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Xavier MALASSAGNE

La digression dans l’Histoire universelle d’Aubigné


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Légèrement éclipsée aujourd’hui par les splendeurs des Tragiques dont elle est contemporaine, l’Histoire universelle d’Agrippa d’Aubigné offre un large tableau des faits qui ont secoué la France et plus modérément l’Europe durant les guerres de religion. Pour qui ne connaît l’auteur, ardent défenseur de la cause réformée, aucune prévention ne précède la lecture. Les évidences d’un parti pris s’accumulent cependant rapidement au point qu’il semble difficile d’affirmer la neutralité de l’œuvre. Pour être partisane, cette somme imposante n’en est pas moins instructive et exacte. Suivant les règles de l’écriture historique, d’Aubigné compose son texte à partir de témoignages nombreux, de documents appartenant à des sources complémentaires, sans oublier de faire appel à ses souvenirs. Il s’ensuit que ce long monument possède les vertus d’un texte historique mais qu’il refuse de taire ses préférences. Il s’agit bien au contraire de valoriser le parti protestant, jusqu’à un certain point celui qui deviendra Henri IV, et accessoirement, comme un lien entre les deux, la figure du soldat particulier qui se trouve être l’auteur.

Dans cette perspective, la lecture minutieuse de l’œuvre reconnaît les traces d’une implication partisane à l’aide d’outils littéraires. Si la confrontation avec Les Tragiques n’a pas lieu d’être, puisque le fossé générique qui sépare les deux livres interdit toute tentative de rapprochement formel, l’Histoire universelle peut tout de même se lire comme une œuvre littéraire. L’étude des digressions menée à bien par Gérard Milhe Poutingon dans sa Poétique du digressif se présente alors comme une entrée originale dans le texte d’Aubigné. La digression va ainsi nous servir d’illustration de l’écriture albinéenne. Pour en cerner l’importance, nous soulignerons tout d’abord l’insistance de la métaphore spatiale qui nourrit le caractère partisan du livre. Dans un second temps plus bref, nous présenterons quelques digressions variées qui manifestent toute la richesse de l’œuvre.

Si la digression se définit aisément par une interruption du récit, elle ne s’écarte jamais de l’intention du texte. L’écart qu’elle propose opère une distanciation avec l’ensemble, notamment pour le compléter. Cette définition lacunaire reconnaît la parenthèse comme un premier niveau digressif. Or, dans l’Histoire universelle, les parenthèses fonctionnent souvent comme telles. L’historien y glisse en effet des points de vue qui permettent de mettre à distance ou de partager une opinion. Une anecdote mérite d’être évoquée à ce propos. En 1583, Henri de Navarre envoie d’Aubigné à la cour des Valois pour négocier la séparation d’avec sa femme. La rencontre ne se déroule pas au mieux et les tensions éclatent, d’autant que nous connaissons l’émissaire pour sa fermeté et son sens de la répartie. Nous ne savons pas les propos que celui-ci a pu prononcer, mais leur effet s’avère immédiat : « le Roi voulant punir ceste temerité, (comme il l’appelloit) ne voulut pas que ce fust par voie ouverte » (VI, p. 154 [1]). La parenthèse tient lieu de contestation. Elle ouvre ici un espace où le désaccord est patent. Henri III qualifie de « temerité » une attitude dont l’historien minimise la portée en ne prenant pas le terme à son compte. Les deux partis en présence ne partagent pas une même conception et cette distinction se transcrit par le langage, peu auparavant nous avons en effet pu lire la manière dont le roi s’adresse à l’ambassade : « Retournez trouver le Roi vostre Maistre, puisque vous l’osez appeler ainsi » (VI, p. 153). Cette parole témoigne d’une division au sein du royaume, l’audace reprochée ici affirme que l’individu refuse l’autorité du roi de France, on saurait trouver une diplomatie moins tranchante. D’un côté le souverain s’émeut d’une bravade qui secoue son autorité, de l’autre l’envoyé entend s’y soustraire explicitement, ce faisant il rejette le terme de « temerité » qui l’attacherait encore au statut de sujet d’un Valois.

Les parenthèses se font parfois bien plus longues et elles s’autorisent la peinture de scènes qui les assimilent déjà à de véritables digressions. Ainsi, lors d’une négociation d’un siège, d’Aubigné qui se met en scène se présente ainsi :

Cestui-ci (quoique principal de la partie, comme depuis le coup de lance accepté ayant maintenu la querelle seul, et deffié Landereau, lui à pied et armé en capitaine de gens de pied, contre l’autre monté et armé en capitaine de gens d’armes) respondit [2].

Hors du propos principal apparaît ici une rivalité personnelle qui oppose deux hommes mais aussi deux armées puisque les « gens de pied » correspondent à des soldats, sans plus de précision, et que les « gens d’armes » renvoient plutôt à des contingents royaux. Le « coup de lance » constitue un élément pivot qui oriente vers un épisode que l’historien brûle de raconter, parce qu’il le valorise en tant qu’individu, tout en sachant que le genre auquel il sacrifie ne lui permet pas de le faire. Cette tentation ne se ravale pas toujours et d’Aubigné a conscience de s’éloigner parfois un instant de sa ligne principale, nous avons alors à faire à une réelle digression.

Afin de prévenir tout reproche et pour garantir son souci de s’éloigner des mémoires qui ne constituent pas pour lui le modèle historique [3], d’Aubigné légitime la présence de son nom dans son texte. Lors de la retraite d’Angers en 1585, il interrompt son récit :

Leur conseiller fut bien en plus grand’peine. Je demanderai congé à mon Lecteur d’en dire les principaux traicts, pource que la science des perils d’autrui nous apprend à desmesler les nostres : et certes si mon lecteur s’ennuye de voir mon nom si souvent, je l’eusse encore desguisé, sans l’honneur que les autres Historiens m’ont faict, le produisant en cet endroit, et me donnans des compagnons, qui hormis Sainct Gelais et Bois du lis ne se mesloyent que de leur faict.
Sur le congé que je pense avoir impetré de vous, je vous dirai qu’outre la levee gaignee par quelques Reistres, le Duc du Mayne s’y avança aussi [4].

La nécessité de justifier la digression contraint à l’emploi d’un métalangage qui souligne cette prise de distance avec le récit principal. Le recours à la spatialité s’impose alors presque naturellement. Par exemple, après une histoire affreuse qui illustre les tensions du temps, d’Aubigné écrit :

De ceste digression nous r’amenons nos coureurs à Castel-Jaloux, et rencontrerons le Roi de Navarre, qui va passer la Garonne avec ce qu’il peut ramasser pour tendre vers Bergerac : où il faisoit aussi acheminer les forces de Querci et de Limousin pour venir à la conjoincture du Prince de Condé, du Duc de Rohan, Vicomte de Turenne, Comte de la Rochefoucaut, tous mandez pour faire un rendez vous à Bergerac [5].

Les termes de ce passage relatifs au mouvement et par conséquent à l’espace sont nombreux et ils témoignent encore de l’assimilation du terrain (avec la rencontre à Bergerac) et du texte (le retour aux soldats après une anecdote). D’ailleurs les deux niveaux parlent de réunion avec « rencontrerons » qui invite le lecteur à rejoindre Henri de Navarre, et avec les chefs d’armée qui se rassemblent. Le verbe « r’amener » joue lui aussi sur ces deux plans en permettant aux personnages de revenir concrètement sur un site, et au lecteur de se reconnecter avec la ligne directrice du chapitre. L’emploi des temps participe en dernier lieu à cette assimilation. Le retour au temps du passé s’effectue progressivement, tout d’abord par un verbe au présent qui s’adresse au lecteur et qui marque la fin de la digression (« r’amenons »), puis par l’emploi d’un futur (« rencontrerons ») qui saisit par son dynamisme. Ce dernier emploi s’explique comme une compensation : la digression est un écart qui peut faire perdre du temps, comme toute divagation, il convient donc de rattraper la ligne temporelle un moment abandonnée en accélérant la vitesse du récit. L’historien retrouve ensuite l’imparfait attendu dans le traitement historique. Il importe de voir combien la digression est présentée comme un détour spatial dont il faut revenir. Notons que la manière de renouer avec un fait n’a rien de brutal. Outre l’expression qui souligne la reprise et le lieu qui rappelle l’action antérieure, d’Aubigné ménage la fluidité de son texte avec le terme de « coureurs » puisque ces hommes ont déjà été présentés avec des expressions similaires (« Ceux de Castel-Jaloux avoyent faict une course » V, p. 239 ou « Leur façon de courir en un pays si plat » V, p. 240).

Un même souci d’assurer le confort du lecteur se remarque après une interruption qui n’a plus pour vocation de raconter une histoire édifiante mais qui offre une instruction militaire. Après un énoncé didactique, d’Aubigné renoue avec son propos par :

Mais n’ayant point d’exemple ici, je m’arreste, et prie le Lecteur de juger bien de ma digression, si elle est avec profit. Revenons aux Bretons [6].

Une fois encore la digression se traite sur le mode spatial. Les verbes soulignent que la lecture est un parcours que l’on peut interrompre (« m’arreste ») et poursuivre (« revenons »). Ils délimitent de manière évidente les bornes de cet écart. De plus, l’adverbe « ici » renvoie plus volontiers dans ce cas à un point de la page qu’au sens temporel qu’il sait endosser ailleurs. Cette formulation insistante présentant la fin d’une digression témoigne d’une volonté d’exercer le jugement du lecteur. Cependant la prière d’Aubigné concourt à la dimension argumentative de l’œuvre.

Les interruptions du récit principal remplissent plusieurs fonctions, toujours soumises à une intention partisane ou argumentative. Elles permettent tout d’abord de glisser dans la narration d’un événement un résumé des faits qui lui sont contemporains, ainsi la trame temporelle n’est-elle pas gênée par le lieu unique que réclame la conduite du récit. Nous en trouvons un exemple dans un chapitre qui débute par un siège de Sancerre, d’Aubigné y met en scène des figures importantes à qui l’on transmet les nouvelles, ces dernières constituent un écart par rapport à ce qui était traité mais permettent d’évoquer des épisodes guerriers utiles pour se représenter le tumulte d’une période. Le lecteur accompagne alors les destinataires de ces messages puisqu’au moment de la lecture, il apprend en même temps qu’eux ce qu’on leur transmet. Il lit :

Les Princes sejournans à Nyort apprenoyent ces choses et d’autres divers accidents de tous costez, comme l’entreprise de Cateville sur Dieppe, qui ne servit qu’à faire trancher la teste de Lignebœuf et à lui : mesme accident aux entrepreneurs du Havre de grace : quoi que pour ruse non commune ils eussent la nuict contrefermé les portes et logis des principaux capitaines de la garnison, et mesmes des meilleurs soldats : appliquans des morillons et cadenats jusques aux boutiques et fenestres basses pour les empescher de courir à l’alarme. Ceste entreprise se perdit par trop de finesse et trop peu de resolution, et comme si les constellations de ce temps eussent esté ennemies des entrepreneurs [puis résumé d’une violation de promesse dans le Dauphiné aboutissant à la mort de soldats].
En revenant à nostre principale guerre, l’entreprise du Comte de Brissac, contre celui de Montgommeri à la Mothe-Saintenai ne fut gueres plus heureuse que les autres [7].

Un récit sert de repère, c’est lui qui initie le chapitre et sa localisation dans les environs de Sancerre est une référence spatiale. Celle-ci s’élargit pour couvrir une zone importante s’étirant à l’ouest de la France pour intégrer Niort. Cet étirement a une limite, il ne peut se développer à la fois vers le nord (en direction du Havre) et vers le sud-est (en direction du Dauphiné) sous peine de brouiller la géographie. La digression permet de résoudre cette impossibilité en décrochant l’écriture de la référence pour l’intéresser à deux sites différents. Les bornes de cette séparation se voient aisément. La preface [8] propose de choisir des exemples dans une liste disponible (« autres divers accidents de tous costez, comme… »), l’altérité exprimée par le premier adjectif exprime une dissonance. La clausule utilise un verbe de mouvement associée à un adjectif rappelant la référence du chapitre (« en revenant à nostre principale guerre »). « Revenir » mérite que nous lui accordions son sens physique, de manière à considérer le récit comme une course à travers un espace, fût-il littéraire. Ce retour suggéré par le verbe est facilité par la proximité des épisodes avec le texte principal, comme le souligne la reprise du mot « autres » à la fin de la citation. Ce terme permet d’ouvrir et de clore la digression, à l’image d’une parenthèse.

Les déboires contenus dans ce passage s’accumulent pour glisser l’amorce d’une explication. Seraient-ce les astres qui se montreraient contraires aux entreprises protestantes ? Ou n’est-ce pas plutôt l’absence de fermeté qui solde ces affaires par un échec ? D’Aubigné répond par l’emploi des modes. Les « constellations » sont présentées par un subjonctif (« eussent esté ») alors que les reproches imputables aux hommes souffrent l’indicatif (« se perdit »). De manière évidente, l’historien regrette des initiatives trop tièdes dans leur exercice ou dans leur plan à la subtilité suspecte. Le recours au ciel permet de désamorcer toute excuse rejetant la faute sur des phénomènes extérieurs, il plaide en défaveur des protagonistes. La digression dépasse ainsi son rôle informatif pour s’engager dans une dénonciation. Ce jugement propose une explication qu’il est difficile d’exprimer directement.

La digression explique souvent un fait. Avant de raconter un événement, il est parfois nécessaire d’en rappeler l’origine. D’Aubigné n’hésite pas à le faire, ainsi un chapitre consacré à la Bretagne s’ouvre-t-il par :

Tout ainsi que le Duc de Mercœur avoit abandonné son traitté commencé par la prise d’Amiens, aussi sur la reddition il le renoüa. En cet endroit, il faut reprendre de plus haut l’estat de cette province [9].

Le décrochage s’exprime en des termes spatiaux [10] (« endroit, plus haut ») qui dessinent une représentation particulière du texte. Le récit s’envisage ici comme une ligne (la succession des faits reliant les différentes régions pour dessiner l’histoire générale) qui en traverse d’autres (les chronologies propres aux différentes provinces). D’Aubigné nous propose dans cette citation de remonter une droite que son récit a croisée pour envisager un passé. Un même procédé se trouve en annonce d’un chapitre :

Nous n’avons pas gardé cet ordre aux autres capitulations, qui furent sans combat et aussi sans instruction. Mais celle de Poictiers se presente, qui nous convie à prendre de plus haut les exploicts qui l’amenent à ce poinct [11].

La nécessité de raconter des faits antérieurs suppose une légère entorse à la règle prônant une chronologie stricte. La phrase informe assez cependant pour ne pas mettre en cause la fluidité du texte. Ces décrochages légitimes sont aussi l’occasion de rejoindre la dimension argumentative de l’œuvre. Le cas de l’assassin d’Henri III retient particulièrement notre attention. Là encore l’emploi de l’expression « plus haut » insiste sur la parenté du récit avec un espace [12]. Après l’annonce soudaine du coup porté contre le souverain, d’Aubigné s’intéresse à la biographie du criminel :

L’histoire en doit estre prise de plus haut ; ce jeune Jacobin, aagé de vingt et deux ans, natif d’un village de Bourgogne, nommé Sorbonne, ayant commis quelques crimes enormes ausquels les cloistres sont sujets, et s’en confessant à son Prieur nommé Bourgoin, fut par lui premierement incité à expier ses fautes en se voüant à Dieu ; et cela en termes generaux pour le commencement. Et depuis cet homme estant recognu pour estre d’humeur melancolique, on le fit loger et exercer dans la chambre des Meditations (terme qui sera expliqué ailleurs). Les uns disent qu’on lui donna des receptes pour se faire invisible et que ses instructeurs feignoyent habilement de ne le voir plus après quelques paroles prononcees et quelques poudres jettees en l’air ; le choquoyent sans y penseret n’oublioyent pour leur villonnerie aucune invention, jusques aux nourritures affoiblissantes le cerveau. Les autres escrivent autrement et disent […] que s’il eschapoit en vie d’un acte si genereux [le meurtre du roi], il avoit tout l’Ecclesiastic pour respondant d’un chapeau rouge ; et encor si par quelque accident il avenoit qu’il y mourust, le corps de l’Eglise, qui ne peut errer, l’asseure de la beatitude au plus haut degré, d’estre canonisé et mis au rang des Saincts, invoqué comme tel, et tous ses pauvres parens faits riches et remplis d’honneur à jamais [13].

Dans un contexte où les protestants sont encore considérés comme des opposants à l’autorité royale, l’attentat spectaculaire d’un catholique contre le monarque prend tout son sens. Laissons de côté la dimension politique qui justifie le régicide et manifeste le pouvoir d’une Église unie et déterminée car l’extrait entier énumère tous les éléments qui justifient la Réforme aux yeux des protestants, au point qu’on peut le lire comme sa définition inversée. Nous obtenons en effet des religieux qui se moquent de leurs fidèles au point de leur faire croire n’importe quoi, l’invisibilité s’apparentant plus à la magie qu’à la foi. D’ailleurs ils adressent leur tour à un esprit jeune (« vingt et deux ans »), faible (« melancolique ») et crédule (« ils feignoyent ») dont ils se servent au lieu de lui venir en aide. La promesse de richesses pour ses proches rappelle la simonie, celle concernant son statut céleste le culte contestable des saints. D’autre part la syntaxe de « ayant commis quelques crimes enormes ausquels les cloistres sont sujets » porte une critique violente puisque la proposition relative retarde l’annonce de sa vocation monastique. Le lecteur aurait pu penser qu’il s’agît d’un criminel de droit commun, qui portât seul par conséquent la responsabilité de son geste, et il découvre que les crimes qu’on lui connaît s’expliquent par sa fréquentation des moines. Il n’est pas besoin dès lors de préciser de quelles horreurs il s’est rendu coupable, la littérature populaire s’amuse assez et depuis longtemps des travers du clergé régulier. Cette institution se dévoile une fois de plus comme une fabrique de vices et de corruption. La confession devient le moyen de contrôler une âme en peine, et les « Meditations » se réduisent au nom d’une pièce où l’on pratique la superstition la plus éhontée. La vocation du lieu ne coïncide pas avec une mission d’instruction religieuse ou de pratique chrétienne, aucun texte n’est lu et l’on n’offre au malheureux que des « nourritures affoiblissantes le cerveau ». Finissons en évoquant le village dont est natif l’assassin. Sorbonne (aujourd’hui Serbonnes) rappelle la faculté de Paris qui se montre rarement tolérante à l’égard des huguenots. Culte des saints, rôle de la confession et des monastères, superstition, aspect pécuniaire, tout ce que la Réforme rejette se trouve condensé dans ce passage. Cet écart dans la narration permet donc de conserver un regard partisan pour lequel d’Aubigné enfreint sa règle soumettant son texte à une délimitation temporelle.

Intéressons-nous à présent à un exemple qui le mérite par son importance. Il existe dans l’Histoire universelle une digression qui bouleverse par sa taille l’ordre chronologique. Nous la rencontrons au début du deuxième livre (premier volume de notre édition de référence). Jusque-là d’Aubigné traitait des affaires du royaume avant les guerres de religion, dorénavant il s’y attèle et il commence par les professions de foi des deux partis, de manière à exposer sans jugement des pièces permettant de définir, selon les propres termes des intéressés, les deux religions. Nous trouverons plusieurs autres documents authentiques dans l’œuvre (à commencer par les textes officiels des paix qui concluent certains livres, comme au chapitre XXVI du livre III), ils lui garantissent une valeur historique exceptionnelle. Après les textes qu’il copie, l’historien en rédige un abrégé où sa subjectivité et son parti-pris ne font aucun doute. Après ces éclaircissements, tant sur le fond que sur le positionnement de l’auteur, le lecteur pouvait s’attendre à une reprise de la narration. C’est alors que d’Aubigné propose de remonter l’histoire, pour raconter l’histoire des Vaudois. Quatre chapitres lui seront nécessaires pour renouer avec le XVIe siècle. Nous pouvons parler d’une digression dans le sens où la ligne directrice principale s’interrompt mais il convient de lui reconnaître un statut particulier. Dans ce cas en effet, nous ne trouvons aucune formule de rupture ou de fermeture de parenthèse ; au contraire l’accent se place sur la continuité [14] qui équivaut à un argument : contrairement à une idée trop répandue, les réformés ne sortent pas de nulle part, leurs idées respectent au contraire une tradition ancienne que les catholiques modifient à leur mode. La construction de l’œuvre, commençant par la naissance d’Henri de Navarre, ne permettait pas de placer un épisode médiéval au début, il convient donc de l’introduire avant d’entrer dans la période des troubles qui constitueront la matière essentielle de l’œuvre. Accordons-nous un instant pour nous intéresser à cette narration particulière. Nous en reproduisons un long passage qui éclaire la manière dont d’Aubigné entend que nous lisions son texte : il dote très souvent ses phrases d’un contenu argumentatif qui complète subtilement ou avec insistance leur sens immédiat, au point que le lecteur ne parvient plus à suivre un décodage purement événementiel. Il faut accepter que l’Histoire universelle n’ait pas pour thème les guerres de religion mais la construction d’une mémoire réformée, et que la notion de rhème ne renvoie pas à des faits militaires ou politiques mais à des preuves de l’éminence protestante. Dans ce contexte, l’histoire des Vaudois a plus une fonction argumentative qu’encyclopédique :

On se plaint que les histoires des Vaudois ont esté toutes falsifiees. Que nous n’avons rien d’eux par leurs mains, mais par celles qui les ont persecutés. Il en faut mettre sur pieds ce qui se peut tirer des tenebres, tant pource que les Reformés veulent avoir relevé l’enseigne de ceux-là, comme aussi pource que ces peuples ruinez ont espandu par l’Europe les semences de ceux à qui plus ouvertement on peut attribuer la reformation.
Valdo, jeune marchand tres-riche et tres-debauché, compagnon des plus perdus de la ville de Lyon, estant un soir à folastrer aux rais de la Lune, vit un de ses mauvais garçons, qui ayant renié Dieu et blasphemé en termes horribles, tomba sur le champ roide mort sur le pavé. L’effroi ayant saisi l’ame de Valdo se convertit en penitence, et changea de tout point la vie du jeune homme, qui s’estant retiré des mauvaises compagnies, s’appliqua à la lecture et meditation des saincts livres, et de son salut.
Ce fut en l’onzieme siecle, lors que la Transsubstantiation fut establie, apres grandes altercations, et long retardement, par l’oppostion de plusieurs Evesques, et sur tout des Espagnols, se trouvant dès lors plusieurs qui aimerent mieux souffrir la mort, que consentir à une telle nouveauté.
Valdo avec quelques uns de ses amis s’esleva contre, suivi de plusieurs personnes et familles tant à cause de la grande doctrine qu’il avoit acquise en peu de temps, et conversion en une vie sans reproche, que des aumosnes où il employa grande quantité de biens.
Le Pape Alexandre l’anathemiza et fit chasser de Lyon lui et les siens, lesquels furent dispersés en Provence et Dauphiné. Ceste semence croissant merveilleusement jusqu’en Picardie et en Flandres, le Roi Philippe Auguste, pour arrester leur augmentation, rasa trois cent maisons de Gentilshommes Picards, detruisit quelques ville murees, et fit brusler grand nombre de ceux, qu’à cause dudit Valdo, on avoit premierement nommé Vaudois.
Ceste Doctrine estant passee en Allemagne y fut aussi tost persecutee par les Evesques de Mayence et de Strasbourg [15].

Le chapitre débute par la déploration d’une mémoire disparue. D’Aubigné nous rappelle que l’histoire transcrit toujours la parole des vainqueurs et il entend ici travailler à contre-courant en rétablissant un passé méconnu et déformé. Dans cette entreprise, il rejoint le projet général de son œuvre qui vise à restituer une voix aux réformés dans un temps où leurs luttes sont apaisées, où l’Édit de Nantes est venu mettre un terme aux inégalités et injustices, mais où le protecteur du parti, Henri de Navarre a été assassiné après avoir renié sa foi. À l’époque de la seconde édition de l’Histoire universelle, en 1626, les guerres de religion appartiennent au passé [16] et personne ne songe à ébranler la vision officielle de leur déroulement qui a abouti à l’affirmation du pouvoir monarchique catholique. L’historien insiste par conséquent dans son évocation des Vaudois sur leur parenté avec les protestants de son temps. Les liens idéologiques se combinent à une similitude de traitement par l’histoire. Pour convaincre de cette généalogie, la citation met en avant la diffusion de ce mouvement de Lyon, vers le nord et la Picardie (on songe alors à Noyon où naquit Calvin) et les Flandres (qui ouvrent les Pays-Bas dont d’Aubigné nous relate les luttes), puis vers l’Allemagne où des princes ont adopté la Réforme, mais aussi vers le sud de manière à dessiner le croissant protestant si clair dans l’Histoire universelle (en partant du Dauphiné et en s’étendant à l’ouest avec une assimilation rapide des Vaudois aux Albigeois ou Cathares). En écrivant l’histoire, même résumée, des Vaudois, d’Aubigné traite donc de ses coreligionnaires. Cette digression correspond à un récit des origines. L’entreprise de rédaction d’une mémoire réformée passe par celle des ancêtres.

Nous ne nous attarderons pas sur l’analyse de cet extrait mais il importe d’en souligner la valeur argumentative [17]. Ce texte apporte une contradiction aux catholiques qui reprochent sa nouveauté au culte protestant. La remontée dans le passé prouve qu’il n’en est rien, et surtout que les Espagnols contemporains de l’auteur s’opposent à la constance de leurs ancêtres qui ont refusé l’innovation de la transsubstantiation. Notons cependant que dans cet exposé assez long, l’auteur s’autorise la licence de donner la biographie de Valdo, qui apparaît comme une parenthèse assez peu utile dans le sens où ce personnage ne propose pas un discours original, et où il disparaît très rapidement sans même sembler responsable de la propagation de ses idées. Le récit qui lui est consacré ressemble à une courte hagiographie dont l’intérêt réside dans la conversion d’un débauché. Une telle visée didactique appartient bien au genre de l’exemplum. Nous pourrions également retrouver ce parcours du personnage dans le modèle antique de saint Augustin qui relate le même type de changement dans ses Confessions. Ce rapprochement entre l’initiateur de la Réforme et un Père de l’Église permet de situer le premier sur les traces du second et de légitimer ainsi sa position. Le protestantisme se caractérise alors par la continuité avec les époques anciennes.

Les digressions participent par conséquent activement à la défense d’un propos qui donne sa cohérence à l’œuvre [18]. Elles enfreignent la fluidité du récit chronologique pour affirmer la clarté de la thèse apologétique que d’Aubigné défend. Il arrive cependant que celle-ci se perde de vue un instant et que le récit tire profit du contenu historique qui se légitime avant tout au XVIe siècle par l’exemplarité. Reprenant à son compte la formule d’Horace, l’Histoire universelle entend bien plaire et instruire, sans perdre de vue sa mission initiale. Les événements lui fournissent le matériau nécessaire pour édifier son lecteur.

Nous avons insisté sur la fonction argumentative des digressions et sur leur rapport à la spatialité. Afin de rendre compte de la richesse de l’Histoire universelle, autorisons-nous à présenter quelques-unes de ses singularités digressives.

Malgré une similarité de ton et une cohérence d’ensemble, la considération des affaires politiques rompt avec les traitements militaires qui constituent la plus grande partie de l’Histoire universelle. L’auteur s’en explique en reconnaissant une proportion plus favorable aux armes mais en justifiant ses embardées dans les affaires politiques :

Voilà un plat de courtisan parmi les soldats, que je n’ai point craint de vous donner en passant, pour les choses qui sont arrivees par ceste eslection [19].

Le plat en question consiste en une rivalité parmi les proches du roi de Navarre qui n’est pas sans rappeler l’activité principale des participants « sur le point de jouër du cousteau » (VI, p. 139). D’Aubigné distingue bien les faits militaires et les tensions qui opposent des hommes. Nous retrouvons ici l’aveu d’une digression dont la formule insiste sur la métaphore spatiale (« en passant »). Ce qui vient d’être traité ne correspond pas au récit principal, il convient donc de ne le considérer que furtivement. Cependant nous avons pu voir que le chemin signait la cohérence de l’œuvre vue comme un espace. Ce passage qui ne mériterait pas qu’on s’y arrête (mais que l’expression « en passant » souligne) correspond à une étape qui aide à construire le sens de l’ensemble [20].

Ailleurs, l’historien apparemment soucieux d’intéresser la pluralité de ses lecteurs, concède aux scientifiques la description d’un phénomène inouï, un nuage qui fond sur un village de Charente-Maritime en 1586 pour lui apporter la peste. La description se termine par « Ayant fait ce present aux Physiciens, je m’en retourne à mes soldats » (VII, p. 27). La première partie de la phrase légitime la digression (mais d’une manière assez hasardeuse parce que l’attention portée aux physiciens est plutôt anecdotique dans l’œuvre), la seconde signale bien l’écart narratif que cette description constitue. La digression physicienne n’apporte rien à la trame générale mais elle répond à deux fonctions. Tout d’abord il s’agit de divertir en proposant un fait extraordinaire, ce qui, à l’échelle de l’Histoire universelle, apparaît comme une pause. Le divertissement du lecteur ne l’égare pas ; un pas de côté lui permet de respirer entre deux propos sérieux ou réclamant son attention. Nous retrouvons ici l’importance du jeu que l’éducation humaniste considère. On se souvient par exemple de la liberté des jeux que Ponocrates octroie à son élève au milieu d’un programme éducatif chargé (dans le chapitre XXI de Gargantua). Nous allons voir différentes manières d’assurer ce repos. Quant à la seconde fonction, elle cherche à rapprocher la page du lieu dont elle rend compte. Il y a en effet une similitude entre le séjour du scripteur à Thors et la pause du récit qui occasionne la description du nuage. Relevons la formule qui instruit ce rapprochement : « comme nous vismes deux jours que nous demeurasmes au lieu » (VII, p. 26), elle insiste sur la crédibilité du témoignage mais surtout elle marque une pause dans la narration. Le détour narratif qui prend fin avec « je m’en retourne » s’explique par le repos du militaire qui joue deux rôles, celui de participant à l’action racontée, mais surtout celui d’historien. Cette dualité se retrouve dans la référence du mot « lieu » qui renvoie bien sûr à Thors, mais que l’on peut lire aussi comme l’endroit où l’anecdote est décrite dans le livre. L’espace littéraire cherche le plus possible à se rapprocher de la géographie.

Le plus exceptionnel dans cette somme guerrière, correspond aux moments où d’Aubigné captive l’attention de ses lecteurs par des digressions proches de nouvelles. N’en retenons que trois. La première illustre l’opposition des catholiques et des protestants par le truchement de personnages :

Je ne daigneroye vous donner le siege qui se fit au chasteau de S. Jean d’Angeli, et qui finit par une neutralité sans un accident qui fait ceste place digne de l’histoire. [Les habitants protègent leurs maisons] un nommé Semé s’opiniastrant le plus à la defense de la sienne, sur une voix qui s’esleva de sa mort, sa fille nommee Ane, aagee de quatorze ans, d’une incomparable beauté, retourna au logis sçavoir ce qui estoit de son pere, qui s’estoit sauvé parmi les ennemis : elle arriva comme le capitaine Cadet enfonçoit une porte qui la contraignit de gaigner la chambre haute. Le capitaine arrive à la chambre, et n’eut pas si tost veu ceste face desirable, et elle la sienne horrible, qu’elle se precipita par la fenestre, et lui estant armé à preuve fit quelque difficulté de se jetter après, et sur ce doute donna loisir à la fille de gaigner douze ou quinze pas, et incontinent lui saute après, et presse le pas de ceste effrayee qui crioit à ceux des carneaux, tirez, tuez-nous tous deux [21].

Nous repérons tout de suite l’occurrence d’ « accident » qui légitime à lui seul une narration qui s’écarte du propos général. L’anecdote tombe sur le récit des sièges de la région, elle s’impose, elle nous écarte alors momentanément la ligne directrice de l’œuvre. La digression est justifiée par son évidence. Notons à ce propos qu’elle renverse l’ordre de l’importance. Le siège qui constitue normalement l’intérêt historique au détriment des aventures individuelles, ne souffre pas qu’on le raconte, au contraire de l’épisode de la jeune femme. L’expression « ceste place digne de l’histoire » (la ville apparaît avec raison dans la narration historique) se retourne plutôt en « cette histoire digne de la place » (cet épisode révèle les combats d’une cité protestante). Le jeu de mots sur « histoire » mêle les acceptions de la chronologie et de la diégèse comme deux composantes d’une même entité, la première avançant par la succession de la seconde. Ce sont les faits racontés qui, en se suivant, dessinent le parcours de l’axe historique. Quant à l’espace géographique de Saint-Jean d’Angély, il devient moins important que celui de la littérature.

Nul doute en effet que nous soyons entrés ici dans le domaine de la création littéraire. Non pas que d’Aubigné invente les faits, mais la manière dont il les transcrit relève évidemment de l’art. La soudaine apparition des présents de narration pour rendre l’agression du capitaine suffit à nous avertir du décalage avec le récit historique. C’est toutefois la lecture symbolique de ce passage qui affirme sa portée argumentative. La jeune fille est érigée en emblème de la cause réformée, comme sa ville l’est souvent dans le texte. Nous pourrions nous distraire à interpréter les noms des protagonistes, de manière à renforcer la portée symbolique de la scène. La jeune, fière et belle Anne peut se reconnaître dans la mère de Samuel, quand elle proclame que « ce n’est point par la force qu’on triomphe » (Samuel 2, 9). La violence du capitaine n’aboutira pas au forfait qu’il espérait et son armure le gêne pour la poursuivre (« lui estant armé à preuve fit quelque difficulté »). Le père Semé fait penser à Sem et donc au premier d’une lignée choisie par Dieu. Quant à Cadet, son nom réduit déjà sa valeur ; d’ailleurs ce capitaine n’apparaît nulle part ailleurs dans l’œuvre, ce qui autorise à le considérer comme un patronyme signifiant. De plus, le texte oppose structurellement le bien et le mal. Les physiques le manifestent pleinement (« face desirable, et elle la sienne horrible »). D’un côté se dressent l’innocence, la beauté, la détermination, la défense, de l’autre répondent le vice, la laideur, l’incompréhension du sacrifice, l’attaque. Anne ne craint pas la mort et la préfère plutôt à sa souillure qui correspond à celle de sa ville [22]. En effet, ce duo placé face aux remparts figure la lutte entre les deux camps. Une allégorie s’impose qui présente sous un jour plus que favorable le parti réformé.

Dans le second exemple, les tensions fratricides qui affaiblissent la France se lisent dans une digression mise en scène par un récit enchâssé dont on informe Henri de Navarre et sa compagnie lors d’un repas :

Entr’autres fut recité par un gentilhomme de Bigorre une estrange histoire de Sainct Sevé, asçavoir qu’un homme de practique du lieu ayant sceu qu’on avoit commencé quelque tuerie, s’en alla, suivi de sa femme et de ses enfants, pour gagner le logis d’un sien cousin germain ; outre la parenté, ils avoyent exercé ensemble une amitié sans interruption et sans picque : Comme donc ce miserable eut gagné la chambre haute de son parent, il remercia Dieu de quoi il estoit arrivé entre mains amies : mais l’autre riant froidement, lui annonça que toutes les amitiez estoyent esteinctes dès ce jour-là : pour temoignage de quoi il lui passa son espee à travers le corps, qu’il jetta par la fenestre, comme sa famille arrivoit, laquelle il exposa aux tueurs [23].

Ce récit replonge dans les « choses horribles et denaturees » (V, p. 241). Ce dernier mot résume à lui seul la portée de la narration. Le renversement de l’amitié témoigne d’une époque de fer où les alliances, les sympathies, la parenté sont bafouées au profit d’une folie meurtrière qui ne se justifie même pas ici par une croyance religieuse. D’Aubigné prend soin de ne pas préciser les camps (quoiqu’il soit presque évident que le fugitif soit réformé) de manière à peindre un espace bouleversé où les hommes ont perdu leur humanité. Le rire lui-même se pervertit, il ne renvoie plus à une situation plaisante et à une camaraderie de bon aloi, l’adverbe « froidement » qui l’accompagne désormais lui impose un caractère satanique jouissant du plaisir incompréhensible de répandre le sang. L’historien reporte ainsi un propos de table par lequel l’espace du livre historique se dote d’une composante fictionnelle. Celle-ci l’enrichit parce qu’elle présente l’atmosphère d’une époque dont aucun fait attesté ne rend compte avec tant d’intensité. L’anonymat des personnages les confine dans un univers littéraire et l’histoire n’a pour gage de véracité qu’un lieu. Ce point d’ancrage du texte constitue le point de départ de la digression. Saint-Sever est en effet le lieu d’où s’enfuit l’homme et le verbe de mouvement qui précipite son départ (« s’en alla ») représente justement le début de l’écart narratif. La ligne du récit subit une embardée en accompagnant ce personnage, elle s’en va elle aussi du cadre principal. Ce déplacement renforce l’assimilation du texte à l’espace.

Ces deux premières histoires s’apparentent au genre des histoires tragiques dont le succès ne se dément pas et auquel les noms de Boaistuau (Histoires tragiques extraictes des œuvres italiennes de Bandel, 1559), Belleforest (dont le dernier tome des Histoires tragiques paraît en 1582) ou Rosset (dont les Histoires tragiques de notre temps sont publiées une première fois en 1614 et rééditées six fois en quatre ans), sont associés [24]. Il s’agit d’un genre fécond qui occupe une place particulière dans les lettres françaises en s’inspirant d’auteurs antiques, de faits historiques et en les combinant de plus en plus avec des textes où la cruauté s’érige en principe du plaisir littéraire, sous couvert d’édification morale. L’acception du mot « histoire » s’éloigne des références réelles pour désigner une création romanesque. Pourtant un flottement existe d’une part parce que beaucoup de ces récits se présentent comme des réécritures de sources historiques, d’autre part parce que, comme l’exemple d’Aubigné, ils scénarisent des situations crédibles. L’ouvrage de Rosset est d’ailleurs contemporain des Tragiques ou de la première édition de l’Histoire universelle. L’accent mis par l’historien-poète sur le caractère inouï de ce qu’il relate, sur les horreurs ou les crimes, le rapproche des nouvelles sanglantes.

Notre dernier exemple s’écarte radicalement de ce genre pour s’aventurer vers un divertissement autrement exotique. Quand il raconte les aventures d’un Portugais à Ormuz, d’Aubigné déploie une mise en scène propre aux romans orientaux : dans un décor lointain, une princesse musulmane tombe amoureuse d’un occidental chrétien, elle se convertit par amour, mais cette passion dévorante lui nuit et elle en meurt [25]. Au milieu d’un tel développement, l’historien prend ses distances avec un genre dont il emprunte pourtant les caractères :

Ce gentilhomme estoit de tres belle taille, et la Roine estimee tres belle en son pays, sur tout à cause des yeux : elle trouvoit quelque magie en ceux d’Avezedo sur les siens […]. Leurs propos estoyent plus longs que les traitez ordinaires, et leurs privautez excedoyent celles des Ambassadeurs […]. Toutes les parties de l’estranger furent si agreables à la Roine qu’elle, qui avoit auparavant envie de traitter avec quelques Rois voisins pour se faire obeir à ses rebelles subjects, pensa que Dieu lui avoit envoyé ensemble un secours à son amour et à son Estat. Je n’ai peu quitter ce païs sans mesler l’amour estranger parmi les combats, n’estant pas ma profession de traitter de l’amour en style de roman. Il m’est permis seulement de vous dire que cette Turque se rendit tellement au Chrestien, que le propos de mariage estant mis en avant, elle se fit instruire en la foi Chrestienne par un organe specieux d’amour et de verité. [cette union a des répercussions diplomatiques et un jésuite l’instruit donc] Cet enseignement fut plus ceremonial, mais le premier avoit esté plus efficacieux, ayant eu l’amour pour truchement. [des désordres éclatent parmi les sujets de la reine qui refusent de se convertir à la nouvelle religion. Les Portugais combattent les révoltés mais rencontrent une difficulté : ] c’est que la Roine, qui changeoit de visage pour un jour d’absence de son ami, estoit menacee de mort par syncope et autres accidents, si elle passoit la semaine sans la veuë de son espoux, tellement qu’il estoit contraint ( assez chargé du labeur de la guerre) de quitter à tous coups un exploict commencé pour aller sauver la vie à la Roine, au peril de son Estat. [malheureusement le nouveau roi doit s’absenter pour un siège mais promet de revenir après deux mois] les deux mois passez, cette Princesse après de grands symptosmes de son amour, sans se payer ni des vents, ni de la mer, ni des remonstrances des siens, ne trouva point de remede à l’absence entre les mains des medecins, mourut de regrets et avec elle ce qu’il y avoit de Christianisme entre les siens [26].

L’entreprise coloniale dont il est question ici se pare de couleurs romanesques. L’approche géopolitique existe, d’Aubigné nous présente Avezedo comme un homme qui œuvre pour le Portugal, qui reste toujours lié à ses compatriotes, et qui en a les travers (il répond avec ruse « en quoi sa nation se fait valoir », VIII, p. 101). Le Portugal cherche à s’approprier Ormuz et à y imposer le christianisme. L’entreprise échoue mais son traitement se distingue des considérations historiques. Aussi, la soudaine apparition de la proposition participiale « n’estant pas ma profession de traitter de l’amour en style de roman » sonne-t-elle comme un désaveu très relatif des pages qui s’écrivent. Certes, le lecteur naturellement avide d’informations vérifiées et sérieuses se sent rassuré par cette petite critique noyée dans le flot de la passion, mais il accepte sans mal de se laisser divertir longuement par une histoire dont les codes le flattent s’il est européen, chrétien, et masculin. Sans doute un homme du XXIe siècle apprécierait-il peu un récit rythmé par les occurrences du mot « amour », où une femme défaille quand son amant la quitte, et finit par en mourir. À l’époque d’Aubigné le lectorat se satisfait de voir une Turque (dont la désignation renvoie plus à une donnée religieuse que géographique) succomber pour un chrétien. D’ailleurs les romans maintes fois réédités du Tasse et de l’Arioste ne contiennent pas que des combats, une large part est laissée aux amours. Le lecteur de l’Histoire universelle se plaît aussi à quitter les descriptions de batailles pour rencontrer une narration complète que soigne l’auteur, quoi qu’il en dise.

Or justement, nous retrouvons l’idée d’un espace littéraire solidaire d’un site géographique. Quand d’Aubigné écrit « Je n’ai peu quitter ce païs sans mesler l’amour estranger parmi les combats », il associe un lieu réel à un genre littéraire. Nous trouvons une expression similaire avec « Encore ne puis-je laisser Yssoire, sans vous conter une tragedie » (IX, p. 102). Dans un cas une anecdote française s’apparente à une histoire tragique, dans l’autre une aventure advenue dans un pays lointain se traite par un roman oriental. Les genres littéraires répartissent leurs codes en fonction de la région du monde où leur action se situe. L’Histoire universelle sacrifie à cette répartition en proposant à son lecteur des digressions narratives dont les codes conventionnels s’expliquent par les sites qu’elles choisissent pour cadre.

Au cours de cet exposé, nous avons cherché à montrer toute l’importance des digressions dans un livre historique qui, contrairement à ce que son auteur avance (voir son introduction, tome I, p. 9), en contient de nombreuses. Cet élément du discours l’embarrasse parce qu’il rapproche immanquablement de la littérature. Or, malgré la rigueur de l’historien, sa documentation sérieuse et son souci d’exhaustivité, l’Histoire universelle peut à bon droit se lire comme un texte littéraire. Non seulement l’insistance sur d’Aubigné comme personnage plus ou moins discret rapproche l’œuvre des mémoires, mais encore et surtout les livres successifs répondent à un projet très nettement partisan. La volonté de redonner une mémoire aux réformés que l’histoire officielle voue au silence après l’Édit de Nantes, constitue la vocation première de l’œuvre. Tout ce que le lecteur découvre en son sein en découle. Il s’agit bien plus que d’un pamphlet ou d’une dénonciation violente, il est question de faits réels dont les présentations convergent vers la défense et illustration d’un parti.

Les digressions participent pleinement à cette entreprise. Elles servent l’aspect argumentatif en éclairant un événement d’une lumière particulière ou en retrouvant une cause révélatrice. Ce faisant elles soulignent une spatialité qui se lit par des expressions particulières unissant la géographie évoquée par le texte et la localisation dans la page. Les digressions dépassent également ce rôle pour divertir le lecteur. Qu’il s’agisse de souligner un fait traité comme une nouvelle illustrant le conflit d’une époque, ou de dépayser en reprenant les codes du roman oriental, ces écarts à la ligne directrice de l’œuvre se savourent comme des éclats de littérature. La digression sous la plume d’Aubigné lui confère, malgré lui, des qualités littéraires de première importance.

Notes

[1Nous nous reportons à l’édition de l’œuvre éditée par A. Thierry chez Droz entre 1981 et 1995 qui se constitue de neuf volumes (que nous présentons avec un chiffre romain).

[2VI, p. 84.

[3Nous lisons en effet dans la Préface de l’Histoire universelle la condamnation des mémoires comme texte historique. Il ne s’agit pour Aubigné que d’un « ouvrage, dans lequel, la porte passee, vous ne trouvez que des enfileures de memoires, receus de tous venants, dictez par leurs interests ; la recerche des actions particulieres, indignes de lumiere publique », I, p. 3.

[4VI, p. 228-229.

[5V, p. 243.

[6VI, p. 198.

[7III, p. 47-48.

[8Nous adoptons les termes par lesquels Gérard Milhe Poutingon désigne l’entrée en digression (preface) et sa borne finale (clausule). Il n’hésite d’ailleurs pas à souligner la proximité avec l’espace de ces deux éléments : « Un peu à la manière d’une carte ou d’un itinéraire, ces mentions balisent une sorte de géographie textuelle dont ils nomment les étapes, clarifiant l’organisation du discours et participant à sa stratification » (Poétique du digressif. La digression dans la littérature de la Renaissance, Paris, Classiques Garnier, 2012, p. 171).

[9IX, p. 155.

[10Il est intéressant de rapprocher cette observation de celle que Bertrand Westphal propose pour les textes postmodernes quand il écrit : « on s’aperçoit que la destructuration de la ligne temporelle conduit à une spatialisation de la temporalité » (La Géocritique, Paris, Minuit, 2007, p. 34).

[11IX, p. 37.

[12Gérard Milhe Poutingon associe même cette formule à une représentation physique directement liée à la manière de s’orienter dans l’espace : « des représentations de l’organisation du discours telles que reprenons les choses d’un peu plus haut insistent sur le fait que l’attention est une certaine manière de situer et d’orienter son corps relativement au thème cible » (Poétique du digressif, op. cit., p. 484). Quand elle évoque les Mémoires de l’Estat de France, C. Huchard privilégie quant à elle une dimension spirituelle : « C’est notamment à travers une vision cosmologique où événements humains et phénomènes naturels entrent en résonnance les uns avec les autres, que se manifeste […] cette ouverture du regard à un plan « plus haut » ainsi que le dit Goulart, signe d’une présence de Dieu au monde qu’il convient de déchiffrer » (D’Encre et de sang, Simon Goulart et la Saint-Bathélémy, Paris, Champion, 2007, p. 412) ; dans cet emploi, la hauteur renvoie au monde physique, mais que le contexte soit naturel ou littéraire, il s’agit toujours de remonter à une explication.

[13VIII, p. 65-66.

[14Le premier chapitre consacré aux Vaudois apparaît juste après celui concernant le dogme réformé. Cette proximité spatiale rapproche les deux religions, mais surtout de nombreuses phrases viennent conforter leur assimilation, par exemple « les Reformez veulent avoir relevé l’enseigne de ceux-là » (I, p. 171). Ajoutons que la continuité chronologique est sollicitée en retrouvant des Vaudois au XVIe siècle : « ils vesquirent sans persecution sous les Ducs de Savoye jusques à l’an 1556 » (I, p. 199).

[15I, p. 171-173.

[16Les tensions entre 1621 et 1628 qui se soldent par le siège de La Rochelle voulu par Richelieu, malgré leurs violences, se différencient des guerres aboutissant au couronnement d’Henri IV et à l’Édit de Nantes. Elles renforcent le pouvoir monarchique central et en y parvenant, elles ne peuvent s’assimiler à la geste que dessine Aubigné.

[17Cette valeur argumentative permet de compléter les propos d’O. Pot qui regrette que pour la question des martyrs, l’attitude d’Aubigné oblige « l’Histoire universelle à procéder en la manière à des simplifications drastiques et substantielles. Par exemple, au chapitre X du livre second, l’Histoire universelle résume en trente pages pas moins de 160 ans de vexations et de persécutions. » dans « Les mises en scène de l’histoire », Entre Clio et Melpomène. Les fictions de l’histoire chez Agrippa d’Aubigné, Paris, Classiques Garnier, 2010, p. 43). Dans l’économie du livre, on pourrait d’abord s’étonner de la présence de ce chapitre et du décrochage de la trame principale qu’il représente. Ce chapitre X correspond en réalité à la clausule de la digression des Vaudois qui permet de renouer avec la trame chronologique et de retrouver le XVIe siècle. Il ne s’agit donc pas d’une simplification, mais d’une insistance sur un lien continu qui unit deux époques.

[18Quand il s’intéresse à la différence de positionnement du « je » dans les Tragiques et dans l’Histoire universelle, S. Junod limite la présence des digressions dans la seconde : « Du point de vue de l’écriture, il [Aubigné historien] évitera les digressions et les exclamations, qui sont les indices de la présence de l’Énonciateur dans son énonciation. Les digressions désignent une maîtrise de la dispositio selon le bon vouloir du narrateur et non selon l’exigence de la matière traitée, tandis que les exclamations dénotent une réaction émotive de la part de l’Énonciateur par rapport à ce qu’il énonce, ce qui est contraire à l’exigence d’impartialité qui doit caractériser l’èthos historien. Le style « furieux » des Tragiques est bondissant, impétueux, celui de l’histoire tient de l’animal de trait » (Agrippa d’Aubigné ou les misères du prophète, Genève, Droz, 2008, p. 150). L’auteur reprend alors la formule d’Aubigné dans sa préface « vous ne verrez ni digressions ni exclamations » (tome I, p. 9). Sans doute convenons-nous d’une absence d’exclamation de la part de l’historien, quoiqu’il ne faille pas oublier qu’elles apparaissent dans les discours rapportés dont la consignation révèle déjà un parti-pris et une intention argumentative ; les digressions au contraire se rencontrent aisément, et permettent justement de mettre en lumière la maîtrise de l’organisation textuelle. Elles confirment par leur présence un engagement. L’èthos de l’historien selon Aubigné rejette l’impartialité ou l’objectivité, des termes dont le seizième use avec parcimonie quand il les connaît (selon le Robert « impartialité » entre dans la langue en 1576 et « objectivité » au XIXe siècle). Aubigné ne vise pas la neutralité mais l’exactitude, cette différence est essentielle pour le lecteur de l’Histoire universelle.

[19VI, p. 139.

[20L’expression « en passant » retient l’attention de G. Milhe Poutingon : « Lorsque la digression est faite “en passant”, c’est que son auteur la déclare brève et pertinente. […] Elle [cette formule] dit la pertinence par le biais de tout un implicite construit sur les motifs du secret, de la “volerie” et de l’indice inspiré par la mythologie de la ruse » (Poétique du digressif, op. cit., p. 469 et 472). De manière discrète, sans en avoir l’air, la digression rappelle ainsi qu’il convient de la replacer dans un ensemble.

[21III, p. 190.

[22Nous pourrions mettre en relation cette tentative de viol d’autres récits, celui de Lucrèce déshonorée par Tarquin ou bien l’histoire de la femme d’un muletier que rapporte Marguerite de Navarre dans l’Heptaméron (deuxième nouvelle), mais la particularité de ce texte réside justement dans l’échec de l’agression, comme s’il s’agissait de souligner la vivacité de la cause réformée qu’incarne Anne. Contrairement aux autres victimes, sa résolution lui sauve l’honneur et cette chasteté conservée représente la pureté inaltérable de sa religion.

[23V, p. 242.

[24On pourra se reporter aux éditions modernes de ces textes : Pierre Boaistuau, Histoires tragiques, publié par R. Carr, Paris, Société des textes français modernes, rééd. 2008 ; François de Rosset, Histoires tragiques, édition d’A. de Vaucher Gravili, Paris, Livre de Poche classique, 1994 ; le texte de Belleforest ne semble pas avoir bénéficié d’une édition moderne.

[25Le thème de l’orient capté par l’occident appartient à la littérature du second. Devant la fascination ou la peur d’un monde lointain et plutôt ignoré, les Européens ont figuré une manière d’apprivoiser un espace devant lequel ils se sentaient étrangers. Souvent une forme de domination s’incarne dans les sexes puisque la belle Orientale se laisse séduire par l’Occidental. La question religieuse traduit un rapprochement senti comme évident, puisqu’il amène l’ailleurs dans les bornes connues du christianisme. On pourra penser à la reine Bramidoine convertie par Charlemagne dans la Chanson de Roland et, pour valider la constance du thème, à Zaïde de Madame de la Fayette ou même à Madame Butterfly de Puccini. L’origine de la belle orientale s’éloigne à mesure des avancées occidentales.

[26VIII, p. 101-103.


Pour citer l'article:

Xavier MALASSAGNE, « La digression dans l’Histoire universelle d’Aubigné » in La Digression au XVIe siècle, Actes de la journée d’étude organisée à l’Université de Rouen en novembre 2014, publiés par Gérard Milhe Poutingon.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 13, 2015.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?la-digression-dans-l-histoire.html

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