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Bernadette JUSSERAND-CHARMET

Peut-on parler de genèse d’un journal ? Pour une approche du Journal de Jacques de Bourbon Busset


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Qu’est-ce a priori qu’un journal intime ou un journal personnel ? Une pratique d’écriture assez courante, revendiquée (ou non) par bien des gens qui ne seront jamais écrivains et qui, bien souvent, n’en ont même pas l’ambition. « Une série de traces datées », selon la définition donnée par Philippe Lejeune dans son Avant-propos au livre de Françoise Simonet-Tenant, Le Journal intime, genre littéraire et écriture ordinaire [1].

Certes, beaucoup d’écrivains prestigieux ont également laissé, à côté de leurs autres écrits, un journal ou des journaux personnels. Mais il ne semble pas que le fait d’écrire ce journal ait été pour eux l’occasion d’un grand débat intérieur, ni qu’ils aient, d’emblée, imaginé que ce journal devait être l’essentiel de l’œuvre qu’ils transmettraient à la postérité.

Or, avec le Journal de Jacques de Bourbon Busset, on se trouve devant ce genre de problématique. Bourbon Busset (1912-2001), écrivain aujourd’hui assez méconnu, est l’auteur de 45 livres (et de quelques ouvrages écrits en collaboration), dont un Journal en 10 volumes, publié aux éditions Gallimard entre 1966 et 1985. Il a connu une période d’assez grande notoriété, dans les années 1970-1980 surtout, et a été considéré par beaucoup de gens comme le chantre de l’amour durable. C’est essentiellement à ce titre qu’il conserve encore une célébrité dans certains milieux.

J’ai réalisé en 2010, pour mon mémoire de Master, une étude sur ce Journal que j’ai intitulée : « Pourquoi le Journal de Jacques de Bourbon Busset ? » Et, pour ma thèse, je comptais m’interroger sur « Le Journal de Bourbon Busset comme journal d’un couple », premier titre déposé fin 2012 au Fichier central des thèses.

Mais, en juin 2013, j’ai eu accès aux manuscrits de l’écrivain, conservés par sa famille dans l’Essonne, et une découverte m’a tout particulièrement intéressée, car elle m’a permis de retracer en partie la genèse de ce Journal. C’est pourquoi mon sujet de thèse actuellement déposé au STEP s’intitule désormais : « Comment Bourbon Busset est-il devenu diariste ? Étude de deux Cahiers inédits de l’écrivain ».

Après une brève présentation de l’écrivain et de son œuvre, nous évoquerons la découverte de ses Cahiers inédits, en nous attardant particulièrement sur les deux Cahiers retenus pour l’étude, les Cahiers IV et V, et sur l’intérêt qu’ils présentent pour tenter d’approcher la genèse de l’écriture chez leur auteur.

Présentation de Jacques de Bourbon Busset et de son œuvre

Jacques de Bourbon Busset (1912-2001) est le rejeton d’une vieille famille de l’aristocratie française descendant en ligne directe du roi saint Louis. Son itinéraire apparaît comme assez atypique à plusieurs égards. En 1932, il intègre l’E. N. S. de la rue d’Ulm et, pour sa famille, il apparaît comme le « champion » de la caste, prouvant aux « bourgeois » qu’un aristocrate de la plus haute volée pouvait lui aussi accéder aux meilleures places de la méritocratie républicaine ; à plusieurs reprises dans son Journal, il reviendra sur ce défi qu’on lui a fait relever… et le traumatisme qui en est résulté [2] ! Puis il passe le grand concours du Quai d’Orsay et mène une carrière de grand commis de l’État au ministère des Affaires étrangères : de 1948 à 1952, il est directeur de cabinet de Robert Schuman ; de 1952 à 1956, il est nommé directeur des Relations culturelles au Quai d’Orsay.

Mais, brusquement, à 44 ans, il démissionne de son poste de directeur des Relations culturelles et se retire à la campagne pour vivre de l’exploitation de ses terres et écrire.

Il va alors se faire connaître par un certain nombre de récits : Le Sel de la terre (1946), publié sous pseudonyme ; Antoine, mon frère (1956) ; Le Silence et la joie (1957), qui reçut le Grand Prix du roman de l’Académie française ; Le Remords est un luxe (1958) ; Moi, César (1958) ; Fugue à deux voix (1958). Livres tous publiés chez Gallimard.

En 1966, il publie, chez le même éditeur, le premier tome de son Journal (commencé en 1964) et il publiera les dix volumes de ce Journal jusqu’en 1985, les dernières entrées étant datées de juin 1984, moment de la mort brutale de sa femme Laurence, à laquelle ce Journal est en grande partie consacré. L’ensemble du Journal porte du reste comme titre général : Le Livre de Laurence.

Durant les dix-sept dernières années de sa vie, Bourbon Busset publiera encore des récits, des recueils de nouvelles, mais plus jamais il ne publiera d’œuvre diaristique.

Comment l’écrivain en est-il venu à choisir le genre littéraire du journal en 1964 ? C’est ce que deux de ses cahiers inédits vont permettre de comprendre.

La découverte des Cahiers inédits

Les papiers de Jacques de Bourbon Busset n’ont pas été légués à une bibliothèque : ils sont la propriété de ses enfants. Avec leur aimable autorisation, j’ai eu accès à ces documents en 2013 : il s’agit de plusieurs dizaines de boîtes-classeurs cartonnées conservées au château du Saussay, demeure de la famille, à Ballancourt-sur-Essonne (91). Un premier classement assez sommaire a été réalisé après la mort de l’écrivain.

Un examen très rapide de l’ensemble montre que ces boîtes contiennent des documents variés : des manuscrits, mais aussi des lettres, des agendas, des coupures de presse…

J’ai eu la possibilité d’explorer minutieusement le contenu de certaines boîtes, ce qui m’a permis de faire une découverte particulièrement intéressante dans une boîte portant l’inscription « Journal de bord 1950… (manuscrits) ».

Cette boîte contient neuf cahiers avec des ébauches de textes divers ; quatre cahiers ont particulièrement retenu mon attention ; ils sont numérotés I, III, IV et V et datés :
– no I daté « 1951-octobre 1952 »
– no III daté « novembre 1954-août 1958 »
– no IV daté « août 1958-juillet 1961 »
– no V daté « 23 juillet 1961-24 décembre 1964) »
Il manque donc le Cahier II qui, logiquement, devrait être daté d’octobre ou novembre 1952 à octobre ou novembre 1954. Peut-être est-il dans une autre boîte mais, pour l’instant, je n’ai pas réussi à le trouver.

Le Cahier I contient pour l’essentiel un manuscrit de récit autodiégétique. Le Cahier III commence par une liste d’ouvrages de Bourbon Busset, parus ou projetés, de novembre 1946 à janvier 1962. On trouve ensuite encore un manuscrit de récit à la première personne : seules les pages recto contiennent le récit, les pages verso sont couvertes de notes diverses. Ce cahier présente aussi plusieurs autres projets littéraires. À l’envers, figure une ébauche pour des articles d’encyclopédie [3]

Les Cahiers IV et V m’ont paru tout particulièrement intéressants car ils forment un tout très cohérent : d’août 1958 à décembre 1964, Bourbon Busset va s’interroger, à travers ces pages, sur le livre essentiel qu’il doit écrire, à ce point de sa vie et de sa carrière d’écrivain, pour arriver en décembre 1964 à la décision d’écrire un journal destiné à être publié.

Ce sont donc ces deux derniers cahiers que j’ai choisi de transcrire et d’étudier ; je les intitulerai désormais Cahier IV et Cahier V, sans plus de précisions.

Description des Cahiers IV et V

Il s’agit de deux cahiers petit format (format 17x22 cm), à spirales et à feuilles blanches non lignées.

Seules les pages recto sont numérotées : le Cahier IV du folio 1 au folio 67 (exceptionnellement le folio 67v est numéroté 68) ; le Cahier V du folio 1 au folio 101. Les pages recto présentent une continuité ; les différentes entrées s’enchaînent et, parfois, une réflexion se poursuit d’une page à l’autre, voire sur plusieurs pages. Les pages verso apportent parfois des compléments aux pages recto ; le plus souvent, elles contiennent des remarques indépendantes.

Le texte est très généralement écrit à l’encre. Dans quelques cas, Bourbon Busset a d’abord écrit son texte au crayon puis il a repassé à l’encre, ce qui permet un déchiffrage assez aisé. D’autres manuscrits de l’écrivain sont écrits au crayon ; ils sont plus difficiles à déchiffrer et se pose le problème de leur conservation.

Les entrées sont très inégalement datées. Mais les première et dernière entrées de chacun des Cahiers le sont et il y a suffisamment d’indications temporelles à l’intérieur de chaque Cahier pour que l’on puisse déterminer assez précisément la chronologie de la réflexion.

L’écrivain n’indique généralement pas le lieu où il se trouve au moment de l’écriture ; il ne le fait que lorsqu’il s’agit d’un lieu inhabituel, en particulier les lieux de vacances ou de courts séjours. Mais ces deux manuscrits ne servent jamais de journaux de voyage ; il semblerait que d’autres écrits aient été réservés à ce type de relations (si j’en crois l’étiquetage des boîtes-classeurs, mais je n’ai pas pu à ce jour m’en assurer).

Le Cahier IV est intitulé « Journal de bord » en page de garde mais, par la suite, son auteur le désigne simplement par l’expression « ce cahier » à deux reprises [4]. Le Cahier V ne comporte pas d’intitulé ; il est, lui aussi, désigné, à trois reprises, par la même formule [5].

Le contenu de ces deux cahiers est assez polymorphe, mais il s’agit essentiellement d’un journal de réflexion, réflexion morale, politique, philosophique. Un sujet cependant occupe une place prépondérante : le rapport de Bourbon Busset à l’écriture, ce à quoi nous allons nous intéresser.

Un écrivain en quête de lui-même

Dans ces Cahiers IV et V, une préoccupation est récurrente : Bourbon Busset essaie de déterminer ce que doit être son « grand œuvre », préoccupation présente dès les premières entrées du Cahier IV et qui clôt le Cahier V.

Tout d’abord, les Cahiers IV et V peuvent être considérés comme un laboratoire d’œuvres. En effet, ils mentionnent – et souvent accompagnent – un certain nombre d’œuvres composées à la même période (mais qui demeurent secondaires dans l’esprit de leur auteur) :
Mémoires d’un lion (évoqués dans le Cahier IV ; Gallimard, 1960)
Les Aveux infidèles (récit terminé juste avant que ne débute le Cahier V ; Gallimard, 1962)
La Grande Conférence (Cahier V ; Gallimard, 1963)
Le Protecteur (Cahier V ; Gallimard, 1964)
Le Démon de la gloire (texte souvent évoqué dans le Cahier V, qui deviendra La Nuit de Salernes, après avoir reçu de multiples titres ; Gallimard, 1965).

En outre, une œuvre jamais mentionnée telle quelle sous-tend la réflexion des deux Cahiers, une étude de Bourbon Busset sur Paul Valéry, pour lequel il éprouvait une grande fascination : Paul Valéry ou le mystique sans Dieu (Paris, Plon, coll. « La Recherche de l’absolu », 1964).

Les Cahiers IV et V se réfèrent également à plusieurs œuvres projetées, puis abandonnées par l’écrivain. S’il ne souhaite pas prendre lui-même la parole, l’écrivain songe, dès les premières pages du Cahier IV, à des récits autodiégétiques et même à des journaux intimes imaginaires. Au f. 1, il parle d’« une autobiographie imaginaire ». Au f. 8, il projette d’écrire le « journal d’un ami de Léonard de Vinci ». Puis, au f. 12, un journal attribué à Roger Joseph Boscovich, prêtre jésuite dalmate du XVIIIe siècle, à la fois savant, philosophe, poète et grand voyageur. Au f. 17, c’est le « journal de bord de Charon », le nocher des Enfers dans la mythologie gréco-latine.

Le 29 septembre 1959 (f. 24), il annonce qu’il commence La Quarantaine ou Journal de X., projet qu’il abandonne assez vite, peut-être à la suite d’une entrevue avec Michel Butor, pas très convaincu par cette forme de journal fictif :

Il me fait remarquer que le journal intime imaginaire n’est admissible que si le narrateur est poussé à tenir ce journal par une forte pression, une nécessité indiscutable. (f. 25-26)

Bourbon Busset songe aussi à « un grand roman », inspiré d’un personnage historique ou mythique auquel il prêterait bon nombre de ses réflexions ou préoccupations personnelles, ce qu’il a déjà fait avec Moi, César (Gallimard, 1958), récit qui met en scène Jules César le jour des Ides de Mars 44, juste avant qu’il ne se rende au Sénat où il va être assassiné. Et ce qu’il fera encore avec L’Olympien (Gallimard, 1960), qui retrace un discours imaginaire de Périclès au fils qu’il a eu d’Aspasie, alors qu’il va bientôt mourir de la peste, en 429 avant J.-C.

Dans les premières pages du Cahier IV, il imagine ainsi une réécriture du mythe de Faust, idée qu’il abandonne après quelques essais, mais à laquelle il reviendra un peu dans le Cahier V.

À partir du 18 octobre 1959, à la suite d’une idée suggérée par sa femme Laurence, il commence Le Monument de l’an 2000, un roman dont le héros est un architecte chargé de construire, précisément, un monument pour le changement de millénaire. Ce récit sera même annoncé par les éditions Gallimard dans les titres « en préparation » de l’écrivain (dans Mémoires d’un lion, op. cit.) : dans l’esprit de son auteur, ce devait être le « grand œuvre ». En réalité, ce projet sera finalement abandonné durant le Cahier IV, après un entretien avec Bernard Pingaud, écrivain de ses amis et l’un de ses conseillers littéraires, le 6 juillet 1960 (f. 56).

Mais, de façon très nette dans ces écrits inédits, Bourbon Busset apparaît en quête d’une voie et d’une voix qui soient véritablement les siennes et, au fil du temps, le projet d’un « livre fourre-tout » se fait plus pressant : déjà, à la fin de 1958 ou au début de 1959, il songeait à « un recueil d’études et d’articles » qu’il intitulerait Commentaires (Cahier IV, f. 9v).

Cependant la date du 6 juillet 1960, mentionnée ci-dessus, semble assez déterminante pour la mise en œuvre de ce projet :

[…] écrire ce que j’ai envie d’écrire, sans me préoccuper de l’unité et du plan. Il faudrait qu’on puisse ouvrir le livre à n’importe quelle page.
Je vais transformer Le Monument de l’an 2000 dans ce sens. Je pense à une série de livres de ce genre, dont le titre collectif serait Instants et qui comprendraient à la fois des récits, des essais et des poèmes. (Cahier IV, f. 9v, c’est l’auteur qui souligne)

Le projet ne va pas se maintenir exactement tel quel. Le 26 juillet 1961, dans le Cahier V (f. 2), Bourbon Busset mentionne pour la première fois Séquences :

Titre pour mon futur livre : Séquences.
La Table ronde [6] me demande une chronique mensuelle. Cela m’obligera à expérimenter la formule dont je rêve.

Au f. 2v, il précise ce qu’il entend mettre dans ce futur livre :

– des réflexions rattachées à un évènement ou à une lecture
– des courts récits
– des dialogues réels ou imaginaires
– des descriptions de paysages
– des portraits d’individus

Et il publiera effectivement à La Table ronde un certain nombre de chroniques intitulées « Séquences », au moins jusqu’en décembre 1964. L’éventualité d’écrire un journal est évoquée, mais refusée, à la fin du Cahier IV, le 18 juillet 1961 (f. 67-67v, numéroté 68). La femme de l’écrivain, Laurence, lui suggère de nouveau « un livre fourre-tout ». Et il songe alors à un « Journal philosophique et poétique [7] ». Mais il objecte :

L [8]. a raison, mais j’ai peur de céder à la facilité. C’est le risque le plus difficile à prendre. (Dernières lignes du Cahier IV).

La publication des Aveux infidèles va constituer une étape déterminante. Ce récit, publié chez Gallimard en 1962, est le premier livre véritablement autobiographique de Bourbon Busset, dans lequel il évoque, sans prête-nom, les difficiles premières années de sa relation avec Laurence, sa « conversion » à l’amour véritable pour celle qui est devenue sa femme et son retour à la foi chrétienne, les deux formes de conversion semblant aller de pair.

Le Cahier V commence alors que l’écrivain vient de terminer Les Aveux infidèles. Dans ce récit, il accepte, pour la première fois, de parler en son propre nom. Pendant des années, il a préféré faire parler des personnages imaginaires à sa place et, là encore, avec des préventions contre le genre du journal intime. Ainsi, dans le Cahier IV, à propos de son projet de « Faust 3 », il note : « Éviter le ton d’insupportable complaisance propre au journal intime, à la confession » (f. 9). Dans le même Cahier, le 10 mai 1960, son ami et conseiller littéraire, Emmanuel de Sieyès, vient de lui suggérer « d’écrire des essais, et non des romans ». Bourbon Busset commente :

Je sens que ces propos feront en moi leur chemin, mais qu’il ne faut pas les prendre à la lettre. Je suis un essayiste qui écrit des romans ; je trouverais prétentieux de prendre à mon propre compte les thèmes qui me sont chers. Je préfère les attribuer à des personnages imaginaires.

Les Aveux infidèles marquent donc une étape décisive ; dans ce récit, non seulement l’auteur accepte de dire « je », mais, de plus, il fait preuve d’« une exceptionnelle franchise » en disant « ce que la plupart des gens n’osent pas dire » (c’est-à-dire ici le rôle assez peu glorieux qu’il a joué pendant des années auprès de son amie, devenue sa femme, Laurence [Cahier IV, f. 32]).

Les Aveux infidèles vont donc amener Bourbon Busset à envisager l’idée d’une œuvre directement autobiographique. C’est ainsi qu’il note dans le Cahier V, f. 33 :

Je crois que tous mes livres devront, désormais, pouvoir se classer comme les éléments d’une autobiographie. […] Il faut faire une autobiographie éclatée (cf. Jouhandeau), qui peut comprendre aussi bien des poèmes, des réflexions, des récits à l’occasion de tel épisode de ma vie, des rêveries (ex. démon de la gloire).

Dans la même entrée, il projette également d’écrire ses « Mémoires politiques sans ménager personne », ce qu’il ne fera pas exactement. Mais le Journal comportera une part non négligeable de souvenirs politiques. Le 9 avril 1962 (f. 34), il poursuit cette réflexion :

Le rôle de la littérature de l’avenir sera de permettre à l’homme de se recentrer. D’où la valeur d’exemple de l’autobiographie. Mais comment, dans une œuvre, la présenter sous une forme variée et qui échappe au narcissisme ?

La rencontre, le 28 avril suivant, à Washington, du poète Saint-John Perse, va l’encourager dans cette voie de l’autobiographie :

Il me dit […] que l’important est de conserver l’accord, en moi, entre l’être humain et l’écrivain, ce qui est de plus en plus rare en France, où l’intellectualisme mange tout.

Et Bourbon Busset conclut :

Il ne s’agit pas pour moi d’être à la fois romancier, essayiste et poète mais de continuer à être un auteur de récits à résonance autobiographique. (Cahier V, f. 35)

Mais comment concilier cela avec son désir d’évoquer aussi le monde politique ? Vers la fin du Cahier V (f. 99), il écrit :

Je voudrais que mon prochain livre soit la synthèse de mes aspirations, l’intimiste et la politique. Faire une autobiographie onirique. Montrer le couple humain face à la société, au monde de la politique et de l’action.

Enfin, le 13 décembre 1964, après une « longue conversation avec L. », l’écrivain note :

Nous arrivons à la conclusion que le moment est venu de sauter le pas, de rejeter les subterfuges et d’écrire purement et simplement mon Journal. (f. 100)

Il constate l’échec de Séquences :

L’ordre par matières que j’avais essayé ne vaut rien. Cela fait fourre-tout.

Il rejette ses préventions antérieures contre la forme diaristique :

[…] je n’ai pas osé prendre l’ordre le plus simple, l’ordre chronologique, par pudeur et par peur du ridicule. J’avais peur d’être accusé de complaisance. Il faut que j’aie le courage d’affronter maintenant ce risque.

Et, sans exclure la possibilité d’écrire d’autres livres, il affirme :

[…] l’essentiel, la colonne vertébrale, ce sera le journal.
Je pourrai y faire passer l’essentiel de ma vie, réaliser l’unité entre mon œuvre et ma vie. […] Ainsi, le Journal m’aidera à mieux vivre car, pour le nourrir, il me faudra constamment progresser. (Cahier V, f. 100)

Il projette même de « faire dans le Journal des exercices spirituels » (f. 100v). Et il affirme, sur la même page, ce qui, après toutes ces années d’hésitation, de réflexion et d’essais divers, semble maintenant devenu son intime conviction :

Contrairement à l’opinion courante, le Journal peut être une œuvre.

Pourquoi cette difficulté à faire le choix d’une œuvre diaristique ?

Bourbon Busset nourrit beaucoup de préventions à l’égard du journal intime, trop complaisant et narcissique à son gré. Pourtant, lui-même a, semble-t-il, beaucoup écrit de journaux ou de notes à titre privé depuis l’adolescence. Mais il ne s’agissait sans doute guère de textes introspectifs : à ce jour, l’examen des manuscrits de l’écrivain ne me permet pas de l’affirmer. Cependant, à maintes reprises, il affirme : « Je ne m’intéresse pas ».

De façon quelque peu paradoxale, il a également lu beaucoup de diaristes : ainsi, à la fin du Cahier V (f. 99v), il dresse une liste de treize écrivains ou artistes qui ont tous écrit des journaux personnels ou d’autres œuvres autobiographiques (de Montaigne à J. Green, Valéry, Du Bos et Jouhandeau), sans doute pour s’en inspirer… ou s’en démarquer au moment où lui-même s’apprête, comme il l’écrit, à « sauter le pas ».

De plus, élément sans doute essentiel dans son hésitation : le genre du journal ne lui semblait pas avoir conquis suffisamment ses lettres de noblesse dans les années 1960, malgré la publication des journaux de plusieurs écrivains prestigieux.

En revanche il éprouve le désir d’écrire une œuvre qui reflète la globalité de son être et de ses préoccupations, au lieu d’alterner, comme il l’a fait jusque-là, récits intimistes, récits politiques, récits oniriques.

Enfin, il a le désir d’écrire une œuvre « moderne », avec une forme adaptée à son temps, et il rejette les formes traditionnelles : roman balzacien (mais le Nouveau Roman le déçoit) ; essai construit suivant la rhétorique universitaire ; récit autobiographique ou pseudo-autobiographique de forme chronologique…

Il a, en outre, la conviction qu’une forme plus libre pourra faciliter sa recherche : pour Bourbon Busset en effet, l’écriture apparaît comme la quête perpétuelle d’une vérité jamais vraiment atteinte et qui, dans son cas, s’apparente à une recherche de l’Absolu.

Notes

[1Paris, Téraèdre, coll. « L’Écriture de la vie », 2004, p. 8.

[2Voir par exemple Journal II, Paris, Gallimard, 1967, p. 28-29.

[3J. de Bourbon Busset a rédigé plusieurs articles pour L’Encyclopédie française, conçue par Anatole de Monzie et Lucien Febvre en 1932 et publiée entre 1935 et 1966. Il a apporté sa contribution au tome XI de cette Encyclopédie (qui en compte vingt), intitulé La Vie internationale et publié en 1957.

[4F. 23 et f. 67.

[5F. 1, f. 44 et f. 94.

[6Il s’agit de la revue mensuelle La Table ronde (2e série) qui parut de 1948 à 1969.

[7F. 67v. C’est l’auteur lui-même qui souligne cette formule.

[8Très souvent, dans son œuvre, Bourbon Busset désigne sa femme par cette simple initiale.


Pour citer l'article:

Bernadette JUSSERAND-CHARMET, « Peut-on parler de genèse d’un journal ? Pour une approche du Journal de Jacques de Bourbon Busset » in Journée des doctorants 2015, organisée par Guillaume Cousin à l’Université de Rouen le 27 mai 2015.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Séminaires de recherche", n° 9, 2015.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?peut-on-parler-de-genese-d-un.html

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