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Claudine POULOUIN

Université de Rouen

Le 9e mois de Mme de Grignan. (Étude littéraire des 8 Lettres de novembre 1671)


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Les huit lettres de novembre 1671 adressées par Mme de Sévigné à sa fille constituent une série narrative associée au neuvième mois de grossesse de la comtesse et à son accouchement. Dans le contexte précis qui nous intéresse, le neuvième mois est le mois de tous les dangers… pour l’enfant et plus encore pour sa mère. Cela impose à la marquise une prudence particulière dans l’expression de son angoisse et de ses affects car l’impératif de maîtrise de soi ne relève plus seulement, en cette circonstance, du code social de bienséance : il y a risque de mort symboliquement aggravé par le fait que Françoise-Marguerite a succédé, comme épouse du comte de Grignan, à deux jeunes femmes mortes en couches. Mais dans quelle mesure Mme de Sévigné sera-t-elle capable de refouler l’angoisse tout aussi mortelle qui l’étreint ? Plus exactement, si l’on prend en compte la capacité de la marquise à tenir toujours en étroite corrélation la « fonction existentielle » et la « fonction textuelle » de ses lettres [1], de quelle manière y opère-t-elle l’indispensable passage cathartique du pathos à l’ethos ? Tout en essayant de rendre compte de la dimension dramatique du thème de la grossesse que Mme de Sévigné porte à son comble dans les huit lettres qu’elle adresse à sa fille au cours du mois de novembre 1671, nous porterons l’éclairage sur la façon dont, en s’appuyant sur leur lecture commune des Essais de morale de Nicole, l’épistolière transforme son angoisse en objet intelligible pour Mme de Grignan.

Après avoir examiné la structure d’ensemble et la composition de ces lettres, nous nous arrêterons sur la manière dont Mme de Sévigné parvient à parler de soi en se réclamant de Nicole, pour nous interroger sur la maîtrise avec laquelle elle construit la grossesse de Mme Grignan et l’inquiétude qu’elle engendre chez elle comme un authentique sujet moral, sinon philosophique, qu’elle soumet à la méditation.

I. Structure de l’ensemble et composition des lettres.

Ce que B. Bray a appelé le « système épistolaire » de la marquise est déjà si bien rôdé en cette fin d’année 1671, que les lettres de novembre ne diffèrent, ni dans leur rythme ni dans leur composition, des lettres précédentes. La marquise écrit le mercredi (la fameuse « lettre de provision ») et le dimanche en réponse aux deux lettres de Provence qu’elle reçoit ensemble le vendredi (puisqu’il n’y a qu’un départ de Paris, le mercredi, pour la Bretagne). Chacune de ses lettres propose un très habile tissage de nouvelles, de conversations et d’observations personnelles ; le bruit, la bigarrure et les couleurs du monde y occupent une place qui, cependant, s’amenuise peu à peu, laissant percevoir la violente contrainte que la marquise exerce sur elle-même pour ne pas se laisser aller à des confidences intempestives de l’angoisse qui l’étreint.

1. Bruits et couleurs du monde

La lettre du 1er novembre, écrite sous l’effet des nouvelles reçues de Provence le vendredi, s’ouvre sur le regret de la perte de la lettre que M. de Coulanges qui séjourne alors à Grignan, avait envoyé à sa cousine. Perte dont « il faut pleurer », dit-elle, car si les lettres du cousin Coulanges sont de celles qui font ordinairement « pâmer de rire », celle-ci, en outre, mettait en scène le clan Grignan dans une vive conversation à laquelle participait la comtesse elle-même. C’est donc par sa fille que la marquise a appris l’excursion à Lambesc et le départ imminent de M. de Coulanges que la comtesse ne fait pas mine de retenir, ce qui lui vaut cette observation : « Pour vous, ma fille, je vous reconnais bien à consentir que Coulanges s’en aille demain plutôt qu’à demeurer avec vous toute sa vie. » L’impression de vie et de proximité donnée par la lettre reçue de Provence est telle que la marquise ajoute : « il me semble que je suis avec vous tous, et il me semble que je vous vois et M. de Coulanges. » C’est l’image d’une vie de société brillante qu’a donnée la lettre de la comtesse, faisant confidence à sa mère qu’elle s’habille en Provence … ce que celle-ci oppose immédiatement au « manteau noir » portée à Paris par Mme de Grignan enceinte de Marie-Blanche. Le manteau noir a évoqué la grossesse sur laquelle la marquise glisse alors rapidement… C’est par une autre lettre, adressée par Coulanges à son épouse restée à Paris, que la marquise a su que celui-ci avait gagné au jeu aux dépens de la comtesse. Les Grignan sont convoqués les uns après les autres comme à l’accoutumée : le coadjuteur, Adhémar, le chevalier, le comte enfin… après que Mme de Sévigné a rapporté la seule nouvelle qu’elle à donner de Paris – le mariage, sans doute rompu d’ailleurs, du comte d’Effiat. La lettre du 4 novembre est animée par dix ou douze charpentiers qui courent sur les solives de la chapelle que l’abbé de Coulanges fait construire aux Rochers, par les jardiniers qui tracent de nouvelles allées dans le parc et plantent de nouveaux arbres lorsqu’il ne pleut pas. L’épistolière y donne quelques nouvelles de Paris : y paraissent Mme de La Fayette et l’histoire d’Auger, M. de Louvigny et M. de La Feuillade pour des affaires de charges, Mme de La Troche qui a subi une inquiétante attaque de fièvre. Suit la traditionnelle adresse aux Grignan. Le ton de la lettre du 11 est plus contraint : la marquise laisse à Mme de La Fayette le soin de « mander » dans le détail l’anecdote de la Marans chez la reine à Mme de Grignan, et expédie l’histoire de Pomenars, pendu en effigie pour avoir enlevé la fille d’un gentilhomme et s’en allant souper chez le juge qui l’avait condamné. La lettre reçue de la comtesse le vendredi incite la marquise à faire quelques efforts, à se mettre en scène en train de planter ses arbres par un froid glacial tandis La Mousse tente de s’échauffer, que l’abbé va et vient, que l’automne s’installe : « vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes ? » demande la marquise, « oui beaucoup. Elles sont mêlées d’aurore et de feuille-morte ; cela fait une étoffe admirable. » Deux veuves – Mmes de Senneterre et de Leuville passent rapidement… La plume de la marquise semble comme suspendue. Les lettres des 18, 22 et 25 novembre donnent l’impression que l’encre dans laquelle on la trempe s’est figée ; les nouvelles se font rares et sont rapportées sans enjouement : le 18, la marquise annonce la mort de Mme de Montausier et contraint son imagination à projeter une image rassurante de l’arrivée de sa lettre à Grignan : « Eh, mon Dieu ! ma chère enfant, en quel état vous trouvera cette lettre ! Il sera le 28 du mois ; vous serez accouchée, je l’espère très heureusement. J’ai besoin de me dire souvent ces paroles pour soutenir mon cœur. » (355) ; le 22, la nouvelle que Mme de Louvigny est accouchée d’un fils l’autorise à rappeler la plaisanterie de la comtesse qui, pour annoncer la naissance de Marie-Blanche à son père s’était inspirée d’un contre très licencieux de la Fontaine… Mais le bruit du monde se trouve comme étouffé par l’attente de mauvaises nouvelles telle la mort imminente du Président Forbin, et le désintérêt de la marquise pour ce qui s’y passe : Mme de Richelieu a pris la place de Mme de Montausier comme dame d’honneur de la reine, Pomponne est content du roi… Aux Rochers, on ne sort plus : « L’hiver est ici dans toute son horreur […] on ne peut s’amuser à rien ; quand on est loin de ses tisons, il faut courir. » La lettre du 25 est plus sombre encore : la marquise a appris la mort du Président et ne trouve plus dans son cœur que de l’inquiétude à la pensée de l’accouchement imminent. Pour ne pas laisser s’échapper la plainte qui la soulagerait, elle se contente d’un credo - « Je crois que vous aurez été saignée ; je crois que vous aurez été prévoyante. Je crois enfin, et j’espère que tout ira bien… Je crois que vous me parlerez bien aussi de la mort de ce pauvre homme » -, mettant ainsi en éclairage, sinon en scène, son abandon, non à Dieu, mais à Mme de Grignan elle-même, avant de prendre congé de sa destinataire dans une scène projetée qui est presque une scène de deuil : « Je ne puis ma très chère vous en dire davantage… ne pouvant vous dire que des choses tristes, et trouvant que vous n’en avez pas besoin, je vous quitte après vous avoir tendrement embrassée. » (358)

En dépit de ses efforts et de sa retenue, la marquise ne parvient pas, dans ces lettres de novembre, à compenser par l’humour, la dimension dramatique qu’elle donne à ce neuvième mois de grossesse et à l’accouchement. Du moins est-ce l’effet produit sur le lecteur par le changement de rythme de l’écriture, par le désintérêt affiché à l’égard des anecdotes, par la coloration sombre que leur donne l’épistolière.

2. Dimension dramatique donnée à ce neuvième mois…

Dès le 1er novembre, si rapide qu’en soit l’évocation, le souvenir du manteau noir de la comtesse enceinte de Marie-Blanche porte son ombre sur la grossesse provençale, c’est-à-dire sur le corps déformé de la comtesse – « J’espère, ajoute la marquise, que je renouvellerai tous vos ajustements quand j’arriverai à Grignan » -, et d’interpeler le coupable sur le ton du badinage d’abord : « Point de grossesse mon cher Comte… Ayez pitié de votre aimable femme, laissez-la reposer comme une bonne terre » ; puis, dans les dernières lignes de la lettre, sur un ton pathétique et excédé à la fois : « Monsieur le Comte, j’ai bien de la peine à vous pardonner d’avoir encore mis ma fille en cet état. » Entendre certes un état de laideur mais aussi de danger car c’est la succession trop rapide des grossesses qui, aux yeux de Mme de sévigné, contrevient à l’ordre naturel des choses. D’où la stratégie qu’elle adopte pour persuader les Grignan d’un retour à cet ordre naturel sous peine de risque considérable : « car enfin, écrira-t-elle le 15 novembre, il faut accoucher et c’est cela qui vient au milieu du cœur et qui trouble avec raison » (353). Une stratégie dont les modalités, habilement tissées dans la succession des sept premières lettres de novembre fait comme s’éteindre les couleurs et la gaieté qui animaient les lettres précédentes.

- C’est d’abord le rappel des expériences qui ont failli coûter la vie à la comtesse et dont la répétition pourrait la lui coûter encore : la fausse couche de Livry due à la frayeur de la comtesse deux ans auparavant après une chute de cheval de son beau-frère et qui a déjà fait l’objet de plusieurs rappels dans les lettres de 1671 (dans notre série, lettre du 4 nov). Dans sa lettre du 11, l’épistolière se contente de conseils sur lesquels elle revient le 15 : « Avez-vous votre chirurgien ? Je crains qu’il ne soit jeune […] les jeunes n’ont guère d’expériences […] vos expériences doivent vous avoir rendue sage. Pour moi, ajoute la marquise, je suis d’une capacité qui me surprend. » Depuis la naissance de Marie-Blanche en effet, nous savons que la brillante mondaine, cette « mère-beauté » capable de faire encore ombrage à sa fille s’est transformée en matrone avertie, thème dont l’épistolière n’a pas manqué de faire un leitmotiv.
- C’est ensuite la mise en scène d’un monde où la vie se trouve partout menacée par la mort : à l’inquiétante bouffée de fièvre de Mme de La Troche, le 4 novembre, succède l’évocation des veuves de Senneterre et de Leuville le 15 novembre à partir duquel les ombres des agonisants et des morts viennent hanter l’échange épistolaire : celle de Madame de Montausier (belle-sœur du comte de Grignan) que d’Hacqueville a laissée à l’agonie et que Mme de Sévigné suppose morte à l’heure où elle écrit à la comtesse ; celle du Président Forbin d’Oppède dont l’agonie est évoquée le 22 et la mort le 25. La lettre du 29, dans laquelle la marquise se laisse aller à la joie de l’issue heureuse de l’accouchement, joue encore de cette menace de mort qui aurait pu devenir réalité en insistant sur « l’étrange affaire » des dessus de lettres qui n’étaient pas de la main de la comtesse, et de cette lettre du 15, de la main de la comtesse, elle, mais qu’elle a regardée sans la voir tant celle de M. de Grignan « lui troublait la tête » – entre le 15 et le 29, la comtesse aurait pu perdre la vie -, et sur « le tremblement extraordinaire » avec lequel elle a ouvert la lettre du comte de Grignan.
- C’est enfin l’accumulation de petites touches sombres – « Il y a 12 heures au jour et 50 à la nuit » (11 nov., 351), les Rochers plongés dans le rude hiver breton (« il gèle à pierre fendre, il faut courir dès que l’on quitte ses tisons ») -, d’appels à M. de Grignan de la marquise souffrante à prendre soin d’elle. C’est enfin le silence qui s’installe dans les lettres des 18, 22 et 25 novembre dont la longueur se réduit de moitié. Des lettres qui ne disent plus rien que l’inquiétude et l’attente : « On souffre beaucoup » souffle l’épistolière qui par l’emploi de l’indéfini s’autorise à signaler et à amortir à la fois l’intensité de son angoisse.

Mais le dispositif qui régit les sept premières lettres de novembre semble plus complexe et, à certains égards, implacable. Si Mme de Sévigné étouffe plaintes et remontrances, elle ne rend pas pour autant les armes. Mieux, et comble du paradoxe, c’est en se faisant un allié de l’auteur des Essais de morale dont le premier volume était paru depuis peu qu’elle entend guider ses interlocuteurs, la comtesse surtout, dans des zones du cœur en cours d’exploration.

3. Comment Nicole est sollicité pour appuyer la stratégie de la Marquise.

Si, dans ces Essais de morale que Mme de Sévigné lit dès juillet 1671 et qu’elle a conseillé à sa fille de lire, Nicole fait valoir le respect des valeurs mondaines de civilité comme fondement d’une vie commune harmonieuse, ses postulats théologiques l’amènent en même temps à disqualifier l’éthique d’une maîtrise parfaite de soi en portant l’éclairage sur le travail physiologique opéré par les passions et l’imagination et qui se dérobe précisément au contrôle du moi, la grâce seule permettant d’achever le combat. La convocation du moraliste s’inscrit dans un réglage conversationnel inventé d’une merveilleuse habileté. Lettre du 1er novembre : après avoir jeté sa supplique au comte de Grignan – « Point de grossesse mon cher Grignan » -, la marquise s’adresse à sa fille en lui faisant valoir que sa crainte de voir mourir le Président Forbin est un effet de son imagination comme il arrive, souvent et en ce moment même, à la marquise. Le passage mérite une lecture attentive[345] :

Votre imagination va vite car il n’est point en danger ; voilà les tours que me fait la mienne à tout moment. Il me semble toujours que tout ce que j’aime, que tout ce qui m’est bon, va m’échapper ; et cela donne de telles détresses à mon cœur que si elles étaient continuelles comme elles sont vivres, je n’y pourrais pas résister. Sur cela il faut faire des actes de résignation à l’ordre et à la volonté de Dieu. M. Nicole n’est-il pas encore admirable là-dessus ? J’en suis charmée, je n’ai rien vu de pareil. Il est vrai que c’est une perfection un peu au-dessus de l’humanité que l’indifférence qu’il veut de nous pour l’estime ou l’improbation du monde ; je suis moins capable que personne de la comprendre. Mais quoique dans l’exécution on se trouve faible, c’est pourtant un plaisir que de méditer avec lui, et de faire réflexion sur la vanité de la joie ou de la tristesse que nous recevons d’une telle fumée ; et à force de trouver son raisonnement vrai, il ne serait pas impossible qu’on s’en servît dans certaines occasions… etc., … [2]

Voilà Mme de Grignan prévenue qu’on reviendra sur le sujet, mais lequel exactement ? On n’aura pas manqué en effet de relever le glissement – véritable saut logique – qu’y opère l’épistolière en passant de la conversion de l’inquiétude suscitée par la crainte de perdre ceux qu’on aime en ce qu’elle appellera un peu plus loin une « bienheureuse indifférence » à la question de l’indifférence que Nicole veut que nous ayons à l’égard des jugements du monde. Sans s’expliquer davantage sur le lien qu’elle établit entre ces deux modalités de l’indifférence - mais l’on verra qu’il a bien été entendu de sa correspondante - la marquise change de sujet, évoquant les gains de M. de Coulanges au jeu de la comtesse avant de convoquer le clan Grignan pour en embrasser chaque membres – ce qui lui donne l’occasion d’une attaque oblique dont l’effet, à l’adresse de la cartésienne qu’a la réputation d’être la comtesse, est, à la bien considérer, d’une violence plus sensible que ne le seraient les plaintes [346] :

Il s’en faut bien que le livre de M. Nicole ne fasse en moi de si beaux effets qu’en M. de Grignan. J’ai des liens de tous côtés mais surtout j’en ai un qui est dans la moelle de mes os ; et que fera là-dessus M. Nicole ? Mon Dieu, que je sais bien l’admirer ! Mais que je suis loin de cette bienheureuse indifférence qu’il nous veut inspirer ! Adieu ma chère petite. Ne me plaignez-vous point de ce que je m’en vais souffrir, présentement que vous êtes dans votre neuf ?

L’amorce est lancée. Le thème de l’inquiétude sera filé d’une lettre à l’autre, celui de l’indifférence seulement relancé et déformé sous la forme du badinage et d’une « picoterie raisonnée » :

Pour M. de Grignan, ah ! je le crois ; je suis assurée qu’il aime mieux une grive que vous ; et si cela est, j’aime mieux un hibou que lui. Qu’il s’examine ; je l’aime comme il vous aime, à proportion. [353]

Tout en badinant, Mme de Sévigné a très habilement préparé le terrain sur lequel elle souhaite amener sa correspondante et su retenir son attention comme le prouve la lettre du 4 novembre : « Parlons un peu de Nicole ; il y a longtemps que nous n’en avons rien dit. Je trouve votre réflexion fort bonne et fort juste sur ce que vous dites de l’indifférence qu’il veut qu’on ait sur l’approbation ou l’improbation du prochain. » On notera que, sans apparemment revenir sur l’indifférence qu’on devrait avoir à l’égard du risque de perdre ceux qu’on aime, Mme de Grignan a réagi sur la question de l’indifférence à l’égard des jugements du monde en faisant même observer que la philosophie seule ne suffisait pas pour y atteindre, et qu’il y fallait un peu de grâce (347). Ainsi, sous couvert d’une relecture des Essais de morale dont elle dit vouloir « faire un bouillon et l’avaler » tant c’est d’elle qu’il s’agit dans tout ce traité, la marquise est parvenue à tisser un lien sensible entre sa propre expérience et celle de la comtesse qui se trouve dès lors impliquée dans une réflexion sur la difficulté de maîtriser ses affects, notamment lorsque « certaines pensées égratignent la tête » comme y insistent la lettre du 4 novembre, a plus significative de l’échange de novembre entre les deux femmes. Mais qu’est-ce que ces « pensées qui égratignent la tête » et ramènent, une fois encore Mme de Sévigné vers Nicole ?

II. « Il y a de certaines pensées qui égratignent la tête ».

Revenons sur l’attaque de la lettre du 4 novembre. La marquise écrit : « Ah ! ma fille, il y a aujourd’hui deux ans qu’il se passa une étrange scène à Livry et que mon cœur fut dans une terrible presse. Il faut passer légèrement sur de tels souvenirs. Il y a de certaines pensées qui égratignent la tête  », et enchaîne : « parlons un peu de M. Nicole »…

1. Le drame de Livry et les « pensées échappées »…

Le drame de Livry fut assurément pour Madame de Sévigné, bien plus que pour sa fille, un traumatisme dont le souvenir vient régulièrement la harceler. A le considérer de plus près, toutefois, on s’aperçoit qu’il combine deux « blessures » relatives à Mme de Grignan : la blessure physique puisque c’est par ce terme que Mme de Sévigné désignera la « fausse-couche », mais également une blessure d’amour-propre puisque la réputation de la comtesse fut mise en cause… la très vive émotion ressentie par Mme de Grignan en voyant son beau-frère tomber de cheval ayant alors fait jaser. R. Duchêne rapporte à ce propos une chanson adressée à M. et Mme de Grignan et consignée dans le recueil Maurepas (1672) [3] :

Grignan vous avez de l’esprit
D’avoir choisi votre beau-frère.
Il vous fera l’amour sans bruit,
Il saura garder le mystère.
Matou, n’en soyez pas jaloux,
Il est Grignan tout comme vous.

Le coup, on peut l’imaginer, dut être assez désagréable pour Mme de Grignan, d’autant que Mme de Sévigné appuie sur la blessure en évoquant la réflexion de la comtesse – relative à la lettre précédente comme nous l’avons vu – selon laquelle la philosophie ne suffit pas à atteindre l’indifférence à l’égard de l’opinion du monde, mais qu’il y faut un peu de « grâce ». On voit que le terme « indifférence » se trouve manipulé par la marquise de façon assez redoutable. Juste retour des choses d’une certaine façon : la marquise se vengeant - pour paraphraser Nicole tel que le cite Sévigné - « par une éloquence qui donne de l’éclat à ses pensées » des « blessures » que la comtesse lui inflige par ses grossesses répétées. Les voici donc toutes deux face à face, blessées l’une dans son amour-propre et son orgueil (puisque sa réputation a été atteinte), l’autre dans sa sensibilité de femme rejetant le scandale que représente à ses yeux la répétition des grossesses imposées aux épouses au péril de leur vie. Notons que ces pensées que la marquise expose à sa fille sont de celles que Nicole nomme « pensées échappées » qui peuvent désigner tout aussi bien celles qui ont échappé volontairement à l’empire de la raison, que celles qui échappent involontairement à l’emprise de la raison et de la volonté lorsque le cœur en dispose.

Après une telle attaque, Sévigné s’est repliée sur un chapitre de Nicole qui ne la vise plus seule (il s’agit de l’intéressante référence à la « cupidité » des charpentiers), puis sur Rabelais, se réservant en fin de lettre, un dernier mot qui pourrait bien être une « pointe à double picot » : « Adieu, ma chère enfant ; je suis à vous sans aucune exagération ni fin de lettre hasta la muerte (jusqu’à la mort) inclusivement. » Assurance qui permet néanmoins à Mme de Sévigné de faire dévier l’échange épistolaire du strict sujet de l’accouchement sur une réflexion concernant les « blessures »… Réflexion essentielle.

2. « Je ne suis point blessée de toutes les choses qui sont à leur place » [350]

Qu’il soit aussi difficile à Mme de Grignan qu’à sa mère de surmonter une « blessure » et d’atteindre à l’indifférence sans secours de la grâce, voilà ce qui est admis. Il reste à faire admettre à la comtesse la puissance des forces, des sentiments et des pensées qui nourrissent l’angoisse de la marquise au point de faire ressentir comme inconvenants les aveux répétés (quoique retenus) qu’elle en fait dans ses lettres. Nous sommes au cœur du dispositif dont Nicole constitue une pièce essentielle chargée d’assurer la communication, car faire entrer la comtesse dans cet espace intime de l’angoisse maternelle ne signifie pas l’inviter à une certaine « confusion des sentiments », mais à lui rendre clair ce qui est obscur pour elle. On admirera la fermeté d’une argumentation dont l’énonciation, par son choix d’une allure coupée, n’est pas sans évoquer la volonté pascalienne du flectere (sur ce qui ne se discute pas, on ne perd pas son temps en vaine analyse) :

PARADOXE : « Il semble que l’état où je suis ne devrait pas vous être entièrement inutile.
Cependant, il ne vous sert de rien
. »
ÉCLAIRCISSEMENT : « De quoi pourrais-je vous servir à deux cents lieues de vous ? Je crois que
l’on songe à tout où vous êtes
etc.. »
PROPOSITION : (qui s’articule au paradoxe) : « j’ai la tête pleine de tout ceci, je vous en parle ;
cela est
naturel . Si cela vous ennuie, cela est naturel aussi. »

La comtesse se sera ici reportée au texte de Nicole d’où la marquise a extrait cette idée forte qu’elle réécrit à sa façon. Nicole a écrit [« Des moyens de se conserver », Ie partie, chap. V] :

L’impatience qui porte à contredire les autres avec chaleur ne vient pas de ce que nous ne souffrons qu’avec peine qu’ils aient des sentiments différents des nôtres. C’est parce que ces sentiments sont contraires à notre sens qu’ils nous blessent, et non pas parce qu’ils sont contraires à la vérité.

On aura noté que Sévigné n’a garde de se placer sur le terrain de la « vérité » (inaccessible), mais qu’elle se tient sur celui de la nature, c’est-à-dire de la faiblesse de l’homme, de l’insuffisance de sa nature déchue au regard de laquelle la différence des jugements et des comportements individuels vaut peu, autant dire rien. On ne perdra pas de temps à en discuter. La marquise s’avance donc sur le terrain du « moi » qu’elle continue de traiter en miroir avec celui de sa fille, énonçant cette nouvelle proposition qu’elle livre à l’analyse de sa fille : « Je ne suis point blessée de toutes les choses qui sont à leur place » … Qu’est-ce qui n’est pas sa place ? Les grossesses et les accouchements répétés qui font risquer la mort (= qui contreviennent à l’ordre de la nature qui est de produire de la vie). Blessée, la marquise devrait donc interrompre tout commerce épistolaire avec la comtesse jusqu’à son accouchement : « Ce serait une étrange chose » fait-elle observer (dans la lettre suivante, elle souligne qu’il faudra bientôt des coffres à la comtesse qui conservait déjà les lettres de sa mère lorsqu’elle faisait des poupées). Ce qu’en conséquence Sévigné suggère à sa fille tient du pari dans lequel le gain est d’un seul côté : « Il vaut mieux, ma fille, que vous accoutumiez votre esprit à souffrir les pensées justes et naturelles dont on est rempli en certaines occasions. » Dans ce discours sur l’homme en général qui prend en charge les faiblesses individuelles, la marquise ne cherche pas à convaincre sa fille de la « justesse » de sa propre position, mais seulement à « accoutumer son esprit à en souffrir » l’expression. La délicatesse de la formule souscrit au conseil de Nicole d’acquérir aux dépens de certaines choses auxquelles nous tenons, « la paix et l’union avec le prochain ». On/Sévigné ne reviendra pas sur les pensée qui égratignent. L’accent sera mis, cette fois, sur le travail de l’imagination, cette puissance capable d’aviver l’inquiétude du cœur lorsque celui-ci est privé de l’objet aimé… c’est-à-dire sur ce dont il était question dan la lettre du 1er novembre et qui avait motivé l’apparente digression sur l’indifférence.

3. Tout n’est pas contrôlable.

Ouverte sur la douleur de l’absence, sur le sentiment d’abandon provoqué par la séparation, la correspondance de 1671 n’a cessé de décrire les effets et les mécanismes mis en œuvre par les émotions, de la déformation du jugement à l’égarement de la raison. De leur côté, les critiques – N. Feidel dans le sillage de B. Bray, par exemple – ont montré comment la distorsion temporelle inhérente à la communication épistolaire amenait la marquise de Sévigné (en l’occurrence) à vivre dans un temps triple : le passé du moment où la lettre a été écrite, le présent de la lecture, l’anticipation de l’avenir. Tension entre les différentes temporalités considérablement aggravée par l’angoisse de la répétition d’une expérience dramatique (Livy), les jeux de déformation et les « dragons » issus de l’imagination en travail, l’attente d’une nouvelle que la non coïncidence temporelle livre à d’éprouvantes contradictions.

Ainsi, le 15 novembre (353), la marquise écrit à sa destinataire : « Je suis en peine quand vous êtes en bonne santé ; et quand vous serez malade, une de vos lettres me redonnera de la joie. Mais cette joie ne peut être longue… ». Le 18 (355), après avoir évoqué le surcroit d’inquiétude provoqué par la perte de certaines lettres – ce qui diffèrent encore la réception des seules choses sûres, à savoir les « informations » apportées par ces lettres – elle note : « je songe », « je me creuse la tête »… « Il est bien naturel d’être comme je suis dans une occasion comme celle-ci ». Et le 25 : « Quand je me suis bien creusé sur ce sujet, je me retourne, et je trouve dans mon cœur l’inquiétude de votre santé et la pensée de votre accouchement. » Au moment même où, enfin, elle reçoit la lettre du comte de Grignan annonçant la naissance de Louis-Provence, elle ne peut dominer son trouble, ni maîtriser le tremblement de ses mains en ouvrant la lettre car, sait-elle si la comtesse n’est pas morte de l’accouchement ou de ses suites ? Mais si tout n’est pas contrôlable, si les mécanismes mis en œuvre par certaines pensées et par certaines émotions échappent au contrôle de notre volonté, les mêmes mécanismes peuvent être analysés et donner lieu à un savoir susceptible à son tour de s’ouvrir sur une reconsidération éthique et philosophique du « désordre » initial qui les cause. En d’autres termes, non contente d’avoir intellectualisé son angoisse pour en rendre l’idée acceptable à Mme de Grignan, Sévigné s’en remet à sa cartésienne de fille pour en analyser les effets et remonter à leurs causes… elle-même se contenant de subir les effets.

III. Les raisons des effets…

Dans cette démarche complexe qui se propose de rendre intelligibles à Mme de Grignan des effets que, pour sa part, elle ignore, la marquise joue de sa complicité avec les autres membres du clan Grignan, tantôt s’adressant à eux, tantôt suggérant à la comtesse de s’enquérir auprès d’eux de a réalité des émotions décrites par sa mère. D’une lettre à l’autre, au détour d’une nouvelle d’une adresse particulière à ‘un ou l’autre des Grignan, la question des émotions avance.

1. « Voilà comme je suis à toujours pousser le temps avec l’épaule »

Qui souhaiterait « pousser le temps de l’épaule » au péril de sa vie ? Ceux pour lesquels l’angoisse de la mort de l’autre est plus insupportable que la crainte de leur propre mort. Tel est le paradoxal constat que Mme de Sévigné livre à son gendre « qui aime à faire des applications » (c’est-à-dire à s’approprier les expériences) : « Je souhaite que le temps passe ; à quel prix ? Hélas au prix de ma vie. C’est une grande folie que de vouloir acheter si cher une chose qui vient infailliblement, mais c’est ainsi » (349). Ce constat, elle le répète dans la lettre suivante à sa fille, le 11 novembre : « Voilà comme je suis à toujours pousser le temps avec l’épaule, et c’est ce que je n’aime point à faire, et que je n’avais fait de ma vie, trouvant toujours que le temps marche assez sans qu’on le hâte d’aller. » (350). Les yeux fixés sur les vendredis – jours de réception des lettres de Provence -, la marquise n’est plus elle-même, obéit à des mécanismes qui contreviennent à la nature. Lorsqu’elle badine avec le comte de Grignan qui, avec Bussy, est l’une de ses cibles favorites, son badinage prend les teintes sombres de son impatience et de son angoisse : « En riant, je dis la vérité » prévient-elle. De fait, la marquise « outrée » ne plaisante pas. Bientôt, elle ne prendra même plus la peine d’atténuer la violence de ce badinage : la pointe piquera sans plus masquer l’audace d’une formulation à la limite de l’inconvenance (lorsqu’elle s’avise de lui déclarer qu’elle préfère un hibou - la laideur du comte est un fait reconnu - à un homme dont elle est assurée qu’il aime mieux une grive que sa femme – p. 353). Le 6 décembre, elle demandera pardon à Grignan de l’avoir comparé à un hibou, justifiant ainsi son « outrance » : « Quand on est si loin, on ne fait quasi rien, on ne dit quasi rien qui ne soit hors de sa place. On pleure quand il faut rire. On rit quand on devrait pleurer.  » (365)

La leçon est insistante : rien n’est plus juste ni naturel lorsque les choses ne sont plus à leur place. Lorsqu’en revanche l’ordre est rétabli, les mécanismes les plus incontrôlables redeviennent justes et naturels comme c’est le cas des larmes que la marquise répand sans se contraindre lorsqu’elle apprend de la lettre du 29 novembre ce qu’elle souhaitait apprendre.

2. Le mécanisme des larmes.

Ayant retrouvé avec le bonheur son sens de l’ironie, elle interpelle alors sa fille pour lui faire partager son expérience et ses réflexions ; à la comtesse qui n’a jamais eu l’occasion de connaître cet excès de joie succédant à l’excès d’inquiétude, la marquise décrit les « effets » de ces larmes susceptibles d’affecter tout être humain dans la même situation (359 : « demandez au coadjuteur … » lui dit-elle). Passant de l’individuel à l’universel par l’emploi de l’indéfini on et la pure description des effets physiologiques de l’émotion, la marquise, se décrit en position de non philosophe, seulement capable de subir et de sentir les effets mécaniques de son émotion. Ce faisant, elle fait en sorte d’initier sa fille à une sorte de mystère de la nature :

Savez-vous ce que l’on fait ? Le cœur se serre et l’on pleure sans pouvoir s’en empêcher. C’est ce que j’ai fait, ma chère fille, avec beaucoup de plaisir, ce sont des larmes d’une douceur qu’on ne peut comparer à rien, pas même aux joies les plus brillantes.

Un mystère dont la cartésienne qu’est Mme de Grignan saura rendre compte : « Comme vous êtes philosophe, vous savez les raisons de tous ces effets. » Ainsi l’accord peut-il se faire entre le caractère rationnel et pudique de la fille et la sensibilité de la mère sur la base d’une complémentarité… Les larmes partagées du 29 novembre - des larmes « justes et naturelles », en accord avec la critique anti-stoïcienne du 1er novembre - autorisent le « je » de la marquise à s’exprimer, à faire l’aveu d’une faiblesse, d’une sensibilité, d’une tendresse supérieures à « une perfection un peu au-dessus de l’humanité » et que Mme de Sévigné associe à la grâce : « Pour moi, je m’en vais faire dire autant de messes pour remercier Dieu de cette grâce que j’en faisais dire pour la lui demander. » La phrase a quelque chose d’un peu théâtral qui ressemble à une sortie de scène. La lettre s’achève en effet sur l’évocation de la joie partagée : « Mon Abbé est transporté comme moi et notre Mousse est ravi. Adieu mon Ange. »

Sévigné, toutefois, n’a pas renoncé à mener campagne contre l’abus de grossesse qui « blesse » les jeunes femmes et met leur vie en danger, qui « blesse » également ceux qui les aiment. Ce qu’elle ne dit pas au comte et n’aura pas dit à la comtesse dans sa lettre du 2 décembre, elle l’écrit dans une lettre datée du même jour à Madame Guitaut qui a mis au monde une fille, quelques semaines plus tôt (363). On notera la généralisation :

Si messieurs vos maris vous aimaient tant, Mesdames, voudraient-ils vous faire souffrir tous les ans un plus grand supplice que ne sont ceux des roués ? Voilà comme je regarde vos rechutes, et c’est la vraie manière dont on les doit regarder. Je me tue d’en écrire en Provence, et je menace que si ma fille est encore grosse et toujours grosse, je n’irai point les voir ; je verrai s’ils me souhaitent.

Conclusion

.

Ce qui frappe, outre la cohérence d’ensemble de ce paquet de lettres, c’est l’articulation de l’ ancrage existentiel et de la visée pragmatique, c’est aussi la hauteur de l’échange entre Mme de Sévigné et Mme de Grignan, deux femmes dont le commerce intellectuel se poursuit, non pas en dépit de la grossesse et de l’accouchement de la fille, mais en puisant dans les profondeurs mêmes de cette expérience partagée quoique différemment vécue la matière d’un prolongement original de la connaissance morale initiée par la lecture des moralistes (Nicole très spécialement ici). On est très loin de l’image traditionnellement véhiculée d’une fille inconsistante devant subir les assauts d’un amour maternel aussi irrationnel qu’excessif.

Notes

[1Voir B. Beugnot, « Mme de sévigné telle qu’en elle-même, enfin ? », French Forum, n°5/3, sept. 1980.

[2C’est moi qui souligne.

[3Madame de Sévigné, Correspondance, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. 1, p. 1186, n. 1 relative à la page 374 (Lettre 215).


Pour citer l'article:

Claudine POULOUIN, « Le 9e mois de Mme de Grignan. (Étude littéraire des 8 Lettres de novembre 1671) » in Séminaire Sévigné, Journée d’agrégation organisée par Claudine Poulouin, à l’Université de Rouen le 13 décembre 2012.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Séminaires de recherche", n° 1, 2012.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?le-9e-mois-de-mme-de-grignan-etude.html

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