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Christophe LAMIOT ENOS

À mes amies les tortues

L’auteur

Christophe Lamiot Enos est l’auteur d’une vingtaine de récits en poèmes, dont les principaux sont parus dans la collection « Poésie » chez Flammarion, dirigée par Yves di Manno. Maître de conférences à l’université de Rouen Normandie après quatorze années passées aux États-Unis d’Amérique, à enseigner la littérature française, il a créé en 2014 et dirige depuis cette date la collection « To » aux Presses universitaires de Rouen et du Havre, consacrée aux poésies anglo-américaines et françaises extra-contemporaines. Handicapé, il est père de deux enfants et habite Paris, en France.


Texte complet

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Oui, l’écriture est méditation – La poésie est méditation, quant à ce qui me concerne. J’en prends pour témoignage deux parties d’un même ouvrage, la première, en prose, intitulée « deux bras, oui » (titre de l’ensemble), la seconde, en vers, « vivrière ». Ces deux parties manifestent, d’une part une écriture attendue, explicative, orientée vers le lectorat habituel, c’est le premier volet ; d’autre part une traduction de la même expérience, à la source de l’une comme de l’autre, non plus en prose, celle-ci, mais en vers, suivant un découpage différent, un ralentissement d’ensemble, des espacements qui lui sont propres, pour des leçons renouvelées, adressées aux mêmes lecteurs mais devenus auditeurs, de musiques, des découvertes qu’il ne me serait pas possible de faire sinon. De la première à la seconde, du premier au second volet : il y a méditation.


Deux bras, oui

à mes amies les tortues

Il y a bien des années, maintenant, que ma chute s’est accomplie, et il me semble que c’est ici, sur les rochers de la plage de Big Sur que je suis tombé et que voilà une éternité que j’écoute et essaye de comprendre le murmure de l’Océan.
(Romain Gary, La Promesse de l’aube)

[…] celui-là est plus apte à peindre la fleur qui l’a vue fraîche au lieu de l’avoir seulement contemplée dans un herbier. […]
Les vrais compagnons, ce sont les arbres, les brins d’herbe, les rayons du soleil, les nuages qui courent dans le ciel crépusculaire ou matinal, la mer, les montagnes. […]
je crois que ceux-là ont choisi la meilleure part qui s’isolent loin du charivari discordant du monde. Je le crois […]
(Alexandra David-Néel, Journal de voyage)

Pourquoi écrit-on des romans et des poèmes ? Plus généralement, pourquoi souhaite-t-on laisser des mots ? Désire-t-on par là transcender l’espérance de vie ? Je pense, pour ma part, que les hommes au contraire ne peuvent s’empêcher d’écrire des mots pour admettre la mort qui peut advenir à tout instant.
(Yuko Tsushima, Album de rêves)


Renseigné le vendredi 7 juillet 2017, terrasse / balcon chambre 405, hôtel Irini, Héraklion, Crète.

[…]
L’arrivée à Lendas se fait comme annoncée dans le guide : devons garer l’auto avant l’entrée dans le minuscule village, au bord de l’eau, puis marcher, marcher ensuite (sur une très courte distance) pour rejoindre la plage. Il convient de trouver un endroit protégé du soleil (sous cet arbre, immédiatement à gauche ; ne pas hésiter). Comme dans un rêve : le trajet, sous le soleil, jusqu’à Lendas, à partir de Gortyne ; avec très peu de circulation automobile ; sur la route en lacets, avec virages en épingles à cheveux, nombreuses ;
parlons, Da. et moi, épingles ; lectures ; enfance ; parlons ;
en revenant, il y aura des pierres tombées sur la route (la même, que nous prendrons alors en sens contraire, vers Héraklion) ;
comme dans un rêve : cette arrivée en bout de terre, au terme d’une longue, longue et lente descente automobile à travers un paysage très minimal, de rocher principalement, dépouillé ; dans un rêve : se trouver arriver à une ville, presque sur de l’eau – Les habitations, peu nombreuses, certes dressées sur la terre ferme, du fait de la pente très raide, très abrupte sur laquelle elles ont été construites, procurent la sensation de surplomber l’eau, devant ; surplomber l’au-devant : comme dans un rêve. Les passages étroits qu’il convient d’emprunter pour atteindre la limite entre le sol et l’eau descendent à pic. Des escaliers s’y succèdent. Auparavant (plus près de l’automobile et de l’aire de stationnement : des travaux ont lieu ; du ciment est coulé entre des dalles, à même le sol ; il faut contourner, là où le ciment n’a pas encore séché, est encore frais ; sous l’œil de deux ouvriers ; dans la présence des propriétaires, peut-être, de l’habitation en face. Ne pas arriver sur un site vide, mais habité. Ne pas arriver dans une ville fantôme, mais sur un lieu construit, où plusieurs nous ont précédés. Des travaux sont en cours. Peut-être pas de grande, grande ampleur. Mais des travaux. Dans cette venelle que nous choisissons, un enfant joue au niveau d’une salle de restaurant, là, sur la gauche – Où trois ou quatre adultes semblent converser ; ou méditer, dans le silence.
[…]


Vivrière

Des paroles, doucement
cette femme nous adresse.
Seule, la femme, à cette terrasse.

Parle, parle lentement
ce qui se voit, se redresse
au bord de l’eau – Comme s’y amasse :

qu’elle a, la femme, souvent
mangé ici ; nous caresse
le long sentiment qu’elle nous fasse

du lieu, quelque compliment.
Ah, mais : cependant, nous laisse
ici, sans plat chaud, qui nous délasse

une panne de courant !
Les paroles, leur adresse
aux rocs, aux maisons-pensions : espaces.


L’escalier nous descendons
jusqu’à l’eau, jusqu’à son bord.
Sur des rochers, nous marchons.

Un peu de sable, trouvons
où nous installer. Nul port
du regard, ne parcourons.

Mais dans l’anse, tout le long
se groupent comme en rebord
constructions, habitations.

Peu de monde, où nous allons :
solitaires, les abords
n’attirent pas les flonflons.

De l’eau, devant nous, sentons
la ville, fraîcheur, qui dort –
Où, par rêves, nageurs, vont –


Comme en un commencement
la terre, ici, se termine.
Habitations dressées, en hauteur.

Comme en un commencement
de l’eau, ici, tout voisine.
Eau calme, émettrice de lueurs.

Comme en un commencement
mais de quoi ? Nous fait vitrine
la vue, devant. Y battent nos cœurs.

Comme en un commencement
le soleil les illumine
l’eau, le silence – L’ici, l’ailleurs –

Comme en un commencement.
nous y faisons bonne mine.
Après-midi. Terrasses. Demeures.


Des colonnes, d’un hôtel
ou d’une pension :
des colonnes qui appellent ;

en élévation
au-dessus, au-dessus d’elles :
une habitation –

Nager, nager vers l’hôtel
ou bien la pension :
aller vers ce qui appelle

voici natation
jusqu’à se rapprocher d’elle
tout près, que voyions

une femme, une mère, elle
modification
confirmation – Frêle – Hèle –


Un bateau, dans la distance
silencieusement, passe
lentement, progresse, ô, lentement.

Loin, au loin, va, qui avance
qui le mouvement amasse
mais, loin, plus loin, tout le mouvement

comme si l’évitant, l’anse
de la ville, de Lendas
le bateau, là-bas, tranquillement :

ne perturbe de violence
quiconque, bientôt dépasse
notre terrasse – En recueillement

se sentir, dans la présence
de l’anse, de la terrasse
de l’après-midi. En son suspens.


Le bateau va, sur la mer.
Le soleil dit le bateau
allant, allant sur, calme, la mer.

Qu’il y a, devant, de l’eau
du calme, où le bateau erre
le disent la ville et son halo

d’accrochée en bout de terre
comme si pour le repos –
Ou le tranquille d’un cimetière ?

Lentement, va le cargo
au calme mis en lumière
par ce mouvement, loin, par les flots.

Au loin, le regard se perd
sans, lentement, le bateau
patience – Que la lenteur lui confère.


De l’eau dedans les maisons
jusque par leur intérieur
voici ce que nous dit nager de leur long.

Eaux calmes : quelle froideur
dans laquelle nous baignons !
Quelle sensation, en ici, d’un ailleurs !

Les terrasses, les balcons
s’avancent, comme bonheurs
seules sortes de pontons, à leur façon.

Nageons jusqu’à la hauteur
de colonnes : rejoignons
un hôtel, ses étages ouverts, sans peur.

Circule de l’eau, allons
selon de l’eau, où demeure
quelqu’un qui regarde, écoute – Habitation.


Une femme à la colonne
crétoise par ses cheveux
avec elle, à la colonne

son mouvement, sous les yeux
à la crétoise s’ordonne.
D’élégance, elle a fait vœu

ses bras, comme serpents, sonnent
déesses ne feraient mieux.
La mer, elle a, qui consonne

avec ses bras, dans les yeux
le dans de l’eau qui résonne
à l’obscur, au silencieux

à l’attention des colonnes
qui montent d’en bas. Au feu
du soleil : qu’elle rayonne.


Vaste, l’anse, devant elle.
Habité, le bâtiment
aux colonnes, où elle apparaît ?

L’immobile, devant elle.
Par ses bras, en mouvement
sur ses cheveux, de l’eau coulerait.

Les colonnes, avec elle
devant la mer, se dressant
d’autres, fantômes, figureraient :

fantômes, déesses, telles
ailes, subrepticement
battant, ici, qui nous frôleraient.

Bout de terre, balancelle
de la mer, morts et vivants
peut-être, ici, se rencontreraient ?


Fantôme, femme, aux colonnes
au-dessus de l’eau
femme, fantôme, la donne

habitation, l’eau
la donne, à l’eau, la redonne
jamais de repos

autour du corps, qui fredonne
même sur le dos
ou en papillon, colonnes

fantôme, femme aux
colonnes, de l’eau, la donne
fantôme, de l’eau

où notre condition sonne
fantôme, de l’eau
femme, fantôme, aux colonnes –


Plus loin, lenteur, le bateau
plus loin, lenteur, nous dépasse
le bateau longeant l’Afrique.

Allant, au-dessus, de l’eau
allant, de l’eau, il déplace
nous déplace vers l’Afrique.

Cette avancée de bateau
cette avancée nous retrace
entre l’Europe et l’Afrique

lentement, à travers l’eau
lentement, portant la trace
de notre histoire, d’Afrique –

Allons, sommes, ce bateau
allons, sommes, sur les traces
de notre histoire – D’Afrique –


De l’anse, il immobilise
le bateau en mouvement
les maisons, leurs habitants, faits, scènes.

Procurent le sentiment
d’une humilité qui nous entraîne
lenteur et éloignement :

le moindre, ici, y devient aubaine
le moindre, de nous, parent.
L’anse donne vue sur ce qui mène

obstination, humblement
sur la mer, restant de nous la reine
royale eau, absolument.

Que dieux, que déesses qui nous tiennent
dans l’anse, viennent, allant
bateau – Petit – Nous le disent.


Dans le lointain, passe, passe
lentement, dans le lointain
un bateau, libyen, peut-être

un bateau, dans le lointain
accrochant, dans le peut-être
sous le soleil, dans l’eau, bien

crochets que la vue embrasse
crochets autres aussi bien
plus défendus, près de l’être

dont de la lenteur prend soin
du lentement, le peut-être
à recueillir, dans l’eau, loin –

Sous le soleil, lenteur, passe
silencieux, seul, au loin
lenteur, pesanteur de l’être

le bateau, le bateau, bien
bateau, lenteur, ô, peut-être
passe au soleil, bateau, loin

le bateau, que l’eau embrasse
où le soleil, le lointain
l’Afrique, là-bas, peut-être

bateau, petit, loin, ô, loin
bateau de moins loin, peut-être
maintenant, auquel enjoint

d’un peu de l’Afrique, passe
lenteur, eau, soleil, conjoints
d’Afrique, le bientôt, lettres –


La venelle où nous allons
la venelle, la venelle
sous le soleil, où allons

elle a les bougainvillées
la venelle où nous allons
la venelle, la venelle

avec chien, que nous voyons.
La venelle, la venelle
y vivre, nous y voyons

mouvements d’ensoleillées
de plusieurs, où nous allons
le jour, le jour, la venelle

à l’obscur, aussi, devons
la venelle, la venelle
le jour, à l’obscur, devons

à de l’eau, appareillée
la venelle – Où nous marchons
la venelle, la venelle

à de son long, où mangeons
la venelle, la venelle
sous le soleil, où mangeons

crétois, arabe – Emmaillées
marches, embarcations
la venelle – La venelle –


Un arbre, de l’eau, ainsi
qui pousse, des bras, des branches
depuis l’eau, une femme y –

L’arbre, debout, y élance
la femme, qu’il enhardit
dans l’eau, debout, jusqu’aux hanches

les bras, les seins, nus aussi
vers le plus profond, avancent
arbre au-dessus, arbre qui –

Leur fragilité ne tranche
sur nul autre tamari
indiquant, du vent, l’absence :

la femme, l’arbre, les dit
sous le soleil qui ne flanche
la mer, le vif, le sel dit –


Un arbre pousse avec elle
ses branches sur l’eau, la femme
bras en angles, au-dessus de l’eau.

Ici et là, qui enflamme
la vue, soleil, étincelle
le nu – Quelqu’une, aussi, sans chapeau

s’avance, blancheur et sel
un peu timide. Mon âme ?
Qui parle, nous parle de son lot ?

En bout de terre, quel drame
que la mer, oui, se rappelle ?
Quelles scènes, où jouer sa peau ?

Un arbre pousse avec elle
ses branches sur l’eau, la femme
bras en angles, au-dessus de l’eau.


Qui recherche le dehors
avance dans l’eau, avance
si timidement

tout en habitant les bords
rejoindre une transparence.
Voici mouvement

absence autant que présence :
sous l’arbre avancer le corps
sous le soleil, tant

qu’aux branches les bras encore
en leur nudité s’élancent.
Aller, lentement

dans l’eau, aller, où s’arbore
avance dans l’eau, avance
si timidement.


Deux bras, oui : extraits et Vivrière : extraits


Pour citer l'article:

Christophe LAMIOT ENOS, « À mes amies les tortues » in Poésie moderne et méditations, Actes des journées d’étude organisées à l’Université de Rouen les 21 mars 2017 et 19 mars 2018, publiés par Christophe Lamiot (ÉRIAC) et Thierry Roger (CÉRÉdI).
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 21, 2018.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?a-mes-amies-les-tortues.html

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