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Ariane BAYLE

Université Jean Moulin-Lyon 3, CEDFL – EA 3712

La digression sur le charlatan : l’énigme d’une attraction


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Le charlatan est un être de paroles, voué à la digression. Il est dans l’espace social une figure de l’écart et de l’excès : faisant passer des artifices pour des réalités naturelles, des substances inefficaces pour efficaces et tirant son profit de cette tromperie, il s’écarte des bornes de la morale. Bavard professionnel, cherchant à séduire par un discours abondant excessivement orné qui donne à voir plus qu’à penser, il est aussi une figure de l’excès rhétorique. Il incarne donc au début de l’époque moderne, période de crise des croyances versée dans la dénonciation des « abus », l’envers de la médecine savante orthodoxe. Cette dernière ne cesse de rappeler que la recherche de la vérité commande aussi bien ses opérations cliniques que théoriques et que, dans la relation thérapeutique, doit primer une forme de réserve du médecin, une parole économe ajustée à son objet.

Il n’est pas rare que des médecins à l’autorité établie, observateurs des pratiques de leur temps, évoquent, au sein d’un propos savant, dans des anecdotes digressives, « cet autre » radical qu’est le médecin empirique de la place publique, dans le but avoué d’édifier le lecteur et de le mettre en garde. S’opère alors dans le texte médical la rencontre d’une pratique discursive, la digression, qui n’est jamais dispensée de justification, qui est toujours susceptible d’excès, et d’un thème, la figure du charlatan, incarnation de cet abus verbal dans l’espace social. C’est la manière dont s’articule l’activité du médecin scripteur et l’objet qu’il décrit qui m’intéressera ici. J’explorerai à travers les témoignages de Scipione Mercurio, Pierre-André Mathiole et Ambroise Paré l’expression du risque d’une contamination du propos par son thème et la façon dont l’autorité de l’écrivain médecin est alors questionnée.

Ce rapprochement entre le discours rapporteur et le sujet décrit, objet d’embarras pour le scripteur, les textes eux-mêmes la signalent, plus ou moins explicitement. Tout part du constat répété d’une forme d’attraction inexplicable, à laquelle renvoie mon titre. Si le terme d’« attraction » au sens de « spectacle » attirant le public serait anachronique – ce sens n’apparaît qu’au XIXsiècle – il n’est cependant pas interdit de jouer ici sur la polysémie du mot, tant la curiosité suscitée par le discours du charlatan, l’attirance presque physique qu’il provoque, a partie liée avec sa théâtralité.

La digression, telle un phénix

Nul sans doute n’a mieux explicité cette idée d’attraction exercée par l’objet qu’il conviendrait de tenir à distance que le médecin italien Scipione Mercurio. Figure relativement obscure, Mercurio a étudié la médecine à Bologne et reste principalement pour l’histoire de la médecine l’auteur d’un traité des accouchements en langue vernaculaire, La Comare (1596). S’inspirant délibérément de Laurent Joubert auquel il rend hommage, il publie également à Venise, en 1603, un traité des erreurs populaires, De gli errori popolari d’Italia libri 7 [1].

Une partie de cet épais volume, les huit premiers chapitres du livre IV, a fait l’objet, en 1622, d’une traduction et d’une adaptation au contexte français sous le titre Discours de l’origine des mœurs, fraudes et impostures des ciarlatans, avec leur descouverte. L’auteur-traducteur anonyme, I.D.P.M.O.D.R. [2], se contente d’ajouter quelques lignes à la fin du texte pour situer sa réflexion dans un cadre contemporain : l’ouvrage est dédié aux bateleurs du Pont Neuf, que l’auteur remercie ironiquement dans les dernières lignes pour les « fausses drogues qu’ils [lui] ont souventesfois donné », ajoutant : « je les voulois congnoistre devant que les condamner ». Dire tout ce que l’on sait sur les charlatans à l’époque, de l’étymologie de leur nom à leur rapport avec le diable, de leur origine géographique au dévoilement technique de leurs trucages, en passant par le rappel des lois qui condamnent leurs actions, telle est l’ambition du médecin [3].

Dans les dernières lignes du traité, Mercurio et son traducteur français énumèrent des ingrédients invraisemblables que les charlatans prétendent faire entrer dans la composition de leur panacée. L’indignation prévaut mais, incidemment, la mention de la graisse de phénix parmi ces ingrédients introduit une bifurcation dans le discours :

Et quand ils afferment que dans les susdits medicamens ils ont meslé des racines cueillies dans le mont Caucase, ou mont Ripheen, avec quelque suc apporté nouvellement de l’Arabie heureuse, ou d’une graine cueillie dans les isles perduës, voire mesme qu’il y entre de la graisse du Phœnix, un homme de cœur et de courage, un homme sçavant pourra-t-il demeurer constant, et ne s’enfuir pas ? et ne leur pas cracher au visage ? Mais pour mettre fin à ce discours par une curiosité non commune, icy me dira le lecteur, qu’ayant esté faicte mention du Phœnix, il désire sçavoir si veritablement il se trouve, et si son renouvellement et comme sa resurrection si publiee parmy le monde est veritable ? Je luy respondray pour closture de ce discours, et en diray trois choses, sçavoir si le Phœnix est ; combien il vit ; et comment il naist, priant le lecteur en premier lieu qu’il m’excuse en ceste digression, et qu’il pardonne à la curiosité du subject, voire mesmes je recognois que ce mestier de Ciarlatans est si attrayant et si babillard, qu’il s’attache mesme à moy, qui en escris les imperfections, me faisant comme participant de son caquet et de son babil, c’est pourquoy j’appelleray à bon droit ceste digression discours babillard [4], non pas qu’il ne contienne verité, mais pource qu’il est plus curieux que necessaire [5].

Prenant appui sur une simple disjonction (« mais »), le locuteur prétexte une demande du lecteur pour débattre inopinément de l’existence du phénix. Un dialogisme nouveau s’instaure dans le texte qui mime, à l’échelle de la relation différée scripteur-lecteur, l’interpellation feinte du spectateur par le bateleur dans la situation de performance hic et nunc. Le lecteur est à la fois celui qui justifie la digression – il la demande – et celui qui doit l’excuser.

Mais la curiosité du lecteur n’est pas un prétexte suffisant. Conscient du caractère arbitraire et incongru d’une telle digression, l’auteur allègue une deuxième raison – interne, cette fois-ci – en invoquant l’influence nocive sur son propre propos du discours des charlatans, amplement décrits jusque-là.

Le médecin interroge le processus psychologique de genèse de la digression en décrivant une séduction par contact. Les images du toucher saturent le texte et sont disposées selon un principe de gradation croissante, allant de la simple attraction au mélange indistinct (« attrayant », « s’attache », « participant de »). L’écoute d’un discours curieux entraînerait un propos curieux. De l’oreille du badaud, fût-il un « homme sçavant », à la plume du médecin moraliste, d’un locuteur à l’autre, se transmet la fantaisie d’un discours « babillard », « non nécessaire », et donc impertinent. La raison profonde de cette force d’entraînement qui, au final, fait ressembler le locuteur à sa cible n’est pas absolument clarifiée par le texte : s’il en impute la faute à une propriété pour ainsi dire toxique du discours du charlatan, il semble que, plus en profondeur, l’excès réside d’emblée dans la « curiosité non commune » du sujet, à savoir le phénix lui-même, objet de fantasmes, dont l’existence et les qualités sont encore débattues au début du XVIIe siècle. Le sujet « curieux » au sens d’« intriguant », parce qu’il génère un imaginaire débordant, produit alors un discours « curieux » au sens de « bizarre », « incongru ».

Il est intéressant de constater qu’à aucun moment Mercurio ne cherche à justifier rationnellement l’excès digressif sur le phénix par un souci d’exemplification morale ou de démonstration métaphysique. Plutôt que de reconnaître la part d’arbitraire et de goût subjectif qui commandent son propre discours, le scripteur préfère mettre en scène une forme de nécessité subie, dont les agents lui seraient extérieurs : de la rencontre fortuite avec un mot, « phénix », jeté dans son oreille par un charlatan, jusqu’au constat autoréflexif que son discours est devenu aussi bavard que celui du charlatan, en passant par la nécessité de répondre à une demande imaginée du lecteur, l’auteur du discours se présente comme « agi » plutôt qu’agissant.

Dans ce cas, le principe de pertinence auquel est soumise l’écriture digressive est ironiquement retourné. En effet, alors que la bonne digression, axiologiquement valorisée, permet de rassembler des éléments qui participent d’un même propos [6], ici, c’est justement « l’attraction du même », un excès d’adhésion au propos, qui rend la digression mauvaise. Ce n’est, à vrai dire, pas tant la conformité de la digression à son thème (le phénix) qui est en cause que le contexte énonciatif de départ, c’est-à-dire le monde des charlatans, qui ne saurait servir de modèle d’identification. Il fabrique du semblable sans pertinence, du fatras, de l’empilement qui ne fait pas sens.

Mercurio offre un cas assez inédit, me semble-t-il, d’explicitation de la force suggestive du discours du charlatan, qui devient puissance d’entraînement mimétique. J’envisagerai dans les pages qui suivent la mise en scène d’autres types de contact, d’autres formes de séduction exercées sur le médecin par le charlatan. Chez Mathiole et Paré, qui partagent avec Mercurio le désir de percer les secrets des bateleurs, même si ce n’est pas l’objet principal de leur discours, le trouble affleure dans le texte de manière plus oblique, à défaut d’être explicité.

Conscience professionnelle vs plaisir du récit

Dans son œuvre maîtresse, une traduction commentée du De Materia Medica de Dioscoride (c. 25 av. JC-90 ap. JC), Pierandrea Mattioli (1501-1577) – Mathiole pour les Français – montre l’étendue de sa curiosité pour les secrets de la nature. Le médecin de l’archiduc Ferdinand puis de l’empereur Maximilien II donne à lire dans ses Discorsi (1re éd. 1544) le texte du médecin et botaniste grec en le glosant et en ajoutant la description de toutes les plantes qu’il connaît. La précision des commentaires, les très nombreuses illustrations de cette somme, dont la version latine, les Commentarii, a assuré la diffusion partout en Europe, font de lui une référence internationale en matière de botanique et de pharmacopée. Les traductions en français, anglais et allemand sont rapides.

Le livre VI des Commentarii est consacré à la toxicologie, à divers cas d’empoisonnements et d’envenimements ainsi qu’aux moyens de les traiter. Dénoncer l’imposture des charlatans qui vendent de faux contrepoisons est un des buts de Mathiole dans cette partie de l’ouvrage [7]. Il lui importe d’aider son lecteur à distinguer la vraie thériaque de tous les faux antidotes, compositions frauduleuses de remèdes « sophistiqués », qui se vendent sur la place publique. En fin observateur des pratiques empiriques de son temps, Mathiole décrit une série de trucages, insiste sur le caractère technique des manipulations des « triacleurs » : avant d’ingérer la prétendue thériaque, puis un poison, ils tapissent leur estomac d’une matière grasse qui empêche l’assimilation du poison et se font vomir en coulisse, après le spectacle ; ou bien ils font semblant de donner un poison à un assistant, simulent l’arrêt du pouls qu’ils font constater par un spectateur, et font repartir le sang une fois la thériaque ingérée. Mais pour connaître ces trucages que le spectacle dissimule, Mathiole a eu besoin d’informateurs. Dans une rapide digression servant à justifier que lui, qui ne s’est jamais livré à des telles pratiques, en sache tant, il raconte qu’il tient ces secrets d’un charlatan qu’il a soigné de la vérole. Nous donnons la traduction du latin vers le français d’Antoine du Pinet, qui date de 1561 (Lyon, G. Cotier) et qui a été constamment rééditée jusqu’en 1680 :

Voylà comment en usent ces bourreaux de triacleurs. A quoy je me suis assez longuement arresté, à fin de faire apparoir de leurs piperies à un chascun, pour s’en savoir garder d’ores en avant. Et de fait, j’en dois savoir gré à la verolle. Car un des plus asseurez Triacleurs de toute nostre Italie, et qui avoit usé de dix mille piperies en cest endroit, me declara tout son secret, pendant que je le pensoye d’une verolle, qui a bon droit luy rongeoit les os : et me desbagoula dix mille sortes de mechancetez dont use telle belistraillerie de gens [8].

Le dialogue entre le médecin et son patient est implicitement présenté comme une transaction : dans un moment propice à la confidence, l’échange met dans la balance le soin prodigué contre le secret. Mathiole reçoit l’abondance des « dix mille piperies » ou « dix mille sortes de mechancetez », en échange d’un traitement de la vérole. Le scripteur qui enregistre sans en avoir l’air les secrets du métier de charlatan, se double de la figure de l’homme rusé [9] sachant exploiter le bavardage naturel du charlatan qui, selon la traduction expressive de Du Pinet, « debasgoule ».

Le discours du médecin semble pris entre deux postulations contradictoires : d’un côté, une exigence de réserve conforme à sa posture éthique l’oblige à différer la révélation de ces supercheries et notamment de celles des « Pauliani », qui se réclament de saint Paul ; de l’autre, s’exprime le désir de révéler à son tour des « inventions et secrets » de son cru, utiles préservatifs contre les poisons.

Quant aux tromperies de ceux qui se vantent d’avoir la grace de saint Pol, et d’estre de sa race (en quoy ils mentent malheureusement) je me passeray d’en parler pour le present : me reservant neantmoins d’en parler au traité des bestes venimeuses. Au reste, à ce que on ne trouve nos commentaires despourveus de preservatifs et contrepoysons, il m’a semblé bon, par vray devoir de Medecin, de rediger icy par escrit certains preservatifs, que j’ay eu à grande peine, lesquels sont singuliers contre toutes poysons, et venins, estans souverains et aux poysons que on prent par la bouche, et à toutes pointures et morsures des bestes venimeuses : ainsi que moy mesmes ay souventesfois experimenté [10].

Si la logorhée du charlatan ne doit pas être imitée dans un écrit scientifique, l’excès de réserve risquerait, inversement, de donner du médecin l’image un homme avaricieux et envieux. C’est donc au nom d’une exigence éthique tout aussi impérieuse que la première, au nom de ce « vray devoir de medecin », que Mathiole justifie le propos à venir :

Et combien qu’on trouve peu de Medecins qui veulent declarer leurs inventions et secrets, quand ils se rencontrent bons : ce neantmoins attendu que tout mon dessein, de tout temps a esté de servir en general à un chascun de mon petit labeur, on me trouveroit fort estrange, et inhumain, si maintenant par quelque envie, ou avarice, je laissoye couler un seul poinct que j’estimasse proffitable au faict de la medecine [11].

La nature du secret est certes bien différente, de part et d’autre : les secrets de Mathiole sont des secrets de nature, « souventesfois experimenté[s] », fondés sur une expertise personnelle, que les artificieux charlatans ne font que singer. Mais la ressemblance entre leurs actes énonciatifs qui consistent à vouloir « tout dire » suffit à perturber son discours.

La conscience qu’a Mathiole de situer son propos dans un cadre éthiquement instable apparaît plus nettement encore lorsqu’il fait des concessions à l’activité commerciale de la médecine. Traitant de la méthode générale pour soigner les empoisonnements, il revient à l’obsédante thériaque, à son histoire, expliquant ce qu’en dit Galien et pourquoi il est difficile aujourd’hui d’en préparer une bonne. Les éditions des Commentarii, à partir de 1565, et des Discorsi, à partir de 1568, présentent un certain nombre d’ajouts. Ainsi la fin du chapitre XL du sixième livre est bientôt augmentée de la mention de la thériaque préparée par un certain Calceolario, apothicaire à Vérone. Cette insertion semble mal préparée, peu justifiée. Alors qu’il parlait méthodiquement de la préparation de la thériaque dans l’antiquité, Mathiole décide d’ajouter un développement sur une thériaque préparée aujourd’hui par ce spécialiste dont il fait l’éloge en accumulant les témoignages de médecins et de malades dont les noms sont donnés comme des références vérifiables. C’est dans la clausule de cette digression que l’on entend l’expression d’une gêne :

Enfin pour ne pas ennuyer le Lecteur, j’omettray beaucoup de personnes que ce contrepoison a guery, ainsi que m’a écrit M. Jean Baptiste Susi, Medecin Mantuan, ensemble quelques autres histoires, non moins surprenantes. Car ma profession est plus de m’arrêter aux facultés des medicamens tant simples que composez, qu’à reciter des histoires [12].

L’interruption dans l’énumération digressive est justifiée en surface par la prise en compte de l’ennui du lecteur mais, plus en profondeur, c’est la dernière phrase qui donne les raisons d’un tel recadrage, en rappelant les contraintes d’une écriture médiatisée par l’activité professionnelle : la description des facultés des plantes, l’objectivation d’un savoir, ne doit pas le céder au plaisir du récit, aussi « surprenant » soit-il. Ce brusque rappel de la déontologie de l’écrivain naturaliste constitue là encore une zone de turbulence du texte. Elle traduit le sentiment fugace chez le scripteur en train d’écrire que le plaisir qu’il prend à raconter des histoires pourrait l’identifier à l’adversaire qu’est le vendeur de fausse thériaque.

On le sait, le fait de raconter des histoires, de compiler des anecdotes empruntées à la mythologie, aux autorités scientifiques anciennes ou modernes, ou encore à l’expérience personnelle est une pratique stylistique partagée par beaucoup d’auteurs savants au XVIe siècle. Ce n’est donc sans doute pas le caractère hétérogène de la source ou sa contemporanéité, dans le voisinage d’une référence antique, qui pose problème à Mathiole. L’infléchissement discret du discours dans le sens d’une incitation à un acte marchand est vraisemblablement plus problématique. Tout se passe comme si Mathiole n’assumait pas « jusqu’au bout » de faire la promotion commerciale de Calceolario et de placer un bien pour la santé, une panacée dont il vante l’universalité, sur le plan des denrées monnayables.

L’histoire hors de propos, bien à propos

Ce sujet parlant scindé, médecin assuré de son autorité d’un côté, scripteur avouant qu’il aime entendre de bonnes histoires, de l’autre, nous le retrouvons chez Ambroise Paré qui développe une tactique différente pour justifier l’impertinence de la digression et faire en sorte que le plaisir du récit ne vienne pas entamer l’èthos de l’écrivain médecin.

Dans le livre des Monstres et des prodiges [13], Paré, à son tour, est amené à se pencher sur plusieurs « secrets » artificieux, ceux des « meschans gueux de l’ostiere » mais aussi ceux de bateleurs, qu’il décrypte afin de mieux les distinguer des phénomènes qu’il réfère à l’ordre naturel. Ce traité présente un caractère très hétérogène. L’objectif principal du médecin est de compiler ce qu’il sait sur les monstres, empruntant à des sources variées [14], parmi lesquelles Conrad Lycosthenes et Boaistuau. Le discours liminaire élabore un programme précis : il s’agira de parler des monstres qui sont « outre le cours de nature », puis des prodiges qui sont « contre nature » – comme le cas d’une femme accouchant d’un serpent, par exemple – et enfin des « mutilez », c’est-à-dire des êtres présentant des anomalies physiques – comme un aveugle, un bossu, ou encore une personne née avec six doigts ou avec les parties génitales fermées –, qui, eux, relèvent des « choses contre nature ». Cependant une dernière partie du traité, qui n’est pas explicitement annoncée dans la préface, s’écarte de ce programme. Toute une série de chapitres est consacrée aux abuseurs, aux faux mutilés ou « meschans gueux de l’ostiere » puis aux démons et à l’art magique, à tous ceux qui, en somme, ont commerce avec le diable. On trouve in fine quelques chapitres consacrés aux monstres marins, auquel Paré ajoute en 1579 trois chapitres sur les monstres volatiles. Cette dernière partie a souvent gêné les commentateurs « scientistes » d’Ambroise Paré. Ainsi Jean-François Malgaigne, chirurgien et historien de la médecine, dans les commentaires de sa vaste édition des Œuvres publiée dans les années 1840, parle au sujet des chapitres consacrés aux démons et à l’art magique d’une « digression assez malheureuse » [15].

D’une manière générale, dans la partie traitant des « gueux de l’ostiere » puis des démons, Paré semble céder à la force de l’indignation et vouloir dénoncer toutes les impostures. Il multiplie les cas en concédant souvent qu’il hésite entre le désir de satisfaire la curiosité du lecteur et la peur de participer à un étalage de « superstitieuses sornettes » et autres « sotteries ». On lit ainsi dans un chapitre sur les maladies étranges, attribuables à des sortilèges maléfiques, les marqueurs habituels de l’excuse et de la justification par un devoir moral de mise en garde.

Or pour encore contenter l’esprit du liseur, de l’imposture des diables et de leurs esclaves magiciens, malefiques, enchanteurs et sorciers, j’ay recueilly ces histoires de Fernel, telles qu’il s’ensuit [16].
[…] Il y a encore une infinité de telles forfanteries, qui ont esté inventées par les forfantes, pour affliger et tourmenter les hommes, mais il me fasche d’en parler d’avantage. Il y en a qui usent de tels sortileges qu’ils empeschent l’homme et la femme de consommer mariage, ce qu’on appelle vulgairement noüer l’aiguillette [17].
[après avoir énuméré une série de prétendues guérisons par objets, gestes et formules magiques] Je n’aurois jamais fait si je voulois m’amuser à rapsodier une milliace de telles superstitieuses sornettes, et n’en eusse tant mis en avant, sinon pour donner advis à beaucoup qui s’y abusent, de plus n’y croire, et les prier et rejetter toutes telles sotteries, et s’arrester à ce qui est asseuré, et par tant d’habilles et gallans hommes approuvé, et receu en la Medecine, ce que faisant, il en reüssira un bien infini au public : d’autant qu’apres l’honneur de Dieu, il n’y en a rien qui doive estre plus precieux à l’homme que sa santé [18].

Dédain marqué devant l’inépuisable ressource des imposteurs que traduit le nombre des anecdotes (« une infinité », « une milliace », « toutes »), déni du plaisir de la rhapsodie, concession au seul intérêt du lecteur, nous retrouvons chez Paré, comme chez Mathiole, la mise en scène d’une tension forte entre le désir de dire, au risque d’abonder dans le sens des imposteurs, et le désir de borner son propos, au risque de ne pas suffisamment prévenir le lecteur. Du moins Paré peut-il considérer que ces anecdotes en série ne constituent pas des digressions impertinentes, puisqu’elles sont bien exemplaires du point à illustrer.

À une occasion, Paré reconnaît cependant être « hors de propos » et cet aveu est d’autant plus frappant qu’il contredit ce que le chapitrage indique. En effet, à la fin du chapitre XXXIII, consacré aux « noüeurs d’esguillette », enchantement préjudiciable aux activités naturelles s’il en est, Paré raconte sans transition une histoire absolument étrangère au thème. L’intertitre qui l’annonce – « Autres histoires non hors de propos » – et dont nous n’avons pas de raison de douter qu’il soit bien le fait de Paré lui-même, très impliqué dans le processus éditorial de ses œuvres –, fait donc l’impression d’une protestation de vérité un peu suspecte, rédigée a posteriori. Il s’agit de l’histoire d’un bateleur qui se lavait les mains avec du plomb fondu.

Cette histoire est maintenue au fil des éditions, précédée du même intertitre, mais sa place est constamment modifiée. Dans la première version de 1573, elle servait d’appendice au chapitre sur « incubes et succubes » ; en 1585, dans la quatrième édition des Œuvres, elle est reportée après les cas de nouement d’aiguillettes. Elle n’a décidément pas de « bonne place », et Malgaigne, perplexe, ne pouvant sans doute concevoir qu’un auteur ayant si bien contribué au progrès de la médecine puisse montrer un défaut de rationalité, décide de l’isoler en lui donnant un chapitrage spécial, expliquant que cela lui a semblé « plus naturel » [19]. La gêne devant l’inconséquence de la digression semble plus forte pour le commentateur du XIXe siècle que pour l’écrivain du début de l’époque moderne, rompu à l’idée que son lecteur trouvera quelque profit au récit, quelle que soit sa place. Dans l’édition de 1585, Paré conclut donc ainsi le chapitre sur les « noüeurs d’esguillette » :

Aussi comme avons dict cy dessus, les sorciers et empoisonneurs par moyens subtils, diaboliques et incogneus corrompent le corps, la vie, la santé et le bon entendement des hommes. Parquoy il n’y a peine si cruelle qui peust suffire à punir les sorciers : d’autant que toute leur meschanceté et tous leurs desseins se dressent contre la majesté de Dieu, pour le despiter, et offenser le genre humain par mille moyens.

Autres histoires non hors de propos.

Aucuns estiment que ce soit une chose monstrueuse de se laver les mains de plomb fondu, mesme Boistuau en ses histoires Prodigieuses chapitre huictiesme recite, que Hierosme Cardan livre sixiesme De Subtilitate, en escrit ceste histoire comme prodigieuse : Lors, dit-il, que j’escrivois mon livre des subtiles Inventions, je vey un quidam à Milan, lequel lavoit ses mains de plomb fondu, et prenoit un escu de chacun spectateur. Cardan taschant à rechercher ce secret en nature, dict, que par necessité il falloit que l’eau de laquelle il se lavoit premierement les mains, fust extremement froide, et qu’elle eust une vertu obscure et crasse, toutefois ne la descrit point. Or depuis n’agueres j’ay sceu quelle elle estoit, d’un Gentilhomme qui la tenoit pour un grand secret et lava ses mains de plomb fondu en ma presence [20], et de plusieurs autres, dont je fus fort esmerveillé, et luy priay affectueusement de me dire le secret : ce que volontiers m’accorda, pour quelque service que luy avois faict : ladite eau n’estoit autre chose que son urine, de laquelle se lavoit premierement les mains, ce que j’ay trouvé estre veritable, pour en avoir faict l’experience depuis. Ledit Gentilhomme en lieu de son urine se frottoit les mains d’unguentum aureum, ou d’un autre semblable : ce que j’ay pareillement experimenté, et en peut-on donner raison : par-ce que leur substance crasse empesche que le plomb n’adhere aux mains, et le chasse de costé et d’autre en petites papillottes. Et pour l’amour de moy fit d’avantage, il print une pelle de fer toute rouge, et jetta dessus des tranches de lard, et le fit fondre, et tout flambant, du degoust s’en lava les mains, ce qu’il me dit faire au moyen de jus d’oignon, duquel auparavant s’estoit lavé les mains. J’ay bien voulu reciter ces deux histoires (encor qu’elle ne soyent du tout à propos) à fin que quelque bon compagnon par ce moyen, puisse gaigner la passade entre ceux qui ne sçauroyent ce secret [21].

L’histoire est prise dans un dispositif énonciatif assez complexe qui consiste en un enchâssement de paroles. Paré relate ce que Boaistuau raconte que Cardan dit avoir vu. Il recopie en partie le huitième chapitre des Histoires prodigieuses [22], dans lequel Boaistuau rapportait déjà les paroles de Cardan au discours direct (« Lors, dit-il, que j’écrivais mon livre des subtiles inventions »), pour parler d’un « quidam » qui se lavait non seulement les mains mais aussi « la face » avec du plomb fondu. Par ailleurs Paré modifie la référence au texte source lorsqu’il dit que Cardan ne « descrit point » la vertu « obscure et crasse » de l’eau très froide avec laquelle le bateleur était supposé rincer ses mains avant le spectacle. Cardan fait bien l’hypothèse d’un suc de pourpier ou d’une eau métallique à base de mercure, hypothèse corroborée par Boaistuau. Cette prétendue incomplétude de la référence, ce silence prêté à Cardan permet au médecin français de mieux faire ressortir la force de son propre témoignage. Alors que les relais énonciatifs, malgré l’autorité de leurs auteurs, pouvaient constituer autant de degrés nous éloignant d’une réalité expérimentée, Paré (à partir de « or depuis n’agueres ») augmente ces témoignages livresques de sa propre expérience, et complète donc triomphalement ce que Cardan n’aurait pas compris.

Le récit se focalise sur le dévoilement d’un secret connu par autopsie (« J’ay sceu », « en ma présence ») : le « quidam » milanais de Cardan, qui donnait le spectacle de son tour contre de l’argent, est devenu un « Gentilhomme », semble-t-il plus vertueux, qui fait la démonstration de ce tour devant Paré et d’autre témoins, gracieusement, avant de révéler son secret au seul Paré, qui le lui demande : l’homme enduit premièrement ses mains de sa propre urine ou encore, comme il le fait dans une deuxième expérience relatée, d’unguentum aureum [23] avant de les laver avec du plomb fondu. Même si Paré reste vague sur la nature du « service » qu’il a rendu en échange, on comprend que, comme chez Mathiole, la divulgation du secret est prise dans un échange, qui échappe au commerce. Le contact qui rend possible l’échange de services suppose là encore une part de ruse, un art poussé de la sociabilité, et peut-être la conscience d’un jeu de rôle nécessaire, comme l’indique discrètement l’adverbe « affectueusement » qui laisse imaginer une affabilité intéressée de la part du demandeur. Paré a réussi à susciter « l’amour de moy » qui motive les divulgations en série du gentilhomme, puisque ce dernier poursuit encore ses tours en se versant de la graisse brûlante sur les mains, après les avoir, explique-t-il, enduites de jus d’oignon.

Le médecin ne se contente pas de raconter une histoire vue de ses propres yeux, il surenchérit en précisant qu’il a rejoué lui-même la première expérience. Autrement dit, il reconnaît avoir imité l’action du gentilhomme, pour la vérifier (« ce que j’ay trouvé véritable, pour en avoir faict l’experience depuis »). Une logique d’entraînement très concrète se fait donc jour, qui ne consiste pas seulement à relayer dans l’écrit un secret divulgué à l’oral. Ce sont les gestes (Paré s’enduisant les mains d’unguentum aureum et peut-être même de sa propre urine) qui sont repris. Mais cette imitation par le médecin d’un tour de bateleur est habilement présentée comme une pratique profitable, sinon vertueuse, puisqu’elle est motivée par le désir de comprendre un secret de la nature. Habilement, l’ordre du texte fait immédiatement suivre la mention sommaire de cette imitation, qui pourrait paraître indigne d’un savant, de l’explication scientifique du tour, les propriétés contraires des substances en présence (« leur substance crasse empesche que le plomb n’adhere au mains et le chasse de costé et d’autre »), si bien que dans l’esprit du lecteur le moment de la compréhension ne semble finalement permis que par la pratique d’imitation. Fort de cette première démonstration vérifiée, Paré renforce l’autorité et le plaisir que lui donne de toute évidence cette anecdote, en en racontant une seconde, celle du gentilhomme se versant sans dommage la graisse bouillante du lard sur les mains.

Malgré l’intérêt scientifique que présentent ces histoires de chimie amusante, la justification de leur insertion dans le chapitre demeure problématique. Dans une parenthèse, Paré reconnaît qu’elles sont hors de propos (« encore qu’elles ne soyent du tout à propros »), que la digression n’obéit plus au principe de pertinence. De manière assez surprenante, ce n’est pas une raison conforme à l’exigence scientifique qui est mise en avant pour justifier la concession aux histoires mais une visée pragmatique plus large : leur utilité dans la vie sociale, lorsqu’on veut « gaigner la passade » [24]. L’expression peut être comprise comme l’action de l’emporter dans un pari entre amis, en donnant la réponse à une énigme ou à une devinette. Paré fait de la divulgation d’un secret l’instrument d’une sociabilité joyeuse et presque une incitation à imiter ce trucage. Dans la clausule, le médecin sort donc de son rôle strictement professionnel, il change de posture éthique, pour devenir un possible « bon compagnon ». Rappelant une figure de narrateur qui ferait, dans un récit cadre, l’éloge du profit social de nouvelles comiques, il s’invente un nouveau rôle, plus conforme sans doute à la communication littéraire qu’à celle des traités de médecine dans lesquels il s’adresse avec gravité au jeune chirurgien français. Mais, ce faisant, il invente également une figure de lecteur ami, en instaurant une relation de connivence qui unit ceux qui savent le secret et exclut les ignorants. Une certaine équivalence s’instaure alors dans le schéma relationnel qui unit Paré, en tant qu’auteur, à son lecteur, et Paré, observateur du spectacle de la place publique, au gentilhomme, acteur des histoires : le récit d’histoires curieuses, la divulgation du secret sont finalement toujours pris dans une transaction qui suppose qu’en échange d’un service l’on constitue l’autre en confident ou ami, et que dans cette relation, le désir de jeu trouve une continuation, qu’il soit toujours relancé, transmissible à d’autres.

Lorsqu’un médecin commente l’activité du charlatan dans une anecdote ou une histoire présentée comme une digression, il est toujours renvoyé à sa propre pratique. Cette figure sociale, miroir a priori disqualifiant, interroge profondément le rapport que l’écrivain médecin entretient à son propre discours et à l’autorité d’une parole professionnelle.

J’ai cherché à montrer à travers trois cas comment était décrit le contact avec le charlatan, contact visuel et auditif, présenté comme subi dans le cas de Mercurio ; contact plus intime, impliquant une forme de connivence consentie, scientifiquement rentable, dans le cas de Mathiole ou Paré. Dans tous les cas, il m’a paru intéressant que cette relation soit présentée comme le point de départ d’une logique d’entraînement imitative, dont il faudrait se défendre, parce qu’elle risquerait de produire dans le texte du médecin, des histoires plaisantes, de la fantaisie, une parole présentée comme non nécessaire et surtout incompatible avec l’éthique professionnelle du savant. En effet, le cadrage énonciatif de l’anecdote digressive, dans la clausule le plus souvent, met en scène, via des formulations de justification ou d’excuse, ce fantasme d’une attraction allant jusqu’à l’identification, selon des modalités diverses. Scipione Mercurio la constate avec une forme d’inquiétude ; Mathiole en entrevoit le risque et rappelle à son lecteur comme à lui-même les normes déontologiques de l’écriture médicale ; l’esprit aiguisé de Paré exploite ce glissement de manière plus joueuse en valorisant un principe de plaisir, assumant le franchissement de la frontière qui le séparerait des blagueurs et autres « bons compagnons ».

Plus fondamentalement, c’est donc la nature de la communication de l’écrivain médecin à son lecteur qui est interrogée. Sortir momentanément d’une identité professionnelle structurante et légitimante pour verser du côté des « raconteurs d’histoires », c’est reconnaître que, dans le cadre de l’écrit scientifique, entre une part de séduction du lecteur. Cette séduction est de type littéraire ou théâtral, qu’elle procède d’une interpellation directe comme le font oralement les bateleurs (Mercurio) ou qu’elle implique le partage d’un secret avec le lecteur, qui ne fait que redoubler et prolonger la relation connivente du médecin spectateur au bateleur. L’impureté de la séduction est double : le discours savant côtoie l’impureté du négoce ; mais cette impureté de la transaction marchande, dont vit le charlatan, renvoie plus fondamentalement à l’impureté de toute parole séductrice.

La digression sur le charlatan serait en somme la relique d’un désir impossible à formuler explicitement par l’écrivain médecin. Elle est la trace dans l’espace discursif du moment fugace où le médecin reconnaît que dans l’autorité médicale entre une part de composition, un jeu de rôle. Le médecin, aussi savant et sérieux soit-il, n’a pas renoncé à provoquer l’étonnement et l’admiration par le spectacle de ses gestes et manipulations. Dans la digression sur le charlatan, s’énonce publiquement le rêve inavouable d’être l’auteur d’un tour de magie.

Notes

[1De gli errori popolari d’Italia libri divisi in 2 parti, Venetia, G. B. Ciotti, 1603.

[2Dans Les Supercheries littéraires dévoilées, J.-M. Quérard attribue l’opuscule français à Jean Duret (1584-1629), ligueur, premier médecin de Marie de Médicis ( les initiales correspondant selon lui à « Jean Duret, Parisien, Médecin ordinaire du roi ». Le Dictionnaire des ouvrages anonymes d’A.-A. Barbier (3e éd., revue et augmentée par O. Barbier et P. Billard, t. I : A-D, Paris, Daffis, 1872), l’attribue à Jean Desgorris (Jean de Gorris). Ce médecin (158 ?-1662), entré au conseil de santé du roi Louis XIII en 1616, fut inquiété pour ses origines calvinistes.

[3Pour un aperçu plus complet des enjeux de cet opuscule, voir A. Bayle, Romans à l’encan. Du boniment dans la littérature au XVIe siècle, Genève, Droz, 2009, p. 46-53.

[4« Discours babillard » rend l’italien « discorso di ciancie ».

[5Discours de l’origine des mœurs, fraudes et impostures des ciarlatans, avec leur descouverte, par I.D.P.M.O.D.R., Paris, D. Langlois, 1622, p. 47-48.

[6La proximité avec la cible produit ici un effet inverse de celui que décrit G. Milhe Poutingon au sujet de la bonne digression : « on s’achemine vers elle [la cible du discours] comme si elle était toujours là. Elle constitue de ce fait une référence. Lorsque l’entité discursive ou comportementale parvient à son contact, celle-ci se stabilise et subit une transformation : elle fusionne avec la cible. De l’étroitesse du contact découle alors une assimilation. Autrement dit, au cœur de la notion de pertinence, on trouve l’idée de Même » (Poétique du digressif. La digression dans la littérature de la Renaissance, Paris, Classiques Garnier, 2012, p. 71-72). Ici pas de fusion, pas d’assimilation mais la conscience inquiète d’une telle possibilité.

[7Sur cet aspect du livre de Mathiole, voir A. Bayle, « Thériaque et triacleurs chez Pierre-André Mathiole » dans Poison et antidote dans l’Europe des XVIe et XVIIe siècles, études réunies sous la dir. de S. Voinier et G. Winter, Artois Presses Université, p. 33-47.

[8Les Commentaires de M. P. André Mathiole… sur les six livres de la matière médicinale de Pedacius Dioscoride,… traduits de latin en français par M. Antoine du Pinet…, Lyon, Claude Rigaud, 1627, livre VI, « proesme », p. 552.

[9Le texte latin des Commentarii insiste plus que ne le fait le traducteur français sur l’intention rusée de Mathiole en précisant « […] cum a me in sanitatem redigi exoptaret, inter curandum, mihi id ab eo expetenti, omnes has fraudes […] libentissime patefecit ». De même, le texte italien des Discorsi précise dans une parenthèse : « mi riveló, mentre che feci la cura (essendone peró da me ricercato) tutte le suddette trufferie », « il me révéla, alors que je le soignais (mais c’était bien ce que je recherchais) tous les tours trompeurs mentionnés ci-dessus ». Sur la digression comme modalité de la ruse, voir G. Milhe Poutingon, Poétique du digressif, op. cit., p. 408-482.

[10Les Commentaires de M. P. André Mathiole…, p. 552.

[11Ibid.

[12Ibid., p. 585. L’édition augmentée des Discorsi donne : « Taccio per non essere molesto con tante historie a i lettori le cose maravigliose, che me n’ha scritto l’eccellentissimo M. Giovanni Battista Susio medico mantoano, e lascio parimente di recitarne alcune historie non manco maravigliose, per essere la mia professione piu intenta a scrivere de i medicamenti cosi semplici, come compositi, che di recitare historie. » (Venise, Felice Valgrisio, 1585, p. 1512)

[13La place des traités de Paré varie au fil des éditions des Œuvres. Une première version du traité Des monstres et des prodiges paraît d’abord en 1573, comme seconde partie des Deux livres de la chirurgie. Dans la première édition des Œuvres de 1575, il est le 19e livre et suit immédiatement le livre De la génération. Dans la 4e édition de 1585, il occupe la place du 25e livre.

[14Sur les sources de Paré et son traitement de la question des monstres, voir J. Céard, La Nature et les Prodiges. L’insolite au XVIe siècle, 1977, rééd. Droz, coll. « Titre courant », 1996.

[15Œuvres complètes d’Ambroise Paré, éd. J.-F. Malgaigne, Paris-Londres, J.-B. Baillière, 1841, volume III, p. 1.

[16Ambroise Paré, Œuvres, XXVe livre Des Monstres et des prodiges, « De certaines maladies estranges. Chap. XXXI », Paris, Gabriel Buon, 1585, p. MLXI.

[17Ibid., p. MLXII.

[18Ibid., p. MLXIIII.

[19Œuvres complètes d’Ambroise Paré, éd. J.-F. Malgaigne, vol. III, p. 67.

[20En manchette : « Il faut du tout laver ou oindre ses mains, autrement on se bruleroit. »

[21Ambroise Paré, Œuvres…, p. MLXV-MLXVI.

[22Pierre Boaistuau, Histoires prodigieuses extraictes de plusieurs fameux autheurs, Paris, Jacques Macé, 1567, p. 28 vo, « histoire prodigieuse d’un homme de nostre temps qui se lavoit la face et les mains de plomb fondu. Chap. VIII ».

[23L’unguentum aureum, recette très ancienne utilisée pour favoriser la cicatrisation des plaies, tire son nom de sa couleur jaune doré : il est composé d’un mélange d’huile, de cire, de térébenthine et de safran.

[24Aucun dictionnaire spécialisé dans la langue du XVIe siècle n’enregistre l’expression « gagner la passade ». Le substantif « passade », qui a des emplois spécialisés dans le lexique du manège équestre, désigne d’abord l’action de passer, le passage ou encore le moyen de passer. Il entre fréquemment dans la locution « de passade » ou « à la passade » pour dire « en passant, rapidement » ou, comme complément dans l’expression « demander la passade » ou « donner la passade », pour désigner l’action de demander ou de donner l’aumône, l’aumône étant alors considérée comme l’assistance que l’on donne à ceux qui voyagent. On peut considérer que « gagner la passade » revient à dire, dans le contexte de l’histoire de Paré, gagner une mise dans un pari ; et symboliquement le droit de franchir la frontière qui sépare celui à qui est posée une énigme, du groupe de ceux qui connaissent la réponse, et que le joueur veut rallier. À moins que, plus simplement, « passade », ne renvoie à l’univers du jeu, originellement à l’escrime, comme dans « gagner la passe ».


Pour citer l'article:

Ariane BAYLE, « La digression sur le charlatan : l’énigme d’une attraction » in La Digression au XVIe siècle, Actes de la journée d’étude organisée à l’Université de Rouen en novembre 2014, publiés par Gérard Milhe Poutingon.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 13, 2015.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?la-digression-sur-le-charlatan-l.html

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