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Brigitte QUIGNARD

Bibliothécaire, responsable de la Bibliothèque patrimoniale Jacques Villon

Document : La fête cannibale de 1550


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La « fête cannibale » de l’Entrée de Henri II à Rouen en 1550, selon le manuscrit Y 28

Cette pièce constitue l’un des joyaux de la Bibliothèque de Rouen : manuscrit sur parchemin, de 700 vers français, oblong, orné de 10 miniatures. La richesse de l’ornementation, le choix des emblèmes qui décorent les marges, la reliure de soie (luxe) font penser qu’il était destiné à Henri II ou à Diane de Poitiers, sa maîtresse. Il est numérisé dans la base image du portail : http://rnbi.rouen.fr (interroger : « Ms Y 28 »).

La fête brésilienne du ms Y 28

La fête brésilienne du ms Y 28

La fête brésilienne a lieu rive gauche au bord de la chaussée des Emmurées (à l’entrée du faubourg Saint-Sever) sur un terrain de deux cents pas de long et trente-cinq de large. On représente une forêt brésilienne d’arbres peints en rouge, où s’ébattent singes et perroquets.

Le scénario du spectacle se déroule en trois actes :

- la vie paisible des Tupinambas
- le combat contre les Tabajaras, suivi de leur anéantissement
- le retour à la vie paisible de commerce avec les Français

Des hommes − cinquante Indiens Tupinamba, nus, et deux cent cinquante marins et femmes déguisés en Indiens − simulent la vie des indigènes du Brésil : chasse, pêche, promenade, repos dans le hamac, portage du bois de teinture, combat avec une tribu ennemie et incendie de leur village.

Pour clore cette fête brésilienne, le spectacle met aux prises deux caravelles française et portugaise. Cette dernière est canonnée, pillée et incendiée avec le concours des sauvages. Lors du combat naval, un navire brisé est abandonné et les matelots regagnent la rive à la nage.

À l’entrée du pont Mathilde se dresse le « massis du roch », un énorme rocher à deux étages couvert de mousse, de lierre et de plantes sauvages. Dans les niches, Hercule et les neuf Muses entourent Orphée jouant de la lyre.

Quand le cortège royal parvient au milieu du pont, les canons tirent des salves, et sous les yeux du roi se déroule la fête nautique appelée le « Triomphe de la rivière ». Le fleuve est couvert de sirènes et de monstres marins. Des barques le sillonnent en tout sens. Neptune trônant sur son char vient faire un compliment au roi.

Relation imprimée de la « fête brésilienne »

L’Entrée de 1550 fait ensuite l’objet d’une relation imprimée, réalisée l’année suivante :

C’est la déduction du sumpueux ordre, plaisantz spectacles et magnifiques théâtres dressés et exhibés par les citoiens de Rouen… − On les vend à Rouen, chez Robert Le Hoy, Robert & Jehan dictz Du Gord, 1551 (impr. à Rouen chez Jean Le Prest le 9 décembre 1551) ; cote : Dieusy m 550

– Non paginé, alternance irrégulière de cahiers de 4 et 2 f°, de A à R ; gravures sur bois. Privilège du 5 août 1550. Un autre exemplaire, conservé à la Bibliothèque Jacques Doucet, est visible en ligne sur le site de l’INHA : http://bibliotheque-numerique.inha.fr/collection/952-c-est-la-deduction-du-sumptueux-ordre-p/

Entre les f° K 3 et 4 est insérée une gravure sur bois en double page montrant la « Figure des Brisilians » :

La figure des Brisilians

La figure des Brisilians

La scène est longuement décrite :

…une prarye non édiffiée… plantée & umbragée, par ordre, d’une saussaye de moyenne fustaye… (et) plusieurs autres arbres & arbriseaux comme genestz, genièvres, buys, & leurs semblables… Le tronc des arbres estoit peint de rouge & garny en la cyme de branches… r’aportantz assez près du naturel aux fueilles des arbres de bresil…
A chacun bout de la place… estoient basties loges ou maisons, de troncz d’arbres tous entiers… icelles loges ou maisons couvertes de roseaux & fueillartz, fortifiés à l’entour de pal en lieu de rampart…
Parmy les branches des arbres, volletoient & gazoulloient à leur mode, grand nombre de perroquetz, esteliers & moysons de plaisantes & diverses couleurs. Amont les arbres grympoient plusieurs guenonnez, marmotes, sagouyns, que les navires des bourgeoys de Rouen avoient nagueres apportez de la terre du Brésil. Le long de la place se demenoient ça & la, jusques au nombre de trois centz hommes tous nudz, hallez & herisonnez, sans aucunement couvrir la partie que nature commande, ilz estoient faconnez & equipez, en la mode des sauvages de l’amérique, dont s’aporte le boys de brésil, du nombre desquelz il y en avoit bien cinquante naturelz sauvages, freschement aportez du pays, ayans oultre les autres scimulez, pour décorer leur face, les joues, lèvres & aureilles percées & entrelardeez, de pierres longuetes , de l’estendue d’un doigt, pollyes et arrondies de couleur d’esmail blanc et verde emeraulde. Le surplus de la compagnie, ayant fréquenté le pays, parloit autant bien le langage, & exprimoit si nayfvement les gestes & façons de faire des sauvages comme s’ilz fussent natifz du mesmes pays : les uns s’esbatoient à tirer de l’arc aux oyseaulx… Les autres couroient après les guenonnes, viste comme les troglodytes après la sauvagine. Aucuns se branlloyent dans leurs lictz subtilement tressez de fil de cotton, attachez chacun bout à l’estoc de quelque arbre ou bien se reposoient à l’umbrage de quelque buysson tappys. Les autres coupoient du boys qui par quelques uns d’entre eulx estoit porté à un fort construit pour l’effect sur la rivière, ainsi que les mariniers de ce pays ont accoustume faire quant ilz traictent avec les Brisilians, lequel boys iceulx sauvaiges troquoient& permutoient aux mariniers dessusditz, en haches, serpes & coings de fer, selon leur usage et manière de faire. La troque & commerce ainsi faite, le boys estoit batellé par gondoles & esquiffes, en un grand navire à deux hunes ou gabyes…
Et sur ses entrefaites voicy venir une trope de sauvages qui se nommoient à leur langue, tabagerres, selon leurs partialitez. Lesquelz estants accroupis sur leurs tallons & rengez à l’environ de leur roy autrement nommé par eulx Morbicha, avec grande attention & silence, ouyrent les remonstrances & harengues d’iceluy Morbicha, par un agitement de bras & geste passionné, en langaige Brésilian. Et ce fait, sans réplique, de prompte obéissance, vindrent violentement assaillir une autre troppe de sauvaiges qui s’appeloient en leurs langue, Toupinabaulx. Et ainsi joingtz ensemble, se combatirent de telle fureur & puissance, à traict d’arc, à coups de masse & d’autres batons de guerre desquelz ilz ont accoustume user, que finablement les Toupinabaulx desconfirent & mirent en routte les Tabagerres. Et non contens de ce, tous d’une volte coururent mettre le feu & bruller à vifve flamme le Mortuabe & forteresse des Tabagerres, leurs adversaires.
Et de fait, ladite seyomachie fut exécutée si près de la vérité… qu’elle sembloit estre véritable & non simulée, pour la probation de laquelle chose plusieurs personnes en ce royaulme de France, en nombre suffisant, ayans fréquenté longuement le pays du Brésil & canyballes, attesteront de bonne foy l’effect de la figure précédente estre le certain simulachre de la vérité. 

Pour citer l'article:

Brigitte QUIGNARD, « Document : La fête cannibale de 1550 » in Rouen 1562. Montaigne et les Cannibales, Actes du colloque organisé à l’Université de Rouen en octobre 2012 par Jean-Claude Arnould (CÉRÉdI) et Emmanuel Faye (ÉRIAC).
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 8, 2013.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?document-la-fete-cannibale-de-1550.html

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