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Mathilde VANACKÈRE

Ens-Lyon

« Les moindres choses me sont chères » : l’invention du quotidien dans les Lettres de 1671 de Madame de Sévigné


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Dans la lettre du 21 juin 1671 [1], Mme de Sévigné pose une équivalence qui fait l’objet de multiples formulations dans la Correspondance et qui nous apparaît dans le volume des Lettres de 1671 [2] comme une donnée incontournable :

Dieu merci ! voilà mon caquet bien revenu. Je vous écris deux fois la semaine, et mon ami Dubois prend un soin extrême de notre commerce, c’est-à-dire de ma vie.

L’équivalence est ambivalente : on peut la comprendre comme une analogie stricte – « prendre soin du commerce » revient à « prendre soin de la vie » parce que le commerce épistolaire et la vie se recoupent parfaitement – ou, plus probablement, comme un rapprochement en termes d’échelle : en veillant au bon acheminement des lettres, Dubois ménage la vie de Mme de Sévigné et lui permet de survivre à la séparation. Sans doute les deux interprétations se complètent-elles : l’ambivalence de l’explication par « c’est-à-dire », crée ainsi une sorte de continuum entre l’importance du commerce épistolaire établi avec Mme de Grignan et la conservation physique et morale de la vie. Or c’est dans ce continuum, suggéré à demi-mots, que l’on peut lire un élément décisif du volume des Lettres : le désir, violent et intime, de recevoir des lettres et d’en écrire, d’échanger, de maintenir le contact par-delà la distance, se rejoue au quotidien et, partant, problématise sa représentation. En somme, dire le quotidien procède d’un échange que Mme de Sévigné veut fourni et détaillé mais par retour, les stratégies de l’écriture épistolaire se doivent d’en inventer la forme. L’entretien d’un commerce suivi s’affronte au défi du retour du même, du banal, de l’ordinaire comme il doit éviter l’impression de redite – dans la demande des nouvelles, concernant la santé en particulier. De ce défi naît, nous semble-t-il, une attention toute particulière accordée à la manière de dire le quotidien et sa banalité, sa trivialité voire sa vacuité, attention qui trouve chez Mme de Sévigné une conscience pour le moins accrue des merveilles du réel.

On a pu démontrer l’influence de l’art épistolaire qu’invente Voiture et les nouveaux objets qu’il consacre dans la lettre : la vie quotidienne et intime. L’art épistolaire de Mme de Sévigné tel qu’il s’élabore dans la Correspondance, peut-être dans des perspectives nouvelles

après le départ de sa fille, semble perpétuer et radicaliser cette invention. Le quotidien ne semble en effet plus un simple objet, une matière circonstanciée directement héritée de la fréquence des envois, tributaire aussi de l’abondance ou la rareté de l’extraordinaire (les grandes nouvelles, les grands événements) : il nous semble que le quotidien devient sujet des Lettres de 1671. Nous tenterons d’appuyer cette hypothèse en nous fondant sur la spécificité du corpus proposé, les lettres de 1671, à savoir le recentrage autour du commerce compensatoire de la séparation d’avec Mme de Grignan. Le quotidien serait alors cette matière nécessairement constituée de redites et de retours, de banalités et de « grossièretés solides » que Mme de Sévigné, dans la perspective de la continuation à tout prix de l’échange épistolaire, va s’attacher à métamorphoser, faire varier, inventer. Nous explorerons donc ces stratégies de recréation en soulignant toutes les nuances du quotidien que les Lettres font apparaître.

I. Le quotidien et la hiérarchisation des objets épistolaires : nivellement et art de la sélection

Dans l’élaboration quotidienne de la lettre, les choses de la vie de tous les jours entrent dans une composition sans cesse méditée et commentée qui joue de plusieurs matériaux : les grands événements de la cour, les nouvelles de la mondanité, la chronique familiale mais aussi les lanternes dont l’épistolière minore d’emblée l’importance :

On parle de grandes nouvelles en Angleterre, mais cela n’est point encore démêlé. On ne sait rien de l’arrivée du Roi à Dunkerque. Mme de Richelieu a gagné un grand procès contre Mme d’Aiguillon. Monsieur le Duc est parti pour la Bourgogne ; le maréchal d’Albret pour son gouvernement. Monsieur le Prince a suivi le Roi. Vous voyez bien par ces lanterneries qu’il n’y a point aujourd’hui de nouvelles. Nous n’avons point dîné en Lavardin ; ils sont allés se promener à Versailles. Je ne songe plus qu’à m’en aller [3].

La matière quotidienne varie donc en proportion selon l’importance des autres ressources de la parole. Et à première vue, la représentation du quotidien se donne comme un négatif : c’est parce qu’il n’y a rien à dire d’autre, de plus important, de plus extraordinaire qu’on en revient au chapitre de la vie quotidienne.

Pour moi, je méprise les petits événements ; j’en voudrais qui pussent me donner de grands étonnements [4].

Ce jugement est pour le moins étonnant quand on se rappelle la profusion des détails et des petits faits dans la Correspondance, et en particulier, précisément, les petits événements de la vie quotidienne sur lesquels il faudra très vite revenir. Mais rappelons-en le contexte : la remarque fait en effet le lien entre deux sortes de nouvelles. Dans le paragraphe que clôt cette remarque, Mme de Sévigné évoque Brancas, Marie-Marguerite d’Alègre et son probable mariage avec le marquis de Seignelai, et elle ne cache pas son désintérêt quant à ces nouvelles de peu d’importance en attribuant habilement son ennui à sa fille : « Je crois que vous ne manquerez pas de gens qui vous mandent tout. » Mais immédiatement après la remarque, l’épistolière aborde un tout autre sujet : la donation de l’abbé de Coulanges. Or le lien est explicite entre les « grands étonnements » désirés et ce menu fait domestique qui revêt pour Mme de Sévigné en proie aux dettes et aux difficultés financières une importance cruciale : « J’en ai eu ce matin dans le cabinet de l’Abbé. » Le pronom « en » assure la continuité anaphorique et tisse ainsi des liens entre les différentes catégories de nouvelles en proposant un bouleversement hiérarchique notoire. Il ne s’agit pas de dire que les petits faits de la vie quotidienne – une donation, une maladie, une visite – prennent systématiquement le pas sur les nouvelles de la mondanité mais que l’étonnement naît du réel sans préjuger de sa dimension ordinaire, domestique ou extraordinaire, surprenante. L’épistolière joue sans doute ici d’un réemploi anaphorique ironique du terme « étonnement » en l’appliquant à la surprise qu’elle éprouve en découvrant que la donation de l’abbé de Coulanges est plus importante qu’elle ne le pensait ; toutefois, il demeure l’idée que le quotidien domestique réintègre la matière étendue du réel et y rejoint les récits de la cour et les événements de la vie mondaine.

Dès lors, la lettre sévignéenne est l’espace où cette hiérarchisation mouvante est perpétuellement discutée. Or ce débat laisse très souvent la part belle à la vie quotidienne : on soulignera les porosités décisives entre le traitement des grands événements, parfois déclinés en feuilletons qui courent sur plusieurs envois, et celui des petits faits qui, par leur dimension quotidienne, peuvent rejouer le schème de l’épopée : les déboires sexuels de Charles, les lectures en compagnie de l’abbé ou de La Mousse, les promenades aux Rochers, les dîners entre amis avec les Lavardin ou chez Mme de La Fayette – « au faubourg ». Se dessine alors tout un art de la modulation autour de ces mêmes activités. Le développement de Marie-Blanche est l’objet de ces micro-récits marqués par le ressassement : ils se concentrent d’une part autour de l’expressivité du nourrisson – le rire et le langage – dont l’épistolière note les fluctuations :

Votre enfant embellit tous les jours ; elle rit, elle connaît. J’en prends beaucoup de soin. Pecquet vient voir la nourrice très souvent. Je ne suis point
si sotte sur cela que vous pensez. Je fais comme vous ; quand je ne me fie à personne, je fais des merveilles [5].
Je suis fâchée contre votre fille. Elle me reçut mal hier ; elle ne voulut jamais rire. Il me prend quelquefois envie de la mener en Bretagne pour me divertir [6].
Hébert revient de Sucy, où je l’avais envoyé pour savoir des nouvelles de mon enfant avant que de partir. Elle est fort jolie, fort belle, fort gaillarde ; elle a ri de fort bonne grâce. La nourrice et Marie ne sont occupées qu’à la bien gouverner ; elle reçoit des visites de Mme Amelot, de Mme d’Ormesson. Tout va bien jusqu’ici à merveille [7].
Je m’amuse à votre fille. Vous n’en faites pas grand cas, mais croyez-moi, que nous vous le rendrons bien. On m’embrasse, on me connaît, on me rit, on m’appelle. Je suis Maman tout court, et de celle de Provence, pas un mot [8].
Voilà votre fille au coin de mon feu, avec son petit manteau d’ouate. Elle parle plaisamment : et titata, tetita, y totata [9].

Votre enfant est jolie. Elle a un ton de voix qui m’entre dans le cœur. Elle a de petites manières qui me plaisent. Je m’en amuse et je l’aime [10] [...]

Le soin quotidien apporté à Marie-Blanche est d’autre part centré sur l’affaire de la nourrice, dans laquelle l’épistolière se représente en bonne matrone, scrupuleuse et « expéditive ». Les divers épisodes de la nourrice sont alors l’occasion de nouvelles précises sur la façon dont la petite fille se nourrit et se développe, à tel point que très vite, donner des nouvelles de Marie-Blanche revient à adjoindre systématiquement des nouvelles de la nourrice, comme dans la lettre du 26 juillet :

Pour ma petite enfant, elle est aimable, et sa nourrice au point de la perfection sans qu’il y manque rien [11].

Mais ces épisodes constituent également un réseau d’images du réel dans lequel Mme de Sévigné exploite toutes les potentialités de la représentation : le retour du même sujet impose la variation des micro-récits. Le 8 avril , l’épistolière insiste sur la « fantaisie » qui lui fit croire que la nourrice de Marie-Blanche n’avait pas assez de lait, et se peint en initiatrice presque héroïque du changement effectué. En regard, elle propose à sa destinataire un tableau très pragmatique de la nourrice dont la vigueur est immédiatement orientée vers la réussite souhaitée de l’allaitement :

Sa nourrice avait peu de lait ; celle-ci en a comme une vache. C’est une bonne paysanne, sans façon, de belles dents, des cheveux noirs, un teint hâlé, âgée de vingt-quatre ans. Son lait a quatre mois ; son enfant est beau comme un ange [12].

L’épistolière s’attache ainsi à donner un corps vivant à cette « fontaine de lait » : l’image de la nourrice aux ressources inépuisables se métamorphose alors et oscille entre le pôle métaphorique (la fontaine) et le pôle réaliste ou comptable, comme le montre la lettre du 17 avril :

Mme du Puy-du-Fou prit la peine, l’autre jour, de venir voir ma nourrice. Elle la trouva fort près de la perfection : une brave femme, là, qui est résolue, qui se tient bien, qui a de gros bras ; et pour du lait, elle en perd tous les jours un demi-setier, parce que la petite ne suffit pas. Cet endroit est un des plus beaux de ma vie. Ma petite enfant est jolie. Je sens par moi que vous l’aimeriez ; nous allons assez du même pied sur ce chapitre [13].

La trivialité associée à un changement de nourrice – qui marque déjà un écart par rapport aux pratiques familiales de l’époque puisque Mme de Sévigné s’implique avec une application tout à fait originale dans cette affaire – cette trivialité donc, l’épistolière l’intègre comme sujet de la lettre et comme son objet poétique dont l’écriture va explorer la plasticité, entre gestion des stocks laitiers et figuration presque merveilleuse de la vache devenue fontaine.

II. Rythme et interlocution : les enjeux pragmatiques de la représentation du quotidien

L’élection d’une chose ou d’une autre sur le tissu continu du quotidien participe bien de cette tendance de la lettre sévignéenne à extraire le frappant, l’inouï ou, à défaut, faire de l’ordinaire un sujet de rêverie ou d’étonnement. La mise en feuilleton épouse le retour nécessaire des mêmes questions tout au long de l’année 1671 ; une autre stratégie est employée : la reprise du même sujet avec un développement voire une digression. Le 10 juin, Mme de Sévigné écrit un mercredi, sans avoir encore reçu de lettres et sans devoir écrire les réponses. Elle est donc confrontée à cet entredeux du commerce épistolaire où la parole est menacée par l’intransitivité et la vacuité. Il semble d’ailleurs qu’elle ressente avec violence la béance du milieu de semaine :

Je m’en vais donc, ma chère bonne, vous entretenir aujourd’hui de ce qui s’appelle la pluie et le beau temps, car je n’ai vos lettres que le vendredi et j’y réponds le dimanche. Je commence donc par la pluie, car pour le beau temps, je n’ai rien à vous dire : il y a huit jours qu’il fait ici une pluie continuelle ; je dis continuelle, puisqu’elle n’est interrompue que par des orages. Je ne puis sortir. Mes ouvriers sont dispersés chacun chez soi [14].

L’absence de nouvelles recouvre ici l’absence d’activités dignes d’être développées. Le mauvais temps confine l’épistolière et ses compagnons à l’intérieur : l’absence de Charles, l’arrêt des aménagements du parc et le chagrin généralisé constituent le parallèle intime de la pluie ininterrompue. Mais discrètement, Mme de Sévigné dispose dans cette banalité l’amorce d’un traitement particulier de l’ordinaire. La parole est ainsi sauvée du silence une première fois puisque l’absence de réponses à faire et de nouvelles à donner est compensée in extremis par le sujet du temps qu’il fait. Le beau temps écarté, c’est la pluie qui constitue le corps du discours : l’impression d’épuisement du sujet lorsque l’épistolière évoque la « pluie continuelle » est alors détournée par la méditation autonymique « je dis continuelle, puisqu’elle n’est interrompue que par des orages » ajoutant à une image pourtant saturée un autre élément, les orages qui suggèrent en creux les potentialités infinies de la parole. On sent ici poindre l’humour noir d’une épistolière qui s’évertue pourtant à proposer des perspectives optimistes : la parole ne s’est pas arrêtée à l’absence de nouvelle et au temps affreux qui retient toute activité. De même la lecture figure cet horizon échappatoire – « Nous lisons ; cela nous soutient la vie » – horizon qui montre que l’écriture adressée tient à transmuer le quotidien, y compris dans les pesanteurs qu’il peut imposer.

Dans la lettre du 21 juin, Mme de Sévigné reprend sa méditation langagière sur les pluies continuelles.

Pour nous, depuis trois semaines, nous avons eu des pluies continuelles ; au lieu de dire, après la pluie vient le beau temps, nous disons, après la pluie vient la pluie. Tous nos ouvriers en ont été dispersés ; Pilois en était retiré chez lui, et au lieu de m’adresser votre lettre au pied d’un arbre, vous auriez pu me l’adresser au coin du feu, ou dans le cabinet de notre Abbé [15] [...]

La remotivation du proverbe après la pluie vient le beau temps relève d’une pratique fréquente dans la Correspondance et qui consiste à repenser sans cesse le rapport du langage au réel qu’il décrit [16]. On constate que, comme dans la lettre du 10 juin, l’introduction d’un sujet aussi banal que le mauvais temps nécessite en quelque sorte une parade ironique, signe de la distance que l’épistolière prend avec la grossièreté du réel ou bien, nous privilégions cette hypothèse, signe des effets de réécriture du réel qu’elle se plaît à faire briller dans une lettre marquée par la monotonie des pluies continuelles. L’épistolière s’attèle donc au retour du même : la pluie, les ouvriers dispersés. À la manière d’un récit d’une nouvelle (mariage, fête), Mme de Sévigné ajoute pour cette redite d’autres détails : on passe des ouvriers à Pilois. Et le quotidien triste et banal va jusqu’à perturber le pacte épistolaire : le changement du lieu d’adresse, fantasmé et sur un mode badin, esquisse tout de même dans la lettre les contours d’un échange revivifié. Les pluies qui entraînent le repli sur l’intérieur spatial et intime vont jusqu’à réinventer d’autres conventions et prescriptions épistolaires. Le conditionnel passé et surtout l’alternative « au coin du feu, ou dans le cabinet de notre Abbé », attribuent ces changements au jeu de connivence avec la destinataire et laissent planer un certain vague sur ce nouveau lieu de la réception des lettres, qui prend la forme d’une rêverie du quotidien.

Mme de Sévigné puise donc dans la matière quotidienne les potentialités d’une recréation ou au moins d’une rêverie, souvent digressive. Dans le moment d’élaboration du pacte épistolaire avec Mme de Grignan que constitue l’année 1671, la problématique de la représentation du quotidien semble confrontée à un double défi : l’expression de la souffrance liée à la séparation et de la tendresse qui lui est associée tire souvent sa force de l’évocation d’un quotidien partagé perdu, révolu. Les métamorphoses imaginaires du quotidien participent donc de la création de la lettre où peuvent s’inventer les espaces perdus, les scènes rêvées, les perceptions poétiques du réel. Il semble que très souvent, l’écriture soit le lieu où se recrée le lien : le lien entre la mère et la fille se voit transmué et reconfiguré en lien entre les deux destinataires. Il s’agit ainsi de rétablir la continuité du temps, entre passé et présent, et du lieu, entre Paris et la Provence.

Pour Tacite, vous savez comme j’en étais charmée ici pendant nos lectures, et comme je vous interrompais souvent pour vous faire entendre des périodes où je trouvais de l’harmonie. Mais si vous en demeurez à la moitié, je vous gronde ; vous ferez tort à la majesté du sujet [17].

Certes Mme de Sévigné fustige là chez sa fille un « manque de courage », en même temps qu’elle déplore sans doute une différence de goût qui tend à les écarter. Mais il nous semble en outre que c’est un quotidien révolu, rejeté dans un passé lointain, dont l’épistolière signale ici la perte. Le système déictique et anaphorique parvient à superposer et même à intriquer les niveaux de réel et les différents lieux ou objets du quotidien en jeu : l’espace de la conversation épistolaire – « pour Tacite » –, l’espace du quotidien révolu – j’en étais charmée...pendant nos lectures » –, le lieu de production de la parole – « ici » –, l’espace enfin de la destinataire avec l’évocation de ses lectures partielles – « si vous en demeurez à la moitié » ; sont rejouées les scènes perdues ou arrachées par la distance temporelle : « comme je vous interrompais souvent » introduit précisément une petite scène, marquée par la répétition externe (l’imparfait) et interne (l’interruption maternelle, qui intervient souvent), si bien que les tableaux de la vie quotidienne se mêlent et transcendent le nivellement temporel pour faire entendre dans l’espace de la lettre une réinvention radicale de la réalité. Réalité remémorée, réalité rêvée, réalité souhaitée et réalité effective forment ensemble ces moments marqués par une tension épistolaire, une suspension hors du temps, un arrachement à la hiérarchie du quotidien tel qu’il s’impose aux êtres.

On peut peut-être déceler cet art du brouillage temporel ou du lissage déictique dans la manière dont Mme de Sévigné combine la trame immuable du quotidien et ses traits saillants. Nombreuses sont les lettres dans lesquelles après avoir évoqué ce qui arrive souvent, l’épistolière exemplifie immédiatement en distinguant un cas particulier. Ainsi dans la lettre du 15 juillet :

Mlle du Plessis nous honore souvent de sa présence. Elle disait hier qu’en basse Bretagne [18] [...]

Le passage de la présence fréquente de Mlle du Plessis au récit de ses exagérations à propos de la chère bretonne est discrètement caractérisé : de l’adverbe « souvent » employé avec un présent exprimant la compilation des menus événements du quotidien – plus haut dans la lettre : « Nous lisons toujours Le Tasse avec plaisir. [...] C’est ordinairement sur cette lecture que je m’endors. » – on passe à l’imparfait du récit cadré dans le temps par l’adverbe « hier ». L’indéfinition relative de la présence de Mlle du Plessis trouve donc immédiatement son actualisation dans le récit exemplaire de ses exagérations. L’exemplum a ici valeur de comble de la représentation. La contiguïté des deux aspects du quotidien montre que le discours rapporté – « elle nous disait hier que... » – attribue un contenu à la « présence » dont Mlle du Plessis honore la compagnie : c’est dans cette attribution que l’on est alors autorisé à saisir l’ironie initiale du passage.

Il y aurait pour l’année 1671 un second défi : le maintien d’un contact relève en effet de la nécessité de la variété du dire. On assiste donc en permanence à ces petits déplacements : « Je suis toujours avec vous » écrit Mme de Sévigné dans la lettre du 9 février [19]. L’évocation des pluies qui rendent le voyage de la comtesse dangereux est attelée à celle du Rhône, et rappelle les craintes qu’elle exprimait au comte de Grignan dans la lettre du 16 janvier : s’opère alors une sorte de lissage des lieux, des activités, entre Paris et la Bourgogne, entre « toujours » et « jamais » – « Je n’ai jamais vu de si belles âmes qu’il y en a en ce pays-ci [20] ». L’écriture produit la fusion des espaces et des temps de sorte que le quotidien de la mère éplorée se confond avec celui de la comtesse en carrosse.

Dégageons alors quelques éléments de synthèse en forme de conclusion : le quotidien est une matière tout à fait singulière dans les Lettres :
- premièrement parce que cette matière est potentiellement constituée de ce qui arrive souvent, les choses banales répétitives : la problématique de sa représentation est donc fondamentalement liée à la question du rythme – on a vu l’enjeu de la variation et ses nuances. Le commerce épistolaire lui-même contribue à organiser le quotidien et c’est donc la logique du rythme, de la série qui est sans cesse commentée dans la Correspondance  : il s’agit d’évaluer le quotidien et d’en marquer les dérèglements ponctuels.
- secondement parce que le quotidien est cette matière diffuse qui s’accommode parfaitement de la forme de la lettre : la concision relative de la forme peut rendre compte de cet art de la sélection ou des effets de grossissement des petits faits dans lesquels se déploie l’écriture sévignéenne.

Il faudrait alors saisir les formes d’une poétique du quotidien : création de petites scènes, rêverie sur les mots ou les gestes, portraits de soi, hyperboles et digressions. On a pu en relever quelques éléments, mais il faudrait sans doute s’attacher plus systématiquement à la manière dont l’étonnement sévignéen s’immisce partout. Matière familière, qui est sans doute pour Mme de Sévigné la plus propice à exprimer le vrai, la vie quotidienne est par définition à portée de plume, et, en même temps qu’elle y trouve une manière d’être soi, elle invente peut-être ici son écriture propre.

Notes

[1Madame de Sévigné, Correspondance, édition de Roger Duchêne, Bibliothèque de la Pléiade, tome I, p. 277. Toutes les références suivantes renvoient à cette édition. Sauf mention contraire, les lettres sont adressées à Mme de Grignan. On se contentera de faire apparaître la date et le numéro de la page.

[2Volume préparé par Nathalie Freidel et publié en mai 2012 aux éditions Folio Gallimard.

[31er mai 1671, p. 242.

[410 juin 1671, p. 269.

[525 février 1671, p. 169.

[627 mars 1671, p. 203.

[718 mai 1671, p. 257.

[823 décembre 1671, p. 399.

[925 décembre 1671, p. 402.

[106 janvier 1672, p. 412.

[1126 juillet 1671, p. 306.

[128 avril 1671, p. 212.

[1317 avril 1671, p. 224.

[1410 juin 1671, p. 268-269.

[1521 juin 1671, p. 275-276.

[16Cela nous rappelle la lettre du 1er avril 1671 où, par une série de verbes à l’infinitif, Mme de Sévigné développe la force de sa tendresse pour sa fille, jusqu’à « comprendre vivement ce que c’est d’aimer quelqu’un plus que soi-même » et elle ajoute : « C’est une chose qu’on dit souvent en l’air ; on abuse de cette expression. Moi, je la répète et sans la profaner jamais ; je la sens tout entière en moi, et cela est vrai. » (p. 207) Il y aurait donc la recherche dans la Correspondance d’un dire juste et vrai, recherche qui se délecte des possibles référentiels du langage.

[1728 juin 1671, p. 280.

[1815 juillet 1671, p. 296.

[199 février 1671, p. 152.

[20Ibid.


Pour citer l'article:

Mathilde VANACKÈRE , « « Les moindres choses me sont chères » : l’invention du quotidien dans les Lettres de 1671 de Madame de Sévigné » in Séminaire Sévigné, Journée d’agrégation organisée par Claudine Poulouin, à l’Université de Rouen le 13 décembre 2012.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Séminaires de recherche", n° 1, 2012.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?les-moindres-choses-me-sont-cheres.html

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