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Christophe LAMIOT

Université Rouen Normandie – ÉRIAC – EA 4705

Poésie moderne et méditations, journée d’étude

L’auteur

Christophe Lamiot Enos est l’auteur d’une vingtaine de récits en poèmes, dont les principaux sont parus dans la collection « Poésie » chez Flammarion, dirigée par Yves di Manno. Maître de conférences à l’université de Rouen Normandie après quatorze années passées aux États-Unis d’Amérique, à enseigner la littérature française, il a créé en 2014 et dirige depuis cette date la collection « To » aux Presses universitaires de Rouen et du Havre, consacrée aux poésies anglo-américaines et françaises extra-contemporaines. Handicapé, il est père de deux enfants et habite Paris, en France.


Texte complet

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Quelques mots, tout d’abord, quant à la genèse un peu précise de cet en-tête, « poésie moderne et méditations ». Notre rencontre célèbre la collection « To ».
Comment en parler un peu ?
La collection « To », créée en 2014, aux Presses Universitaires de Rouen et du Havre, se voue à mettre en valeur les récits en poèmes, écrits en anglais des États-Unis d’Amérique, qui importent aujourd’hui, nous importent, de ce côté de l’Atlantique comme de l’autre. À chaque volume tout en anglais, INÉDIT, circulant dans le monde anglophone par l’intermédiaire du diffuseur Small Press Distribution (SPD), volume singularisé par un véritable appareil critique accompagnateur, soit biographie et bibliographie mises à jour et texte critique suggérant l’importance rencontrée à la lecture du récit, à chaque volume tout en anglais et inédit, donc, correspond un volume tout en français (autre traduction) voué, lui, au monde francophone – la réunion des volumes 1 et 2 formant un excellent outil aussi pour tout apprenant de l’anglais dans le monde francophone ou du français dans le monde anglophone. L’ambition de la collection est de fédérer les énergies pour un travail qui redonne à la poésie un véritable lectorat et la replace de façon centrale en notre monde contemporain et à venir.
Comment ?
Quelques maîtres-mots : récit, exigence, ancrage en une expérience singulière à partager, vivre / écrire.
Faisons aussi le pari que le plus important de nos vies en dépend. De telle poésie. De ces récits. C’est que la mienne, de vie, en dépend.
En me lançant dans telle aventure (extrêmement chronophage), je remarque rapidement une certaine proximité des textes recueillis : nombreux sont les auteurs qui taquinent la pratique méditative ; c’est comme un pôle de la poésie aux USA (où j’ai séjourné) qui sort de l’ombre, autour principalement du Naropa Institute ou Jack Kerouac School of Disembodied Poetics, fondé en 1974 par Anne Waldman, Allen Ginsberg et Chögyam Trungpa à partir du premier temple bouddhiste bâti aux USA (Colorado). Qu’y a-t-il ici que les USA nous enseignent, entre poésie et méditations ? Comment précisent-ils ce lien, perçu sans peine intuitivement (mais les perceptions intuitives ne sont-elles pas les plus difficiles à mettre en mots, précisément ?), lien entre écriture en poésie, récit en poèmes d’une part et, d’autre part, méditations ?

Parce que la méditation est aussi une pratique entée sur une tradition dévotionnelle, qu’elle s’associe pleinement ou non à telle tradition, elle concerne directement la poésie moderne où s’accuse un nouveau rapport de l’homme et du sacré. Aux États-Unis d’Amérique, les novateurs Walt Whitman et Emily Dickinson ne remettent nullement en cause l’importance du divin, bien au contraire ; ce sont leurs gestes d’écriture qui éclairent potentiellement la relation entre ce monde et un autre, spirituel, de l’esprit ou des esprits. De l’autre côté de l’Atlantique, à peu près à la même époque et pour la tradition des lettres françaises, Stéphane Mallarmé a une attitude finalement tout à fait similaire. À partir de ce constat, touchant au fondement de notre modernité, les intervenants à notre journée d’étude aujourd’hui, ainsi que ceux d’une première journée d’étude sur le même thème, organisée en 2017, se sont vus proposer plusieurs directions :
– établir le corpus des œuvres clés de la méditation ou des méditations, auxquelles ont pu se référer (ou non) les poètes, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours ; quels poètes exégétiques ? quels poètes méditatifs ? (pour reprendre une dichotomie suggérée par Michel Foucault)
– s’interroger sur la valeur ajoutée ou les valeurs ajoutées de telle ou telle poésie comme pratique méditative, depuis l’avènement de la modernité ; ce me semble la question fondamentale : quel être-mieux se propose par poésie ? Voici qui doit agiter toute pratique artistique contemporaine, toute réflexion portant sur telle pratique ;
– faire vivre ou partager en temps réel la pratique méditative de telle ou telle de leurs œuvres (pour les auteurs invités) ; ce sont les lectures qui vont suivre et ponctuer notre journée : Laynie Browne, Norman Fischer, Amy Hollowell, Armelle Leclercq ; moi-même ;
– affirmer les valeurs de la collection « To » des Presses Universitaires de Rouen et du Havre, quant à ses propositions de mieux-être.

À ces propos, visant à démêler comment cette journée en est arrivée à son aujourd’hui, s’ajoutent des interrogations qui me travaillent et travaillent, à des degrés divers, je l’imagine, tout écrivain en poésie contemporaine que la collection « To » aimerait rassembler, adjoindre à ses alter ego, ses autres, confédérant ainsi en son réseau immatériel autant que matériel des « travailleurs » d’hier peut-être, d’aujourd’hui et de demain sûrement. C’est bien sûr parce que mon rapport personnel à l’écriture se joue ici, que je me tiens devant vous. Aujourd’hui.
Il n’y a pas forcément que du sérieux, que du grave, que du pesant dans une pratique méditative. Oui, la vie et l’art se rejoignent en poésie. Par poésie. Mais ce en quoi l’une et l’autre se rejoignent, soit une pratique méditative certaine, bien que de première importance, le voici se détachant aussi de la gravité ordinaire, pour effleurer le jeu, le sourire, si ce n’est le rire : une légèreté. C’est qu’il me semble qu’il ne peut y avoir poésie qu’à partir du moment où un vécu singulier s’y donne à lire et pour le meilleur, pour ce qui va en alléger nos existences. Ce vécu, d’écriture en ce qui me concerne, ce que je cherche à vous exprimer ici, j’ai commencé à le traquer il y a déjà quelque temps, en voici une scène particulière, scène qui, à mon sens, dit aussi, du moins à sa façon, le méditatif, du moins un méditatif en écriture de poésie.

Notre série « To » s’intéresse aux discours ou aux actes de discours qui, rassemblés sous forme de livre, sont issus d’une expérience spécifique du monde, à travers laquelle une redistribution du sens est susceptible de se produire et, de fait, se produit. La relation entre mots et monde : c’est de ça qu’il s’agit, en poésie. C’est le lieu exact où la poésie a quelque chose à nous apprendre. Le lieu exact où Dans un train la nuit, chef-d’œuvre de Fischer, maître zen, a quelque chose d’actif à nous apprendre.
[…] Nous sommes aussi Dans un train la nuit.
Nous sommes dans un train la nuit
Dans la France et les États-Unis d’aujourd’hui, je parierais que la plupart des écrivains ou des poètes considèrent que les pratiques spirituelles et dévotionnelles n’ont plus rien à voir avec l’écriture. Je me rappelle une brève conversation que j’ai eue, dans un train allant d’Évreux, en Normandie, à Paris, après une journée de lectures que j’avais organisée il y a de cela quelque dix ans. Des poètes issus de diverses branches de la poésie en France échangeaient librement, en rentrant du travail en quelque sorte, loin des contraintes et des limites qu’impose la présence du public. Je me hasardai à parler de ce que j’appelais alors ma découverte de la foi dans le judaïsme. Je n’aurais rien pu dire de plus stupide, selon ceux qui partageaient l’inconfort des banquettes de la SNCF sur lesquelles nous nous acheminions lentement de retour vers la gare Saint-Lazare. Dans l’esprit et les mots des autres, à l’évidence, j’étais fou. « Bien sûr que la poésie n’avait rien à gagner de la spiritualité. Non seulement elle n’avait rien à en gagner, mais elle devait, semblait-il, s’en tenir à l’écart à tout prix, sous quelque forme que ce fût. » Les plans poétique et spirituel étaient conçus comme mutuellement exclusifs. Et je suppose qu’ils continuent de l’être, du moins pour la majorité des gens. Je devais donc être un genre d’imbécile ou d’alien. Je dois donc être un genre d’imbécile ou d’alien.
J’en suis toujours à me demander ce qui m’est arrivé entre 2003 et 2007, période durant laquelle j’ai connu un certain nombre d’événements, d’ordre personnel et familial, et qui ont suscité en moi une « foi dans le judaïsme » (contentons-nous de cette désignation pour le moment). Ce que je puis en dire aujourd’hui avec assurance est qu’elle marque une étape importante dans mon évolution spirituelle. Je n’éprouve donc pas de scrupules à appeler une chose « spirituelle ». Ni la nécessité de dissimuler les besoins spirituels, pas plus que de m’inhiber, en niant une part importante de ma vie. Je suis convaincu que les gestes et mots de la liturgie sont souvent datés ; ils n’en témoignent pas moins d’un besoin en nous qu’il faut prendre en compte, autant que le besoin de manger ou nous reposer. Ajoutons seulement qu’il serait paresseux, sans aller plus loin, d’user commodément du terme « spirituel » pour désigner tout ce que l’on comprend mal. Il serait paresseux de ma part d’appeler « spirituelles » ces expériences qui continuent de m’échapper en partie, survenues entre 2003 et 2007, en rêves, en visions comme en amour. Comme je ne suis pas exactement une personne paresseuse, je poursuis mes efforts pour mettre d’autres mots sur ces expériences « spirituelles ». La littérature, c’est mettre des mots sur des objets qui posent problème. Et je crois en la littérature. La relation entre mots et monde : c’est de ça qu’il s’agit par poésie.

Au vu du contexte historique et dans une perspective extrême contemporaine, pour se tenir au plus près de ce qui anime la poésie en train de se faire, in progress, pour ainsi dire, « Poésie moderne et méditations », comme la journée d’études précédente en 2016 « Responsabilités de la poésie », confronte la parole de poètes contemporains, choisis de part et d’autre de l’Atlantique, poètes dont une des caractéristiques principales est d’avoir été traduits (en anglo-américain pour les Français, en français pour les Américains). Oui : la collection « To » s’ouvre désormais aussi aux textes INÉDITS en français, récits en poèmes eux-aussi, qu’une traduction vers l’anglais permet de faire circuler tant dans le monde anglophone que dans le monde francophone ; il s’agira à nouveau d’offrir une ou plusieurs formulations quant aux principes selon lesquels une poésie avance, nous occupe, fait vivre, offre à réfléchir, à méditer, en l’occurrence, plus simplement suggère, sinon des solutions toutes faites, du moins des chemins ou des cheminements qui nous intéressent tous.
Les laboratoires de recherche CÉRÉdI et ÉRIAC de l’université de Rouen Normandie se rejoignent dans cet effort. Interdisciplinaire, par excellence, voici : « Poésie moderne et méditations ».


Pour citer l'article:

Christophe LAMIOT, « Poésie moderne et méditations, journée d’étude » in Poésie moderne et méditations, Actes des journées d’étude organisées à l’Université de Rouen les 21 mars 2017 et 19 mars 2018, publiés par Christophe Lamiot (ÉRIAC) et Thierry Roger (CÉRÉdI).
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 21, 2018.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?poesie-moderne-et-meditations.html

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