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Catriona SETH

Université de Lorraine – CELJM – CÉRÉdI

Rousseau et ses doubles dans les livres I à VI des Confessions


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Les célèbres propos liminaires des Confessions nous font entendre une déclaration de Rousseau qui sonne comme une justification de son entreprise : « j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre [1]. » À plusieurs reprises au cours de sa narration, il affirme qu’il est unique. Pourtant, parmi les aspects qui ne manquent de frapper le lecteur des six premiers livres, il se met en scène comme l’élément d’une paire, souvent, semble-t-il, dans une relation de tension vers ou de refus d’un double potentiel.

Pour aborder la question des doubles pendant la jeunesse de Rousseau, tel qu’il la raconte dans les livres I à VI des Confessions, je traiterai successivement les éléments suivants : les doubles familiaux ; Bâcle et Venture (deux engouements successifs) ; deux triangles pour un cœur simple ; un double « je ».

Les doubles familiaux

La famille nucléaire offre des relations croisées : le frère de Suzanne Bernard épouse la sœur d’Isaac Rousseau. « Ainsi mon oncle était le mari de ma tante, et leurs enfant furent doublement mes cousins germains. » (6). On a souvent observé combien le père avait mis de pression sur le fils de l’épouse morte en lui disant, par exemple : « rends-la-moi, console-moi d’elle, remplis le vide qu’elle a laissé dans mon âme. » (7) ou encore « T’aimerais-je ainsi si tu n’étais que mon fils ? », ce qui fait d’emblée de l’enfant un être double. Il ne nous appartient pas ici d’analyser les effets des propos paternels, abordés par Pierre-Paul Clément [2]. Cela dit, dans cette famille, Rousseau, plus qu’un fils, est donc deux fois cousin d’Abraham, dont nous reparlerons, et se voit imposer, dès le départ, une relation avec son père de remplacement de la mère, disparue du couple parental en lui donnant naissance.

Il y a un double naturel de Rousseau, son frère, François. Jean-Jacques, né au retour de Turquie de son père, n’accorde guère de place à son aîné. Ne lui sont dévolues que quelques lignes des Confessions, dans lesquelles le cadet se met en valeur. Son arrivée à lui a fait cesser doublement un rapport privilégié entre les parents et le fils aîné : la mère est morte ; le fils s’est retrouvé dédoublé par le nourrisson. Jean-Jacques se montre d’emblée comme l’enfant sage et le fils préféré (« l’extrême affection qu’on avait pour moi le faisait un peu négliger, et ce n’est pas cela que j’approuve. », 9) face à un « libertin ». La seule scène dans laquelle les deux frères sont présents montre le benjamin s’interposant entre le père et l’aîné lors d’une dispute violente. Il prend ainsi une place qui devrait être celle du plus âgé, plus raisonnable, sur un plan intellectuel, mais il le remplace aussi physiquement : « Je le couvris ainsi de mon corps, recevant les coups qui lui étaient portés. » (9-10). L’héroïsme de Jean-Jacques a besoin de la polissonnerie de son frère pour exister : il est l’Abel d’un Caïn au petit pied [3] (et il ne faut peut-être pas s’étonner si Rousseau se penche sur Caïn et Abel dans son Essai sur l’Origine des langues) et dont l’histoire va avoir raison, au contraire de ce qui se passe dans la Bible. Jean-Jacques Rousseau élimine en effet son frère d’un trait de plume après l’avoir traité comme un mauvais sujet : « On n’a plus eu de ses nouvelles depuis ce temps-là, et voilà comment je suis demeuré fils unique [4]. » (10) Jamais il ne s’interroge sur le fait que François Rousseau a été, pendant sept ans, le fils unique de Suzanne et d’Isaac Rousseau. L’impossibilité du père à aimer également ses deux fils, la disparition de la mère, la différence d’âge et de caractère entre les deux garçons semblent rendre leur coexistence impossible – et on peut noter au passage que le premier jet des Confessions, comme le montrent les variantes, accordait encore moins de place au mystérieux François Rousseau dont Stéphane Audeguy a fait, voici quelques années, le héros d’un roman divertissant baptisé, justement, Fils unique. J’ajoute encore que le prénom de François Rousseau ne figure pas dans le texte (à la différence par exemple de ceux de leurs parents), nouvelle façon de réduire l’importance de l’individu dont l’existence semble se limiter à son lien familial avec Jean-Jacques [5].

Rousseau a avec son cousin un rapport plus fraternel, comme il l’explique lui-même lorsqu’il évoque le séjour à Bossey : « L’habitude de vivre ensemble dans un état paisible m’unit tendrement à mon cousin Bernard. En peu de temps j’eus pour lui des sentiments plus affectueux que ceux que j’avais eus pour mon frère, et qui ne se sont jamais effacés. » (13). Abraham paraît au départ être son double « en mieux » en quelque sorte – il a ses deux parents, il habite un quartier plus bourgeois que la rue de Coutance où demeurent les Rousseau, son père n’a pas été obligé de quitter Genève, il est l’enfant chéri de la maison, chez les Lambercier, mais « n’abusait pas trop de la prédilection qu’on avait pour lui dans la maison comme fils de mon tuteur » (13).

Le rapport entre Abraham et Jean-Jacques, pendant leur séjour commun à Bossey, est de l’ordre du fusionnel. « Nos travaux, nos amusements, nos goûts étaient les mêmes : nous étions seuls ; nous étions de même âge : chacun des deux avait besoin d’un camarade ; nous séparer était, en quelque sorte, nous anéantir. » L’attachement des garçons l’un pour l’autre est qualifié d’« extrême » : « nous étions toujours d’accord sur tout » (13). Rousseau est montré comme ayant, malgré les apparences, l’ascendant sur son cousin qu’il aide avec ses devoirs. Cela dit,

nos deux caractères s’accordaient si bien, et l’amitié qui nous unissait était si vraie, que, dans plus de cinq ans que nous fûmes presque inséparables, tant à Bossey qu’à Genève, nous nous battîmes souvent, je l’avoue, mais jamais on n’eut besoin de nous séparer, jamais une de nos querelles ne dura plus d’un quart d’heure, et jamais une seule fois nous ne portâmes l’un contre l’autre aucune accusation. (14)

Réconciliant double et unicité, Rousseau ajoute que c’est un exemple « peut-être unique depuis qu’il existe des enfants. » (14) L’aspect idéal de la relation est rehaussé par l’espèce de famille recomposée que forment les deux enfants avec le pasteur Lambercier et sa sœur. Les souvenirs du petit Jean-Jacques semblent se conjuguer au pluriel comme en témoignent l’épisode du noyer de la terrasse et de l’aqueduc (23-25), mais aussi la présence envahissante du pronom de la première personne du pluriel dans tout ce qui concerne Bossey. Le « paradis terrestre » (21) enfantin cesse d’être tel lors de deux épisodes dans lesquels, de fait, le duo fusionnel est en partie remis en question. Rousseau ressent l’avant-coureur du plaisir solitaire auquel il aura recours, en particulier à Turin, lors de l’épisode de la fessée, et est expulsé (comme Abraham, victime collatérale) de la chambre de Mlle Lambercier. Ensuite Rousseau est accusé à tort d’avoir cassé un peigne, Abraham d’un autre forfait, ils sont « enveloppés ensemble » (19) dans la même punition. Leurs réactions sont analogues, Abraham se mettant à l’« unisson » de son cousin :

Tous deux dans le même lit nous nous embrassions avec des transports convulsifs, nous étouffions et quand nos jeunes cœurs un peu soulagés pouvaient exhaler leur colère, nous nous levions sur notre séant, et nous nous mettions tous deux à crier cent fois de toute notre force : Carnifex, Carnifex, Carnifex ! » (20)

Dans la réaction excessive de ces cris hyperboliques, on relève une image de l’acuité des sentiments des deux enfants.

Même hors de Bossey, les jeunes garçons vont maintenir une relation des plus proches puisqu’ils sont tous deux logés à Genève chez les parents d’Abraham, lequel fait des études choisies pour lui alors que Jean-Jacques ne peut suivre la voie qu’il aurait souhaitée, « être ministre, car je trouvais bien beau de prêcher » (26) car la fortune familiale n’y suffit pas. Les deux garçons sont « toujours inséparables » dans une relation inchangée. En effet, comme l’écrit Jean-Jacques : « nous nous suffisions l’un à l’autre » (26). Ils ne recherchent pas la compagnie des autres enfants de leur âge : « Nous avions si peu besoin de nous faire des camarades que nous en négligions même l’occasion » (27). La fusion est telle « qu’il nous suffisait d’être ensemble pour que les plus simples goûts fissent nos délices. » (27). Les deux garçons forment un « couple assez plaisamment assorti », l’un très grand, l’autre très petit, mais « inséparables ». Cela dit, d’après ce qu’écrit Jean-Jacques, c’est de son cousin que se moquent les autres garçons en l’appelant « Barna Bredanna » (27), soit « âne bâté », en écho à Abraham Bernard. On peut remarquer au passage que, dans un cas qu’on peut rapprocher de celui de François Rousseau, désigné seulement comme frère, malgré la proximité enfantine avec Abraham, Rousseau ne cite jamais le prénom par lequel il a pourtant dû l’appeler, ce prénom vétérotestamentaire de celui qui entre dans une alliance avec le Seigneur. Il rappelle seulement la version moqueuse des jeunes Genevois, « Barna Bredana », qui ne se comprend vraiment que si l’on connaît le prénom d’Abraham Bernard. Le garçon, pourtant futur soldat, est ainsi réduit, après avoir été un véritable double, sentant les mêmes choses que Jean-Jacques, au même moment, à une figure de ridicule, pour lequel son cousin – celui qui n’a pas les qualités physiques nécessaires pour être un militaire, on le verra plus tard [6] – est un chevalier servant inefficace (« Je battis, je fus battu », 28), puis éliminé d’un trait de plume à l’occasion de l’évocation du décès de l’oncle Gabriel : « mon pauvre cousin était aussi mort au service du roi de Prusse, et ma tante perdait ainsi son fils et son mari presque en même temps » (249). Il ne reste donc à Rousseau d’Abraham que ses souvenirs : il a dû se défaire, à Turin, de l’épée qui faisait partie des petits présents au jeune fugueur offerts par le cousin resté à Genève. Il laisse entendre en passant que le rapport fusionnel qu’il avait avec Abraham Bernard faisait jaser : « à force de nous voir inséparables on y prit garde. »

Bâcle et Venture, deux engouements successifs

Rousseau va rechercher, dans ses amitiés avec les hommes, quelque chose de cette identification fusionnelle qui a été sienne avec le jeune Bernard dont il était deux fois cousin, et dont il écrit « nous étions faits pour nous aimer ». Cela est vrai en particulier de deux jeunes gens qu’il croise après son départ de Genève, Bâcle et Venture de Villeneuve.

Bâcle représente pour Rousseau un lien avec Genève et lui a été présenté par un sien cousin éloigné, Mussard. Alors qu’il ne souhaite pas se retrouver avec les « nouveaux convertis de mon espèce » (108), Jean-Jacques va se lier d’amitié avec un compatriote resté reformé, « un autre Genevois appelé Bâcle, dont j’avais été camarade durant mon apprentissage » (108). Ce Bâcle, dont nous n’apprendrons pas le prénom, connaît donc Rousseau et, probablement son cousin, depuis leur enfance commune dans la cité de Calvin. L’attraction, en exil, paraît avoir été immédiate : « Ce Bâcle était un garçon très amusant, très gai, plein de saillies bouffonnes que son âge rendait agréables. Me voilà tout d’un coup engoué de M. Bâcle, mais engoué au point de ne pouvoir le quitter. » Voici Rousseau à nouveau inséparable d’un contemporain. Or Bâcle doit repartir à Genève. Sachant cela, Rousseau adapte sa conduite :

Je ne le quittais plus, ou plutôt il ne me quittait pas lui-même ; car la tête ne me tourna pas d’abord au point d’aller hors de l’hôtel passer la journée avec lui sans congé : mais bientôt, voyant qu’il m’obsédait entièrement, on lui défendit la porte, et je m’échauffai si bien, qu’oubliant tout, hors mon ami Bâcle, je n’allais ni chez M. l’Abbé, ni chez M. le Comte, et l’on ne me voyait plus dans la maison. On me fit des réprimandes que je n’écoutai pas. On me menaça de me congédier. Cette menace fut ma perte : elle me fit entrevoir qu’il était possible que Bâcle ne s’en allât pas seul. Dès lors, je ne vis plus d’autre plaisir, d’autre sort, d’autre bonheur, que celui de faire un pareil voyage, et je ne voyais à cela que l’ineffable félicité du voyage, au bout duquel, pour surcroît, j’entrevoyais Mme de Warens, mais dans un éloignement immense. » (108)

À nouveau, nous avons une forme de rapport fusionnel, qui n’imagine pas de vie sans l’autre et ici, au point de compromettre une existence convenable et un poste solide. Le geste de tout abandonner correspond d’ailleurs presque plus à ce que l’on attendrait d’un jeune amoureux que d’un compagnon. Cela dit, l’esprit voyageur de Rousseau s’accommode bien de sa décision, même au dépens d’une forme de trahison des Solar : « à tout l’attrait de l’indépendance se joindrait celui de faire route avec un camarade de mon âge, de mon goût et de bonne humeur, sans gêne, sans devoir, sans contrainte, sans obligation d’aller ou rester que comme il nous plairait » (108-109).

À l’issue du voyage, Rousseau met clairement en balance Mme de Warens et Bâcle dont, dit-il, « je craignais de ne pouvoir me débarrasser aisément » (112). Il se comporte avec froideur envers ce compagnon dont il était entiché et l’élimine pour ne pas avoir un rival auprès de « Maman ». Il parle de ne vouloir imposer à cette dernière le « surcroît », sous-entendu le coût de l’entretenir lui aussi, mais il laisse ainsi clairement entendre qu’il ne veut pas partager ses bienfaits. Bâcle, plus fin que ne le croit son ami, l’embrasse avant de le laisser avec des souvenirs durables.

Le troisième homme, dans cet inventaire de doubles électifs de Rousseau, après Abraham Bernard et le jeune Bâcle, est le mystérieux Venture de Villeneuve. Si Abraham présentait une identité de condition et d’origine avec un Jean-Jacques dont il partagea la jeunesse, si Bâcle était attirant par son caractère et le goût de liberté qu’il offrait à l’exilé genevois, Venture de Villeneuve fascine Rousseau pour d’autres raisons. C’est en premier lieu son côté mystérieux qui fait qu’on s’intéresse à lui. Il se présente d’abord par son métier et sa nationalité : il est musicien et Français, deux qualités que Rousseau aimerait revendiquer pour siennes. S’il est mal habillé et d’un physique un peu disgracieux, on note tout de même chez lui « quelque chose de noble que son maintien ne démentait pas » (137). Il est un jeune homme qui a eu de l’éducation, mais qui a vécu en libertin – l’une des postures qui auraient pu être choisies par Rousseau. Venture offre ainsi d’abord une sorte de reflet prolongé et un peu déformant de la réalité du Genevois. Lorsqu’il accepte de chanter à la messe, sans même répéter le morceau, c’est Rousseau qui tremble pour lui : « Quand on commença, le cœur me battit d’une terrible force, car je m’intéressais beaucoup à lui. » (138).

Le parallèle avec Bâcle est tracé par l’écrivain : « Après m’être engoué de M. Bâcle […] je pouvais bien m’engouer de M. Venture. » Rousseau ajoute cependant une nuance : « Mon goût pour M. Venture, plus raisonnable dans sa cause, fut aussi moins extravagant dans ses effets, quoique plus vif et plus durable que celui que j’avais pris pour M. Bâcle. » (139). Les symptômes sont tout de mêmes proches de ceux qui ont été évoqués à propos de l’ami de Turin. La différence est que les deux jeunes gens ne sont pas inséparables mais c’est peut-être parce que Mme de Warens offre un contrepoids naturel : « J’aimais à le voir, à l’entendre : tout ce qu’il faisait me paraissait charmant : tout ce qu’il disait me semblait des oracles ; mais mon engouement n’allait point jusqu’à ne pouvoir me séparer de lui. J’avais à mon voisinage un bon préservatif contre cet excès. » Rousseau affirme avoir une certaine distance face à cet ami : « D’ailleurs, trouvant ses maximes très bonnes pour lui, je sentais qu’elles n’étaient pas à mon usage. » Rousseau cherche « une autre sorte de volupté » et semble regretter de ne pas trouver un lien fusionnel avec son ami : « j’aurais voulu allier cet attachement [la volupté] avec celui qui me dominait. » (139). L’échec d’une rencontre entre Venture et Mme de Warens, leurs commentaires respectifs sur l’autre et le voyage de Rousseau à Lyon (imaginé en partie par Mme de Warens pour éloigner le jeune homme de Venture) changent la donne.

Lorsque Rousseau retrouve Venture à Annecy, « Maman » n’est pas là « et il me fit presque oublier Mme de Warens » (147) selon l’écrivain. On note ici encore, comme dans le rapport avec Bâcle, que Mme de Warens peut être, par sa présence, un élément perturbateur des relations. De la même manière, on peut relever que Jean-Jacques ne confie pas à Venture ce qu’il a fait pendant son excursion avec Mlles Galley et de Graffenried. Cela laisse entendre qu’il y a toujours une forme d’exclusivité dans les liens qu’entretient Jean-Jacques avec les jeunes gens dont il est proche. Les relations triangulaires, qui constitueront l’un des schémas idéaux de Rousseau, émergent peut-être à la fois de ces échecs et de sa place auprès de Mme de Warens et de Claude Anet dont nous aurons l’occasion de reparler.

Si Rousseau et Venture sont séparés par la vie, le Genevois n’a qu’une idée, lorsqu’il arrive dans une ville importante où il n’est pas connu : « je me mis en tête de faire à Lausanne le petit Venture » (163). Le qualificatif antéposé montre que cette imitation sera a priori moins convaincante que l’original. Pour bien marquer la ressemblance, Rousseau se choisit un pseudonyme. Dans ce jeu du « je est un autre » nous trouvons une tendance qui revient à plusieurs reprises dans le livre. Ici, l’emprunt est des plus transparents. Rousseau veut se donner pour musicien et il prend possession d’un nom comme s’il espérait acquérir au passage les talents de l’original : « Je m’approchais toujours de mon grand modèle autant qu’il m’était possible. Il s’était appelé Venture de Villeneuve, moi je fis l’anagramme du nom de Rousseau dans celui de Vaussore [7], et je m’appelai Vaussore de Villeneuve. » (164). Tout hâbleur qu’il était, Venture était modeste à propos de ses propres talents. Son disciple « Vaussore » va être tout le contraire de cela. La différence entre le moment où Venture chante brillamment à la messe à Annecy sans avoir répété et l’échec absolu de la scène spéculaire dans laquelle Rousseau fait jouer sa composition chez M. de Treytorens indique combien l’identification était réelle mais vouée à la catastrophe car elle était fondée sur l’affectif plutôt que sur un partage quelconque de talents ou de compétences. Lorsqu’il s’avisera qu’il lui faut apprendre pour arriver au niveau de Venture, Rousseau tentera d’étudier à Besançon auprès du même maître (238). On note ici l’identification qui conduit au phagocytage du nom et des fonctions de l’ami de cœur [8]. Rousseau crée même un verbe à partir de son patronyme : « Pour comprendre à quel point la tête me tournait alors, à quel point je m’étais, pour ainsi dire, venturisé, il ne faut que voir combien tout à la fois j’accumulai d’extravagances. » On remarque qu’avec ce verbe pronominal, Rousseau est à la fois le sujet et l’objet de cette conversion.

Les retrouvailles à Paris, vers 1757, offrent à Rousseau l’occasion de revoir son ancien ami Venture sous un jour nouveau, qui correspond plus au regard que devaient avoir sur lui Mme de Warens ou Mlles de Graffenried et Galley, qui, toutes trois, le jugeait sévèrement : « Un autre homme était avec lui. Qu’il me parut changé ! Au lieu de ses anciennes grâces, je ne lui trouvai plus qu’un air crapuleux, qui m’empêcha de m’épanouir avec lui. » (473) De façon significative, Rousseau ajoute, parmi les hypothèses de ce manque d’attraction ressenti pour Venture retrouvé, que ses yeux peut-être « n’étaient plus les mêmes » et on peut imaginer qu’en effet, sans l’engouement admiratif qui a été sien, il voit désormais le musicien tel qu’il est. De plus, Venture semble être en couple avec un autre homme. Ici, comme avec le couple Abraham / Jean-Jacques ou l’exclusion de Bâcle pour reformer un couple Maman / Petit, Rousseau semble être renvoyé à une sexualité ambiguë. Bâcle est devenu « ce petit malheureux qui m’avait séduit ». Engoué de lui, puis de Venture, Rousseau ne supporte pas « l’air crapuleux » de l’homme qu’il revoit, comme s’il découvrait, derrière ses passions innocentes, une débauche latente. Avec les jeunes Bâcle et Venture, Jean-Jacques avait entrevu une possibilité de s’améliorer, un reflet favorable de ce qu’il était et donc un guide vers ce qu’il pourrait devenir. Avec Venture arrivé à l’âge mûr, Rousseau se retrouve en face d’un aspect insupportable pour lui de sa personne, cette homosexualité refoulée qui se décèle entre les pages des Confessions.

Deux triangles pour un cœur simple

Auprès de Mme de Warens, Rousseau va se retrouver dans un schéma de triangle qui est différent de ceux qui se profilaient avec Bâcle et Venture. En effet, c’est « Maman » qui est le pivot de ces deux relations successives dans lesquelles Rousseau a une place plus ou moins confortable, l’autre homme étant, dans la version en apparence réussie, Claude Anet, dans le cas de figure insupportable, Wintzenried.

On sait que Rousseau met en évidence, notamment dans Julie ou La Nouvelle Héloïse, une forme d’équilibre d’un trio ou plutôt de deux trios successifs, Claire, Julie, Saint-Preux, puis Julie, Saint-Preux, Wolmar, et qu’il aurait aimé, avec Sophie d’Houdetot et Jean-François de Saint-Lambert, parvenir à une telle entente. Avec Claude Anet, il découvre une forme de triangle. L’homme est décrit comme « fidèle » et devient au départ une sorte de modèle pour Jean-Jacques : « Comme il était sérieux, même grave, et que j’étais plus jeune que lui, il devint pour moi une espèce de gouverneur, qui me sauva beaucoup de folies : car il m’en imposait, et je n’osais m’oublier devant lui. » (201). Nous sommes dans un cas de figure analogue à celui qui s’était présenté avec Bâcle et Venture : Rousseau voit un homme dont il pense pouvoir devenir l’émule. Il va, de fait, apprendre de Claude Anet à herboriser, occupation qui fera le bonheur de la deuxième partie de sa vie, tout comme il a consolidé, avec Venture, des connaissances musicales dont il fit en grande partie son fonds professionnel. D’Anet, Rousseau qui l’estime et le respecte, écrit : « je devins en quelque façon son élève, et ne m’en trouvai pas plus mal. » (202). Anet partage avec Rousseau le fait d’être en un sens unique : « Claude Anet était sans contredit un homme rare, et le seul même de son espèce que j’aie jamais vu. » (201)

Rousseau, naïf, ne comprend pas au départ la nature des relations entre Mme de Warens et le paysan de Montreux « qu’elle avait pris à son service à cause de ses drogues, trouvant commode d’avoir un herboriste dans son laquais » (201). Il aurait fallu, dit-il, la tentative de suicide du valet pour qu’il comprenne. Ses sentiments sont partagés : « Je n’avais pas songé même à désirer pour moi cette place, mais il m’était dur de la voir remplir par un autre ; cela était fort naturel. » (201). Dans un mouvement généreux, Rousseau dit avoir étendu à Anet l’affection qu’il avait pour « Maman », grâce à celle-ci : « tous ceux qui l’aimaient s’aimaient entre eux » et « Nous vivions ainsi dans une union qui nous rendait tous heureux, et que la mort seule a pu détruire » (202).

L’équilibre du triangle va être perturbé par l’amorce des relations sexuelles entre Mme de Warens et son jeune protégé (a priori à partir de l’automne 1733). Dans son processus d’identification, Rousseau va jusqu’à projeter potentiellement sa propre ignorance initiale des rapports entre maîtresse et valet sur ce dernier : « J’ignore si Claude Anet s’aperçut de l’intimité de notre commerce. » (230) écrit-il lorsqu’il devient l’amant de Mme de Warens. Il décrit un trio idyllique : « Ainsi s’établit entre nous trois une société sans autre exemple peut-être sur la terre. » (231). Comme le duo Abraham / Jean-Jacques, le trio Warens / Anet / Rousseau atteint une forme d’unicité. La relation paraît idéale. Elle est selon toute probabilité idéalisée. Elle correspond pourtant peut-être à quelque chose qui arrangeait Rousseau : un autre lui-même prend en charge le rapport physique qu’il lui est difficile d’assumer. C’est ce qui se lit en creux dans le propos suivant :

Le lecteur, déjà révolté, juge qu’étant possédée par un autre homme, elle [Mme de Warens] se dégradait à mes yeux en se partageant, et qu’un sentiment de mésestime attiédissait ceux qu’elle m’avait inspirés ; il se trompe. […] jamais je ne l’aimai plus tendrement que quand je désirais si peu de la posséder. (224).

Deux éléments viennent suggérer que tout était moins rose en réalité que dans cette présentation. Le premier est la mort suspecte d’Anet, parti récolter du génépi dans la neige, et qui ressemble fort, comme le rappelle Jacques Voisine dans l’édition au programme, à une tentative de suicide. L’éditeur se demande s’il ne faudrait pas récrire complètement l’épisode des amours triangulaires et voir Rousseau en élément perturbateur responsable de la tentative de suicide d’Anet, puis de sa mort en mars 1734 [9] (235) – il aurait ainsi « tué » l’autre, celui qui aurait pu être une figure de père, mais aussi celui qui occupait une place à laquelle il ne supportait pas de voir quelqu’un, malgré les descriptions idylliques du ménage à trois. Un élément qui irait dans le sens d’une rivalité inavouée est une réaction de Jean-Jacques qui ne manque de peiner sa maîtresse endeuillée. Sa première idée à la mort de Claude Anet est en effet qu’il va récupérer les vêtements du défunt : « j’eus la vile et indigne pensée que j’héritais de ses nippes, et surtout d’un bel habit noir qui m’avait donné dans la vue. Je le pensai, par conséquent, je le dis » (236). Rousseau veut donc endosser littéralement l’habit de Claude Anet, comme s’il devenait l’autre tout en restant lui-même [10]. On peut rappeler au passage que Rousseau accorde une importance considérable à l’habillement comme reflet de l’homme intérieur ainsi qu’en témoigne son choix ultérieur de se vêtir à l’arménienne. Il va d’ailleurs indiquer plus loin qu’il a clairement pris la place de son prédécesseur, non seulement dans les affections de Mme de Warens, mais également dans son rôle de conseiller (247).

Lorsqu’un nouveau trio se forme, les choses seront moins heureuses : si Rousseau avait en quelque sorte évincé Claude Anet de sa place d’amant attitré, il va être l’objet d’une même déconvenue par le fait d’un autre protégé de Mme de Warens : « je trouvai ma place prise » (302) écrit-il à propos de son retour de Montpellier. Il avoue qu’il n’a pas les qualités de Claude Anet et que le jeune Wintzenried, futur « M. de Courtilles », n’a pas les siennes (306-307). Il voit tout de même l’analogie avec le ménage à trois antérieur. Il lui est cependant plus facile de supporter un triangle dans lequel l’autre homme est un reflet flatteur de lui-même, comme Claude Anet, que lorsque le jeune Wintzenried lui paraît être un reflet dégradé de ce qu’il est : « il n’était qu’un sot » (307). De plus, Wintzenried compromet le rapport exclusif chèrement acquis avec Mme de Warens et Rousseau, même s’il ne recherche pas la proximité physique avec elle, désire une forme d’exclusivité de relation [11].

Si Rousseau, ainsi, se trouve des doubles qu’il identifie ou non, il y a un cas important dans lequel il se fait autre, devient un double de lui-même. L’événement prend place, dans son récit, juste avant l’épisode Wintzenried alors que la correspondance laisse entendre qu’il pourrait plutôt s’agir d’une conséquence de la découverte de la présence du jeune rival de Rousseau, découverte antérieure à son départ pour Montpellier, quoi qu’il écrive [12].

Un double « je »

Si Venture avait offert à Rousseau un nom et une ambition – celle d’être musicien – un autre double en fera autant. Il s’agit d’un processus un peu différent puisque le double en question est mort et enterré ; or il partage son patronyme avec Jean-Jacques. Rousseau, on s’en souvient, accompagne un archimandrite à Soleure. Il est reçu par le marquis et la marquise de Bonac. M. de La Martinière, le secrétaire de l’ambassadeur, lui montre où il sera logé :

Cette chambre a été occupée sous le comte Du Luc par un homme célèbre du même nom que vous : il ne tient qu’à vous de le remplacer de toutes manières, et de faire dire un jour, Rousseau premier, Rousseau second. Cette conformité, qu’alors je n’espérais guère, eût moins flatté mes désirs si j’avais pu prévoir à quel prix je l’achèterais un jour.

Ce « Rousseau premier » est un poète célèbre, Jean-Baptiste Rousseau. Comme le Christ, donc, Jean-Jacques, dont le prénom néotestamentaire est formé sur celui de deux disciples, Jean et Jacques, les fils de Zébédée, aura son Jean-Baptiste, un précurseur qu’il dépassera en célébrité. Si la chambre de Jean-Baptiste Rousseau et le patronage de l’ambassadeur semblent consacrer en quelque sorte le nouveau venu, faisant de lui un homme de lettres, le Genevois va évincer de fait celui que le siècle appelle « le Grand Rousseau » en étant Jean-Jacques Rousseau, le premier écrivain à accorder une telle importance à son prénom, mais aussi à jouer sur son dédoublement avec son patronyme. De nos jours, « Rousseau », dans l’absolu, c’est l’auteur des Confessions, pas celui des épigrammes et cantates. C’est encore une éviction réussie par un jeune homme qui, à l’époque du passage à Soleure, se cherche des modèles, comme en témoigne un bref moment dans lequel il s’imagine officier malgré certaines faiblesses physiques : « le maréchal Schomberg avait la vue très courte ; pourquoi le maréchal Rousseau ne l’aurait-il pas ? » (179). On le voit, Rousseau ne manque pas d’ambition ! Il ne va pas, cela dit, commencer par mener à bien son projet de remplacement de Jean-Baptiste Rousseau. Au contraire, c’est d’abord Jean-Jacques qui va disparaître.

Nous apprenons qu’avec son « polype au cœur », terme parlant s’il en est, Rousseau part de chez Mme de Warens pour Montpellier [13] au moment où Wintzenried, malgré ce que nous lisons, est probablement déjà l’amant de « Maman ». Les hasards du voyage conduisent chacun à se présenter : « Je ne sais par quelle bizarrerie je m’avisai de passer pour Anglais, je me donnai pour Jacobite, on me prit pour tel ; je m’appelai Dudding, et l’on m’appela M. Dudding. » (288) Le faux Britannique réussit à ne pas se faire pincer car on ne l’interroge pas en anglais et il reste suffisamment vague à propos des Jacobites de Saint-Germain. Ce qui ne peut manquer de frapper le lecteur, c’est que sous cette fausse identité, Rousseau ira plus loin dans ses relations avec une femme qu’il ne réussit généralement à le faire, comme s’il y avait un élément libérateur dans son changement d’identité. On peut s’arrêter un instant sur ce nom, « dud » désigne quelque chose de contrefait ou d’imparfait, on parlera d’une fausse pièce comme d’un « dud coin » ou d’une balle de fusil qui ne part pas comme d’un « dud bullet ». Le nom « Dudding » qui rappelle « pudding » ne sonne pas pour autant comme anglais pour un anglophone. On peut y déceler peut-être la racine germanique du doute « düden » ou éventuellement un souvenir d’un village de Düdingen dans cette campagne fribourgeoise, où Jean-Jacques avait raccompagné Anne-Marie Merceret. Il y a même une dualité de départ dans la syllabe initiale du patronyme choisi. Le nom parvient ainsi, malgré Rousseau peut-être, ou grâce à son inconscient, à dire qu’il n’est pas qui il est, qu’il hésite [14]. On peut noter que différents exégètes ont soulevé des doutes sur l’authenticité de la narration fournie par Rousseau de l’épisode Larnage, n’y voyant qu’une tentative maladroite de se donner pour autre qu’impuissant [15]. En cela, le nom du double reflète peut-être cette conscience d’une forme de tromperie. La mascarade continue après la séparation de Mme de Larnage et de « Dudding » dont l’ami Rousseau se charge, selon les Confessions, de relever le courrier (298). Le Genevois se rend compte que le rôle d’emprunt est dangereux : il peut être découvert à tout moment. Il renonce donc à retrouver Mme de Larnage. Son évocation de la décision de cesser d’être Dudding est éloquente : « Sitôt que j’eus pris ma résolution je devins un autre homme, ou plutôt je redevins celui que j’étais auparavant. » (301). Il y a bien eu ici une forme de schizophrénie contrôlée avec un être dédoublé. Rousseau qui ne tient pas en place, comme l’indique sa manie voyageuse, qui n’est pas à sa place sauf en de rares moments comme celui lors duquel il explique la devise des Solar, cherche à se positionner, à trouver une forme d’unité entre sa personne publique et l’être intérieur qu’il est.

Rousseau, tel qu’il se présente dans les six premiers livres des Confessions, est un individu qui se cherche. Pour se construire, il s’appuie sur des relations proches – il parle d’engouements – avec plusieurs jeunes gens. Abraham et lui sont élevés ensemble et encouragés à avoir des occupations conjointes. Leur entente les conduit à développer leur complicité. Plus tard, Rousseau pousse le phénomène d’identification jusqu’à adopter les intérêts de ses compagnons et à les imiter en plusieurs points. C’est le cas pour Bâcle ou Venture mais aussi, dans une certaine mesure, pour Claude Anet. On aurait pu rajouter des moments où il narre aussi son admiration poussée pour d’autres comme le médecin Salomon ou l’abbé Palais. Rousseau est alors à la recherche de sa place, de son rôle, de ses fonctions. À certains égards, l’évocation devant lui de la célébrité de Jean-Baptiste Rousseau a dû semer le germe d’une vocation littéraire le conduisant à dépasser son prédécesseur homonyme. L’on n’est guère surpris d’apprendre qu’une œuvre publiée lorsque son auteur avait 40 ans, Narcisse ou l’amant de lui-même, est l’œuvre du jeune Rousseau : cette pièce dans laquelle Valère est et n’est pas la jeune femme du portrait dont il s’éprend est aussi un examen des possibles de l’individu.

Rousseau jeune homme est caractérisé par son imagination fertile. Il quitte Genève non en craignant la pauvreté qui pourrait le guetter, mais en pensant s’embarquer pour une série d’aventures dignes d’un chevalier dans un roman. Il imagine les femmes à leurs fenêtres se penchant pour écouter le trouvère. Il continue ainsi de vivre par l’esprit les existences des personnages de romans qu’il a lus enfant. Il en reste quelque chose dans le Rousseau adulte qui écrit ses Confessions : la littérature lui offre un monde de possibles dans lequel se créer et se recréer, se trouver et se retrouver. Rousseau se dédouble encore dans son texte, non comme dans les Dialogues entre un bon Jean-Jacques privé et un Rousseau public méconnu (ou, comme le dit le préambule de Neuchâtel, « un Rousseau dans le grand monde, et un autre dans la retraite qui ne lui ressemblait en rien » (789), mais entre un jeune homme qui vit des aventures et un homme plus âgé qui les raconte. Chacun aura été sensible à ces décalages qu’il produit volontairement. On en trouve des exemples nombreux, par exemple dans la manière dont il juge rétrospectivement sa lettre à Mme de Warens lors de leur première rencontre au livre II ou alors dans cette scène cocasse où il manque une bonne occasion de se taire, comme nous dirions familièrement :

J’étais un soir avec deux grandes dames et un homme qu’on peut nommer ; c’était M. le duc de Gontaut. Il n’y avait personne autre dans la chambre, et je m’efforçais de fournir quelques mots, Dieu sait quels ! à une conversation entre quatre personnes, dont trois n’avaient assurément pas besoin de mon supplément. La maîtresse de maison se fit apporter un opiate dont elle prenait tous les jours deux fois pour son estomac. L’autre dame, lui voyant faire la grimace, dit en riant : Est-ce de l’opiate de M. Tronchin. – Je ne crois pas, répondit sur le même ton la première. – Je crois qu’elle ne vaut guère mieux, ajouta galamment le spirituel Rousseau. (128)

On mesure la manière dont Rousseau nous livre deux visions de lui-même : celui qui a vécu l’épisode et celui qui le juge maintenant sévèrement.

Il y a un dernier élément à envisager en évoquant Rousseau et ses doubles : c’est la question du lecteur. Nous avons rappelé en ouverture que l’auteur se présente dès les premières lignes des Confessions comme unique, et tient à le signaler, tout en proposant au lecteur de bonne foi de se mesurer au portrait tracé dans les pages qui vont suivre. Soulignons que le préambule de Neuchâtel met en évidence bien plus nettement une possible relation spéculaire entre l’écrivain et son lecteur, fondée sur une comparaison nécessaire pour bien se connaître soi-même. Il n’est pas cet « être imaginaire et fantastique qui changeait de face à chaque écrit » (789) que l’opinion publique a fait de lui. « Je n’étais pas meilleur si l’on veut, mais j’étais autre » (789-790) comme il l’écrit. Si, dans l’ensemble, Rousseau refuse au lecteur la possibilité de ressentir ce qu’il ressent, s’il en tient compte à plusieurs reprises pour lui expliquer combien son expérience est unique (voir par exemple la conclusion de l’épisode de Mlles Galley et de Graffenried), c’est bien qu’il imagine les lecteurs se mettant à sa place et que, lui-même, il est capable de se mettre à la leur. La question de la place et du déplacement, centrale dans l’ouvrage au programme, inviterait à d’autres réflexions.

Pour terminer, rappelons que Rousseau a souvent du mal à se voir comme l’autre – il ne discerne par exemple aucun lien à Turin entre lui et d’autres catéchumènes qui se font baptiser par opportunisme ; il tient souvent à souligner le caractère unique de son expérience et de sa personne, mais il croise, au cours de son existence, des figures qui lui tendent un miroir plus ou moins fidèle et l’encouragent à évoluer. Il a tendance, une fois qu’il en a tiré ce qu’il veut, à les éliminer ou à les déconsidérer d’une manière ou d’une autre. Ce Rousseau en mouvement que nous voyons dans les pages des Confessions est un homme double, à la fois celui qui vit et celui qui rédige. C’est aussi quelqu’un qui revit et se réinvente par la littérature. On ne négligera pas les aspects romanesques de l’œuvre, en particulier dans les six premiers livres. C’est que, comme l’avouait le préambule de Neuchâtel, en écrivant sa vie, l’individu « la déguise » (787). Mais c’est aussi peut-être paradoxalement, en se regardant lui-même sous toutes ses facettes et avec toutes ses contradictions, que ce Rousseau double, multiple, même, reconquiert, à titre posthume au moins, une unité perdue, lui qui avait avoué : « je ne commençai de vivre que quand je me regardai comme un homme mort. » (263).

Notes

[1Les Confessions, éd. Jacques Voisine, revue par Jacques Berchtold et Yannick Séité, Paris, Classiques Garnier, 2012, p. 3. Par la suite, les numéros de page entre parenthèses renvoient à cette édition-là.

[2« Une telle demande, dont le sens ne peut être appréhendé clairement par un enfant de cinq ou six ans, est source d’angoisse. De quelle façon y répondre, sinon en adoptant une attitude passive et obéissante ? Jean-Jacques se féminise, et l’on n’a pas manqué de remarquer que cette attitude correspond assez bien à l’image qu’il nous donnera de lui par la suite. Les psychanalystes reconnaissent que “toute attitude de séduction à l’égard du rival paternel” est de nature à compromettre la bonne résolution du conflit œdipien. Or, l’enfant trop aimé des Confessions cherche à plaire au père. » (Jean-Jacques Rousseau, de l’éros coupable à l’éros glorieux, Neuchâtel, La Baconnière, coll. « Langages », 1976, p. 48).

[3Caïn est devenu (mais pas resté !) fils unique en tuant Abel… La Bible indique en effet que le Seigneur a envoyé à Adam et Ève un troisième fils pour remplacer le doux Abel : Seth. Dans le cas de la famille Rousseau, la nature fait bien les choses car c’est le mauvais fils qui disparaît.

[4Rousseau n’a pas besoin d’avoir accès à une usurpation du droit d’aînesse comme dans le cas biblique d’Ésaü. Le mauvais caractère de François et sa disparition règlent le problème.

[5On peut se demander si l’insistance de Rousseau sur le désir d’être Français (et sa souffrance de ne pas l’être, par exemple à Venise), ne pourrait pas se lire aussi comme une manière de s’approprier François, la nationalité s’écrivant à l’ancienne dans ses brouillons (ex. : « J’étais donc François ardent »).

[6Voir p. 179 la référence au maréchal Schomberg, citée ci-dessous.

[7On peut rappeler que plus tard, le polygraphe Cailleau s’en prendrait à Rousseau en le désignant sous le nom anagrammatique d’Osaureus ou « bouche d’or ».

[8Frédéric Eigeldinger, art. « Pseudonymes » du Dictionnaire de Jean-Jacques Rousseau, Paris, Champion, 1996 (p. 771-773 – ici p. 773) : « Il veut être celui dont il emprunte le nom. »

[9Clément pense que Claude Anet s’est suicidé peu après avoir eu la confirmation des relations entre Rousseau et Mme de Warens. « Celui-ci se donne la mort en mars 1734, soit quelques mois après le début du partage, et peut-être quelques jours après le moment où il en obtient la preuve indubitable. » (Op. cit., p. 187).

[10Endosser les habits d’un autre, souvent d’un mort, est un topos romanesque au XVIIIe siècle. Comme le rappelait Christophe Martin lors de la journée d’étude, le cas de Jacob, dans Le Paysan parvenu vient à l’esprit.

[11Notons que Rousseau acceptera ultérieurement (lettre du 18/03/1739) ce « frère » pour demeurer chez Mme de Warens.

[12Wintzenried signe dès septembre 1737 un acte notarié stipulant que Mme de Warens loue la ferme Revil, proche les Charmettes. Voir Anne Noschis, Madame de Warens, éducatrice de Rousseau, espionne, femmes d’affaires, libertine, Vevey, Éditions de l’Aire, 2012, p. 326-327.

[13Voir l’article d’Odile Richard-Pauchet sur le voyage à Montpellier.

[14Claude Duding, originaire de Riaz, dans le canton de Fribourg, est évêque de Lausanne à l’époque. Voir Dictionnaire Jean-Jacques Rousseau à l’article « Pseudonymes », op. cit., p. 772, qui cite Claude Macherel, « Le Mystère de Mister Dudding », Actes de la recherche en sciences sociales, 78, 1989, p. 24-30.

[15On notera la difficulté à trancher ce qu’il arrive vraiment dans l’aventure Rousseau / Mme de Larnage, qui irait dans le sens d’un récit qui se dérobe parce qu’il n’a pas de véritable fond.


Pour citer l'article:

Catriona SETH, « Rousseau et ses doubles dans les livres I à VI des Confessions » in Séminaire Rousseau, Journée d’agrégation organisée à l’Université de Rouen le 9 janvier 2013, par Laurence Macé.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Séminaires de recherche", n° 2, 2013.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?rousseau-et-ses-doubles-dans-les.html

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