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Farouk Bahri

GEMAS, Université de la Manouba

La prophétie d’Hyante dans la Franciade de Ronsard, ou la transposition de l’enfer sur terre

L’auteur

Farouk Bahri, enseignant universitaire, est doctorant en littérature du XVIe siècle. Son travail et ses participations à différents colloques s’articulent autour du genre épique. Il prépare actuellement une thèse de doctorat intitulée « L’épopée comme vecteur de l’idéologie politique dans la Franciade de Ronsard et les Tragiques d’Aubigné ».


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Dédiée à Henri II, La Franciade sera finalement adressée à Charles IX. En changeant de dédicataire, Ronsard revoit sa copie. Le héros confirmé de la première version cède la place à un apprenti valeureux, mais inexpérimenté, plus en phase avec la réalité du portrait du jeune monarque inexpérimenté qu’est Charles IX.

Lorsqu’il fait paraître son épopée, Ronsard concrétise un plan qu’il esquisse dès 1550 dans l’« Ode de la Paix ». Le poète va se lancer un défi qu’il tentera de relever en rédigeant un poème épique, en offrant à la France ce que Virgile a offert à l’empire romain, à savoir une épopée qui célèbrera la grandeur du royaume. La finalité de cette entreprise est de créer une épopée de l’union qui contraste pourtant avec la réalité politique de cette France plongée dans l’horreur des guerres de religions. Si nous devions résumer l’action de La Franciade, nous pourrions le faire de la manière suivante : Francus, fils d’Hector, parvient, grâce à l’intervention de Jupiter, à échapper au pillage et au massacre de Troie. Réfugié sur l’île de Buthrote, avec d’autres rescapés de la cité d’Ilion, notamment Andromaque et son oncle paternel Hélénos, il y mène une vie d’oisif se réconfortant dans le passé glorieux du Priamide satisfait. Il est toutefois amené, sur ordre du Cronide, à relever les murs de la cité troyenne en fondant une dynastie qui apportera grandeur et renommée à la « race hectorée » : la Gaule s’avère être la terre promise.

La majorité des lecteurs connaissent cette fameuse épopée ronsardienne qui, au final, ne comportera que quatre livres en lieu et place des douze annoncés. Seulement, ce qui frappe, à la lecture de La Franciade, c’est l’atmosphère pesante qui s’en dégage. En effet, plus qu’une genèse d’une nation et de son roi, La Franciade laisse transparaître de nombreux accents de pessimisme pour ne pas dire de désespoir. D’emblée, La Franciade s’ouvre par le récit d’un massacre, Jupiter accumule les détails sanguinolents sur cette prise de Troie par les Grecs.

Non seulement les Dolopes gensdarmes
Passoient les corps par le tranchant des armes,
Mais noz maisons, sacrileges, pilloient
Et de leurs Dieux les autels despouilloient,
Qui nuict & jour par la ville Troyenne,
Nous honoroient d’une odeur Sabeene… [1]

Au vu de la situation politique de la France à cette époque, ces vers prennent une résonance particulière, surtout après les massacres orchestrés par les Guise. Tout comme Virgile, lui aussi marqué par les guerres civiles de l’empire romain, Ronsard entendait bien rappeler à ses lecteurs les événements récents :

Ces furieux pavoient toute la rue
D’un peuple au lit surpris & devestu,
Du fer ensemble & du feu combatu.
Ainsi qu’on voit une fiere lionne
Que la fureur & la faim espoinçonne
Trancher, macher le debile troupeau :
Entre ses dents sanglante en est la peau
Qui pend rompue en sa machoire teincte :
Le pasteur fuit qui se pasme de crainte !
Ainsi les Grecs détailloient & brisoient
Le peuple nu : les feux qui reluisoient [2]

Ce côté sombre du texte transparaît dans le parcours de Francus qui, de ce havre de paix, bien qu’utopique, de Buthrote, se retrouve plongé dans une tempête, débarquant sur une île où il doit combattre un géant :

Un fier tyran, la race de Neptune,
Horrible & grand, mais homme en cruauté,
Tant soit cruel, ne l’a point surmonté [3].

Géant qui rappelle bien évidemment le géant de la Réforme que le valeureux Charles IX combattit avec courage comme le laissait entendre Ronsard dans ses Hymnes.

L’un des passages les plus importants, pour ne pas dire, le plus important du texte épique du Vendômois est la fameuse évocation des monarques de France. Située au livre IV de La Franciade, ce passage fait écho au livre VI de l’Énéide. Précisons d’emblée que ce n’est pas Hector qui présentera à son fils sa descendance comme le fit Anchise avec Énée. Cette tâche sera attribuée à Hyante, fille de Dicæe roi de l’île de Crête où Francus et son équipage ont échoués. En effet, suite à leur départ de Buthrote, les Troyens essuient une tempête homérique, virgilienne, qui les amène sur l’île de Minos. Séduite par la beauté du jeune Hectoride, la princesse, sous l’emprise de Vénus, se rêve épouse du fils d’Hector. Hyante est également prêtresse d’Hécate, la déesse démoniaque, et à ce titre elle est en mesure de lui permettre de visualiser sa descendance, offrant par la même occasion à Ronsard l’opportunité de dresser un tableau nuancé de la monarchie en évoquant les bons et les mauvais rois comme autant d’exemples ou de repoussoirs.

Ainsi, contrairement à Ulysse ou Énée qui se rendent au royaume du dieu des limbes, Francus apercevra ses descendants sur l’île même. En d’autres termes, Hyante va transposer l’enfer sur terre. Ce sont les événements se déroulant avant l’évocation des rois qui nous intéressent aujourd’hui. Obéissant aux injonctions de la princesse, Francus amène avec lui quelques bêtes afin de s’assurer de la protection des divinités de l’enfer. Il attend que vienne la princesse crétoise qui, sous l’emprise d’Hécate, lui dévoilera sa descendance, celle des futurs monarques de France. L’extrait correspondant à ce passage démarre au vers 637 et s’achève au vers 696 du livre IV [4].

D’emblée ce qui frappe à la lecture du début de ce passage, c’est l’aspect infernal du paysage. L’atmosphère qui pèse sur ce tableau est celle d’une plaine où le « jour blafart […] se hérissoit, / Plein de silence et d’horreur et de crainte [5] ». Monde de l’ombre qui prépare, annonce l’apparition du monde des ténèbres. La morphologie du sol est également évocatrice :

Pres le bocage une fosse cavée,
A grande gueule en abysme crevée,
Beoit au ciel ouverte d’un grand tour,
Qui corrompoit la lumiere du jour… [6]

Ce qui est assez remarquable dans La Franciade, c’est que le paysage ne se prête guère à une représentation luxuriante de la végétation, l’île de Crète apparaît plus comme une large plaine où les rochers semblent plus abondants que les arbres ou les fleurs. La mort plane tout au long de cette épopée ; de fait, l’impression de fin de monde imprégnait la société française lassée par les massacres et les tueries inhérentes aux guerres qui mettaient face à face catholiques et protestants.

Le doute n’est plus permis lorsque, quelques vers plus loin, Ronsard reprend les mêmes images que ces illustres prédécesseurs Homère et Virgile en évoquant « le ciel ombrageux [qui] s’espaississoit de flames et de feux [7] ». Bien évidemment, le paysage en lui-même ne suffit pas à justifier notre approche, quand bien même l’atmosphère semble étouffante. C’est Ronsard qui nous conforte dans notre analyse lorsqu’au vers 660, il écrit noir sur blanc ce que nous devons concevoir comme paysage pour cette prophétie imminente :

De là maints cris, maints traisnemens de fer,
Et maint feu sort : vray soupirail d’Enfer [8].

Enfer, le mot est dit, clairement… la prophétie se fera en enfer, mais un enfer transposé sur terre. Ainsi, Francus ne suivra pas les traces d’Ulysse ou d’Énée… Même si, comme eux, il effectue un rituel, étape nécessaire pour quiconque espère cerner le mystère réservé aux divinités des enfers. Ainsi Francus :

[…] respanche
Du miel, du vin, de la farine blanche
Avecq du lait, et brouillant tout cela
Du mandragore au jus froid il mesla [9].

Le sang, prélude nécessaire à la confrontation avec la divinité infernale, se matérialise par le sacrifice d’une bête, comme le lecteur peut en trouver dans les épopées antiques. L’Hectoride sacrifie un taureau, il tire un couteau « le cache en la poitrine / De la victime et le cueur luy chercha [10] ».

Ici, la jonction s’effectue entre monde humaniste et arrière-plan mythologique. Francus entre dans un monde de forces obscures, rituel de l’initiation, il passe au palier supérieur avec cette incursion dans la mythologie du monde souterrain. Francus invoque donc Hécate. Une présentation de cette déesse, absente des épopées homériques s’impose. Hécate, dans la mythologie grecque, déesse de la Magie et de la Divination et divinité des Croisements, est crainte pour ses nombreux pouvoirs et ses relations avec le monde infernal. Son caractère puissant et parfois terrible fait d’Hécate une divinité crainte et adorée à la fois par les habitants de la terre et ceux de l’Olympe.

C’est à Leucothoé, et dès le livre III, décrire à Francus, et par la même occasion au lecteur, les terribles pouvoirs de cette divinité de l’enfer :

Par sa magie elle peut atirer
La Lune en bas, le ciel faire virer
A contre-cours, et des fleuves les courses
Encontre-mont rebrousser à leurs sources.
[…] et sa force commande
A Proserpine, et à toute la bande
De ces esprits jadis hostes des mors,
Qui plains d’oubly revont en nouveaux corps [11]

Hormis Hécate, Francus invoque également « les familles du noir Enfer, les Ombres, le Silence, / Et le Chaos… [12] ». C’est là que nous arrivons à cet instant où tout bascule, cette fraction de temps qui fait basculer le héros vers un autre monde, le destin vers une autre finalité, le récit vers une multitude de lectures. Ce passage débute au vers 689 et s’achève au vers 694. À peine son sacrifice accompli, et les divinités infernales invoquées que Francus ressent :

un effroy [qui] luy serre
Tout l’estomac : un tremblement de terre
Se crevaceant sous les pieds se fendit [13]

Abîme vertigineux, la terre laisse entrevoir un monde obscur et prépare la venue de Hyante apparaissant « Comme un esprit affublé d’une nuë. [14] ». La jeune princesse survient, toujours aussi belle, seulement ce n’est plus la pucelle amoureuse et timide que nous avons rencontrée auparavant. Hyante devient l’enveloppe charnelle de la divinité maléfique : « Voicy, disoit, la Déesse venir : / Je sens Hecate horrible me tenir [15] ».
C’est à ce moment que Francus quitte le commun des mortels… Hyante est littéralement possédée, elle ne contrôle plus ni son corps, ni son esprit, Hécate a étendu son emprise sur elle. Ce n’est plus à la princesse Crétoise, mais bien à la déesse infernale que va faire face Francus. Homme au destin d’exception, l’Hectoride peut converser presque d’égal à égal avec les dieux. Pour qui connaît la suite de la vie de cette Franciade, les vers qui sortent de la bouche d’Hécate prennent une connotation particulière. À l’époque de la rédaction de son épopée, le Vendômois traverse une véritable période de doute, pour ne pas dire de désespoir. Cette véritable crise est poétique, mais également politique. La lenteur de la rédaction de La Franciade, en comparaison avec l’abondante production ronsardienne, en atteste. Ronsard ne peut plus cautionner les exactions commises par les catholiques, cela sera d’autant plus flagrant après les événements de l’été 1572. Le chantre catholique, à l’inverse de nombre de ses confrères, ne célébrera pas la nuit du 23 au 24 août. Et c’est pour cela qu’avant d’exprimer la toute-puissance d’Hécate, Hyante, durant le catalogue des rois, exprimera les conseils de Ronsard au jeune monarque.

L’enfer devient donc une réalité palpable pour Francus, comme elle l’est déjà pour Charles IX en proie aux complots des nobles qui voient dans l’affaiblissement du trône des Valois, une opportunité de renverser le tout jeune monarque. La France est elle-même devenue un enfer, un vaste champ de bataille sur lequel s’affrontent fanatiques des deux camps. Avec pour toile de fond une réelle noirceur qui contribue à ancrer le parcours initiatique de Francus dans une quête de l’Homme, en une réflexion face à l’abîme représenté par la mort et culminant avec cette énumération des rois, qui arrive juste après ce passage, dans une atmosphère quasi apocalyptique, cette épopée qui était censée célébrer la maison des Valois revêt l’aspect crépusculaire d’une fin de dynastie. Témoin proche des affaires de la Cour, Ronsard a-t-il deviné la fin de la descendance de Philippe VI ? Une véritable mise en scène de la monarchie, de l’absolutisme du pouvoir, mais aussi paradoxalement de sa fin. Témoin proche des affaires de la cour, Ronsard est le témoin privilégié de sa déchéance. Comme le souligne justement Keith Cameron, « Ronsard ne se contente pas du rôle de panégyriste du roi. [16] ». L’enfer de Francus n’est-il pas celui de Charles IX ? N’est-il pas celui que contemple Ronsard ?

Notes

[1Pierre de Ronsard, Œuvres complètes (tome XVI), La Franciade, édition établie par Paul Laumonier, Société des textes français modernes, Paris, 1983, l. I, v. 41-46, pp. 31-32.

[2Id., l. IV, v. 54-64, pp.32-33.

[3Id., l. IV, v. 1033-1024, p. 145.

[4Sachant que le texte sur lequel nous avons travaillé est l’édition Laumonier, édition qui reprend celle de 1572, c’est-à-dire la première mouture de cette épopée.

[5Id., l. IV, v. 644-645, p. 273.

[6Id., l. IV, v. 649-652, p. 273.

[7Id., l. IV, v. 655-656, p. 273.

[8Id., l. IV, v. 659-660, p. 274.

[9Id., l. IV, v. 669-672, p. 274.

[10Id., l. IV, v. 674-675, p. 274.

[11Id., l. III, v. 291-300, p. 186.

[12Id., l. IV, v. 684-685, p. 275.

[13Id., l. IV, v. 689-691, p. 275.

[14Id., l. IV, v. 694, p. 275.

[15Id., l. IV, v. 695-696, p. 275.

[16K. Cameron, « Ronsard et Saint-Amant devant la critique », in L’épopée et ses modèles de la Renaissance aux Lumières, Actes du Colloque international du centre de Recherche sur la Transmission des Modèles Littéraires et Esthétiques de l’Université de Reims (16-18 mai 2001), Études réunies par Franck Greiner et Jean-Claude Ternaux, Paris, Champion, 2002, p. 244.


Pour citer l'article:

Farouk Bahri, « La prophétie d’Hyante dans la Franciade de Ronsard, ou la transposition de l’enfer sur terre » in L’Instant fatal, Actes du colloque international organisé par le CÉRÉdI et le GEMAS (Université de la Manouba, Tunis), les jeudi 13 et vendredi 14 décembre 2007, édités par Jean-Claude Arnould.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 3, 2009.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?la-prophetie-d-hyante-dans-la.html

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