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Jean-Louis JEANNELLE

Université de Rouen – CÉRÉdI

Marguerite Yourcenar et la culture du mémorable

L’auteur

Auteur de multiples études et articles consacrés, entre autres, au genre des mémoires, à Malraux, aux rapports entre littérature et cinéma. Il est l’auteur d’Écrire ses Mémoires au XXe siècle, Paris, Gallimard, 2008. Dans ce volume plusieurs pages sont consacrées aux mémoires imaginaires et plus particulièrement à une comparaison entre Mémoires d’Hadrien de Yourcenar et Le Lieutenant-Colonel de Maumort de Roger Martin du Gard.


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Je n’entrerai pas dans Les Mémoires d’Hadrien dont j’avais proposé, dans un chapitre d’Écrire ses Mémoires au XXe siècle, une lecture croisée avec le dernier projet de Roger Martin du Gard, Le Lieutenant-Colonel de Maumort, auquel le romancier travailla entre 1940 et 1953 et qui resta inachevé [1]. J’aimerais ici simplement tenter de répondre à la question de l’inscription générique de ce texte – question en apparence fort simple, puisque fixée par le titre même de l’œuvre, à savoir les Mémoires, mais qui est source néanmoins de bien des débats, dont certains me semblent biaisés par l’idée que nous nous faisons d’ordinaire de l’histoire des récits de soi. Pour beaucoup de critiques, la distinction entre Mémoires et autobiographie reste floue ou secondaire et les deux termes semblent relativement interchangeables, comme dans le commentaire fourni par Élyane Dezon-Jones et Rémy Poignault dans la collection « Balises » (Nathan), où, après avoir rappelé la réticence de Yourcenar à la catégorie de « Mémoires apocryphes », sous prétexte qu’une telle notion implique une intention de mystification [2], les deux critiques ajoutent : « On pourrait donc employer les termes de “mémoires fictifs” ou d’“autobiographie imaginaire” [3] ». Mais plus que cette superposition entre les deux noms de genre, c’est la tension historique censée exister entre eux qui pose difficulté, autrement dit l’idée que tout en usant d’un nom de genre daté comme « Mémoires », Yourcenar viserait, en réalité, à explorer l’intimité d’un empereur romain, autrement dit adapterait un modèle générique contemporain (l’autobiographie) à un contexte antique.

Alain Trouvé note à juste titre dans Lire « Mémoires d’Hadrien » de Marguerite Yourcenar qu’on peut s’étonner de la forte propension d’un empereur romain à l’introspection, à une époque où les conditions socioculturelles n’étaient pas réunies pour qu’un individu puisse, au-delà de son légitime souci de la postérité en tant qu’homme de pouvoir, livrer un autoportrait poussé à un tel degré d’intimité. Aussi Alain Trouvé en conclut-il que de toute évidence, « Yourcenar s’est peu préoccupée du problème de l’historicité du sujet et de la conscience de soi » et que l’« anachronisme majeur des Mémoires est là [4] ». Mais si les lecteurs ont conscience de ce que le regard sur soi prêté à Hadrien a d’anachronique, il me semble plus contestable d’opposer ensuite d’un côté les « libros vitae suae » que l’empereur fit signer, selon l’Histoire Auguste, par son affranchi, Phlégon (ou qu’il lui fit rédiger, ce qui paraît plus vraisemblable), de l’autre le texte que Yourcenar attribue à Hadrien, dont Alain Trouvé dit que, « tombant le masque de l’affranchi », l’empereur y « assume en son nom la narration », ajoutant :

À ce seul trait on comprend que l’écrit bascule du domaine public dans le domaine privé, de l’hagiographie élaborée à des fins de propagande impériale […] à l’autobiographie véritable. Autrement dit, il est clair que les Mémoires se situent sur un autre plan que les livres de Phlégon et qu’au-delà du rétablissement des faits inévitablement travestis par les seconds les premiers vont exploiter d’autres matériaux [5].

Faut-il voir ici une opposition et reconnaître dans le projet d’Hadrien une « autobiographie véritable » ? Oui, si l’on s’en tient aux évolutions de nature anthropologique entre d’une part les inscriptions ou textes à fonction apologétique que les empereurs romains faisaient le plus souvent rédiger (le modèle le plus accompli en sont les Commentarii de Bello Gallico, de la plume de César lui-même) et d’autre part la littérature du moi qui a lentement émergé de Montaigne à Rousseau, puis s’est largement déployée au XIXe et au XXe siècles. Mais les choses sont toutefois moins simples qu’il n’y paraît.

Car lorsque Marguerite Yourcenar écrit, immédiatement après cette sorte de préambule que constitue la lettre adressée au futur Marc Aurèle : « Je me propose maintenant davantage : j’ai formé le projet de te raconter ma vie », et distingue ce projet du « compte rendu officiel de [s]es actes [6] », rien n’indique qu’il faille y voir une opposition, quand bien même Hadrien ajoute qu’il entend exposer dans son texte une vérité scandaleuse (ou qui « ne l’est qu’au degré où toute vérité fait scandale »). C’est plutôt un geste de complémentarité qui lie non seulement le compte rendu signé par Phlégon au récit annoncé, coïncidant très exactement avec le texte des Mémoires d’Hadrien, mais également – et ce troisième élément joue un rôle essentiel – le recueil de douze livres intitulé Pensées (ou Pensées pour moi-même) que Marc Aurèle rédigera par la suite. En effet, dans ce carnet de notes ou journal destiné à être détruit après la mort de son auteur, le futur Marc Aurèle condensera cette philosophie stoïcienne trop stricte qu’Hadrien cherche précisément à ébranler chez son jeune destinataire en conférant à ses Mémoires une visée « corrective [7] ». L’œuvre imaginée par Yourcenar s’inscrit donc dans un réseau de textes indissociables les uns des autres : alors la biographie officielle de Phlégon complète le récit de vie édifiant qu’Hadrien adresse à son successeur désigné [8], le recueil de réflexions philosophiques de Marc Aurèle, représentatif de ces formes antiques de ces technologies du soi étudiées par Foucault dans son cours de 1981-1982 sur « L’herméneutique du sujet [9] », contrecarrera par la suite l’extraordinaire maîtrise de soi et du monde dont Hadrien fait ici étalage. En quelque sorte, les Mémoires d’Hadrien se situent à l’intermédiaire des écrits officiels à visée politique et apologétique que secrète l’exercice du pouvoir politique d’un côté et la pratique antique des exercices spirituels de l’autre.

J’insiste sur ce point, car prendre en compte l’arrière-plan de ce que Michel Foucault nomme la culture antique du « souci de soi » oblige à remettre en question notre conception de l’écriture à la première personne. Car le principal obstacle épistémologique à une appréhension équilibrée des récits de soi à travers l’histoire tient à ce que, sans même y réfléchir, nous situons les œuvres dans un cadre téléologiquement orienté par un double phénomène de démocratisation et d’intériorisation. De l’antiquité jusqu’à nos jours, les récits de soi évolueraient, en quelque sorte, naturellement en direction de formes toujours plus propices à l’expression de la singularité. Ce qui est ici en cause, c’est le darwinisme littéraire qu’implique une telle représentation des écrits factuels à la première personne : conformément au modèle que Brunetière avait fixé dans L’Évolution des genres dans la littérature en 1982, nous projetons une grille évolutionniste sur le passé et ne sommes attentifs qu’aux textes capables de répondre à cette conception quasi-eugéniste. Tout se passe comme si le cours de l’histoire obéissait à une exigence d’introspection de plus en plus poussée et que par conséquent, l’apparition de modèles génériques plus conformes à cette exigence rendait caduc tout ce qui précédait. Aussi les manuels consacrés aux récits de soi ont-ils l’habitude de juger que les Mémoires, où le sujet ne serait envisagé que de l’extérieur, en fonction de son statut social et de son parcours (professionnel, social ou historique), ne valent qu’à titre de préhistoire du genre autobiographique, autrement dit constituent une phase préalable dans la lente émergence d’une parole authentique, où l’auteur, enfin dégagé de son rôle de témoin des faits sociaux et historiques, pourrait enfin s’adonner entièrement à la restitution de son être profond. Tout est faussé par ce présupposé qui conduit à n’identifier dans les Mémoires du XXe siècle (pourtant aussi nombreux que par les siècles passés) qu’une forme narrative sclérosée, à la limite de l’anachronisme – et de fait, les Mémoires de guerre du général de Gaulle, récemment commentés parce qu’ils avaient été placés au programme du baccalauréat, ont souvent été réduits à une survivance néo-classique de modèles hérités de l’antiquité ou des siècles classiques.

Rien de plus arbitraire, pourtant, qu’un tel évolutionnisme en littérature [10]. Pour s’en convaincre, empruntons un rapide détour par l’herméneutique du sujet esquissée par Michel Foucault : là où l’histoire de la philosophie a privilégié la connaissance de soi, le gnôthi seauton, comme fil directeur de toutes les analyses sur le sujet selon un modèle de développement continu et positif (où Descartes inaugure en quelque sorte le sujet moderne), Foucault réintroduit une conception disjonctive grâce à laquelle, à côté du gnôthi seauton, se redéploie une pensée du souci de soi, l’epimeleia heauton, fondamentale pour comprendre ce que l’on a par la suite envisagé exclusivement selon les catégories de la connaissance. À l’époque hellénistique et romaine, l’ascèse philosophique avait ainsi pour sens et pour fonction d’assurer ce que Foucault nomme une « subjectivation du discours vrai » – « Elle fait que je peux moi-même tenir ce discours vrai, elle fait que je deviens moi-même le sujet d’énonciation du discours vrai » – alors que par la suite, l’ascèse chrétienne a plutôt visé à l’aveu, par lequel le sujet « s’objective lui-même », autrement dit s’efforce de connaître ce qu’il cache aux autres ou à sa propre conscience afin de renoncer au mal en lui-même [11]. L’importance, dans toute la culture antique, de tels exercices de subjectivation contredit, on le voit, notre tendance spontanée à ordonner toute l’histoire de la pensée ou de la littérature selon ce schéma évolutionniste dont je parlais juste avant.

C’est pour cette même raison qu’il me semble faux de voir dans les Mémoires d’Hadrien la projection sur un sujet antique d’une forme moderne d’appréhension de soi. Pour lire ce texte, il s’agit, comme Yourcenar s’y efforçait elle-même, de se défaire d’une conception trop vectorisée de l’histoire et en particulier de l’histoire des récits de soi. Certes, en la matière, l’anachronisme est constitutif même du geste : une reconstitution de la vie d’Hadrien à la première personne est inévitablement artificielle – elle ne se justifie que de notre point de vue. En revanche, il nous appartient de limiter ce défaut de perspective en replaçant le genre des Mémoires dans un temps long, au lieu d’y voir une simple préhistoire des récits de soi.

Trois sphères successives du domaine des écrits mémoriaux me semblent devoir être envisagées : les Mémoires d’Hadrien participent de ces trois sphères, que l’on néglige d’ordinaire en en citant uniquement les éléments les plus saillants.

La première sphère est celle du contexte immédiat de l’après-guerre, où se produit un renouveau du genre mémorial. Paradoxalement, la crise des Mémoires avait atteint son apogée durant la Grande Guerre, où, alors que se sont multipliés les écrits officiels de chefs d’État ou de généraux (voire de maréchaux), ce genre s’est vu directement concurrencé par les témoignages de simples soldats : là où la victoire militaire a donné le sentiment d’une inadéquation totale entre le récit autorisé de la guerre et l’expérience qui fut celle des Français dans les tranchées, la seconde guerre mondiale a, à l’inverse, entièrement rebattu les cartes en faisant dépendre le cours de la guerre moins des institutions politiques ou militaires que de la volonté des citoyens s’organisant peu à peu contre les Allemands ou contre Vichy. La défaite et l’occupation ont ainsi créé un espace de conflictualité et contraint chaque Français à prendre position (ne serait-ce que par la passivité, ainsi que le soulignait Sartre) sur un domaine commun de préoccupations, propre à conférer à nouveau aux Mémoires la fonction de régulation du passé immédiat qui avait longtemps été la leur en France à la suite de crises politiques ou de moments de guerre civile depuis le XVIe siècle. Or la lutte autour du sens à donner à l’Occupation empêchait la construction d’une représentation satisfaisante dans l’immédiat après-guerre. En Angleterre, la cohésion nationale observée durant le conflit a incité les principaux de dirigeants, tels Churchill, Cordell Hull, William D. Leahy, Anthony Eden, ou Edward Spears, à publier rapidement leurs Mémoires. À l’inverse, en France, il faut attendre la publication de L’Appel du général de Gaulle en 1954 pour assister au retour en force du genre et à la mise en place d’un d’espace d’échanges mémoriaux aux pôles très structurés, opposant en particulier trois grands courants : communistes, gaullistes et anciens responsables de la collaboration tentant de justifier leur action. On connaît l’importance que les Mémoires de Churchill, The Second World War [12] ont eue pour Yourcenar dont elle venait de lire le premier tome au moment où elle se lance dans la rédaction de son projet sur Hadrien : l’œuvre de Churchill est diamétralement opposée, sur bien des points aux Mémoires de guerre du général de Gaulle, débutés au moment où l’ancien premier ministre britannique venait à peu près d’achever les siens. Écarté du pouvoir dès 1945, le « vieux lion » a chargé ses principaux collaborateurs (son « consortium ») de rassembler toutes les archives disponibles puis de rédiger les grandes lignes d’un texte qu’il s’est ensuite approprié, et dont il a soumis les différents chapitres aux personnes concernées (diplomates, généraux, adversaires politiques, historiens…) pour commentaire, révision ou censure [13]. C’est toutefois du modèle gaullien, déployé entre 1954 et 1959, que Yourcenar semble être la plus proche lorsqu’elle affirme dans son « Carnet de notes » qu’elle désire

[p]rendre une vie connue achevée, fixée (autant qu’elles peuvent jamais l’être) par l’Histoire, de façon à embrasser d’un seul coup la courbe tout entière ; bien plus, choisir le moment où l’homme qui vécut cette existence la soupèse, l’examine, soit pour un instant capable de la juger. Faire en sorte qu’il se trouve devant sa propre vie dans la même position que nous [14].

Là où Churchill conduisait un pays uni derrière lui, coordonnant l’ensemble des forces nationales et, pour partie, des forces alliées, en sorte qu’il pouvait prétendre se faire l’historien du conflit à un niveau mondial, de Gaulle a dû lutter hors du territoire national pour imposer sa légitimité politique aux yeux des Alliés, de ses concitoyens, mais également de la postérité. Aussi la valeur d’exemplarité de son récit s’enracine-t-elle moins dans les circonstances historiques ou dans les institutions dont il pourrait se prévaloir que dans cette courbe de vie dont parle Yourcenar : les Mémoires de guerre débutent par un récit d’enfance, succinct mais extrêmement efficace, et s’achèvent par un autoportrait du mémorialiste retiré des affaires, tel Cincinatus, méditant stoïquement sur le cycle des saisons une leçon de stoïcisme [15] (cela alors même que de Gaulle est déjà revenu au pouvoir au moment où il achève la rédaction du dernier tome). C’est donc dans les Mémoires de guerre que se trouve à l’époque ce modèle d’« accomplissement dans sa plénitude d’une destinée d’homme d’État [16] », ainsi que le montre l’influence que ce texte exercera sur les très nombreux Mémoires publiés dans les années 1970 et 1980, et plus largement sur le souvenir que les Français se font alors de la guerre.

La deuxième sphère à prendre en compte est celle, plus large d’un point de vue chronologique, des fictions de Mémoires, dont l’apparition remonte à l’époque classique : valorisés au XVIIe siècle pour leur prétention au naturel et à la vérité, les Mémoires ont, en effet, fourni au roman un modèle de vraisemblance lui permettant de jouir d’une progressive reconnaissance. Dans Le Roman à la première personne, René Démoris a reconstitué les multiples variations que connaissent ces formes intermédiaires, où alternent pseudo-Mémoires (autrement dit faux Mémoires attribués à des personnages fictifs) et Mémoires apocryphes ou Mémoires imaginaires – selon que l’on met l’accent sur l’effet de tromperie ou non –, avec pour effet boomerang de conduire les mémorialistes à emprunter à leur tour certains procédés de la fiction selon un modèle que René Démoris qualifie d’ambigu (tels les Mémoires de Pontis ou des nièces de Mazarin). Ces va-et-vient se sont accentués au XIXe siècle, en raison du développement sans précédent de l’industrie de l’édition et la multiplication de textes apocryphes produits dans des « ateliers de teinture », où des polygraphes comme Étienne de Lamothe-Langon, collaboraient à la fabrication de produits standardisés, obéissant à des codes littéraires éprouvés [17]. On s’est en revanche moins intéressé au maintien de ce sous-genre romanesque au XXe siècle, au point que les Mémoires d’Hadrien apparaissent souvent comme une sorte d’hapax moderne, alors que ce texte a de nombreux préalables comme Les Libérés : Mémoires d’un aliéniste de Ricciotto Canudo en 1911, Les Mémoires d’un rat de Pierre Chaine en 1917, les Mémoires d’un volontaire d’Anatole France en 1921, Le Notaire du Havre (premier tome de la « chronique des Pasquier ») de Georges Duhamel en 1930, les Mémoires d’un tricheur de Sacha Guitry en 1935, les Mémoires d’Adam de Pierre Albert-Birot en 1943, les Mémoires de Maigret de Georges Simenon en 1950, Le Songe de l’Empereur (Julien l’Apostat) d’André Fraigneau en 1952 [18], ou enfin les Mémoires de Madame Chauverel de Jules Romain, qui paraissent juste après le roman de Yourcenar, en 1959-1960 – l’invisibilité de ces textes tient notamment au fait que les deux principaux projets de Mémoires imaginaires nés durant la guerre sont restés inachevés et n’ont été connus que de manière posthume, à savoir les Mémoires de Dirk Raspe de Drieu la Rochelle, publiés en 1966, et Le Lieutenant-Colonel de Maumort que Roger Martin de Gard envisageait initialement, en avril 1942, comme un « “livre-somme” : le total d’une vie et d’une expérience [19] », mais qui ne paraîtra qu’en 1983 [20]. Plus important toutefois me semble être l’apparition, après les années 1950, de collections comme « Mémoires imaginaires » chez Albin Michel ou « Moi, mémoires » chez Casterman, qui témoignent de l’incroyable vigueur du sous-genre des fictions de Mémoires durant le dernier tiers du XXe siècle et même jusqu’à nos jours. Les récits à la première personne attribués à de grands personnages de l’histoire sont publiés en masse par des historiens, certains prestigieux comme Pierre Grimal (des Mémoires d’Agrippine en 1992), et par des écrivains comme Robert Merle (avec La Mort est mon métier en 1972, cas particulièrement complexe puisque l’auteur supposé de ces faux Mémoires de Rudolf Höß est ici renommé Rudolf Lang), Andrée Chedid (qui publie Nefertiti et le rêve d’Akhnaton, sous-titré : Les mémoires d’un scribe, en 1974), Françoise d’Eaubonne (qui consacre Moi Kristine à la reine de Suède en 1979 et L’Impératrice rouge : Moi, Jiang Quing à la veuve de Mao en 1981, dans une collection intitulée « La mémoire des femmes » chez Encre), Vercors (Moi Aristide Briand : essai d’autoportrait [21] en 1981 est suivi de deux tomes consacrés aux Mémoires de Jean Bruller lui-même afin de former 100 ans d’histoire) ou Dominique Fernandez (Dans la main de l’ange, roman consacré à Pasolini en 1982). En dépit du succès qu’ont rencontré beaucoup de ces textes, la quasi-totalité d’entre eux restent ignorés de la critique. Certains ont beau rendre hommage de façon ostentatoire aux Mémoires d’Hadrien, le texte de Yourcenar reste l’unique cas de Mémoires imaginaires pleinement reçu comme œuvre littéraire, mais de ce fait totalement isolé de la série d’œuvres exploitant la même formule générique. Le cas de L’Allée du roi (sous-titré souvenirs de Françoise d’Aubigné, marquise de Maintenon, épouse du Roi de France) paru chez Julliard en 1981 prouve néanmoins qu’il y aurait tout lieu de ne pas s’en tenir là et de prendre au sérieux cette catégorie : l’ouvrage de Françoise Chandernagor est comparable, côté français, à l’extraordinaire engouement que connurent en 1934 les Mémoires imaginaires publiés par le poète et romancier britannique Robert Graves I, Claudius, véritable modèle des innombrables fictions de Mémoires que se sont succédé depuis. N’allons pas croire, enfin, que ce phénomène se serait cantonné à la para-littérature : la publication en 2006 des Bienveillantes suffit à le prouver. On l’a souvent noté, mais jusqu’ici sans en tirer toutes les conséquences : Jonathan Littell recourt bien au modèle des pseudo-Mémoires, qu’il attribue à un nazi imaginaire, Maximilien Aue. Certes, la catégorie est tout d’abord introduite par le biais d’une dénégation :

Je suis une véritable usine à souvenirs. J’aurai passé ma vie à me manufacturer des souvenirs, même si l’on me paye plutôt, maintenant, pour manufacturer de la dentelle. En fait, j’aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n’est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret ; grâce à Dieu, je n’ai jamais eu besoin, comme certains de mes collègues, d’écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n’ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça [22].

Mais le pacte est présenté, immédiatement ensuite, de manière plus positive lorsque Aue ajoute, après avoir critiqué les mémoires posthumes de Hans Frank, ancien Général-Gouverneur de Pologne, qu’il juge fort mauvais, confus et geignards :

Ces notes-ci seront peut-être confuses et mauvaises aussi, mais je ferai de mon mieux pour rester clair ; je peux vous assurer qu’au moins elles demeureront libres de toute contrition. Je ne regrette rien : j’ai fait mon travail ; voilà tout [23] […].

Le terme de « notes » restait vague ; au beau milieu d’une phrase dans la troisième partie, « Courante », c’est le terme de « mémoire [24] » qu’utilise le narrateur. Les polémiques suscitées par Les Bienveillantes ont jusqu’ici conduit à privilégier les aspects historiques, idéologiques et éthiques de l’œuvre, mais on peut supposer qu’avec le temps, c’est également à cette fiction de Mémoires que l’on s’attachera, afin de montrer que Les Bienveillantes permettent de réévaluer ce sous-genre romanesque [25].

J’en viens à présent à la troisième sphère, celle qui doit nous conduire à resituer les Mémoires d’Hadrien dans le cadre chronologique le plus large et, me semble-t-il, le plus décisif, à savoir la notion de « mémorable ». C’est peut-être avec cette notion qu’il est possible d’établir un fil conducteur entre l’expérience d’Hadrien et le contexte d’écriture qui fut celui de Yourcenar. Certes, le mémorable n’est pas une catégorie transhistorique, imperméable aux évolutions socioculturelles. Il s’agit d’un imaginaire qui varie continuellement au cours de l’histoire ; du moins l’aspiration au mémorable représente-t-elle un fil conducteur expliquant qu’à différentes époques, on accorde de la valeur aux récits mémoriaux et que l’on puisse réinvestir sur un plan à la fois historiographique et littéraire ce genre à certains moments de crise – en France, après la Révolution, les guerres napoléoniennes, la Commune, ou la seconde guerre mondiale par exemple. Car au XXe siècle aussi, de même que par le passé, s’est maintenue une culture de l’exemplarité, autrement dit une conception éthique de l’histoire « maîtresse de vie », véhiculée avant tout par les Mémoires. C’est au regard de cette visée mémorable que l’on peut définir ce genre comme un récit où un individu se raconte dans sa condition historique en visant moins la connaissance de soi que l’accord de ses contemporains ou de ses successeurs sur la représentativité historique et la rectitude de son parcours de vie. Le mémorialiste parie sur un effet de coïncidence entre deux lignes temporelles, celle de son existence singulière et celle d’une époque, en supposant que les repères de l’une serviront à l’intelligibilité de l’autre et vice-versa, autrement dit que le cadre chronologique vécu en commun servira de support à la reconstitution de sa vie et que celle-ci, en retour, permettra, par les choix qui furent les siens à quelques moments déterminants, les bifurcations qu’il a connues, voire les contradictions auxquelles il s’est heurté, de donner sens à cette époque, d’en faire, en quelque sorte, apparaître la physionomie. L’effet de mémorable résulte précisément de la synthèse, plus ou moins convaincante, plus ou moins éclairante, entre les modulations d’une vie et l’arrière-plan d’une époque. On peut juger qu’il s’agit là d’une simple illusion d’optique – comme pour Churchill ou de Gaulle, les choix effectués par Hadrien ou les drames vécus dans sa vie et qui structurent la représentation qu’il nous livre de son règne nous cachent des phénomènes démographiques, économiques, et culturels certainement plus déterminants pour comprendre le règne d’Hadrien. Il n’en reste pas moins que la perspective du mémorable, autrement dit du contour que l’existence d’un individu considéré comme exemplaire (par ses actes ou par son témoignage) projette sur notre souvenir d’une époque, reste l’une de nos principaux moyens de reconstituer et de mémoriser le passé.

C’est précisément ce modèle que Marguerite Yourcenar applique à la figure d’Hadrien, appelant, pour qu’on en saisisse l’originalité, que son texte soit lu à la lumière du mémorable plus qu’à celle des écrits de l’intime.

Notes

[1Jean-Louis Jeannelle, « Mémoires imaginaires (Marguerite Yourcenar et Roger Martin du Gard) », Écrire ses Mémoires au XXe siècle : déclin et renouveau, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 2008, p. 159-170.

[2« Avant de quitter l’empereur, qu’il me soit permis de protester contre un adjectif que je vois trop souvent accouplé au titre de Mémoires d’Hadrien, dans des articles d’ailleurs laudatifs : Mémoires apocryphes. Apocryphes ne se dit, ou ne devrait se dire, que de ce qui est faux et veut se faire passer pour vrai. Les ballades d’Ossian composées par Macpherson étaient apocryphes parce qu’il les prétendait d’Ossian. Il y a de l’escroquerie dans ce mot-là. Ma remarque n’est pas irritée, ni, ce me semble, oiseuse : cet adjectif impropre (mieux vaudrait parler de Mémoires imaginaires) prouve à quel point le critique, et le public, sont peu habitués à la reconstitution passionnée, à la fois minutieuse et libre, d’un moment ou d’homme du passé. » (Marguerite Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur, dans Essais et mémoires, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 297).

[3Élyane Dezon-Jones et Rémy Poignault, Mémoires d’Hadrien, Paris, Nathan, « Balises », 1996, p. 109.

[4Alain Trouvé, Lire « Mémoires d’Hadrien » de Marguerite Yourcenar, Paris, PUF, « Major », 1996, 2e éd. 2014, p. 35.

[5Ibid., p. 39.

[6Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien (1958), Paris, Gallimard, « Folio », 1974, p. 29.

[7« Je t’offre ici comme correctif un récit dépourvu d’idées préconçues et de principes abstraits, tiré de l’expérience d’un seul homme qui est moi-même. » (Ibid.)

[8En effet, jusqu’au XIXe siècle, les Mémoires ne visent, en effet, jamais un public immédiat, mais se développent dans un cadre familial ou amical, circulent de manière très circonscrite et ne sont publiés que de manière posthume, parfois très tard après, à la faveur d’interventions éditoriales qui ont, au cours des siècles, littéralement construit la catégorie générique des Mémoires et la valeur attribuée à ce type de textes rarement intitulés « Mémoires » par leurs auteurs eux-mêmes. Sur ce point, voir Christian Jouhaud, Dinah Ribard et Nicolas Schapira, Histoire, littérature, témoignage : écrire les malheurs du temps, Paris, Gallimard, « Folio histoire », 2009.

[9Foucault s’y intéresse notamment au thème chez Marc Aurèle de l’anakhôrêsis eis heauton, l’anachorèse en soi-même, la retraite en soi et vers soi : voir Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet, Paris, Gallimard-Éditions du Seuil, 2001.

[10Dans un très bel article initialement paru dans la Revue d’histoire littéraire en 1975, Philippe Lejeune notait déjà que parmi les illusions de perspective dont nous sommes victimes, outre l’existence d’invariants génériques, on trouve l’idée que les genres naissent ou meurent au même titre que des êtres vivants. Cette illusion, précisait Lejeune, « consiste à ne voir que l’invariant et à transformer la réelle autonomie relative du corpus en une mythique indépendance absolue » (Philippe Lejeune, « Autobiographie et histoire littéraire », Le Pacte autobiographique, nouv. éd. augm., Paris, Éditions du Seuil, « Points. Essais », 1996 [1975], p. 318), ainsi que Charles Caboche le faisait dans son étude sur Les Mémoires et l’histoire en France en 1863 à l’égard des chroniques de vie privée ou d’écrits autobiographiques contemporains des Mémoires auxquels il s’attachait de manière exclusive, et comme nous-mêmes le faisons à notre tour à l’égard des Mémoires.

[11Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet, op. cit., p. 316-317.

[12Ces Mémoires en six volumes, parus entre 1948 et 1953 (et donnant lieu à une version abrégée en 1959 : The Second World War and an Epilogue on the Years 1945 to 1957), ont été traduits chez Plon sous le titre Mémoires sur la deuxième guerre mondiale, mais la version abrégée n’a pas, quant à elle, traduit chez Taillandier que très récemment en 2009, en deux volumes, sous un titre qui entraîne une fâcheuse confusion : Mémoires de guerre.

[13Sur le parallèle entre Churchill et de Gaulle, je me permets de renvoyer à « “Pour moi” : de Gaulle et l’assomption de soi », dossier « Historiens de soi », dir. Marc Hersant, Écrire l’histoire, no 6, automne 2010, p. 137-146.

[14Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, op. cit., p. 322.

[15Voir Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, dans Mémoires, dir. Marius-François Guyard, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2000, p. 873-875.

[16« Je me suis dit : un homme d’État peut donc s’expliquer jusqu’à un certain point, même en tenant compte de certaines falsifications ou de certaines omissions. Mais je ne compare pas Hadrien à Churchill ; ils sont des tempéraments très différents. Je crois que Churchill a joui davantage et plus lourdement de la vie. Il tirait sur ses cigares… Mais on ne peut rapprocher des époques, des hommes aussi éloignés. Ce qui importe, c’est l’accomplissement dans sa plénitude d’une destinée d’homme d’État. Et en somme d’être humain, la vie de chacun étant au fond divine, mais très peu de gens le savent. » (Marguerite Yourcenar, Les Yeux ouverts : entretiens avec Matthieu Galey, Paris, Éditions du Centurion, 1980, p. 159).

[17Voir Damien Zanone, Écrire son temps : les Mémoires en France de 1815 à 1848, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2006.

[18« La forme littéraire des “Vies imaginaires” ou des “Journaux apocryphes” qui semble gagner les faveurs des écrivains de tous les pays et que j’ai abordée avec Le Livre de Raison d’un Roi fou dans une sorte de solitude, accentue le caractère métaphysique de la création romanesque. Le romancier n’est pas seulement un mime (ce que l’on croit) ou un démiurge (ce que lui voudrait faire croire). Le romancier est aussi un médium. » (André Fraigneau, « Avertissement », Le Songe de l’Empereur (Julien l’Apostat), Paris, La Table ronde, 1952, p. 11-12).

[19La citation se poursuit ainsi : « L’utilisation d’un millier de notes accumulées depuis quarante ans ; le testament d’une génération, à la veille d’une scission complète entre deux âges de l’humanité » (Roger Martin du Gard, Journal III 1937-1949. Textes autobiographiques 1950-1958, édition établie, présentée et annotée par Claude Sicard, Paris, Gallimard, 1993, p. 486).

[20Son éditeur scientifique, André Daspre, a fait paraître une seconde édition révisée en 2003 et de nouveaux compléments viennent juste d’être révélés dans le 8e numéro des Cahiers Roger Martin du Gard (Jean-François Massol (dir.), Écriture de la guerre, « Cahiers de la NRF », 2014).

[21« Au contraire d’un Poincaré, d’un Foch, d’un Caillaux, d’un Clemenceau, écrivant d’interminables Mémoires pour s’assurer de leur image devant l’Histoire, Briand n’a jamais daigné s’élever à lui-même une statue. Son ironie sceptique aurait suffi à l’en garder : ô solitude, pensait-il des bustes dans les squares ! […] Mais, à nous, l’absence de ses Mémoires nous fait gravement défaut. Nous comprenons sans mal l’homme d’État chef de guerre, ou mieux encore ensuite le vieux prophète, le pacifiste, l’Européen : il avance en ligne droite. Mais le Briand plus jeune de l’avant-guerre, le militant socialiste, le meneur, l’agitateur, le chambardeur ; changé en quelques mois en ministre épris d’ordre, en ministre briseur de grèves, ce double Briand-là, ce Briand à deux faces, reste une énigme psychologique. […] Pour tenter d’élucider cela, au moment de raconter sa vie, il n’était qu’un moyen : s’identifier à lui. Et pour y parvenir, qu’une méthode téméraire : puisque Aristide Briand n’a pas laissé de Mémoires, rédiger les Mémoires d’Aristide Briand. » (Vercors, Moi Aristide Briand, essai d’autoportrait, préface de Michel Rocard, Paris, Éditions Complexe, 1993, p. 8-9).

[22Jonathan Littell, Les Bienveillantes, éd. revue par l’auteur, Paris, Gallimard, « Folio », 2006, p. 14.

[23Ibid., p. 15.

[24Ibid., p. 547.

[25Voir Philippe Lejeune, « Moi, la Clairon », Le Désir biographique, dir. Philippe Lejeune, Paris, Université de Paris X, « Cahiers de sémiotique textuelle », 1989, p. 177-196. L’analyse de Philippe Lejeune est néanmoins assez critique : dans ces textes, on ne trouverait « [n]i pacte autobiographique, ni pacte biographique », mais ce que Lejeune nomme très pertinemment un « mentir faux » (ibid., p. 186).


Pour citer l'article:

Jean-Louis JEANNELLE, « Marguerite Yourcenar et la culture du mémorable » in Séminaire Mémoires d’Hadrien de Yourcenar, Après-midi d’agrégation organisée par Françoise Simonet-Tenant, à l’Université de Rouen le 3 décembre 2014.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Séminaires de recherche", n° 8, 2015.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?marguerite-yourcenar-et-la-culture.html

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