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João Ricardo MODERNO

Universidade do Estado do Rio de Janeiro Academia Brasileira de Filosofia

Montaigne et le paradoxe de la barbarie. Le royaume des cannibales et les cannibales du royaume

L’auteur

Docteur d’État ès lettres et sciences humaines et en philosophie (Université de Paris I-Panthéon Sorbonne), président de l’Académie brésilienne de philosophie, João Ricardo Moderno est professeur à l’Institut de philosophie et sciences humaines de l’Université d’État de Rio de Janeiro. Il est Docteur honoris causa de l’Université Soka, Tokio, Japon.


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À travers une vision anthropologique comparative, Montaigne a ouvert une nouvelle perspective pour la philosophie de la culture. Il constate de fait avec stupéfaction le paradoxe de la barbarie. Ce paradoxe se manifeste lors de la confrontation entre le royaume des cannibales, terre du bois du Brésil, et les cannibales du royaume, terre française et européenne, à laquelle était destiné le bois du Brésil. Nous pouvons considérer ces remarques et ces contributions comme appartenant au registre de l’anthropologie culturelle philosophique. Que ce texte, au caractère fragmentaire, débute par une critique du concept de barbarie afin de s’en approcher, est décisif, comme le furent les interrogations du roi Pyrrhus et de Philippe, lorsqu’ils prirent conscience, face à la sophistication militaire romaine, que l’emploi traditionnel du terme barbare pour tout ce qui n’était pas grec était épuisé. Montaigne soutient la relativisation de l’usage du terme de barbare, comme ne relevant plus du seul vocabulaire militaire, mais de la confrontation des cultures, des mœurs, des coutumes, des comportements, comme des pratiques politiques, économiques, sociales, idéologiques, ethniques, ainsi que d’autres activités de la société. Il affirme ainsi :

Quand le roi Pyrrhus passa en Italie, après qu’il eut reconnu l’ordonnance de l’armée que les Romains lui envoyaient au-devant : « Je ne sais, dit-il, quels barbares sont ceux-ci (car les Grecs appelaient ainsi toutes les nations étrangères), mais la disposition de cette armée que je vois, n’est aucunement barbare. » Autant en dirent les Grecs de celle que Flaminius fit passer en leur pays et Philippe, voyant d’un tertre l’ordre et distribution du camp romain en son royaume, sous Publius Sulpicius Galba. Voilà comment il se faut garder de s’attarder aux opinions vulgaires, et les faut juger par la voix de la raison, non par la voix commune [1].

En demandant que l’on juge selon sa raison et non selon des lieux communs, Montaigne est résolument moderne. Le concept de barbarie subit par là même une transformation kantienne avant la lettre, transformation véritablement adornienne. Sous la critique de Montaigne en effet, la barbarie se dote d’un sens axiologique, amplifiant le réseau des valeurs qui sous-tendent les diverses sociétés, des plus primitives aux plus sophistiquées. Les efforts déployés par Montaigne, dans sa critique du concept de la raison par rapport au concept hérité de barbarie, font penser à ceux du baron de Münchhausen. Le philosophe était en effet dans l’obligation de concevoir une idée à l’aide de ses propres forces philosophiques, une idée avec laquelle le monde intellectuel, politique, économique, scientifique, social et culturel – qu’il soit français ou européen – n’était pas familier. Le choc anthropologique eut des conséquences philosophiques très profondes. L’histoire de France, de l’Europe et du monde confirmera avec le temps l’intuition philosophique de Montaigne, pour qui les vraies racines de la barbarie ne se trouvent pas dans les idées reçues et communes.

Le paradoxe opposant l’Europe du savoir civilisé et l’Europe de la barbarie sophistiquée, connut une première crise avec Montaigne. La critique de Montaigne inaugure, quant à elle, une certaine forme de modernité, le monde de la culture n’étant plus considéré comme symétrique, géométrique ou mathématique ; ce qui aura pour effet de tourner définitivement le dos à idée d’un monde géométrique. Les siècles suivants confirmeront l’intuition de Montaigne, une intuition dont les cannibales brésiliens constituent la preuve.

Le cannibale, ou primitif « brésilien », se montra plus fidèle dans ses récits que le civilisé, la vision d’un Français ou d’un Européen finissant par trahir la vérité historique, et toute vérité en générale selon Montaigne. Cette critique est de longue portée. Comment les plus primitifs seraient-ils plus proches de la vérité que les plus civilisés ? Comment les abaporú − anthropophages en langue tupi −, et donc mangeurs de chair humaine, posséderaient-ils un sens de la vérité plus original et plus authentique ? Cette observation critique de Montaigne coïncide avec l’étude du vocabulaire de langue tupi − une langue de l’homme primitif du Brésil −, qui révèle le sens moral et grave de la parole donnée, sens associé à un sentiment de vérité. Montaigne affirme :

Cet homme que j’avais, était homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre véritable témoignage ; car les fines gens remarquent bien plus curieusement et plus de choses, mais ils les glosent ; et pour faire valoir leur interprétation et la persuader, ils ne se peuvent farder d’altérer un peu l’Histoire ; ils ne vous représentent jamais les choses pures, ils les inclinent et masquent selon le visage qu’ils leur ont plu ; et, pour donner crédit à leur jugement et vous y attirer, prêtent volontiers de ce côté-là à la matière, l’allongent et l’amplifient. Ou il faut un homme très fidèle, ou si simple qu’il n’ait pas de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fausses, et qui n’ait rien épousé. Le mien était tel ; et, outre cela, il m’a fait voir à diverses fois plusieurs matelots et marchands qu’il avait connus en ce voyage. Ainsi je me contente de cette information, sans m’enquérir de ce que les cosmographes en disent [2].

Dans le Brésil du XXe siècle, le chef Juruna, élu député du Parti Démocrate Travailliste (PDT), avouait : « la politique est pourrie ». Unique indien brésilien de l’Histoire à obtenir un mandat politique fédéral, Juruna relata :

Je n’avais peur de rien. Je n’eus peur que lorsque je vis un homme blanc pour la première fois. J’avais alors 17 ans et n’aurais jamais pensé qu’il existe une personne qui ne soit pas indienne. Je m’enfuis. Je passais beaucoup de temps caché dans la forêt, loin de ces étrangers. Mais je récupérais et regagnais des forces pour lutter et défendre mon peuple [3].

Dans un récit inverse, l’homme primitif déclara considérer l’homme blanc, personne étrangère, comme un « barbare ». Alors que les Grecs considéraient les peuples des nations étrangères comme des barbares, Montaigne note que le primitif partageait cette conviction, mais inversement. Tous les étrangers, comme ceux qui paraissent étranges, deviennent des barbares aux yeux des semblables.

Le chef du peuple indien Xavante passa beaucoup de temps à comprendre le sens du mot « civilisé ». Il raconte :

… les fermiers tuèrent beaucoup de bœufs et appelèrent les Indiens pour une fête. Nous les avons cru, et quand tout le monde fut réuni autour du festin, apparurent les assassins et ils nous tirèrent dessus. Peu parmi nous parvinrent à s’échapper de cette embuscade [4].

L’Indien « barbare » fut ainsi un des rares à échapper aux « civilisés ». Montaigne établit cette relation dialectiquement, mettant en avant les contradictions et les paradoxes de la civilisation :

Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usages du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. En ceux-là sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés, lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, et les avons seulement accommodées au plaisir de notre goût corrompu [5].

La pureté des Indiens en quête d’amitié fut trahie par les « cannibales » de la civilisation qui corrompirent lâchement l’ordre commun des choses. L’irrationalité des civilisés, et l’artifice de leur embuscade mortelle, contraste avec la rationalité des barbares, et leur démarche amicale et sincère. La cruauté de l’embuscade coïncide avec les arguments de Montaigne, les civilisés dépassant en barbarie ceux qu’on appelle barbares. Le cannibalisme de ces derniers, pratiqué dans des circonstances très particulières, n’atteint pas la cruauté des blancs, qui la pratiquent, eux, en presque toutes circonstances. Tuer des innocents en quête d’affection et d’amitié est plus cruel que de dévorer un ennemi après sa mort.

Ces nations me semblent donc ainsi barbares, pour avoir reçu fort peu de leçon de l’esprit humain, et être encore fort voisines de leur naïveté originelle. Les lois naturelles leur commandent encore, fort peu abâtardies par les nôtres ; mais c’est en telle pureté, qu’il me prend quelquefois déplaisir de quoi la connaissance n’en soit venue plus tôt, du temps qu’il y avait des hommes qui en eussent su mieux juger que nous. Il me déplaît que Lycurgue et Platon ne l’aient eue ; car il me semble que ce que nous voyons par expérience, en ces nations, surpasse non seulement toutes les peintures de quoi la poésie a embelli l’âge doré et toutes ses inventions à feindre une heureuse condition d’hommes, mais encore la conception et le désir même de la philosophie [6].

L’échec de la civilisation est constaté de manière dramatique par Montaigne, la philosophie ne parvenant pas à conduire l’humanité au bonheur. Les barbares sont quant à eux parvenus à réaliser la volonté philosophique de manière cohérente et profondément authentique. Bien que prédomine un sentiment idéaliste de l’homme primitif, Montaigne perçoit avec précision la haute spiritualité barbare. Le monde barbare est innocent, réalisant l’idéal philosophique. La folie de la civilisation est soulignée par la relation paradoxale qu’elle entretient avec la sagesse de la barbarie. En effet, Montaigne situe la rationalité à l’intérieur de l’humanité primitive. Cette affirmation singulière et surprenante nous conduit à ce qu’écrivit plus tard Pascal :

On ne s’imagine Platon et Aristote qu’avec de grandes robes de pédants. C’étaient des gens honnêtes et comme les autres, riants avec leurs amis. Et quand ils se sont divertis à faire leurs Lois et leurs Politiques, ils l’ont fait en se jouant. C’était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie, la plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement. S’ils ont écrit de politique, c’était comme pour régler un hôpital de fous. Et s’ils ont fait semblant d’en parler comme d’une grande chose, c’est qu’ils savaient que les fous à qui ils parlaient pensent être rois et empereurs. Ils entrent dans leurs principes pour modérer leur folie au moins mal qu’il se peut [7].

Étonnement, la langue tupi concevait déjà le concept de folie comme la perte de rationalité chez un certain nombre d’indiens tribaux. La folie du blanc ou du civilisé contraste avec la sagesse de l’Indien ou du barbare.

L’importance accordée à la parole donnée rend hommage à l’honneur et à la dignité de l’homme primitif. Le barbare honore sa parole, un comportement étranger au civilisé. Avant d’être élu député fédéral, Juruna expliquait les conséquences qu’eurent pour lui le mensonge du civilisé lors de leur premier contact :

J’apprenais de l’expérience du blanc, en observant son jeu. Je rendais visite aux autorités de Cuiaba, Goiania et Brasilia, mais n’entendais que des promesses. J’achetai alors un magnétophone. J’enregistrais toutes les conversations, et lorsqu’on ne tenait pas les promesses, je le dénonçais dans la presse. C’est ainsi que la cause indienne fut relatée dans la presse quotidienne. Pourtant, cela ne nous aida pas beaucoup, car ce qui a véritablement du poids, c’est l’autorité sans les paroles [8].

L’identité avec la philosophie mentionnée par Montaigne, coïncide avec l’adhésion à la vérité. Le mensonge contraint et choque. La mentalité barbare avait peur du mensonge du civilisé : « En tant qu’Indien, je prône la sincérité. Je croyais les politiques mais ils ne jouèrent pas le jeu. Jamais je ne m’attendais à me retrouver dans cette situation d’amertume [9] ». La sincérité est un sentiment barbare, primitif. Cette disposition naturelle à la vérité et à la sincérité paraît avoir touché profondément l’âme de Montaigne. Juruna mourut à 58 ans, malade, abandonné, triste. En effet, résume Montaigne,

Ils n’ont pu imaginer une naïveté si pure et simple, comme nous la voyons par expérience ; ni n’ont pu croire que notre société se peut maintenir avec si peu d’artifice et de soudure humaine. C’est une nation, dirais-je à Platon, en laquelle il n’y a aucune espèce de trafic ; nulle connaissance de lettres ; nulle science de nombres ; nul nom de magistrat, ni de supériorité politique ; nuls usages de service, de richesse ou de pauvreté ; nuls contrats ; nulles successions ; nuls partages ; nulles occupations qu’oisives ; nul respect de parenté que commun ; nuls vêtements ; nulle agriculture ; nul métal ; nul usage de vin ou de blé. Les paroles mêmes qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l’avarice, l’envie, la détraction, le pardon, inouïes. Combien trouverait-il la république qu’il a imaginée éloignée de cette perfection [10] ?

Les cannibales du royaume enseignèrent le mensonge au royaume des cannibales. Finalement, le mensonge est-il barbare ou civilisé ?

En ce qui concerne le cannibalisme et ses relations à la barbarie, Montaigne tisse des comparaisons d’ordre anthropologique très riches en extension :

Cela fait, ils le rôtissent et en mangent en commun et en envoient des lopins à ceux de leurs amis qui sont absents. Ce n’est pas, comme on pense, pour s’en nourrir, ainsi que faisaient anciennement les Scythes ; c’est pour représenter une extrême vengeance. Et qu’il soit ainsi, ayant aperçu que les Portugais, qui s’étaient ralliés à leurs adversaires, usaient d’une autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenaient, qui était de les enterrer jusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de trait, et les pendre après, ils pensèrent que ces gens ici de l’autre monde, comme ceux qui avaient sexué la connaissance de beaucoup de vices parmi leur voisinage, et qui étaient beaucoup plus grands maîtres qu’eux en toute sorte de malice, ne prenaient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu’elle devait être plus aigre que la leur, commencèrent de quitter leur façon ancienne pour suivre celle-ci. Je ne suis pas marri que nous remarquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais oui bien de quoi, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par géhennes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé. Chrysippe et Zénon, chefs de la secte stoïque, ont bien pensé qu’il n’y avait aucun mal de se servir de notre charogne à quoi que ce fut pour notre besoin, et d’en tirer de la nourriture ; comme nos ancêtres, étant assiégés par César en la ville de Alésia, se résolurent de soutenir la faim de ce siège par les corps des vieillards, des femmes et d’autres personnes inutiles au combat. Vascones (fama est) alimentis talibus usi / Produxere animas [11].

Ainsi, Montaigne démontre que le cannibalisme n’est pas l’exclusivité des hommes primitifs, le cannibalisme des civilisés étant supérieur en barbarie.

Les cannibales du royaume sont spécialistes en trahison, tyrannie, cruauté et déloyauté, accusant les « barbares » d’attitudes qui se révèlent pourtant moins graves que les leurs, et ceci sans démarche d’introspection. Dans sa vision critique, les cannibales du royaume s’avèrent bien plus barbares que ceux du royaume des cannibales. Le relativisme anthropologique de Montaigne rejette fortement la prétendue supériorité européenne sur les peuples étrangers. Les siècles suivants renforceront l’image que les cannibales du royaume ont d’eux-mêmes, et ce jusqu’à ce que le communisme et le nazisme atteignent la plus haute forme de barbarie, processus de la construction totalitaire. L’incapacité des cannibales du royaume à repérer leurs propres limites démontre de manière évidente l’argumentation irréfutable de Montaigne :

Et les médecins ne craignent pas de s’en servir à toute sorte d’usage pour notre santé ; soit pour l’appliquer au-dedans ou au-dehors ; mais il ne se trouva jamais aucune opinion si déréglée qui excusât la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont nos fautes ordinaires. Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie [12].

Theodor W. Adorno poursuivit une réflexion critique sur les conditions qui conduisirent l’Allemagne à Auschwitz, et sur celles pouvant empêcher la résurgence de nouvelles formes d’Auschwitz de la part des cannibales du royaume. Il nomma barbarie tout ce qui se trouve fondé sur des préjugés insensés, la répression, le génocide, la torture, le sadisme, la brutalité et l’agressivité irrationnelle. Confirmant la thèse de Montaigne sur la supérieure barbarie de la civilisation, Adorno affirma :

… discuter d’idéaux dans le domaine de l’éducation ne mène à rien face à l’exigence suivante : plus jamais d’Auschwitz. Ce fut le type de barbarie contre laquelle se dresse toute éducation. Mais ce n’est pas une menace, Auschwitz fut cette rechute ; mais la barbarie persiste tant que durent les conditions qui favorisèrent cette rechute [13].

Les conditions de rechute dans la barbarie sont connues depuis longtemps. Elles avaient déjà été identifiées de manière critique par Montaigne, qui voyait en elles des caractéristiques des cannibales du royaume civilisé. Freud a montré comment la civilisation est capable d’engendrer de façon permanente et endogène l’anti-civilisation. Adorno note ainsi :

… il est un schéma qui s’est confirmé dans toute l’histoire des persécutions : la fureur prend pour cible les faibles, surtout ceux que l’on estime socialement défavorisés, et en même temps, à tort ou à raison, heureux. D’un point de vue sociologique, je me permettrai d’ajouter que notre société, tout en les intégrant de plus en plus, engendre des tendances à la désintégration. Juste sous la surface d’une vie civilisée et organisée, ces tendances sont extrêmement développées. La pression d’une universalité dominante sur tout ce qui est particulier, sur l’individu et sur les différentes institutions, a tendance à anéantir le particulier et l’individuel en même temps que sa capacité de résistance [14].

Auschwitz représente ainsi le paroxysme de milliers de petits Auschwitz, qui se sont produits tout au long de l’histoire de l’humanité. Tous les « cannibalismes » de la civilisation nous ont conduits à Auschwitz. Ce qu’on appelle le principe d’Auschwitz est un invariant historique. Ainsi, continue Adorno, « la seule véritable force contre le principe d’Auschwitz serait l’autonomie, si je puis me permettre d’utiliser l’expression kantienne, la force de réfléchir, de se déterminer soi-même, de ne pas jouer le jeu [15]. » L’absence de culpabilité individuelle comme sentiment civilisateur de la part des cannibales du royaume à l’égard du principe d’Auschwitz, s’explique par l’absence d’autonomie individuelle. Personne n’est coupable. Si la culpabilité est collective, il n’y a pas de culpabilité individuelle. Si tout le monde est coupable, personne n’est coupable. Personne ne connaît la réponse, car chacun participe à ce jeu-là. Cela allège le poids du bourreau, mais augmente la douleur de la victime.

Dans l’interprétation que donne Adorno, la froideur universelle est un invariant historique, et l’humanité préparerait Auschwitz depuis toujours. Produit du manque d’amour universel, la froideur fut ce qui rendit Auschwitz possible. Considérant la froideur comme « un trait anthropologique fondamental », Adorno la synthétise ainsi :

La société dans sa forme actuelle – sans doute depuis des millénaires – ne repose pas – comme l’idéologie le prétendait depuis Aristote – sur l’attirance, l’attraction, mais sur la poursuite des intérêts de chacun au détriment des intérêts des autres. Cela s’est enraciné au plus profond du caractère des hommes. [...] Aujourd’hui, tout homme sans exception se sent trop peu aimé, parce que chacun est insuffisamment capable d’amour. [...] L’une des tendances profondes du christianisme, qui ne coïncidait pas tout à fait avec le dogme, fut de faire disparaître la froideur qui pénétrait toutes choses [16].

Montaigne et Adorno partagent le même sentiment, le premier s’étant rendu compte de l’intense solidarité dont témoignent les hommes primitifs, une fois confrontés à la froideur glaciale des hommes civilisés. Strictement parlant, la civilisation la plus extrême fut capable de la barbarie la plus extrême. L’indifférence quant au sort du prochain, contredisant la maxime de l’amour du prochain dans la tradition judéo-chrétienne, sépare les cannibales du royaume du royaume des cannibales. Cette sensibilité, cette horreur du froid, ce sentiment humain le plus raffiné fut résumé par Montaigne à la fin de son texte :

Trois d’entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur la connaissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naîtra leur ruine, comme je présuppose qu’elle soit déjà avancée, bien misérables de s’être laissé piper au désir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre, furent à Rouen, du temps que le feu roi Charles neuvième y était. Le Roi parla à eux longtemps ; on leur fit voir notre façon, notre pompe, la forme d’une belle ville. Après cela, quelqu’un en demanda leur avis, et voulut savoir d’eux ce qu’ils y avaient trouvé de plus admirable ; ils répondirent trois choses, d’où j’ai perdu la troisième, et en suis bien marri ; mais j’en ai encore deux en mémoire. Ils dirent qu’ils trouvaient en premier lieu fort étrange que tant de grands hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roi (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à un enfant, et qu’on ne choisisse plutôt quelqu’un d’entre eux pour commander ; secondement (ils ont une façon de leur langage telle, qu’ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu’ils avaient aperçu qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice, qu’ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons [17].

Enfin, « tout cela ne va pas trop mal : mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses ». De manière ironique, Montaigne souligne encore d’avantage l’abîme existant entre les cannibales du royaume et le royaume des cannibales, qu’une simple pièce de vêtement sépare. Marcher nu est le symbole du paradoxe de la barbarie, selon lequel le plus barbare pourrait se révéler le plus civilisé, et le plus civilisé le plus barbare.

Notes

[1Montaigne, Les Essais, éd. J. Balsamo, C. Magnien-Simonin et M. Magnien, Paris, Gallimard, Pléiade, 2007, p. 208.

[2Essais, éd. cit., p. 210.

[3Cacique Juruna, entretien a Nosso Jornal – Órgão oficial da Associação dos economiários federais de Minas Gerais, mars 1992 ; v. www.mariojuruna.org.br et
http://indiomariojuruna.blogspot.com.br/2010/06/mario-juruna-lembrancas-do-espirito-da.html

[4Ibid.

[5Essais, éd. cit., p. 211.

[6Essais, éd. cit., p. 212.

[7Blaise Pascal, Œuvres complètes, tome II, Paris, Gallimard, 2000, XXXIII – 457 - Pyrrhonisme, p. 507.

[8Cacique Juruna, entretien a Nosso Jornal, art. cit.

[9Ibid.

[10Essais, éd. cit., p. 212.

[11Essais, éd. cit., p. 216.

[12Ibid.

[13Theodor W. Adorno, Modèles critiques, Paris, Payot, 1984, p. 205.

[14Ibid., p. 207.

[15Ibid., p. 209.

[16Ibid., p. 216-217.

[17Essais, éd. cit., p. 221.


Pour citer l'article:

João Ricardo MODERNO, « Montaigne et le paradoxe de la barbarie. Le royaume des cannibales et les cannibales du royaume » in Rouen 1562. Montaigne et les Cannibales, Actes du colloque organisé à l’Université de Rouen en octobre 2012 par Jean-Claude Arnould (CÉRÉdI) et Emmanuel Faye (ÉRIAC).
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 8, 2013.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?montaigne-et-le-paradoxe-de-la.html

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