Alessandria, 1990.

[81Le substantif gab est l’un des mots hérités du norrois en ancien français, l’un des rares surtout à ne pas référer au domaine de la mer et de la navigation : il signifie « raillerie, provocation », « plaisanterie outrancière ».

[82Fr. Pirot, art. cit., p. 147-163.

[83Mot d’origine obscure : « orgueil ; parole ou action arrogante »…

[84J. Bédier, op.cit., p. 4.

[85« Por(t)paillart, ville située sur la mer, en Espagne, conquise sur Thibaut par Guillaume d’Orange et donnée par lui en fief à Orable, Rainouart, Maillefer » (André Moisan, Répertoire de noms propres de personnes et de lieux cités dans les Chansons de geste françaises et les œuvres étrangères dérivées, t. I, vol. 2, p. 1330). Suivent de nombreuses mentions, dont quelques-unes avec la détermination sor mer. Mais dans les Enfances Renier, Pourpaillart, lieu de naissance du héros, est plutôt une ville de Provence (Enfances Renier, Chanson de geste du XIIIe siècle, éditée par Delphine Dalens-Marekovic, Paris, Champion, 2009, CFMA 160)…

[86Voir là-dessus, dans ce volume, entre autres études littéraires ou historiques, les contributions de Michèle Guéret-Laferté et de Jouda Sellami.

[87André de Mandach, Naissance et développement de la chanson de geste en Europe. VI. Chanson de Roland. Transferts de mythe dans le monde occidental et oriental, Genève, Droz, 1993, p. 129.

[88Et peut-être aussi, dans les Saisnes, la mention du Danemark (Cf. l’exemple cité supra, v. 4924-4927).

[89C’est d’ailleurs sans doute en Méditerranée que les Normands apprirent à embarquer leurs chevaux, ce qui leur permit, en 1066, de débarquer montés en Angleterre. Non dans l’ordre de ma rhétorique, mais dans celui des faits, en effet, l’Italie précède l’Angleterre dans les aventures des Normands (Cf. Fr. Pirot, art. cit., p. 37).

[90Cf. la traduction que donne Huguette Taviani-Carozzi du récit d’Aimé du Mont-Cassin dans La Terreur du monde. Robert Guiscard et la conquête normande en Italie, Paris, Fayard, 1996, ainsi que son intéressante analyse de ce qu’elle nomme un mythe, toutefois « ancré dans l’histoire ».

[91P. Zumthor, op. cit., p. 100.

[92Mais la première possession normande en Italie méridionale fut Aversa, en Campanie, dont le comté fut officiellement fondé en 1029 par Rainulf ier, de la puissante famille des Quarrel-Drengot. Le frère de Rainulf, Osmond, banni du duché, avait dès 1016 gagné le sud de la péninsule avec ses frères et plus de deux cents guerriers, pour y servir comme mercenaires.

[93Dans Renaut de Montauban, d’ailleurs, Richard apparaît régulièrement aux côtés d’un autre Normand, Guischard (5746, 5757, 9419).

[94Après ses autres frères Dreux (ou Drogon, 1046-1051) puis Onfroi (1051-1057).

[95André de Mandach, op. cit., p. 130.

[96Mais il y a une ambiguïté : Romagne ou Roumanie ?

[97Pouille(s) et Calabre comme étapes dans Huon de Bordeaux (op. cit., v. 9016-9018 : Adoncque c’est Huon achaminez : Pulle et Calabre ont oultre trespessés, Forment se poinne Hue li baicheller) ; Jourdain de Blaye (op. cit., v. 3592-3598 : Puille trespasse et apréz Rommenie…) ; les Enfances Renier (œuvre s’inspirant de la IVe croisade, mais y réinjectant les personnages de la première, notamment Tancré et Buyémons li senez…, v. 17818-17820 de l’op. cit. : Enquore durent cil doi lignage grant En Ronmenie et en Puille en avant Et en Sezile, la contree avenant. Ceuls qui la ont esté certainement Bien en savroient dire le couvenant…) ; chevaux de Pouille, dans la Prise d’Orange (v. 1300). Cf. aussi le tardif Lion de Bourges, chanson d’aventure en Sicile, qui propose une vingtaine de mentions de la Calabre ; davantage encore, de la Sicile ; cinq de la Pouille… (Lion de Bourges. Poème épique du XIVe s., édition critique par William W. Kibler, Jean-Louis G. Picherit et Thelma S. Fenster, Genève, Droz, 1980, TLF 285). Cette recension n’est pas exhaustive.

[98Cf., derechef, les v. 1185-1204 du Charroi, supra, où c’est Guillaume d’Orange qui s’attribue ces conquêtes.

[99A. de Mandach, op. cit., p. 129.

[100Cf. la note 16, supra.

[101Cf. L’Estoire de la guerre sainte d’Ambroise, qui avait suivi le Plantagenêt dans son expédition.

[102Mais Cf. tout de même la Prise de Cordres et de Sebille (chanson de geste du XIIe siècle, éditée par Magaly Del Vecchio-Drion, Paris, Champion, 2011, CFMA 165), v. 2179-2185, à propos d’une cité merveilleusement riche : « He ! Bertrans freire, frans chevaliers nobiles, Ceste cités, elle est forment garnie : De maintes terres i vienent la navie, Et d’Angleterre et devers Normandie, Qui lor amoine les chiers dras d’Aumarie, Tires et pailles et destriers de Sulie, Dont li borjois de la ville sont riche ».

[103Fierabras, op. cit., p. 130-131. Cf. la riche introduction de M. Le Person.

[104Cf. supra.

[105Dictionnaire des lettres françaises. Le Moyen âge, édition entièrement revue et mise à jour sous la direction de Geneviève Hasenohr et Michel Zink, Paris, 1994 [1964], p. 1147.

[106Cf. la riche introduction de l’édition citée.

[107Cf. bien sûr la riche contribution de Jouda Sellami, dans le présent volume.

[108Ce texte « présente le degré d’historicité le plus élevé par rapport aux autres œuvres en langue vulgaire » (Dictionnaire des lettres françaises, op. cit., p. 238).

[109Cf. les v. 1185-1204 de cette chanson, cités supra.

[110Dictionnaire des lettres françaises, op. cit., p. 408.

[111Comme le remarque Jouda Sellami dans sa contribution à ce volume, d’autres œuvres du Cycle de la Croisade, comme le Bâtard de Bouillon, enrôleront ces personnages historiques pour leur faire accomplir des gestes purement épiques.

[112P. Bauduin, op. cit., p. 351.

[113Je ne poserai pas ici la question des origines géographiques du genre de la chanson de geste, même si je suis loin d’être insensible aux éléments que P. Zumthor, parmi d’autres auteurs, sème de manière subreptice dans son Guillaume (op. cit.) en faveur de l’hypothèse d’une origine normande : « Sans doute à l’époque de la minorité de Guillaume », « la Normandie – et spécialement Rouen – adopta » la coutume française « consistant à associer le peuple aux longs offices liturgiques (…) en lui faisant chanter des cantiques composés pour la circonstance » et « produisit (…) le premier chef-d’œuvre de notre littérature : la Chanson de saint Alexis (p. 172) – qui n’est pas une chanson de geste mais dont le « langage poétique narratif » est un « facteur formel » qui a fait le lit de l’épopée (p. 177) ; « bien des indices nous invitent à penser qu’en effet une langue poétique, lentement constituée à partir d’obscures chansons folkloriques et grâce à l’intervention, peut-être, de quelques clercs, affleurait de toutes parts, vers le milieu du XIe siècle, dans les régions septentrionales et occidentales du royaume de France » (p. 173) ; « l’histoire des cent années suivantes atteste que, dès le milieu du XIe siècle, la Normandie avait poussé beaucoup plus loin que les autres principautés du nord de la Loire l’acculturation de la langue populaire » (p. 175) ; « aucune autre terre de langue romane – sinon la Castille – n’élabora rien de comparable à ces « chansons de geste » qui commencèrent (…) à circuler dans les terroirs de l’ancienne Neustrie (de la région parisienne à la Normandie et à l’Anjou) durant la première partie du XIe siècle. Les plus anciens textes que nous en conservons furent notés, au XIIe siècle, par des copistes normands » (p. 175) ; Richard ier figure, « à titre de comparse épisodique, dans une vingtaine de chansons : y en eut-il d’autres ? Y eut-il des épopées suscitées spécialement par l’histoire normande ? » (p. 178) – Zumthor rappelant alors que Wace, au milieu du XIIe siècle, raconte la guerre de 1046-1047 entre Guillaume et ses barons dans « un récit insistant et pittoresque, qui présente, dans sa forme et ses motifs, une telle similitude avec le style de l’épopée, que l’on s’est demandé s’il ne reposait pas sur une chanson de geste antérieure, consacrée à cette guerre, sinon sur quelque « cantilène » peut-être apparentée aux poèmes des skaldes » (p. 178) ; le récit de la bataille de Mortemer-sur-Eaulne, « très développé chez Wace, pourrait, comme celui de Val-ès-Dunes, remonter à quelque chanson épique » (p. 227, n. 6)… « Questions insolubles, mais que l’on ne peut s’empêcher de se poser » (p. 178) !


Pour citer l'article:

Nicolas LENOIR, « L’identité normande dans les chansons de geste » in La Fabrique de la Normandie, Actes du colloque international organisé à l’Université de Rouen en décembre 2011, publiés par Michèle Guéret-Laferté et Nicolas Lenoir (CÉRÉdI).
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 5, 2013.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?l-identite-normande-dans-les.html

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