Accueil du site > Actes de colloques et journées d’étude (ISSN 1775-4054) > Un siècle de spectacles à Rouen (1776-1876) > Pouvoirs de la culture et culture des pouvoirs : les débuts du Théâtre des (...)

Catriona Seth

Université de Nancy II

Pouvoirs de la culture et culture des pouvoirs : les débuts du Théâtre des Arts

L’auteur

Catriona SETH est Professeur des Universités à Nancy. Spécialiste de la littérature et de l’histoire des idées du siècle des Lumières, elle a notamment publié Les poètes créoles du XVIIIe siècle, Paris-Rome, Memini, 1998 ; l’Anthologie de la poésie française, Gallimard (Pléiade), 2000 (Section XVIIIe siècle) ; André Chénier. Le miracle du siècle, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2005 ; Marie-Antoinette. Anthologie et dictionnaire, Laffont, (Bouquins), 2006. Elle a coordonné plusieurs ouvrages collectifs dont Sade en toutes lettres. Autour d’ « Aline et Valcour », Desjonquères, 2004 (avec Michel Delon) et Destins romanesques de l’émigration (avec Claire Jaquier et Florence Lotterie), Desjonquères, 2007.


Texte complet

Version imprimable de cet article Version imprimable

La tradition théâtrale de Rouen est riche et variée. Au Moyen Âge on assiste à des mystères et farces. En 1557, pour la première fois, des comédiens ambulants jouent en public dans un lieu clos [1]. Le goût pour des spectacles laïques se développant, on en vient à rechercher des locaux idoines pour monter des pièces. Comme dans de nombreuses autres villes, les salles des jeux de Paume commencent à servir à cet effet. Elles étaient nombreuses à Rouen. Celle des Braques, dans le bas de la rue du Vieux-Palais, connue sous le nom de second théâtre français, reçut plusieurs fois la troupe de Molière ainsi que le rappelle une plaque apposée sur une façade. Celle des Deux-Maures, proche du site de l’actuel Théâtre des Arts accueillit pendant près d’un siècle des comédiens ambulants. Le dramaturge et acteur La Noue a présidé avec sa maîtresse Mlle Gaultier aux destinées d’une troupe sédentarisée pendant plusieurs saisons à partir de 1735. La célèbre Mlle Clairon a été au nombre de leurs comédiennes.

Pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, Rouen est la quatrième ville du royaume en termes d’habitants, après Paris, Lyon et Marseille. C’est la seconde en termes d’imprimerie après Paris et juste avant Lyon. Sa place sur les bords de la Seine en fait un port de tout premier rang et une ville commerciale et intellectuelle dynamique. Or, dans les années 1770, elle ne dispose toujours pour les spectacles que de son jeu de paume converti, à la différence de la capitale, avec ses nombreuses scènes, de Lyon, où Soufflot a conçu un bâtiment moderne et prestigieux inauguré en 1756 sur l’emplacement de l’opéra actuel, et de nombreuses villes dont le rayonnement est moindre. La salle des Deux-Maures est petite pour une ville de l’importance de la capitale normande et n’a pas été conçue pour les spectacles. Comédiens et public sont à l’étroit. Il est peu étonnant donc que le besoin d’une nouvelle salle se soit fait sentir. Parmi les témoignages intéressants sur la question, je voudrais citer un petit texte anonyme, inconnu d’exégètes aussi complets que Bouteiller. Précédée, en guise d’épigraphe, de la devise de l’ordre de la jarretière, Honni soit qui mal y pense, la Lettre sur l’état actuel du spectacle à R…., datée de 1775, et dont le seul exemplaire répertorié se trouve à la Bibliothèque de l’Arsenal dans le fonds Rondel, passe en revue la scène rouennaise avant l’inauguration du nouveau théâtre, à grand renfort d’astéronymes dont un inconnu, probablement le premier lecteur, a obligeamment fourni la clef. Nous y croisons un certain nombre de personnes dont le directeur de la troupe, Chevillard, et les différents acteurs qui divertissaient le public normand. Nous y lisons aussi un propos sur l’ancien jeu de paume et les projets en cours :

Notre salle est antique, sans débouché et fort incommode. On nous en construit une du nouveau genre. Les artistes qui ne sont pas employés à cet ouvrage, en disent (suivant l’usage) beaucoup de mal. Je ne prétends pas qu’elle soit exempte de défaut, mais je suis persuadé qu’elle sera commode et très jolie : elle contiendra un plus grand nombre de spectateurs que l’ancienne, et il est à présumer que la recette augmentera beaucoup [2].

Le propos, au détour d’une page, a l’avantage d’indiquer plusieurs raisons essentielles qui ont conduit à la construction du théâtre de Rouen. L’ancienne salle ne correspond plus aux besoins pour des raisons de sécurité, d’esthétique, de contenance et donc de finances.

L’opuscule prépare au passage l’opinion à la nouvelle salle. En effet, le 23 mars 1773, l’architecte Gueroult, qui n’a pas trente ans (il est né en 1745), demande l’autorisation à la ville, avec sept associés, de construire, à leurs frais, un théâtre véritable ; « le terrein actuellement vague et Les petites maisons adjacentes, dépendantes du Patrimoine De La […] Ville, situées dans La Partie de L’Emplacement de La Petite Boucherie [3] » sont retenus. Le théâtre doit être situé sur la place occupée par une ancienne hôtellerie appelée le Croissant [4].

La construction du théâtre est, selon Jean-Pierre Bardet, la « seule innovation [qui] s’adresse au centre » [5] de Rouen même au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, alors que de nombreuses autres villes comparables érigent des façades classiques, créent de grandes allées, se dotent, en termes d’urbanisme, de l’aspect qu’elles ont souvent gardé jusqu’à nos jours [6].

Une opération financière

La création du théâtre est à l’origine le projet d’individus et non d’une quelconque instance officielle. Il s’agit pour eux d’une spéculation. Ils sont huit, impliqués à parts égales. Sept d’entre eux sont Rouennais. Le huitième est le beau-frère de l’un des sept. Ils sont décrits ainsi dans le contrat qu’ils signent le 15 mars 1774 : architecte, agent de change, entrepreneur de bâtiments, directeur des spectacles, marchand, négociants et, pour le seul non Rouennais, bourgeois de Paris, représenté par son beau-frère [7]. Trois d’entre eux sont particulièrement impliqués dans la réussite du projet, l’entrepreneur de bâtiments Jacques Couturier, le directeur des spectacles de Rouen, Chevillard (qui prendra la tête du futur théâtre moyennant un bail de 20 000 Fr. par an signé le 3 juin 1776), par ailleurs gendre du marchand Joseph Pottier, l’un des autres actionnaires, et, surtout, l’architecte Gueroult, ancien élève de Descamps à l’Ecole de dessin de Rouen, qui entend faire du théâtre son grand œuvre et qui prépare des plans à cet effet. 

Nul besoin de s’interroger sur les motivations de ces huit individus : le nouveau théâtre représente une manne financière pour les investisseurs qui veillent jalousement sur leurs privilèges et en appellent au jugement des édiles lorsque le propriétaire de l’ancien jeu de paume tente d’organiser à nouveau des spectacles dans ses bâtiments, remettant en question le monopole des actionnaires de la Comédie de Rouen [8]. La question est mise sur le tapis une seconde fois en 1829 lorsqu’il est question de construire une nouvelle salle place des Carmes. Les héritiers des constructeurs rappellent alors la teneur des lettres patentes dont ils bénéficient depuis août 1773.

Une volonté politique

Construire un théâtre à Rouen devient rapidement un moyen de réaffirmer la place de la ville dans la province et dans le royaume. L’entreprise privée est rehaussée d’un aval officiel. Rouen entend se positionner au nombre des villes culturellement importantes en France. Le projet est ambitieux en termes architecturaux. Rien n’illustre peut-être mieux la capacité de la municipalité à tirer parti de cette entreprise privée que la décision, en 1785, de reconstruire les bâtiments autour du théâtre pour que son arc de cercle concave soit répété et donne ainsi naissance à une place en arrondi plus dégagée mettant en valeur l’édifice de Gueroult.

Revenons à l’époque de la construction. Les différentes démarches sont avalisées avec une rapidité remarquable. Le 1er avril 1773, maire et échevins apportent leur soutien au projet. Le duc d’Harcourt, gouverneur de la province, demande la révision de certaines clauses. Une nouvelle approbation est accordée par le gouvernement le 28 juillet 1773. Le 20 août de la même année, le Conseil du Roi, tenu à Versailles, accorde la cession de la parcelle convoitée et des maisons environnantes. L’aliénation des terrains est enregistrée le 25 janvier 1774 au conseil supérieur de Rouen. Il y a des contreparties en faveur du gouverneur et de la municipalité. L’un des articles du contrat synallagmatique du 15 mars 1774, stipule en effet :

Le bureau de l’Hôtel de Ville aura à perpétuité, dans ladite salle des spectacles, une loge à huit places, dont quatre sur le devant et quatre sur le derrière, ladite loge faisant décoration au rang des secondes, au milieu et sur la porte de l’amphithéâtre, au devant de laquelle loge seront empreintes et conservées à toujours les armes de la ville, et à laquelle loge seront posés un accoudoir et des chaises comme aux premières loges, et ne pourra ladite loge ainsi affectée audit bureau de ville, être occupée que par MM. les maire, échevins et procureur du roi, et non par d’autres, si ce n’est de leur agrément [9]

Parmi les autres dispositions prévues, deux représentations de charité doivent être données chaque année au bénéfice des hôpitaux de la ville. Même si c’est une entreprise privée au départ, le théâtre est bien celui de Rouen. Plus loin, l’article 10 montre que les pouvoirs politiques entendent être compris dans le projet :

Les armes du roi, celles de Mgr le duc de Harcourt et celles de la ville seront sculptées avec reliefs et ornements sur le frontispice le plus apparaissant dudit édifice : savoir : celles du roi, occupant le devant et la partie la plus élevée dudit frontispice ; celles de Mgr le duc de Harcourt, la droite, et celles de la ville, la gauche [10].

Le 18 juillet 1774, la première pierre est posée par l’Intendant de la province, assisté du maire et des échevins. Une plaque, gravée par Jacques, place Notre-Dame, en argent poli, épaisse de 1 mm, mesurant 246 mm de long sur 200 mm de largeur et pesant 364 grammes, est scellée sous la pierre. Elle a été retrouvée dans les décombres à la suite de l’incendie du théâtre de Rouen le 25 avril 1876 et figure actuellement dans les collections de la Bibliothèque municipale [11], ce permet d’en connaître les dimensions selon le système métrique [12]. La plaque, d’une matière noble, l’argent, scelle l’union entre les bourgeois qui financent le théâtre nouveau et les autorités :

L’AN M.DCCLXXIV / Sous le Regne de Louis XVI Roy de France et de Navare / Anne-Pierre Duc d’Harcourt, Chevalier des Ordres Du Roy / Gouverneur de La Province de Normandie / La Premiére pierre de cet Edifice Destiné aux Spectacles / Publics Construit sur un Terrein Concédé par l’hôtel de Ville / a été posée par Louis Thiroux de Crosne Premier Président / au Conseil Superieur de la Ville de Rouen et Intendant de Cette / Généralité. Le 18 Juillet / Conjointement avec / Antoine Le Couteulx De Verclive Ecuyer, Maire / Richard-Gontran Lallemant, Ecuyer, Pr Echevin / Michel-Louis Mery, Second Echevin / Antoine-Simon-Pierre Le Vieux, Echevin / Pierre-Louis Lezurier Ecuyer, Echevin / Guillaume De Bonne, Echevin / Jean-François-Gabriel Dornay, Echevin [13] / François Maurice Durand, Procureur du Roy, et de la Ville / aux frais des Srs Pierre Nicolas De Fontenay, Pierre Antoine Morel / Jacques Le Borgne, François Gueroult, Jean-Claude Paulée / Claude-François Chevillard, Joseph Potier et Jacques Couturier. / Sous la Conduite et sur Les plans, Desseins et Devis, du meme Sr François Gueroult architecte / Gravé par Jacques, place Notre Dame [14].

Les dames de la bonne société assistent à la cérémonie ; finance, politique et culture marchent main dans la main. Un poème est lu en l’honneur du « dieu du goût, des arts et des talents » à la gloire duquel est élevé un « monument durable » qui doit marquer l’union de ceux qui se retrouvent pour la cérémonie : « Les Muses, les Vertus, les Grâces et l’Amour. »

L’inauguration du théâtre lui-même sera à nouveau marquée par la présence de représentants des différents pouvoirs, à leur tête l’intendant, Thiroux de Crosne, qui accueille également dans sa loge Le Royer, le secrétaire de la Généralité, Maussion, le maître des requêtes et futur intendant de la généralité, qui sera guillotiné sous la Révolution [15], Pommery, de Brou et Mme Letourneur de Couldray « en habit tout à fait galant, de satin couleur ventre de puce [16] ». Dans la loge du duc d’Harcourt absent, M. de Montlosier ordonnateur des guerres, M. de Vernouillet, colonel aux Boufflers Dragons, M. de la Platrière et M. de Villedieu prennent place. Aux premières loges, le corps de la ville en grand apparat, à sa tête, le maire, M. Lecoulteux en manteau noir, épée et cravate, apporte également sa caution à l’événement. Pour les dames, c’est l’occasion de sortir de superbes toilettes ; on remarque en particulier les filles du marquis d’Etampes. Le monde intellectuel n’est pas en reste ; en témoigne la présence du grand artiste, Cochin, entre deux académiciens rouennais, MM. Delafolie et Lemesle, un armateur amateur de lettres [17]. Les juristes, dont certains, comme le président de Becthomas, sont friands de littérature et pratiquent le théâtre de société [18], arrivent sur le tard.

Les intérêts se rencontrent, mais la volonté individuelle et politique a un prix. On craint à juste titre le feu : l’édifice brûlera à la fin du XIXe siècle [19]. Un « Etat du Luminaire du Théâtre des Arts » nous apprend, peu d’années après l’ouverture de la salle, que l’éclairage inclut notamment « 160 kinquets » et le bruit a couru que le lieutenant général comptait subordonner l’inauguration de la salle à l’établissement de réservoirs d’eau. Le théâtre, comme bien d’autres, fut détruit près d’un siècle après son ouverture par un incendie. Pour soutenir son projet, Gueroult a mis en avant les risques d’embrasement, mais aussi de tumulte incontrôlable dans l’ancienne salle. Le théâtre, lieu dans lequel se retrouvent des représentants de classes sociales diverses, est en effet l’un des endroits où l’agitation peut surgir. L’architecte explique qu’il entend, avec ses associés, faire édifier, à leurs frais, « une autre salle plus vaste, mieux percée dans ses issues et où les spectateurs trouveraient tout à la fois leur aisance et leur sûreté » [20]. Cet argument est décisif. Il sera rappelé après la construction du théâtre, le 21 décembre 1780, lorsque le maire et les échevins de Rouen, au Parlement en la grande chambre

[…] remontrent qu’un des motifs essentiels qui les a déterminés à faire la concession du terrain de la nouvelle salle des spectacles, a été de pourvoir à la sûreté publique qui était, tous les jours, compromise, dans l’ancienne salle où il n’y avait qu’une seule issue, pour l’entrée et la sortie. Les entrepreneurs et l’architecte de la nouvelle salle se sont spécialement attachés à remplir ces vues sages, en lui donnant une forme agréable et commode, et cinq issues qui, dans les cas de foule, ou d’événements malheureux, faciliteraient la sortie du public…

Quatre ans après l’inauguration, ce rappel accompagne un arrêt du Parlement apprenant :

que le Directeur de La Comédie venait d’Elever une cloison, en Plancher dans le vestibule de la salle des spectacles, ce qui occasionnait la suppression de deux portes d’entrée, et exposait le public au danger, [le juge] condamne le directeur à la démolir, dans le jour, sous peine de prison.

Le théâtre nouveau attire tous les publics. Six catégories de places sont en vente et l’accroissement de leur nombre a permis d’en diminuer le prix par rapport à l’ancienne salle. De l’intendant ou du gouverneur à de simples compagnons, le public est diversifié, même dès l’inauguration. Les soldats du régiment de Navarre étaient postés dehors et il a fallu faire sortir un garçon perruquier qui désobéissait à l’ordonnance. Grâce au lieutenant de police, on évite une confrontation entre le confiseur chargé du buffet, M. Anquetin, qui propose « d’excellentes confitures de cotignac et divers rafraîchissements avec une politesse et des attentions qui y donnèrent un nouveau prix » et les vinaigriers qui y voyaient une concurrence déloyale. À la fin du spectacle, dans la presse qui s’ensuivit, une montre en or fut volée à un spectateur, M. Saultelet, et une ruade du cheval du procureur général du Parlement, M. de Belbeuf, cassa la jambe d’un piéton.

Pour tenter d’éviter de tels désagréments, la police des spectacles est organisée dans un document détaillé en date du 5 août 1776. Nous y apprenons qu’elle doit être assurée par les compagnies de grenadiers.

Les jours de représentations extraordinaires, la garde sera augmentée d’un tiers. Il sera placé, alors, dans le parterre, deux fourriers ou sergents déguisés pour reconnaître les particuliers qui feraient tapage afin d’éviter toute méprise, dans le cas où il s’agirait d’en arrêter les auteurs.

Comme la salle ouvre à 4 heures précises, le détachement doit être prêt à marcher à 3 h. Voici quelques unes des dispositions prévues. L’officier de garde

fera Poser […] Deux sentinelles à La Porte d’Entrée de la Comédie, pour faire filer les voitures et Prevenir tout embarras ; / une sentinelle Dans le Vestibule, Pour le Tenir Libre. / une sentinelle à la Porte D’Entrée du Parterre, Pour empêcher qu’on y entre sans Billet ; et qu’En Entrant ou Sortant, Personne ne Parle assez haut Pour interrompre Le Spectacle. / Une sentinelle à la porte d’Entrée des Premières Loges, Pour empêcher qu’on y entre sans Billet. / Une sentinelle à la Porte D’Entrée des secondes, Troisièmes et quatrièmes Loges avec La même consigne que celle Pour Les Premieres Loges. / Trois sentinelles dans le Parterre, dont une dans le fond, et une à chaque Porte Pour empêcher Le Bruit, faire taire ceux qui éléveroient La voix, et avertir Le sergent, s’ils continuoient. / Une sentinelle dans le Corridor des Premières Loges, Pour n’y Laisser Entrer que Les Personnes qui Les ont Loués, et faire sortir Celles qui s’y seroient Placées. / une sentinelle dans Le Corridor des secondes Loges, avec la même Consigne. / une sentinelle dans Le Corridor des Troisièmes Pour Empêcher qu’on y fasse du Bruit. / une sentinelle à L’Entrée du dernier Banc de l’orchestre, affecté à Mrs les officiers de La Garnison, pour Empêcher qu’aucun Particulier ne s’y Place. / une sentinelle à l’entrée de l’orchestre, pour empêcher que personne ne passe dans le banc des musiciens. / une sentinelle sur le Théâtre, Pour n’y laisser entrer que ceux qui y sont necessaries [21].

En outre, « L’officier choisira, pour être de garde, au parterre, les trois grenadiers, sur la prudence et l’exactitude desquels il pourra le plus compter. »

Parmi les devoirs des grenadiers, il y a celui de faire respecter « le plus grand silence » pendant la représentation.

« Si quelqu’un parlait pendant ce temps, le grenadier qui en sera le plus à portée, l’avertira honnêtement jusqu’à deux fois de se taire ; à la troisième, il fera signe au sergent de garde d’approcher, et ce dernier, après avoir reconnu ce particulier, lui dira de le suivre et le mettra au corps de garde… » De plus, « Les sentinelles de l’intérieur de la salle, n’y souffriront personne, le chapeau sur la tête, lorsque la toile sera levée ; il sera seulement permis d’être couvert au parterre, entre les deux pièces, quand la toile sera baissée. »

En échange, « Le dernier banc de l’orchestre sera affecté à Messieurs les officiers de la Garnison. Ils ne pourront se placer dans les loges ouvertes, ni dans les loges louées, à moins qu’ils n’y soient invités par les personnes qui les auront louées. Ils seront libres de retenir et occuper les loges en payant. » À l’issue de la représentation, l’officier de garde au spectacle n’a le droit de se retirer, avec sa troupe, « qu’après que tout le monde sera sorti, que les feux et les lumières seront éteints, et que la visite sera faite. Pour s’assurer contre les accidents du feu le directeur fera faire cette visite promptement, pour ne pas faire attendre la troupe. » Pouvoirs civils et militaires travaillent de concert ainsi que l’indique ce document signé par le duc d’Harcourt et Monseigneur Rabelleau : « L’officier de Garde donnera au Commissaire de Police, et à l’officier ou cavalier de Maréchaussée, La main forte qu’ils Pourraient lui demander, Pour arrêter les particuliers, étant au spectacle, dont ils auroient reçu le signalement ou qu’ils seraient autorisés d’arrêter… » En référer aux supérieurs et éviter les mauvais traitements sont les lignes de conduite de chacun.

Une affirmation esthétique et culturelle

La comédie de Rouen (nom générique qui figure sur les plans de la ville de 1782 et de 1789 [22]) est baptisée Théâtre des Arts au moment de la Révolution ; le pluriel fédérateur en fait le temple des Muses, au-delà des rivalités et des petitesses. Dès le départ, les plans réunissent les suffrages [23]. Gueroult, Rouennais et actionnaire de l’entreprise, signe avec la construction son chef-d’œuvre. Il conçoit un théâtre élégant et original dont la façade forme un quart de cercle avec deux bâtiments en retour. Michèle Sajous rapproche le projet de celui conçu par Lhote en 1771 pour le Grand Théâtre de Bordeaux [24]. Les Rouennais, dans l’ensemble, sont fiers de leur théâtre. Un anonyme, ami de certains des promoteurs, qui assiste à la première, dit ceci : « la nouvelle salle surpasse de beaucoup en magnificence l’ancienne de la rue des Charettes. Elle est bâtie sur les dessins de M. Gueroult, l’auteur de plusieurs hôtels et maisons de particuliers, où l’on reconnaît toujours son bon goût et ses rares qualités. » Malgré tout, « la façade [est] trop massive, et […] l’extérieur ne représente pas assez bien un théâtre ». On admire cependant l’optique et l’acoustique. Pour Lecarpentier :

Cette salle bâtie sur les dessins de Gueroult, architecte à Rouen, qui fort jeune développa de grands talents, est très commode et bien disposée pour la vue de la scène et pour bien entendre les acteurs ; elle fera toujours honneur à cet artiste distingué, qui dirigea la construction de plusieurs hôtels et maisons de particuliers, où l’on reconnaît son bon goût et ses rares talents [25].

Les soubassements de la partie centrale comprennent trois portes en arcade par lesquelles l’on accède au vestibule. Le balcon du premier étage est surmonté de quatre colonnes ioniques détachées. Si le Conseil du Roi a demandé que les armes du Roi, du duc d’Harcourt et de la ville de Rouen figurent dans l’ornement central du couronnement, les constructeurs ont également inclus un hommage au théâtre en l’espèce du héros local, Pierre Corneille. En effet, une sculpture représente son buste couronné par les muses de la comédie et de la tragédie, Thalie et Melpomène.

On assiste par le biais du théâtre à ce que l’on pourrait appeler la récupération de Corneille. Elle est un aboutissement logique du sujet choisi pour le concours d’éloquence de l’Académie de Rouen en 1767, l’éloge du grand Corneille. On a pu voir plus haut les jeux des forces en présence, chacun soucieux de ses privilèges et prérogatives. Privé et public, entrepreneurs et édiles se retrouvent autour de Corneille et de ce que l’on pourrait appeler, de manière anachronique, le marketing du patrimoine, promu, semble-t-il, par les Académiciens [26] qui se font l’écho d’une vive pression publique. Les Rouennais considèrent en effet que Corneille leur appartient. Pendant la période de construction, des lettres sont envoyées aux académiciens et à la presse, des poèmes écrits et publiés, pour demander que le théâtre de Rouen soit une occasion de célébrer le plus grand dramaturge normand. Un anonyme explique ainsi dans une lettre à l’Académie que l’on aurait

[…] désiré sur la façade de cet édifice un buste ou un médaillon de Pierre Corneille. / Ce désir est d’autant mieux fondé, que ce grand poète, le père du théâtre, a honoré Rouen, sa patrie, par un génie supérieur, par des talents encore à imiter, et par son nom qui ne mourra jamais. Rouen devrait donc, dans une circonstance aussi favorable, éterniser la reconnaissance envers cet homme illustre, son citoyen ; mais j’espère que vous, messieurs, qui travaillez sans cesse pour la gloire de cette même patrie, vous vous empresserez de faire décerner cet honneur à ce grand homme, votre patriote [sic], auquel tout Paris rendait les mêmes honneurs, lorsqu’il paraissait au spectacle, qu’aux princes du sang, qui faisait verser des larmes aux Turenne, aux Condé, et dont les ouvrages, traduits dans toutes les langues, font toujours l’admiration de l’Europe. Ce zèle de votre part vous méritera la reconnaissance de vos concitoyens, et les gens de lettres vous admireront d’avoir si bien su consacrer un temple à celui qui en est le Dieu [27].

Il est prévu d’honorer Corneille mais des bruits circulent sur un projet surprenant ainsi que l’indique une Lettre à MM. les intéressés dans la construction de la nouvelle salle de spectacle : « Le dessein que vous avez formé de placer le buste ou le médaillon de Pierre Corneille sur le frontispice de votre salle, est généralement applaudi ; mais vous avez résolu, dit-on, d’y mettre pour pendant celui de Voltaire [28]… » Voltaire vivant mais contesté paraît un choix regrettable à l’auteur anonyme de cette lettre de janvier 1775 qui préférerait voir Thomas Corneille face à son frère.

Dans les faits, Corneille sera célébré de plusieurs manières. Le 2 août 1775, Hue de Miromesnil décrit ainsi dans son discours les modèles de bas reliefs présentés par Jadoulle, sculpteur et Académicien titulaire, à ses confrères de l’Académie, et « destinés a orner La façade de La nouvelle Salle des Spectacles de cette ville. »

Ces Bas-Reliefs doivent occuper L’intervalle d’entre Le dessus des Croisées jusqu’au dessous de L’entablement ; Ils auront A peu-près 7 Pieds de Longueur sur 4 Apeu pres de hauteur. / Dans Celui du milieu sera Le Portrait en médaillon de Pierre Corneille que 2 génies attachent au Temple de mémoire : L’un, Celui du Costé de La Tragoedie, montre Ce grand homme à Cette muse ; Tandis que L’autre, passe dans l’anneau du médaillon des Branches de Chêne Et de L’aurier : Arbus consacrés aux poëtes. / On Remarque un aigle dont la serre presse Les serpents d’un caducée simbole de L’Eloquence. / Pour Exprimer La supériorité du grand Corneille, qu’elle plus noble image que celle de Laigle ! quand aux autres attributs que L’œuil y distingue L’on sent que par La couronne Et par Le poignard, L’Artiste A voulû désignée La Tragedie, Le masque Est pour Exprimer La comédie ! / Le fonds de Ce Bas Relief se trouve Rempli par La Lire D’Appollon, Et par la Trompette de La Renommée ; On en devine aisément L’Application ; si L’on Considére Le Casque, Le faisceau d’armes, & Le Bouclier des Romains : qui poura s’empêcher dedire Corneille ! Cet homme divin fit parler Comme des Dieux, Les Romains maîtres de L’univers. / Le Bas Relief du Costé droit, Represente La Tragedie  : Melpoméne posée Majestueusement, Regarde le Portrait de corneille avec affection ; d’une main elle Tient le sceptre Et La Couronne : De la main Gauche elle Tient une Coupe, Et L’intention du sculpteur nous Raméne par ce trait a la piece de Rodogune, Pour qui Corneille Eut une prédilection singulierre. / Le Bas Relief placé a La gauche de La façade Représente La comedie. On y Reconnoit Thalie, son masque, sa Couronne de feuilles de Lierre : Tout L’Annonce ! L’Attitude en est aisée, simple Et enjouée, Elle sourit ; Et son sourire (quoy que ironique) est imposant  : La Tête est pleine de Caractére. / Nostre Confrére a presenté Le portrait engrand de pierre Corneille, Et du même modêle qu’il doit etre Exécuté au frontispice de L’hotel des spectacles de Cette Ville [29].

L’explication est fondée en grande partie sur l’argument fourni par Jadoulle lui-même. Ces trois scènes sculptées ont résisté à l’incendie. Elles auraient disparu du jardin public où elles étaient entreposées, à l’exception du médaillon central du bas-relief du milieu qui s’inspire du portrait de Corneille par Le Brun [30] et est conservé au Musée des Antiquités. Les procès-verbaux de la classe des belles-lettres de l’Académie de Rouen décrivent ainsi l’ensemble en 1847 : « la tête se détache presque en entier d’un grand médaillon que deux génies attachent au Temple de Mémoire ; une couronne, un sceptre, des armures, des faisceaux et l’aigle romaine, forment de gracieux ornements. On lit sur un bouclier : Jadoulle 1776 [31]. » Corneille ayant été au centre des décorations du théâtre, il semble presque normal que seul son portrait ait survécu.

Un poétereau oublié, Duval-Sanadon [32] (ou de Sanadon), intéresse également l’Académie aux projets pour honorer le dramaturge. Son Epître à Corneille, au sujet de la statue qui doit être placée dans la nouvelle salle de spectacle de Rouen est présentée et lue à la séance de l’Académie des Sciences et Belles-Lettres de la même ville, le 8 mars 1775. Il s’agit encore d’un vœu et non d’une certitude d’après ce qu’indique le compte rendu de la séance qui évoque « une Epitre a Corneille, sur sa statüe qu’on suppose devoir Etre placée dans la Nouvelle Salle des Spectacles. » [33] D’un lyrisme pompeux, le poème, inconnu de Bouteiller, fait de Corneille le rival de Sophocle et d’Euripide et se réjouit de le voir honorer dans sa patrie. En voici quelques vers :

Daigne entendre ma voix, et sourire à mes chants.
Abaisse tes regards sur ta chère Patrie ;
Vois avec quels transports la superbe Neustrie,
Qui doit à tes accents un honneur immortel,
Dans ton propre berceau te prépare un autel.
Tu l’orneras, Corneille, et bientôt ton image
De tes concitoyens va recevoir l’hommage [34].

Avec Corneille, le bon goût devrait s’installer à jamais sur les bords de la Seine. La Lettre sur l’état actuel du spectacle à R…. anonyme dont j’ai fait état plus haut utilisait déjà le dramaturge pour défendre l’idée que Rouen mériterait des spectacles de qualité :

Croiriez-vous que dans la patrie du grand Corneille, dans une ville qui doit se glorifier d’avoir produit ce génie sublime, le père de la scène française, une Tragédie sans unité, sans intérêt, où toutes les règles sont violées, qui n’a d’autre mérite qu’un vain étalage et quelques sentences ou maximes encadrées dans un tas de vers faibles et languissants, un Drame noir et dégoûtant […], un opéra soi disant comique qui fait rire d’un œil et pleurer de l’autre, et qui n’a pas le sens commun, attirent un plus grand nombre de spectateurs que les chefs-d’œuvre de nos maîtres. On néglige Corneille, Racine et Molière pour courir à cette nouveauté [35].

Tout semble concourir à rendre hommage au dramaturge normand. L’inauguration du théâtre a lieu le 29 juin 1776, jour de la Saint Pierre, fête donc du grand Corneille, que l’on continuera de célébrer d’année en année. Son chef-d’œuvre, Le Cid, est joué à cette occasion. Les invités à cette première représentation sont conviés par un carton dont aucun exemplaire n’a, jusqu’à présent, été localisé, du grand graveur Rouennais Noël Le Mire, ancien élève de l’école de dessin de Descamps (il est absent du catalogue raisonné de l’œuvre gravé de Le Mire dû à Jules Hédou) ; il reprend un dessin de Lemoine, également formé à l’école de dessin de Rouen, qui a peint le plafond de la salle décrit ainsi par Lecarpentier :

Le sujet du plafond est l’apothéose du grand Corneille couronné par la Tragédie, accompagnée des divers personnages de ses principales pièces. La Sculpture et la Peinture s’empressent de retracer les traits du poète, tandis que la Renommée va publier ses grands talents ; Apollon paraît resplendissant de lumière dans le haut du tableau. Vers le bas, le Temps frappe de sa faux vengeresse l’Envie et les autres passions jalouses de la gloire de cet homme illustre [36].

« Pierre Corneille écrivant dans sa bibliothèque », un rideau de scène, aurait été le sujet de sa deuxième œuvre pour le Théâtre des Arts, trois décennies plus tard [37]. Les restes des peintures du plafond auraient été acquis par la ville en 1859 mais il n’y en a aucune trace dans les inventaires des Musées des Beaux-Arts et des Antiquités.

Une salle de spectacles

L’intérieur du théâtre est bien entendu conçu pour servir de cadre à des mises en scène. Lors de l’inauguration, un spectateur explique ce qu’il voit de son fauteuil :

Autant que j’en pus juger de la place que j’occupais au gradin d’orchestre, la salle est parfaitement disposée sur la vue de scène et pour le bien entendre des acteurs. Ce qui en fait le charme principal, c’est que les divers étages en sont superposés les uns aux autres, sans que l’on puisse apercevoir aucune colonne qui les soutienne, en sorte qu’ils ont l’air d’être suspendus dans les airs comme par miracle.

Les développements architecturaux, comme la légère pente de la scène, impressionnent le Rouennais. Il trouve certes la décoration « quelque peu grêle d’aspect » mais observe que la blancheur des ornements et sculptures fait ressortir « les décorations de M. Lemoine, peintre de la ville, qui a exécuté le rideau et le plafond de la salle. » La facture détaillée de ces ornements exécutés par « herce pere peintre de la commedie de rouen » a été conservée. Elle indique, en date du 11 février 1775, qu’il a

fais marché avec messieurs les assosié de la nouvelle salle de la commedie & pour touttes les peintures a detrampe et reosédor dallemagne sur toille platre bois et carton de tout ce quil regarde les loge corniche […] plafonds sous les loges et damas a luille dans les loge colonne peint en marbre cannelee desus avec chapitrau et baze ausy doré le Contour de lavanseine enrido et colonne en figure en marbre blanc de meme six loge sur la van seine suivants les desains et conduite de monsieur gerout architesque le tout espliqué par article [38].

La pièce dont nous extrayons ces quelques lignes n’a, sauf erreur, jamais été exploitée, entre autres, peut-être, parce que l’orthographe phonétique d’Herce père défie par endroits l’entendement. C’est pourtant le document le plus détaillé que nous ayons sur le décor interne de l’édifice.

Le théâtre sert d’écrin à la scène et Chevillard se prévaut de son espace nouveau pour faire exécuter des décors imposants. Nous en découvrons des traces fascinantes à l’occasion de ventes à l’époque révolutionnaire. Je ne vais pas m’étendre sur la question. Je citerai simplement, à titre d’exemple, cet inventaire à la Prévert qui constitue une partie des quinze lots acquis, pour 422 livres 15, à la vente aux enchères de l’an IX des décorations du théâtre par le citoyen Logeais : « un arbre en bois de la veillée villageoise […], une maison gottique […], le cheval du festin de pierre […], un vieux char […], une grande decoration representant une tour […], un navire a trois mats » et « la decoration entiere de lisbeth », ce dernier lot adjugé pour 150 livres.

Dès ses débuts, la scène accueille des spectacles admirés par les Rouennais et les visiteurs. La seule évocation connue de l’inauguration parle du Cid avec émotion :

La pièce fut rendue divinement et, sans contredit, mieux qu’on ne peut la voir jouée à Paris ; les acteurs y furent très applaudis, et du fond du cœur, sans que l’on eût aucun recours aux sergents recruteurs. Il y a dans la troupe un jeune acteur qui, à mon avis, marche sur les traces de Molé ; c’est celui qui jouait Don Rodrigue, où il fut des meilleurs, et c’est à l’excellence de son jeu que fut dû une bonne partie du succès. Il s’appelle de Villette, âgé de 25 ans et né à Maromme : la Comédie veut paraît-il l’engager. D’Aufresne faisait Don Diègue : quand je vis cet acteur à Paris, il me parut supérieur, on lui a donné cinquante pistoles pour son voyage, de même à Mme Grangé qui jouait Chimène. C’est une actrice excellente, admirable, inimitable, mais il est bien rare de trouver quelqu’un de parfait en tous points, quelques défauts obscurcissent ses talents. Elle a quarante-cinq ans, c’est trop vieux pour le théâtre, elle est bien faite mais d’une laideur un peu choquante : si vous en ôtez cela, elle est parfaite. Il y eut encore deux autres acteurs des plus forts : Daubercourt, qui s’était chargé du comte, et Saint-Aubin, du roy ; puis Mlle Hermanier, la confidente, et enfin Journé et Chouville.

Notre spectateur anonyme ajoute qu’il a été tellement impressionné et intéressé par la représentation qu’il n’est sorti qu’une fois pour visiter l’excellent buffet. On admirera cela non seulement au vu des habitudes de l’époque mais encore parce que le spectacle, commencé avec une demi-heure de retard, à cinq heures et demi, n’a pris fin qu’à dix heures et demi environ…

Le théâtre de Rouen est célèbre entre autres en littérature pour la représentation de Lucia di Lammermoor de Donizetti dans Madame Bovary. Il fait l’objet, dès les premières années, de comptes rendus de presse. Pour étayer l’idée qu’il s’agissait d’une scène admirable par la qualité de ses spectacles, je voudrais m’appuyer sur le témoignage de l’Anglais Edward Young qui effectua des Voyages en France, pendant les années 1787-88-89 et 90 publiés en français dès l’an II ; il y raconte ses visites à Rouen. Le 13 août 1789, il découvre une « grande ville, mal bâtie, laide, puante et renfermée, où l’on ne trouve que de l’ordure et de l’industrie [39] » dont seuls quelques éléments de la cathédrale lui paraissent dignes d’intérêt. Six semaines plus tard (le 5 octobre), il est de retour dans une ville qu’il juge plus chère que Paris. Son opinion est plus favorable. Tout d’abord il descend à l’hôtel Royal nettement plus acceptable que « ce chétif trou plein d’impertinence, de malpropreté et de trompeurs appelé la Pomme de pin », où il avait mangé mal pour fort cher, mais surtout, il découvre le théâtre :

Le soir je vais au spectacle : la salle n’est pas, je crois, si grande que celle de Nantes ; elle ne lui est pas non plus comparable en élégance ni en décorations ; elle est sombre et malpropre. C’était la Caravane du Caire, de Grétry, dont la musique, quoiqu’elle soit trop bruyante, et qu’il y ait trop de chœurs, a quelques passages tendres et agréables. Je l’aime mieux qu’aucune pièce de ce célèbre compositeur [40].

Le jeu des acteurs ne manque pas de l’intéresser. Les pièces et opéras de la Comédie de Rouen le touchent et il y retourne plusieurs fois au cours de son séjour :

J’allai le soir au spectacle ; madame du Fresne m’amusa beaucoup, c’est une excellente actrice qui n’outre jamais son rôle et qui fait sentir, en sentant elle-même. Plus je vois le théâtre de France, plus je suis forcé de convenir de sa supériorité sur le nôtre, par rapport au nombre des bons acteurs et au peu de mauvais, et au nombre de danseurs, de chanteurs, et de personnes du théâtre, qui sont tous établis sur un grand plan. Je remarque, dans ce que l’on applaudit, les mêmes sentiments généreux dans les spectateurs français qui m’ont quelquefois plu chez mes compatriotes [41].

Après un passage à la Roche-Guyon chez les La Rochefoucauld, Young revient à Rouen et n’hésite pas à assister à un nouveau spectacle qui lui fait oublier tous les autres et admirer aussi bien l’actrice du moment dans une pièce très goûtée de l’époque, que le public rouennais :

Le soir j’allai à la comédie, où madame Crétal [Crétu], de Paris, joua Nina, et ce fut le meilleur amusement que me procura le théâtre français. Elle joua avec une expression inimitable, avec une tendresse, une naïveté, et en même temps une élégance qui captivèrent tous les sentiments du cœur, contre lequel cette pièce est écrite. Son expression est aussi charmante que sa figure est attrayante ; dans son jeu, il n’y a rien d’outré, mais tout se renferme dans la simplicité de la nature. La salle était toute pleine, on jeta sur le théâtre des couronnes de fleurs et de laurier, et elle fut couronnée par les autres acteurs ; mais elle les ôtait modestement de sa tête à mesure qu’on les y plaçait [42].

J’aurais pu multiplier les exemples. Les représentations émeuvent. Rouen se retrouve au premier plan des théâtres de province. Comme le montrent les autres travaux de ce volume, cet état de fait perdure bien au-delà de la Révolution. Nous sommes tous redevables à ce premier théâtre et héritiers de ses choix. Le site de la salle de Gueroult est aujourd’hui dévolu à l’édifice qui porte encore le nom, donné à l’époque révolutionnaire, de Théâtre des Arts. Si le bâtiment a été reconstruit après un incendie puis un bombardement, est réalisée encore une disposition comprise dans l’Arrêt Du Conseil, concernant la nouvelle salle des spectacles du 20 août 1773, qui préluda à la construction : « Ledifice construit sur Le Dit Emplacement, sera, à Perpétuité Et Par Privilège, Employé Et affecté à usage de Salle de Spectacles, Dans La Dite ville de Rouen ».

Notes

[1Nicétas Périaux, Histoire sommaire et chronologique de la ville de Rouen, Rouen, Lactin et Métérie, 1874, p. 294.

[2Lettre sur l’état actuel du spectacle à R…., 1775, p. 20 (Arsenal Rf 79336).

[320 août 1773, Arrêt Du Conseil, Concernant la nouvelle salle des spectacles.

[4Nicétas Périaux, Histoire sommaire…, p. 260. La petite place convexe sera appelée d’abord le Quart-de-Cercle, puis la place Corneille. Restaurée et décorée à neuf en 1804, elle est allongée en 1809 vers la rue de la Petite Boucherie, rebaptisée, en 1815, rue de la Comédie.

[5Jean-Pierre Bardet, Rouen aux xviie et xviiie siècles. Les mutations d’un espace social, Paris, Société d’édition d’enseignement supérieur, 1983, p. 160.

[6Edward Young dîne avec Portier, directeur général des fermes auquel il remet une lettre de M. de La Rochefoucauld : « La conversation tomba, entre autres choses, sur le petit nombre de rues neuves de Rouen, en comparaison du Havre, de Nantes, et de Bordeaux ; on remarqua que dans ces dernières villes un négociant fait fortune en dix ou quinze ans, et bâtit ensuite ; mais à Rouen c’est un commerce d’économie, où les fortunes ne sont pas si rapides, c’est pourquoi on ne saurait y faire les mêmes travaux » (Voyages en France, pendant les années 1787-88-89 et 90, Paris, Buisson, an II, t. I, p. 309).

[7François Gueroult, architecte, Pierre-Antoine Morel, agent de change, Jacques Couturier, entrepreneur de bâtiments, Claude-François Chevillard, directeur des spectacles, Joseph Pottier, marchand [et beau-père de Chevillard], Jacques-Abraham Leborgne, négociant, Jean-Claude Paulée, bourgeois de Paris, représenté par son beau-frère Morel, Pierre-Nicolas de Fontenay, négociant.

[8AMR, registre A 39, délibération du 1er février 1782, cité par Bardet, Rouen aux xviie et xviiie siècles, p. 160.

[9Bouteiller, Jules-Edouard, Histoire complète et méthodique des théâtres de Rouen, Rouen, 1860-1880, t. I, p. 41-42.

[10Bouteiller, Histoire complète et méthodique…, p. 42-3.

[11Elle est entrée dans les collections à la suite d’un don de M. Henri Gadeau de Kerville en janvier 1905.

[12Voir aussi le Bulletin des Amis des Monuments rouennais, année 1904, p. 100-102. Notice de R. Aubé.

[13 1729-1834. Membre de l’Académie, il se piquait de poésie.

[14L’original restant introuvable, je me suis appuyée sur une reproduction photographique conservée dans le Casier Archéologique (Grand-Pont, rue).

[15Etienne-Thomas de Maussion (1751-1794).

[16Le seul témoignage connu d’un spectateur de cette première représentation a été publié dans le Nouvelliste de Rouen, 23 septembre 1882.

[17Charles Le Mesle (1731-1814), armateur, directeur de la chambre de commerce de Bordeaux, auteur de poèmes couronnés par diverses académies.

[18Pierre-Marc-Antoine de Languedor, marquis de Becthomas était président à mortier du Parlement de Normandie. Il a reçu un prix des palinods de Rouen en 1729 pour une épigramme latine.

[19Voir dans ce volume la contribution de Sébastien Rio.

[20Bouteiller, Histoire complète et méthodique…, p. 24.

[21BMR, manuscrit en cours de classement (papiers Chevillard).

[22Pour 1789, voir la reproduction, document no 10, p. 26 dans le catalogue de l’exposition des Archives Départementales de Seine-Maritime, La Révolution en Seine-Inférieure 1786-1791, Rouen, 1989.

[23Pour des illustrations en rapport avec le premier de théâtre de Rouen, on consultera avec intérêt le cahier iconographique dans Joann Élart, Catalogue des fonds musicaux conservés en Haute-Normandie, Tome I – Bibliothèque municipale de Rouen, Volume 1 – Fonds du Théâtre des Arts (xviiie et xixe siècles), Rouen, PUR, 2004.

[24Pierre Frantz et Michèle Sajous d’Oria, Le Siècle des théâtres. Salles et scènes en France (1748-1807), Paris, Paris bibliothèques, 1999, p. 100-101.

[25Charles-Jacques-François Lecarpentier, Itinéraire de Rouen ou Guide des voyageurs dans cette ville et ses environs, 4e édition, Rouen, chez les principaux libraires, 1832, p. 26-7.

[26G. Pailhes dans Paris-Normandie du 15 septembre 1955 assure que l’Académie fit pression pour que Corneille soit célébré dans le théâtre et que la devise choisie par elle et mise sur la façade était : « Vous qu’amènent ici vos loisirs et nos jeux, / Sortez-en plus instruits, meilleurs et plus heureux. »

[27Jules-Édouard Bouteiller, Histoire complète et méthodique…, p. 52 (lettre de F.D.C. aux académiciens).

[28Ibid., p. 59-60.

[29Les dessins ont été présentés à « l’Académie Académie des Sciences, Belles-Lettres & Arts, de Roüen » lors de la « séance publique, du mercredi 2e. Août 1775 » (BMR MS Acad. B 21). « Mr. Jadoüille, sculpteur, academicien titulaire a fait voir […] Les modeles de trois Bas-Reliefs destinés a Orner La facade de La Nouvelle Salle des Spectacles. L’un Est Le Medaillon de Pierre Corneille que deux Genies attachent au temple de Memoire. a Sa Droite Est Melpomêne qui Posée Majestueüsement Regarde Ce Portrait avec affection, Thalie a Gauche Lui sourit. Les attributs de Ces Muses, Et du Génie du poëte achevent de Decorer Cette Composition. » Voir les papiers de Haillet de Couronne, MS Acad C 45, dossier Jadoulle. Les notes descriptives explicitent la symbolique de l’œuvre.

[30Voir l’article de Jean-Valéry Hélot, “Jadoulle et la sculpture rouennaise au xviiie siècle », Revue des Sociétés Savantes de Haute Normandie (lettres et sciences humaines), no 57, 1970, p. 46-48. Je remercie Geneviève Sennequier, conservateur en chef du Musée des Antiquités de m’avoir fourni une copie de cet article.

[31Hellis, « Des portraits peints et gravés de Pierre Corneille », p. 175.

[32Duval-Sanadon serait né à la Guadeloupe en 1748 et mort à Amfreville en 1816. Il est également auteur entre autres, de l’Hommage de la Neustrie au Grand Corneille. Poème héroï-lyrique, Présenté et lu à la séance de vendredi 9 août 1811 de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen, Paris, Bechet et Nepveu, 1811.

[33MS Acad. B21 (« Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Roüen – Séance Publique du Mercredi 2e Août 1775 »).

[34Epître à Corneille, au sujet de la statue qui doit être placée dans la nouvelle salle de spectacle de Rouen, Paris, Didot, 1775. (L’exemplaire consulté est conservé à la Bibliothèque municipale de Rouen sous la cote Norm. 255/75).

[35Lettre sur l’état actuel du spectacle à Rouen…, p. 22-23.

[36Lecarpentier, Itinéraire de Rouen…, p. 27.

[37Voir l’article de Marie Jeune dans le collectif La Révolution en Haute-Normandie 1789-1802, p. 293-4.

[38La liasse Théâtre des Arts / Construction / Agrandissements 1773-1807 (BMR MS en cours de classement) contient une lettre de Lemoine à propos de son paiement pour le rideau : « Vous desirez savoir Messieurs quels sont mes intentions relativement au Rideau que j’ai peint Les voici, je demande 2000 £ mes entrées ma vie durante et celles de madame Cousin pendant 4 années. / Si Vous Considerez Messieurs une année de travaille, des frais d’echafaudage, de peinture, et modeles, vous jugerez facilement des sacrifices que je fais. / je vous salue bien sincerement / Lemoine ».

[39Voyages en France, pendant les années 1787-88-89 et 90, t. I, p. 245.

[40Voyages en France, pendant les années 1787-88-89 et 90, t. I, p. 308.

[41Voyages en France, pendant les années 1787-88-89 et 90, t. I, p. 310.

[42Voyages en France, pendant les années 1787-88-89 et 90, t. I, p. 319.


Pour citer l'article:

Catriona Seth, « Pouvoirs de la culture et culture des pouvoirs : les débuts du Théâtre des Arts » in Un siècle de spectacles à Rouen (1776-1876), Actes du colloque organisé à l’Université de Rouen en novembre 2003 par Florence Naugrette et Patrick Taïeb.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 1, 2009.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?pouvoirs-de-la-culture-et-culture.html

SPIP | Espace privé | Table générale | Suivre la vie du site RSS 2.0
Université de Rouen