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Alia Baccar-Bournaz

GEMAS, Université de la Manouba

Quand l’ ‘heure fatale’ sonne à la cour des Valois. Interprétation de Mme de Lafayette

L’auteur

Alia Baccar Bournaz est docteur d’État en littérature française (Sorbonne Nouvelle-Paris III), Professeur Émérite (Université de La Manouba-Tunis). Ses travaux portent sur le XVIIe siècle français et sur la Méditerranée, ses cultures, ses héros et leur impact sur l’imaginaire de l’Antiquité au XVIIe siècle. Ses centres d’intérêt sont aussi les relations Orient-Occident dans les récits de voyage aux XVIe et XVIIe siècles, la Tunisie punique et latine dans les textes traduits et les romans tunisiens d’expression française.


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Le roman héroïco-galant est d’essence historique, mais il prend de grandes libertés avec l’histoire qu’il adopte à des fins bien précises. Son évolution tend vers la nouvelle plus brève et la chronique ou les mémoires qui ont des prétentions à plus de sérieux. Le genre narratif s’efforce de quitter l’épopée pour rejoindre la relation des événements du passé.

Pour illustrer notre propos, il m’a paru intéressant de m’appuyer sur un auteur français du XVIIe siècle qui a été fasciné par la cour d’Henri II, ses fastes, ses intrigues, son climat de galanterie. Mme de Lafayette a mis en scène la France des guerres de religion, Charles IX, la Saint-Barthélemy dans La Princesse de Montpensier, publiée en 1662, présenté une chronique de la cour des Valois, les derniers temps de Henri II et premiers temps de François II dans La Princesse de Clèves, publiée en 1678, et évoqué le séjour de Charles IX à Marseille en 1560 dans La Comtesse de Tende, nouvelle historique publiée à titre posthume en 1724. Une grande parenté existe entre toutes ses œuvres pour la technique comme pour l’intrigue. La romancière a recours intentionnellement au siècle de la Renaissance qu’elle introduit comme décor des drames qui s’y jouent. Sur ce point encore ce sont des ouvrages au goût du jour.

Vu le temps qui m’est imparti, je tirerai mes exemples du second roman de Mme de Lafayette. Je concentrerai mon attention sur l’arrière-plan du récit, c’est-à-dire le canevas historique sur lequel vient se greffer l’intrigue amoureuse. Pour respecter le thème choisi pour notre rencontre, je m’arrêterai à l’heure fatale qui vient, telle un gong, ébranler les destinées et décider du devenir de l’individu, de l’État, d’un peuple et des héros. Je ne m’arrêterai donc pas aux moments cruciaux qui ponctuent l’intrigue romanesque pour m’intéresser essentiellement aux événements historiques du XVIe siècle retenus par l’auteur. Mon approche sera thématique, ce qui me permettra de m’intéresser à la représentation et à l’adaptation de l’heure fatale sous la plume de la romancière.

Sur quels événements s’appuie-t-elle ? Comment sont-ils traités et pourquoi ? Telles seront les questions auxquelles je tenterai de répondre.

Mme de Lafayette puise sa documentation chez les historiens [1]. Ses sources sont connues depuis l’article de Chamard et Rudler [2].

Elle nous offre en effet, en connaissance de cause, dès l’incipit de La Princesse de Clèves, une avant-scène destinée à peindre le milieu dans lequel sa toute jeune héroïne Mlle de Chartres va vivre au lendemain de son mariage avec le Prince de Clèves. Elle crée une atmosphère où tout semble justifier sa chute : la cour de Henri II en 1558, un an avant sa mort. La romancière consacre sa première partie à brosser l’élégante atmosphère de l’époque des Valois et les dernières années du règne de Henri II, à présenter les principaux personnages et à exposer intrigues et cabales propres à cette cour oisive dont la loi est l’apparence et qui est occupée de sa propre image :

La magnificence et la galanterie n’ont jamais paru en France avec tant d’éclat que dans les dernières années de Henri second. […] C’était tous les jours des parties de chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues, ou de semblables divertissements. […] Ce prince aimait le commerce des femmes, même de celles dont il n’était pas amoureux : il demeurait tous les jours chez la reine à l’heure du cercle, où tout ce qu’il y avait de plus beau et de mieux fait, de l’un et de l’autre sexe, ne manquait pas de se trouver. [3]

Bien que réels, les personnages sont secondaires mais ils servent à peindre la cour des Valois. Ils ne sont que des utilités, comme on dit au théâtre. Ils n’ont pour fonction que de créer une péripétie, en remettant une lettre, en faisant naître un sentiment de jalousie, en suscitant une rencontre. Ils servent à la reine Marie de Médicis, orgueilleuse, délaissée, jalouse, autoritaire, voulant se faire aimer du vidame de Chartres, à la duchesse de Valentinois, maîtresse du roi qui l’aime, toute puissante, certaine de son pouvoir, dédaigneuse, intrigante, ayant empêché le mariage de Mlle de Chartres avec le fils du duc de Montpensier, à la reine Dauphine attirant tous les cœurs, au courant de tous les secrets, séduisante ; elle représente Henriette d’Angleterre, de même que le milieu de la reine représente celui de la vieille cour. Tous semblent rendre la chute dangereuse : ils évoluent dans un univers clos, galant, aux aguets de tout scandale, de tout moment propice.

C’est ce temps historique, c’est-à-dire celui qui est marqué par les événements de l’histoire que la romancière choisit pour introduire les moments cruciaux jouant un rôle prédominent dans la vie des personnages non seulement authentiques mais aussi romanesques.

« C’est une parfaite imitation du monde de la Cour et de la manière dont on y vit » écrira-t-elle à Lescheraine [4]. On y trouve en effet l’écho fidèle des grands événements du XVIe siècle finissant : allusion de la Reine-Dauphine à Anne de Boleyn, aux problèmes matrimoniaux d’Élisabeth d’Angleterre, les dates correspondent même pour la plupart à la réalité (négociations de Cercamp, mort de Marie Tudor, mariage de Claude de France, paix du Cateau-Cambrésis). Les moments historiques cruciaux ponctuent d’un bout à l’autre la trame romanesque. Il sera question des fiançailles de la fille du roi, Élisabeth de France, avec l’infant Don Carlos d’Espagne en avril 1559, puis de son mariage avec Philippe II d’Espagne, le 22 juin 1559, de la mort du roi le 10 juillet 1559, de la situation politique du royaume au lendemain de la disparition accidentelle de Henri II et de la disgrâce de Diane de Poitiers à ce moment-là, de l’avènement de François II, de son sacre à Reims et du début de son règne dans la IVe Partie du roman.

Il faut y ajouter les tableaux de mœurs : les séances de portraits, les courses de bagues, le jeu de paume, les tournois. C’est un moyen pour l’auteur de fixer les événements dans un temps déterminé.

Telle est donc la matière dont use Mme de Lafayette pour introduire le moment propice, le point critique, la minute décisive, cette infime fraction du temps où tout se décide, où tout bascule.

Il serait à présent intéressant de se pencher sur le traitement de l’heure fatal. Comment la romancière procède-t-elle pour en rendre compte ?

Pour en découvrir le fonctionnement, nous prendrons l’exemple de la mort du roi Henri II, qui est traitée par Mme de Lafayette à la manière d’une tragédie en trois parties : le déclenchement, l’accomplissement, les conséquences qu’elle entraîne tant sur le plan politique que sur le plan romanesque.

Mme de Lafayette prépare dès l’incipit ce moment tragique qui fixera de façon irrévocable le cours des événements.

Dans le second paragraphe du roman, nous relevons, d’emblée, ce trait de caractère qui sera fatal au roi et que Mme de Lafayette introduit de manière insidieuse dans la trame narrative : « Comme il réussissait admirablement dans tous les exercices du corps, il en faisait une de ses plus grandes occupations. »

Plus tard, dans la IIe partie, pour peindre un état d’âme social et mettre en branle le mécanisme du destin, Mme de Lafayette fait tomber la conversation chez la reine sur les horoscopes et les prédictions, sur lesquels les avis étaient partagés. Prenant la parole, le roi narre les faits suivants :

J’ai eu autrefois beaucoup de curiosité pour l’avenir […] ; mais on m’a dit tant de choses fausses et si peu vraisemblables que je suis demeuré convaincu que l’on ne peut rien savoir de véritable. Il y a quelques années qu’il vint ici un homme d’une grande réputation dans l’astrologie. Tout le monde l’alla voir ; j’y allai comme les autres, mais sans lui dire qui j’étais, et je menai M. de Guise et d’Escars ; je les fis passer les premiers. L’astrologue néanmoins s’adressa d’abord à moi, comme s’il m’eût jugé le maître des autres. Peut-être qu’il me connaissait ; cependant il me dit une chose qui ne me convenait pas s’il m’eût connu. Il me prédit que je serais tué en duel. Il dit ensuite à M.de Guise qu’il serait tué par derrière et à d’Escars qu’il aurait la tête cassée d’un coup de pied de cheval. […] Enfin nous sortîmes tous très mal contents de l’astrologue. Je ne sais ce qui arrivera à Monsieur de Guise et à d’Escars ; mais il n’y a guère d’apparence que je sois tué en duel. Nous venons de faire la paix, le roi d’Espagne et moi ; et, quand nous ne l’aurions pas faite, je doute que nous nous battions. [5]

L’astrologue adresse au souverain un message qui va fixer son destin, pierre angulaire de l’action. Ce thème soulève les problèmes éternels du libre arbitre et du déterminisme psychologique. Le lecteur relève en effet le ton narquois et l’incrédulité du roi face à la possibilité de réalisation d’un tel événement, c’est-à-dire sa mort accidentelle. Mme de Lafayette introduit des références temporelles floues, indiquant par là que la mise en marche du temps rapprochant de la fin tragique du roi est en branle : « Autrefois », « Il y a quelques années ». Il est aussi intéressant de relever la répétition des pronoms à la première personne impliquant directement le roi comme principal actant de l’« heure fatale » vers laquelle il approche inexorablement. On a l’impression que le personnage est mû par une mystérieuse « cause finale » et que sa liberté consiste à jouer un rôle qui lui est assigné. L’heure fatale apparaît comme cette force invisible qui étreint l’homme jusqu’à l’étouffer.

Plus le temps passe, plus l’instant crucial se précise et prend forme. En effet après la signature de la paix du Cateau-Cambrésis le 3 avril 1559, le mariage d’Élisabeth, fille de Henri II et de Catherine de Médicis, avec Philippe II d’Espagne est décidé. L’auteur prend soin de préciser :

Le roi ne songeait qu’à rendre ces noces célèbres par des divertissements où il pût faire paraître l’adresse et la magnificence de sa cour… Il résolut de faire un tournoi. [6]

Le moment fatidique est annoncé et c’est la personne directement concernée qui l’enclenche : « il résolut ».

Plus on se rapproche du dénouement, plus l’étau se referme sur Henri II qui est confronté, sans y prendre gare, à une succession de signes et de mises en garde.

D’abord, d’une manière presque anodine au beau milieu d’un paragraphe, il est question de l’objet du délit : l’arrivée des chevaux ; le lecteur se trouve transposé du jeu de paume à la lice où « le roi fit amener des chevaux qu’il avait fait venir depuis peu. »

On apprend ensuite qu’ils ne sont « pas encore dressés », « fougueux » et qu’ils « se voulurent jeter l’un à l’autre » [7] lorsque le roi et Nemours les montèrent.

Enfin, nous découvrons la conséquence funeste de cette imprudence royale : elle se confirme par une autre alarme du destin qui aurait dû prévenir Henri II du danger imminent qui le guette : l’accident essuyé par le prince de Nemours en enfourchant l’un d’eux.

Bien au contraire, la roue de la machine infernale continue irrévocablement son chemin, plus question de l’arrêter :

Enfin, le jour du tournoi arriva …. Le soir comme tout était presque fini et que l’on était près de se retirer, le malheur de l’Etat fit que le roi voulut encore rompre la lance. Il manda au comte de Montmorency, qui était extrêmement adroit, qu’il se mit en lice. Le comte supplia le roi de l’en dispenser et allégua toutes les excuses dont il put s’aviser, mais le roi, quasi en colère, lui fit dire qu’il le voulait absolument. La reine manda au roi qu’elle le conjurait de ne plus courir ; qu’il avait si bien fait qu’il devait être content et qu’elle le suppliait de revenir auprès d’elle. Il répondait que c’était pour l’amour d’elle qu’il allait courir encore et entra dans la barrière. Elle lui renvoya Monsieur de Savoie pour le prier une seconde fois de revenir ; mais tout fut inutile. [8]

La scène est consacrée aux derniers moments d’Henri II. Toutes les tentatives pour le sauver ont échoué. La tension dramatique est au paroxysme. Le récit de cet instant crucial est linéaire, l’organisation des étapes est logique, il est marqué par une gradation introduisant suspens et pathétique, illustrant l’incommunicabilité entre les personnages : l’appel au renoncement, le refus, l’issue inévitable. Les références temporelles sont précises, Mme de Lafayette prend soin de préciser « le soir ». Elles annoncent l’inévitable dénouement et sa rapidité. Le style indirect et la phrase épisodique permettent de suivre les tractations entre le roi et ses proches, dévoilant ainsi leur affolement et leur angoisse : les parties du discours employées vont tout à fait dans ce sens (notons la reprise de la conjonction « mais » exprimant cette confrontation). La dernière phrase, par sa brièveté, clôt la scène fatidique ou scène climax, comme un point d’orgue. L’évolution psychologique des personnages est conditionnée par l’imminence de l’issue fatale.

La reine qui, au début du roman, est une femme d’âge mûre, ambitieuse, « souffrant sans peine l’attachement du roi avec la duchesse de Valentinois », ayant « une si profonde dissimulation qu’il était difficile de juger ses sentiments », apparaît ici, dans la IVe Partie, transformée par son amour et son anxiété née de l’approche d’un danger. Le tragique découle de son accablement ou de son impuissance devant le sort qui attend son époux. La perspective du dénouement n’est que celle d’une issue fatale : la mort.

Le roi est le véritable actant de cette tragédie, notons l’importance du champ lexical propre à la volonté qui le rapproche inexorablement de son anéantissement. Il est caractérisé par son orgueil ; et à mesure qu’il avance vers l’accomplissement de l’heure fatale, il se durcit dans son entêtement, égaré par son rôle de victime déjà happée par la machine infernale. Le tragique naît de son aveuglement, de son refus de prendre en considération les prédictions et des manifestations surnaturelles. L’heure fatale sert de révélateur psychologique pour Henri II.

Après la mort du roi, les hiérarchies sociales sont bouleversées et les règlements de compte se manifestent comme le statut de sa maîtresse, la duchesse de Valentinois. Mme de Lafayette puise ses informations dans Les Dames galantes de Brantôme (II) :

Il fut dit et commandé à madame la Duchesse de Valentinois, sur l’approchement de la mort du roi Henri second, et le peu d’espoir de sa santé, de se retirer en son hôtel de Paris , et n’entrer plus en sa chambre, autant pour ne le perturber en ses cogitations à Dieu, que pour inimitié qu’aucuns lui portaient. Etant donc retirée, on lui envoya demander quelques bagues et joyaux qui appartenaient à la Couronne, et eut à les rendre. Elle demanda soudain à Monsieur l’harangueur, comment, le roi est-il mort ? Non, Madame, répondit l’autre, mais il ne peut guère tarder . Tant qu’il lui restera un doigt de vie donc, dit-elle, je veux que mes ennemis sachent que je ne les crains point ;et que je ne leur obéirai tant qu’il sera vivant .Je suis encore invincible de courage ;mais lorsqu’il sera mort, je ne veux plus vivre après lui ;et toutes les amertumes qu’on me saurait donner, ne me seront que douceurs au prix de ma perte ;et par ainsi mon roi vif ou mort je ne crains point mes ennemis.

Mme de Lafayette reprend cette narration en la condensant :

L’on peut juger en quel état était la duchesse de Valentinois. La reine ne permit point qu’elle vît le roi et lui envoya demander les cachets de ce prince et les pierreries de la couronne qu’elle avait en garde. Cette duchesse s’enquit si le roi était mort ;et comme on lui eut répondu que non :
– Je n’ai donc point encore de maître, répondit-elle, et personne ne peut m’obliger à rendre ce que sa confiance m’a mis entre les mains. [9]

La romancière met plus d’art dans la narration de la scène, elle abrège la réponse de la duchesse pour qu’elle ait plus de portée et supprime tout ce qui fait penser à la maladie, au repentir, elle met en face les deux femmes, la reine et la maîtresse, pour dramatiser la situation.

Elle supprime tous les détails, les faits vrais qui eussent enchanté Balzac, et surtout un romancier d’après 1850. De même, elle transpose sur le plan psychologique ce qui n’était que des faits.

Il est aussi intéressant d’analyser l’attitude de la reine mère après la mort de Henri II, à l’accession de François II [10]. Mme de Lafayette puise ses informations chez Pierre Mathieu qui narre les faits suivants :

Si tôt que son père eut rendu l’esprit : le Duc de Guise, le Cardinal de Ferrare, Alphonse de Ferrare, et Jacques de Savoye, le firent monter en carrosse, et le menèrent au Louvre. La reine mère y alla aussi accompagnée du Duc de Nemours, et elle eut le jugement si pressant en cette violente douleur, que voulant monter en carrosse, elle se souvint qu’elle était descendue d’un degré, et pour ce, ne voulut retarder de faire voir qu’elle ne l’ignorait, et prenant la reine par la main, lui dit, Madame, c’est à vous de marcher maintenant la première. [11]

Mme de Lafayette reprend les récits à peu près tels qu’ils sont :

Sitôt qu’il fut expiré au Château de Tournelles, le duc de Ferrare, le Duc de Guise et le Duc de Nemours conduisirent au Louvre la reine mère. Comme ils commençaient à marcher, elle se recula de quelques pas et dit à la reine, sa belle-fille, que c’était à elle à passer la première ;mais il fut aisé de voir qu’il avait plus d’aigreur que de bienséance dans ce compliment. [12]

L’accomplissement de la mort tragique du roi permet aussi à la romancière d’introduire des conséquences sur les héros :

C’est le roi de Navarre et non plus M. de Clèves qui conduira Mme Elisabeth en Espagne et donc Mme de Lafayette insiste sur la présence du Duc de Nemours, lui donne un premier rôle, explique l’état d’âme qui dément le geste. Elle interprète les actes, ici aussi elle transpose sur le plan psychologique ce qui n’était que des faits. La princesse de Clèves n’ira pas en Espagne, pour ne plus être confrontée à de nouvelles rencontres avec Nemours et qu’elle refuse étant consciente de son impuissance de se libérer l’un de l’autre . [13]

On trouverait beaucoup d’autres correspondances dans le traitement de l’heure fatale par Mme de Lafayette. On est surpris de découvrir une telle érudition. Elle essaye de ressusciter un vrai passé (ici la mort d’Henri II) et non plus un passé de chimères. D’un côté, elle est fidèle à l’histoire mais de l’autre elle refuse l’histoire.

Sous sa plume, la minute décisive est adaptée à ses besoins narratologiques où rebondissements et déroulement du drame tiennent en haleine le lecteur, elle est un ressort puissant dans le déroulement de l’action.

D’autre part, conformément au classicisme, elle sert à mettre en lumière la psychologie des personnages. Mme de Lafayette évite qu’ils soient figés dans leur grandeur. Sans doute on voit le roi, la reine, mais ils demeurent à l’arrière-plan et n’interviennent jamais dans un rôle officiel ; pour avoir plus de liberté, elle choisit justement comme héros un prince qui n’a rien accomplit.

Au premier plan, il s’agit de protagonistes dont l’aventure relève de la seule vérité psychologique : le mariage d’une princesse royale ne compte que comme une péripétie qui modifie l’état d’âme de Mme de Clèves ou de M. de Nemours. Elle arrange ainsi les faits selon les besoins de son récit. Elle montre une grande maîtrise lexicale et une sagesse innée dans le choix de ses matériaux. Elle adapte des étapes de l’histoire politique aux étapes de l’histoire sentimentale. Chez elle, la marche du temps est assimilée au fonctionnement d’une machine irrésistible. Henri II est cet esprit fort qui refuse de croire aux avertissements, il n’échappe pas à cette attirance vers la gloire et le faste mis en œuvre par le destin pour le perdre et ses actes sont commandés par toute l’immense machinerie du futur. Ces manifestations d’un monde invisible ont une sorte de vraisemblance poétique qui les rend palpitantes et émouvantes.

L’heure fatale, c’est celle qui compte, impitoyablement, le temps laissé à l’homme de son illusion, et qui, à l’heure dite éclate et l’anéantit. Sous la plume de Mme de Lafayette, elle devient une puissance vicieuse dont l’unique but est d’immerger l’homme dans le malheur.

Notes

[1Michel Le Laboureur de Castelnau qui a publié Mémoires de Messire Michel de Castelnau, Seigneur de Mauvissière à Paris en 1621 a eu à sa disposition les Mémoires de Brantôme, Leyde, 1665-1666.
Brantôme, Dames illustres, Dames galantes, Hommes illustres et Grands capitaines (9 volumes).
François Mézeray, Histoire de France, depuis Faramond jusqu’au règne de Louis le Juste, 3 vol. in f°, 1643-1651 (avec gravures).
Pierre Mathieu, Histoire de France sous les règnes de François Ier, François II …Louis XIII, 2 vol. in f°, 1631, une seule édition.
P.Guibourg, dit le Père Anselme, Le Palais d’honneur, 1663, in-4°, qui utilise le Cérémonial de France, publié par Théodore Godefroy en 1619 que Denis Godefroy réédite en 1649 et auquel Mme de Lafayette recourt directement.

[2H. Chamard et G. Rudler, « Les Sources historiques de La Princesse de Clèves », in Revue du Seizième siècle, II, 1914, pp. 92-131.

[3Mme de Lafayette, Romans et Nouvelles, Classiques Garnier, Paris 1961, p. 241

[4Lettre à Lescheraine, avril 1678.

[5Mme de Lafayette, op. cit., pp. 296- 297. C’est nous qui soulignons.

[6Ibid., p. 304.

[7Ibid., p. 305.

[8Ibid., p. 356.

[9Ibid., p. 357.

[10Ibid.

[11Pierre Mathieu, op. cit., III.

[12Mme de Lafayette, op. cit., p. 357.

[13Ibid., p. 359.


Pour citer l'article:

Alia Baccar-Bournaz, « Quand l’ ‘heure fatale’ sonne à la cour des Valois. Interprétation de Mme de Lafayette » in L’Instant fatal, Actes du colloque international organisé par le CÉRÉdI et le GEMAS (Université de la Manouba, Tunis), les jeudi 13 et vendredi 14 décembre 2007, édités par Jean-Claude Arnould.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 3, 2009.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?quand-l-heure-fatale-sonne-a-la.html

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