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Stéphanie CHAMPEAU

Université de Rouen-Normandie – CÉRÉdI – EA 3229

Arsène Houssaye dans le Journal des Goncourt


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Dans un passage de La Douceur de la vie, dix-huitième volume des Hommes de bonne volonté, Jules Romains définit assez drolatiquement le genre du Journal comme « l’embuscade d’un monsieur caché dans les pages de son journal, qui guette, pour leur tirer dessus avec une hausse repérée, ses amis, ses rivaux, ses ennemis, passant à découvert sur les chemins de l’avenir [1] ».

Un « monsieur caché dans les pages de son journal » et qui guette amis et ennemis, tel nous apparaît souvent chacun des frères Goncourt, « ces incomplets et envieux Goncourt », selon le même Jules Romains, qui les cite comme le type de ces êtres lâches et peu généreux qui assouvissent à bon compte leurs rancunes et leurs frustrations, dans ce « coup de poignard différé » et cette « bombe à retardement » qu’est un journal.

Est-ce vraiment l’envie et le sentiment confus de leur insuffisance qui guide les frères Goncourt ? N’est-ce pas plutôt (ou aussi ?), comme on l’a souvent montré, que les Goncourt, à travers leur journal, cherchent moins à peindre des caractères qu’à arracher les masques sociaux, qu’à dénoncer la distance entre la vie sociale et la vie privée ? Traumatisés à jamais par la brutale découverte, en août 1862, de la double vie de leur domestique Rosalie Malingre – modèle de Germinie Lacerteux –, ils n’ont de cesse d’arracher les masques et de dénoncer la réalité ignoble qu’ils recouvrent, et, plus généralement, de « dégonfler » les illusions d’une vision idéaliste du monde.

Quelles que soient leurs motivations profondes, il reste que le portrait qui se dégage des contemporains des Goncourt à travers leur Journal est souvent – quoique pas toujours – frappé au coin de la cruauté et du sarcasme. Éléonore Reverzy, dans un article des Cahiers Goncourt, a fort justement parlé du « regard rétrécissant de la satire [2] » porté par les deux frères sur des contemporains qu’ils ne perçoivent, le plus souvent, que par le petit côté de la lorgnette.

Et cette vision « rétrécissante » que les Goncourt imposent de leurs contemporains est d’autant plus efficace que les portraits que le Journal en livre ne sont que très rarement des portraits « en pied », figés, fixés une fois pour toutes, et dont on pourrait mettre en doute la validité sur le long terme, mais un ensemble de notations ponctuelles, relevées au gré des circonstances, sans souci spécial de cohérence, de permanence et de non-contradiction. Edmond de Goncourt écrit dans sa préface :

Nous les avons portraiturés, ces hommes, ces femmes, dans leurs ressemblances du jour et de l’heure, les reprenant au cours de notre journal, les remontrant plus tard sous des aspects différents et selon qu’ils changeaient et se modifiaient, désirant ne point imiter les faiseurs de mémoires qui présentent leurs figures historiques peintes en bloc et d’une seule pièce ou peintes avec des couleurs refroidies par l’éloignement de l’enfoncement de la rencontre – ambitieux, en un mot, de représenter l’ondoyante humanité dans sa vérité momentanée [3].

Du coup, l’impression qui se dégage de ces remarques faites au compte-gouttes est plus pénétrante et plus durable qu’un portrait unique, fait sub specie æternitatis. On se dit qu’il doit nécessairement y avoir une part de vérité pour que certains traits de caractère des modèles reviennent si obstinément sous la plume des Goncourt, sans qu’ils aient souvent même conscience de se répéter au fil des années.

Entre tous leurs contemporains, ceux qui les exaspèrent peut-être le plus sont les chevaliers d’industrie, les arrivistes et les « faiseurs ». Les Goncourt voient en eux, en effet, un pur produit du XIXe siècle, de cette société déréglée et en voie de décomposition qu’est pour eux la société post-révolutionnaire. Un mot résume leur mépris : la « blague ». La blague caractérise selon eux le XIXe siècle et les gens qui paradent dans cette fête foraine de mauvais aloi qu’est devenue la vie sociale. La blague, chez les Goncourt, c’est, tout à la fois, le mensonge impudent, l’illusionnisme, la tromperie, les boursouflures de la vanité, le piétinement de toutes les valeurs, le triomphe cynique. L’idée de « blague », c’est sans doute le fil rouge qui court à travers la plupart des passages concernant Arsène Houssaye. Je « déclinerai » le portrait qui en est fait par les deux frères de trois points de vue : du point de vue de la personnalité du modèle, tout d’abord ; puis du point de vue de ses relations avec les autres ; enfin, du point de vue de l’Arsène Houssaye écrivain et historien.

En ce qui concerne le portrait de l’homme Arsène Houssaye, les Goncourt s’attardent fort peu sur son physique. À l’exception, notable, de sa prodigieuse barbe qui les a médusés, comme, semble-t-il, tous les contemporains. Un passage assez long consacré au directeur de L’Artiste dans lequel les Goncourt rapportent des propos de leur ami Banville, de retour d’une tournée de musées de Paris à Bordeaux avec Houssaye, commence ainsi : « Le plus vrai, le plus intime, le plus déshabillé portrait moral d’Houssaye, ce directeur blond qui se cachait et se réfugiait dans sa barbe [4] […] ». Et quelques lignes plus loin, ils renchérissent, décrivant « Houssaye – bienheureux, les yeux fermés, toujours dormant dans sa barbe ».

Un autre jour, les réflexions du Journal commencent assez spirituellement ainsi :

En sortant, je rencontre une barbe, qui marchande un unique caneton à un étalage de fruitière de la rue du faubourg Saint-Honoré ! C’est Arsène Houssaye. Il se plaint du peu de connaissance des hommes qu’ont les membres du gouvernement, et me cite ce joli mot de Morny, agacé par les prétentions dirigeantes et gouvernantes des journalistes et disant : « Vos journalistes ? Mais ils n’ont pas été seulement ministres [5] ! »

Une formule résume assez drolatiquement l’impression physique causée par Houssaye, réduisant à un trait unique le physique du personnage : « Houssaye […] une habileté qui n’a qu’une barbe [6]. »

Cette barbe de Houssaye continuera à le résumer jusqu’à la fin : un passage de 1888 évoque ainsi un « dîner des Spartiates » :

C’est toujours le vieil Houssaye, semblant d’une année plus jeune que l’année dernière, dans le chinchilla de sa barbe et de ses cheveux. C’est toujours le jeune Houssaye, plus interrogateur et plus jeteur de Hein ? étonnés dans la conversation [7].

Les Goncourt, par parenthèse, avaient déjà auparavant classé le fils Houssaye parmi les imbéciles, à cause de son étonnement niais dans la conversation.

La barbe phénoménale de Houssaye permet de le reconnaître immédiatement dans le personnage épisodique de Charvin des Hommes de lettres, roman des Goncourt publié en 1860, rebaptisé ensuite Charles Demailly. Dans le chapitre XXVII, Charles Demailly, écrivain débutant, est venu rencontrer le poète Boisroger, double de Théodore de Banville. Ce dernier met à son service ses relations pour faire connaître le roman de Charles, et lui parle ainsi de Charvin-Houssaye, dans une envolée à la fois bouffonnante et lyrique qui rappelle Le Neveu de Rameau :

Mais j’avais à vous dire… Charvin m’a promis un article pour vous dans sa Revue… Mais, vous savez, on ne sait jamais avec lui… Ce n’est pas un homme, c’est une barbe, et quelle barbe ! Charvin parle dans cette barbe, jure dans cette barbe, pense dans cette barbe ! Il se réfugie dans cette barbe, il y remonte ! Ses créanciers n’ont jamais pu le trouver dans cette barbe, ses amis ne sont pas toujours sûrs de l’y rencontrer !… C’est une barbe dodonienne, où il se fait souvent du bruit, jamais de réponse ! une barbe supérieure à la parole : elle a été donnée à Charvin pour déguiser la sienne !… Ah ! cette barbe ! elle a tout fait pour lui, son mariage, sa Revue, sa position. Sa barbe ! elle a été un instant une opinion politique…
Je vous dis que cette barbe est une providence, un paravent, un asile, un mur, un rempart américain en balles de coton ! c’est la barbe merveilleuse, le chapeau de Fortunatus, le sourcil de Jupiter, les cheveux de Samson, et le masque de Sieyès !… Dans un moment d’expansion, Charvin m’a avoué qu’il ne changerait pas sa barbe contre des lunettes ! –Vous connaissez cette barbe impénétrable ?
– Charvin ? oui… l’homme distrait, mélancolique, ennuyé, endormi, envolé, ne visant à rien et grimpant à tout… Cela m’a paru une variété curieuse, un caractère, un type de notre siècle avec ses volontés enragées et sourdes, voilant de la ceinture lâche de César l’ambition qui le mord au ventre [8]

La barbe d’Arsène Houssaye, on le voit par cette citation, n’est pas qu’un trait physique, loin de là : c’est pour ainsi dire un trait moral. Elle permet à son possesseur de s’y blottir, de s’y cacher, de s’y dissimuler. Elle facilite grandement ces airs évaporés que se donne volontiers Houssaye, son air de ne pas être vraiment là – lequel cache, en réalité, un esprit très avisé, voire roué. Je reviens aux propos de Banville relevés dans le Journal que je citais précédemment :

Le plus vrai, le plus intime, le plus déshabillé portrait moral d’Houssaye, ce directeur blond qui se cachait et se réfugiait dans sa barbe ; le roi des inertes, dont on ne pouvait tirer ni un regard, ni un mot ; l’habile homme qui avait l’œil vague et échappait à tout, à l’assentiment, à la réponse, par un grognement ; Houssaye, de la grande école des distraits, des préoccupés, des en l’air de notre siècle, Beauvoir, Gaiffe, etc., fous les plus sains, les plus avisés qui soient, passant le jeu de la ceinture lâche de César, hommes forts, merveilleux comédiens dans un verre d’eau sale, qui valent Talleyrand [9] !

Houssaye aurait, au fond, une sorte de génie de la dissimulation et du camouflage, comme l’aura un personnage romanesque qui, à mon avis, lui ressemble un peu, le Saccard de Zola. Ses propos et ses actions sont si entortillés que personne ne peut vraiment rien connaître à ses affaires. Les conjectures auxquelles se livre Edmond en mars 1875 témoignent de sa perplexité en ce domaine : « Un problème, que la fortune de Houssaye et ses immeubles ! Est-il riche ? Est-il pauvre ? Bergerat me racontait qu’il venait de lui voir faire un billet de quatre cents francs à sa marchande d’œufs [10]. »

Sur le plan des goûts d’Arsène Houssaye, un mot (une injure…) récapitule la pensée des Goncourt : celui, on s’en doute, de « parvenu ».

Arsène Houssaye est tellement devenu aux yeux des deux frères l’incarnation du parvenu qu’ils se servent de son nom comme point de comparaison. Ainsi, dans un passage où ils rapportent un dîner chez Aubryet, les Goncourt ironisent-ils sur le mauvais goût de l’appartement :

Un appartement, rue Taitbout, au cinquième. Une chambre toute tendue de perse et un salon où il y a, capitonné dans une soie gorge-de-pigeon, un plafond de Faustin Besson. Cela a l’air meublé par Arsène Houssaye avec la collaboration du goût d’une fille. La table est meublée de ce bric-à-brac de la verrerie et de la porcelaine, que Houssaye a mis à la mode. Enfin, partout, le bourgeois qui se révolte contre lui-même et cherche le rococo [11].

L’intérieur d’Arsène Houssaye sue lui-même par tous les pores « le bourgeois qui se révolte contre lui-même », bref, le parvenu. Ainsi les Goncourt décrivent-ils son hôtel particulier, dont le faux est à hurler :

À une soirée d’Arsène Houssaye, en son hôtel gagné dans le quartier Beaujon avec des spéculations de terrain.
Un hôtel princier de faux artiste, avec une galerie garnie de tableaux, qui vous feraient perdre, si on y restait, la notion de l’authenticité de n’importe quoi en art.
La Thérésa, les Lionnet, Duruy et tout le Parnassiculet actuel, descendant du Mahabharata par les rimes de Banville [12].

Une dizaine d’années plus tard, Edmond persifle de nouveau le mauvais goût d’Houssaye :

Dîner ce soir chez Houssaye. Un nègre comme domestique pour servir à table, du vin des Charmettes de Jean-Jacques Rousseau comme vin d’extra, et au dessert, de petits bouquets de violettes, la queue enfermée dans du plomb et que nous offrent les bouquetières du passage de l’Opéra : c’est là, n’est-ce pas ? le dîner que doit donner Arsène Houssaye [13].

Le goût, voire le génie, du faux caractériserait Houssaye. Ainsi les Goncourt évoquent-ils la vente de ses collections après sa mort :

Vraiment, c’est un acte de bravoure de Claretie d’avoir pris la responsabilité de préfacer la vente de la collection de tableaux d’Arsène Houssaye, cette collection peut-être unique comme ne contenant pas un seul tableau vrai et où l’expert, tout le temps, s’est vu forcé d’imprimer : Attribué à… et, quand c’était un portrait : Portrait présumé de
Je crains bien que l’épreuve de la vente aux enchères ne soit pas la conséquence rêvée par Claretie, mais la consécration du goût du faux qu’a eu toute sa vie, en littérature et en art, Arsène Houssaye [14].

Le deuxième grand « volet » des réflexions des Goncourt concerne le comportement d’Arsène Houssaye avec les autres.

Houssaye apparaît d’abord dans le Journal comme un inépuisable cancanier, un des fournisseurs d’anecdotes attitrés des Goncourt. Ainsi, parmi d’autres exemples, peut-on citer un récit d’un « dîner des Spartiates » (ce dîner littéraire créé en 1869 par Houssaye, Gautier et Saint-Victor, et qui se réunissait au restaurant Paul Brébant) en novembre 1871 :

Le dîner des Spartiates, dans lequel Arsène Houssaye tient le haut bout. Aimable dîner de légers cancaniers, qui vous introduisent dans les bidets de Paris et les coulisses du journalisme et des affaires. » (Suit le récit du dîner). Cela se termine par : « Puis Houssaye nous apprend que la Païva s’est mariée avec le comte Henckel, avec le diadème de l’impératrice sur la tête [15].

Dans un autre passage,

Houssaye racontait ce soir qu’en 1848, Hetzel, s’étant transporté avec Lamartine au ministère des Affaires étrangères, mit la main sur le portefeuille, dans la pensée qu’il contenait le secret des secrets de la politique européenne. Il y trouva des adresses de filles et des lettres de putains [16].

Houssaye ne se fait pas faute non plus de commérer sur les amis des Goncourt et de déboulonner leurs idoles. Ainsi en décembre 1872, Houssaye énumère-t-il auprès d’Edmond les maîtresses de Gautier et lui confie-t-il que Gautier était dur avec les femmes [17]. Une autre fois, Houssaye se serait répandu en anecdotes sur la liaison saphique de Sand et Marie Dorval et sur le trio Sand, Sandeau, Dorval [18].

Certaines réflexions de nature presque sociologique – et qui ne sont pas, une fois n’est pas coutume, des commérages sur tel ou tel – intéressent les Goncourt :

Houssaye, ce soir, disait que l’impure commençait à manquer sur le marché de Paris. Il donnait cette raison, qu’autrefois l’homme de province allait dans une maison de prostitution ou couchait avec sa bonne ; maintenant le provincial entretient. Et il disait qu’à Reims, qu’il connaît bien, il y a, à l’heure qu’il est, près de deux cents femmes entretenues [19].

Si Houssaye n’était qu’une commère patentée, passe encore. Mais son comportement avec les autres, famille, amis, confrères, laisse beaucoup à désirer. Là encore, quelques mots peuvent suffire à le résumer : dissimulation, mensonge, tromperie, trahison, exploitation. Les Goncourt évoquent ainsi les nombreuses infidélités conjugales d’Houssaye : si elles ne sont pas aussi don juanesques qu’il se plaît à le faire croire – un passage [20] rapporte une conversation entre hommes où ils devaient dire le nombre de femmes avec lesquelles ils ont couché dans leur vie. Arsène Houssaye avance le chiffre de 700, ce qui est démenti en douce par le fils Houssaye, qui prétend que son père n’a couché, en réalité, qu’avec cinq ou six bonnes –, elles auraient néanmoins achevé sa malheureuse épouse :

Houssaye – bienheureux, les yeux fermés, toujours dormant dans sa barbe – a tué sa femme sans le savoir avec ses infidélités ; a eu pour elles trois duels en une semaine ; sa femme en est morte [21].
[Suit l’histoire d’un duel prévu avec Musset, qui finalement s’est dérobé].

Comme ami et connaissance, Houssaye n’est guère plus recommandable que comme époux. Rapportant là encore des propos tenus par Banville, les Goncourt développent ce sujet, s’indignant notamment de l’habitude d’Houssaye d’avoir des nègres comme Philoxène Boyer, qu’il exploite sans vergogne :

Houssaye, un ami à la petite semaine ; exploiteur grand modèle ; un nom fait de vols, un succès fait d’emprunts, un journal fait de pillages, une réputation qui n’a que sa signature, une habileté qui n’a qu’une barbe. A fait faire par Philoxène Boyer, pressé d’argent, son Quarante et unième fauteuil. Fera signer à Banville la préface, écrite par lui-même, de ses Poésies complètes. Ayant toujours un louis pour les besoins galantins – cadeaux de femmes, bouquets – de son teinturier Philoxène et pressurant ce garçon singulier, sans souci de signer [22].

Quelques années plus tard, lors d’un dîner avec Flaubert et Saint-Victor,

On parle d’Houssaye, cet abominable usurier de la copie des autres, cet exploiteur à si bon compte de Philoxène Boyer. Bouilhet, qui nous le raconte, se trouvait au premier jour de l’an chez lui, à l’ouverture d’un paquet, qui contenait deux paires de chaussettes et trois chemises de couleur de confection à quatre francs, et Philoxène s’écria, avec une vive reconnaissance : « C’est le bon Arsène qui m’envoie cela [23] ! »

Si les Goncourt rapportaient ici des remarques de Bouilhet, ils ont pu faire eux-mêmes l’amère expérience du comportement d’exploiteur de Houssaye. Ainsi, en novembre 1857, un jour où ils ont de nouveau essuyé le refus d’Arsène et d’Édouard Houssaye de payer les articles écrits pour eux, se confient-ils à leur Journal dans un passage assez bouffon où l’on croit à un moment les voir rejouer la scène de Don Juan et de Monsieur Dimanche :

Ces jours-ci, nous avons eu la naïveté d’écrire à L’Artiste pour être payés de 200 francs de copie, dette remontant en partie au mois de mai. L’Artiste avait fait le mort. Nous y étions passés. Édouard Houssaye nous avait fait une belle tirade sur la difficulté des rentrées dans la dernière semaine de novembre. Son tailleur, comme dans une scène de comédie, était apparu à point ; et là, avec un magnifique macairisme, le digne frère d’Arsène s’était refusé avec fureur et indignation à rien commander avant le mois de janvier. Il nous demande notre Courrier [il avait été question que les Goncourt tiennent une rubrique dans L’Artiste, intitulée Courrier de Paris] et comme nous répondons en demandant de l’argent, il nous dit ce mot sublime : « Ca ne fait rien ! »
Aujourd’hui, nous y passons ; il y avait Gautier, deux anonymes et Aubryet. Aubryet nous demande un article sur Janin : « Nous le ferons… nous le ferons, quand L’Artiste nous aura payés. » Aussitôt, appel dans le cabinet au rideau vert. Grande colère d’Aubryet ; pas un mot comme paiement, pas une minute parlé d’argent ; et au bout de cette grande scène de susceptibilité, une déclaration timide d’Édouard Houssaye, de ne pas payer tous articles ayant paru en livre après être passés en article dans L’Artiste et ne voulant payer que l’actualité : « Faites-nous des articles d’actualités, je vous les paierai cent francs », etc.

Suit la conclusion ulcérée des Goncourt :

Toute cette famille des Houssaye, sang de filous et de Macaires et de carottiers ! Chose curieuse, plus haut que cela, un métier où le créancier est humble et mendiant, le débiteur haut et insolent, où la paie de l’ouvrage est comme une grâce et un bon vouloir de celui qui a reçu l’ouvrage et où les plus honnêtes ne se résignent qu’avec peine à payer leurs dettes.
Déjà, au paiement d’un article de cent vingt francs, Houssaye tirant de sa poche soixante francs et quelques sous : « Tenez, voyez, nous n’avons plus que cela. » Ma foi ! j’ai pris les soixante francs [24].

Un autre passage du Journal s’en prend avec encore plus de véhémence aux turpitudes d’Arsène Houssaye, passage où apparaît un mot affectionné des Goncourt dans les portraits rageurs qu’ils brossent de leurs contemporains, l’adjectif (on trouve aussi le nom) : « souterrain », qui pimente le jugement de crapulerie, d’une idée d’hypocrisie et de rouerie :

Arsène Houssaye ! Si l’on savait toute la vie souterraine de cet homme, tous les dessous et les tripotages de son commerce mondain avec les étrangers, les filles, les gens de Bourse, quel sale et bas coquin vous serait dévoilé !
Dernièrement, chez un marchand de charbon anglais, exploité par une bande de faussaires, je trouvais trois gouaches du XVIIIe siècle, fausses, fausses à crier et faites d’hier. L’acheteur m’avouait qu’elles lui avaient été vendues par Houssaye, qui doit avoir bien certainement une fabrique de ces choses pour les innocents amateurs de l’art français.
Et encore, ces jours-ci, un ancien commis de Tahan racontait à un de mes amis que son patron avait été ruiné par Houssaye, qui, après lui avoir fait manger une partie de son argent dans la publicité de L’Artiste, l’avait entraîné dans des opérations de Bourses, qui l’avaient réduit à la pauvreté [25].

Le plus savoureux est que, comme toujours, l’intéressé ne se voit pas du tout comme les autres le voient : « Le vieil Houssaye, relate ainsi Edmond, s’est plaint à moi hier avec une certaine amertume de la phrase de mon Journal où j’ai dit en parlant de lui : « Un poète un peu boursier. Est-ce beau ? Lui, le tripoteur d’un tas de sales choses [26]. »

Après la peinture de l’homme au physique et au moral, après les considérations sur son comportement envers les autres, vient le jugement sur l’Arsène Houssaye homme de lettres et historien. Là encore prévaut l’idée de « blague », l’idée qu’Houssaye est au fond un brigand, qui dérobe le succès plus qu’il ne cherche à le mériter.

Ainsi dans une réflexion de novembre 1858, destinée à servir plus tard au roman Les Hommes de lettres est-il question « des trucs imaginés pour faire le succès comme un mouchoir : livres d’Houssaye […], enlevés par des huit cents francs d’annonces, les Didot me l’avouent. Côté de ce succès à coup d’annonces, la banque du succès organisée et effrontée comme elle ne le fut jamais – pour les Hommes de Lettres [27]. » Un an plus tard, des propos amers soulignent la difficulté de conquérir le succès, lorsqu’on est un écrivain qui se respecte, dans un monde sans foi ni loi, où la blague est reine :

Il faut encore lutter, désarmés, contre la blague, contre ces succès des Houssaye et des Feydeau, volés à coups de réclame, contre ces succès qu’on fait par traités – traités où l’auteur s’engage à faire six mille francs d’annonces avant de toucher à ses bénéfices [28].

Quelques jugements assassins sur le littérateur Houssaye se chargeront de panser les plaies de l’amour-propre : « La littérature d’Houssaye me fait tout à fait l’effet de ces bonheurs-du-jour en bois de rose, de la confection des ouvriers du faubourg Saint-Antoine, avec des plaques de Sèvres peintes par des enlumineuses de gravures de parfumerie [29]. » Ou, encore plus rosse, ce jugement de juillet 1865 : « Comme littérateur, Arsène Houssaye me semble un homme fait pour raconter des contes de fées à des putains [30]. »

L’idée d’édulcoration mièvre et écœurante s’impose à l’esprit des Goncourt dès qu’ils pensent aux travaux de Houssaye :

Toute l’illustration historique actuelle des volumes, tous les hommes, toutes les femmes du passé, il ne leur manque pour faire le dessus des bonbons à liqueur des épicières au Jour de l’An, que d’être coloriés. Il semble que tout cela soit fait par une école de gravure Arsène Houssaye [31].

On le constate, dans tous ces jugements sur Arsène Houssaye historien, revient sans cesse l’idée qu’on avait déjà vue à propos de l’homme et de ses goûts, l’idée de faux, de toc, de mensonge. Un propos d’Edmond en avril 1889 remarque ainsi :

Les études sur le XVIIIe siècle de Houssaye, ah ! la sérieuse, ah ! La véridique histoire ! Aujourd’hui, travaillant à une biographie de la Guimard, j’ai la curiosité de lire sa Guimard à lui. J’y trouve deux lettres autographes, et toutes les deux sont fausses.
Il en est ainsi de tout ce qu’il a écrit sur ce temps ; et soit ignorance, soit lâche complaisance, aucun critique n’a osé dire cela : tous les documents historiques publiés par Houssaye sont faux et fabriqués par lui [32].

Aussi Edmond est-il ulcéré d’être comparé à Houssaye comme historien :

Dans notre métier, de temps en temps, arrivent de terribles déboires et de dures blessures. Ces jours-ci à propos de la Du Barry, on m’a fait l’honneur de faire un parallèle de mon œuvre historique avec celui d’Arsène Houssaye. À quoi sert vraiment d’être si passionné de la vérité, pour être comparé à cet historien de l’apocryphe, à ce prosateur pour les boîtes de dragées [33] ?

La pilule (si j’ose dire) est d’autant plus amère que c’est Houssaye qui, à l’en croire, le pille éhontément. Des années déjà auparavant, Jules le constatait : « Houssaye nous vole effrontément dans ses Nouvelles à la main nos Maîtresses de Louis XV. Mais ce n’est même pas un plagiaire, c’est un spéculateur : il a si peu d’amour-propre qu’il nous cite [34]. »

Houssaye apparaît aux deux frères comme un historien d’une médiocrité qui n’a d’égale que le culot. Dans ce domaine encore, le cas Houssaye est tellement hénaurme comme dirait Flaubert, qu’il sert d’étalon de comparaison dans de nombreux passages du Journal : ainsi un passage évoquant le discours de réception à l’Académie française d’Alexandre Dumas fils : « Non, jamais il n’a été mis dans une bouche historique, même par Houssaye, un morceau de ce tonneau [35]. » Le malheureux Dumas fils semble voué à être comparé à Houssaye, car des années plus tard, Edmond note : « Alexandre Dumas publie dans L’Écho de Paris des pensées qui pourraient passer pour des pensées fortes d’Arsène Houssaye [36]. » Un historien nommé Masson est mesuré par la même toise : « c’est de l’histoire qui ressemble par endroits à de l’histoire faite par Houssaye [37]. »

Une chose attesterait, s’il en était besoin, de la médiocrité de Houssaye homme de lettres et historien : c’est l’unanimité dans la louange qui se fait autour de lui. Ainsi Edmond remarque-t-il à propos d’un critique littéraire, Spronck, qui juge d’une œuvre en fonction des attaques qu’elle reçoit : « Car s’il poussait à la rigueur cette jugeotte-là, elle le mènerait à proclamer que le plus grand écrivain du siècle est Arsène Houssaye, comme ayant été le moins discuté, insulté, injurié [38] ! »

« Mon Dieu, gardez-moi de mes amis ; mes ennemis, je m’en charge ! », disait Voltaire dans un mot célèbre. Mi-ami, mi-ennemi, Houssaye a été particulièrement gâté par les Goncourt ! Un portrait au vitriol, c’est ainsi qu’apparaît, en général, celui de Houssaye dans le Journal. Les Goncourt, au fond, lui en veulent pour diverses raisons. Ils lui en veulent, d’abord, comme on en veut à un employeur qui vous a constamment lanternés, et vous a mal ou pas payés du tout ; ils lui en veulent comme à un historien médiocre et faussaire, qui, de plus, les aurait pillés sans vergogne ; ils lui en veulent, plus subtilement, comme à quelqu’un qui partage leurs goûts et leurs nostalgies, comme à un concurrent déloyal, qui a marché sur leurs brisées en consacrant des études au XVIIIe siècle – siècle que les Goncourt voudraient avoir été les seuls à remettre à l’honneur ; ils lui en veulent comme à un collectionneur de pacotille qui aurait répandu la manie du faux dans le monde de l’art ; par-dessus tout, sans doute, ils lui en veulent de représenter ce type qu’ils exècrent, celui du « bourgeois artiste », une sorte de réplique de l’Arnoux de L’Éducation sentimentale ou du Homais de la fin de Madame Bovary. En somme, ils ne supportent pas de voir en Houssaye quelqu’un qui, selon eux, a spéculé sur des sujets remis au goût du jour par d’autres, et qui, pire encore, représente une caricature de ce qu’ils sont, de ce qu’ils aiment, de ce qu’ils créent, en contribuant à répandre une image dégradée, factice, mièvre, de ce qu’ils vénèrent le plus (la peinture, le XVIIIe siècle, l’histoire).

Une des rares fois, cependant, où Edmond exprime de la compassion pour Houssaye se situe vers la fin de la vie de celui-ci : le 16 mai 1890, en effet, Edmond relate un dîner où Arsène Houssaye est resté étrangement silencieux : « Dans ce dîner, il y a deux tristesses, deux mutismes, deux écroulements de personnalités tout à fait extraordinaires. C’est le vieil Houssaye, qui, dans un consternement indicible, ne dit pas un mot de tout le dîner [39]… » (le deuxième est Édouard Drumont).

Dans la mesure où les Goncourt n’ont jamais eu tendance à « tirer sur l’ambulance », et où ils ont toujours eu une préférence de cœur pour les vaincus de la vie, le vieil Houssaye effondré désarme tout à fait le ressentiment d’Edmond. Aussi bien la mort se chargera-t-elle de réunir définitivement les deux hommes quelques années plus tard et ce, à quelques mois d’intervalle.

Notes

[1Jules Romains, La Douceur de la vie, dans Les Hommes de bonne volonté, Paris, Laffont, coll. « Bouquins », 2003, t. III, p. 487-488.

[2Éléonore Reverzy, « L’Écriture de la généralité. Sœur Philomène, Renée Mauperin, Germinie Lacerteux, dans Les Goncourt moralistes, Cahiers Edmond et Jules de Goncourt, no 15, 2008, p. 72.

[3Journal des Goncourt, Préface d’Edmond de Goncourt à l’édition de 1887, Paris, Laffont, coll. « Bouquins », 1989, t. I, p. 19. Toutes nos références ultérieures au Journal renvoient à cette même édition Laffont en 3 volumes.

[4Journal, t. I, p. 193 (1er août 1858).

[5Ibid., t. II, p. 366 (31 décembre 1870).

[6Ibid., t. I, p. 230 (16 janvier 1857).

[7Ibid., t. III, p. 114 (13 avril 1888).

[8Edmond et Jules de Goncourt, Charles Demailly, éd. Jean-Didier Wagneur et Françoise Cestor, Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 276-277.

[9Journal des Goncourt, éd. citée, t. I, p. 197 (1er août 1856).

[10Ibid., t. II, p. 635 (10 mars 1875).

[11Ibid., t. I, p. 591 (24 août 1860).

[12Ibid., t. II, p. 132-133 (11 février 1868).

[13Ibid., t. II, p. 909 (28 octobre 1881).

[14Ibid., t. III, p. 1281-1282 (14 mai 1896).

[15Ibid., t. II, p. 474 (21 novembre 1871).

[16Ibid., t. II, p. 508 (23 avril 1872).

[17Voir ibid., t. II, p. 535 (31 décembre 1872).

[18Voir ibid., t. II, p. 900-901 (28 juin 1881).

[19Ibid., t. II, p. 763 (8 janvier 1878).

[20Ibid., t. II, p. 965 (27 octobre 1882).

[21Ibid., t. I, p. 193 (1er août 1856).

[22Ibid., t. I, p. 230 (16 janvier 1857).

[23Ibid., t. 817 (21 mai 1862).

[24Ibid., t. I, p. 324 (23 novembre 1857).

[25Ibid., t. I, p. 828 (10 juin 1879).

[26Ibid., t. III, p. 429 (17 mai 1890).

[27Ibid., t. I, p. 422 (16 novembre 1858).

[28Ibid., t. I, p. 541 (4 mars 1860).

[29Ibid., t. I, p. 528 (2 février 1860).

[30Ibid., t. I, p. 1175 (10 juillet 1865).

[31Ibid., t. II, p. 57 (20 décembre 1866).

[32Ibid., t. III, p. 262 (24 avril 1889).

[33Ibid., t. II, p. 780 (3 juin 1878).

[34Ibid., t. I, p. 707 (8 juin 1861).

[35Ibid., t. II, p. 627 (18 février 1875).

[36Ibid., t. III, p. 361 (25 décembre 1889).

[37Ibid., t. III, p. 856 (30 juillet 1893).

[38Ibid., t. III, p. 678 (14 mars 1892).

[39Ibid., t. III, p. 428 (16 mai 1890).


Pour citer l'article:

Stéphanie CHAMPEAU, « Arsène Houssaye dans le Journal des Goncourt » in Arsène Houssaye et son temps, Actes de la journée d’étude organisée à l’Université de Rouen en juin 2016, publiés par Françoise Court-Perez.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 20, 2017.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?arsene-houssaye-dans-le-journal.html

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