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Michèle GUÉRET-LAFERTÉ

Université de Rouen - CÉRÉdI

L’identité normande dans l’Ystoire de li Normant d’Aimé du Mont-Cassin

L’auteur

Michèle Guéret-Laferté est Professeur de Littérature médiévale à l’Université de Rouen. Ses recherches ont pour objet les récits et relations de voyage en Orient (Sur les routes de l’empire mongol, Champion, 1994), la transmission de l’antiquité au Moyen Âge, l’édition de textes (textes de voyageurs : Marco Polo et Niccolὸ de’ Conti ; textes historiographiques : Ystoire de li Normant d’Aimé du Mont-Cassin, Champion, 2011).


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De la conquête de l’Italie méridionale et de la Sicile par les Normands, qui se déroule entre 1030 et 1091, nous sont parvenus trois récits historiques, contemporains des événements ou tout juste postérieurs : l’Ystoire de li Normant d’Aimé du Mont-Cassin (vers 1080-1082), le De Rebus gestis Rogerii Calabriae et Siciliae comitis et Roberti Guiscardi ducis fratris eius de Geoffroi Malaterra et la Gesta Roberti Guiscardi de Guillaume de Pouille (datés tous deux de l’extrême fin du XIe siècle) [1]. Ces trois ouvrages, qui furent rédigés indépendamment l’un de l’autre, abordent leur matière commune sous un angle chaque fois différent : Aimé, moine du Mont-Cassin, traite plus précisément de la Campanie et des rapports entre le monastère et la conquête normande ; Geoffroi Malaterra, dont l’ouvrage est dédié à l’évêque de Catane Anger, s’intéresse avant tout à la Sicile et au comte Roger, même s’il prend aussi en compte la conquête du pouvoir par son frère Robert Guiscard sur le continent. Quant à Guillaume de Pouille, s’il donne comme Aimé la vedette à Robert Guiscard et en fait le héros de son épopée historique, il adopte une perspective qui a pour décor principal la Pouille et met au premier plan les relations avec les Grecs, ses anciens occupants.

Bien que la question de l’identité normande à travers les trois ouvrages ne manque pas d’intérêt [2], nous avons choisi de limiter notre étude à l’Histoire d’Aimé du Mont-Cassin pour mieux nous pencher sur le paradoxe offert par son texte : s’il est seulement probable que Geoffroi Malaterra et Guillaume de Pouille soient d’origine normande, il est sûr qu’ils écrivent pour les vainqueurs, à savoir les Normands, puisque Geoffroi déclare qu’il rédige cette histoire à la demande du comte Roger lui-même et que Guillaume dédie son œuvre à Roger Borsa, le fils et l’héritier de Robert Guiscard. C’est en revanche « le point de vue des conquis [3] » que reflète l’histoire d’Aimé du Mont-Cassin, dédiée à son abbé, Didier : or il se distingue nettement des deux autres par l’image très positive qu’il offre des conquérants normands. Paradoxe d’autant plus surprenant que les annales des cités méridionales ou les chroniques de monastères voisins se font surtout l’écho des violences et déprédations multiples commises par ces « maudits Normands [4] » et que ceux-ci ont eu souvent maille à partir avec la papauté : il suffit de penser à l’attitude franchement hostile de Léon IX, organisateur de la coalition anti-normande qui débouchera sur la bataille de Civitate en 1053, dont les Normands seront les vainqueurs absolus.

Pour rendre compte de cette image, il faut interroger le texte d’Aimé sur l’identité qu’il prête aux Normands, ce qui les caractérise de manière essentielle et ce qui les distingue des autres. Ce profil identitaire, loin d’être un donné, est le résultat d’une construction dont nous essaierons de démonter les mécanismes en considérant le double objectif qui dicte ce dessein : en effet, si l’auteur veille à dégager des traits ethniques spécifiques, c’est incontestablement dans le souci de favoriser l’assimilation de ce peuple nouveau au contexte socio-politique de l’Italie méridionale. De quelle façon réussit-il à réaliser cet objectif et pourquoi s’est-il fixé cette tâche ? Pour répondre à ces questions, nous examinerons tout d’abord les premières pages de l’ouvrage dédiées à l’origine des Normands ; puis nous verrons comment, à travers le récit des combats livrés par les Normands aux autres peuples qui dominaient la région – Grecs, Lombards, sarrasins, seigneurs locaux – et aussi à travers le parcours glorieux suivi par leurs deux chefs, Richard de Capoue et Robert Guiscard, Aimé dessine l’image d’un peuple élu par Dieu pour assumer l’héritage des dominateurs déchus.

Qui sont les Normands ?

Cette question en entraîne aussitôt une autre : d’où viennent-ils ? En effet, c’est l’origine commune qui constitue le critère d’appartenance à une gens, conformément à la définition donnée par Isidore : « Une nation est une multitude issue d’une même origine » [5]. Dans les premières pages de l’Ystoire de li Normant, Aimé s’applique dans un même mouvement à exposer l’origine des Normands et à narrer leur venue en Italie. On sait que les invasions barbares ont suscité la vogue des histoires ethniques chez les historiens du haut Moyen Âge : Jordanès et Isidore ont écrit l’histoire des Goths, Grégoire de Tours celle des Francs, Paul Diacre a retracé celle des Lombards. Aimé se place dans leur sillage, mais c’est précisément avec le dernier d’entre eux qu’il instaure un lien direct de filiation. Il le désigne explicitement dans sa préface comme son modèle puisque lui non plus, qui fut moine tout comme Aimé au monastère du Mont-Cassin, n’a pas craint d’écrire l’histoire des laïcs en prenant pour objet l’occupation lombarde de l’Italie :

Et pense que je me prendrai alli monachi de la parole de alcun liquel diront : « Non covient a un moinne escriv[r]e les batailles de li seculer ». Mes a moi, pensant ceste choze, me recorda que Paul, dyacone et moinne de cest monastier dont je sui, escrist Li Fait de li Longobart, coment il vindrent et demorerent en Ytalie, et fu home cler de vie, de science et de doctrine [6].

Si, dans la suite, Aimé ne fait plus explicitement référence à Paul Diacre, la comparaison des deux textes révèle des similitudes significatives à la fois dans la démarche d’ensemble, mais surtout dans les premières pages où il s’agit de dire les origines, celle des Lombards pour Paul Diacre, celle des Normands pour Aimé. Examinons plus précisément ces ressemblances.

L’étude des vingt premiers chapitres du premier livre d’Aimé met en évidence trois récits successifs expliquant l’origine des Normands, qui, tout en ne se situant pas à la même échelle, ne s’emboîtent pas parfaitement l’un dans l’autre.

Le premier récit est donné dès le premier chapitre :

Nous trovons, en cest premier capitule de l’Estoire de li Normant, que en la fin de France est une plane plene de boiz et de divers frut. En celui estroit lieu habitoit grant multitude de gent, molt robuste et forte, laquel gent premerement habiterent en une ysulle qui se clamoit « Nora », et pour ce furent clamez « Normant », autresi comme « home de Nore ». « Man » est a dire en langue thodesche « home ». Et en tant estoit cressute la multitude de lo pueple que li champ ne li arbre non souffisoit a tant de gent de porter lor neccessaires dont peussent vivre [7].

Particulièrement digne d’attention est ici la façon dont Aimé opère la fusion entre deux mouvements migratoires : celui des Vikings, venus de l’île de « Nora », et celui des Normands de Normandie, au point d’ailleurs que l’on ne sait s’il faut rapporter la dernière phrase aux premiers émigrants, ou aux seconds, ou aux deux à la fois ! On notera aussi la curieuse déformation que subit ici l’étymologie habituellement donnée à « Normands » : « hommes du Nord ». Aimé en revanche voit dans « nor » le nom de l’île d’origine. Comme le note Huguette Taviani-Carozzi, la « symbolique de l’île matrice de peuples » transparaît clairement dans cette réinterprétation, mais on la trouvait déjà chez Paul Diacre : le peuple des Winniles, ancien nom des Lombards, est en effet, selon lui, originaire de « l’île de Scandinavie » [8] ; et c’est aussi la cause de cette migration qu’Aimé emprunte à son prédécesseur : comme la région est riche, la population prolifère, de sorte que bientôt elle ne suffit plus à nourrir le grand nombre d’habitants.

À partir de cette origine « germanique » – dans la définition qu’il en donnait, la Germanie recouvrait toute l’Europe du Nord jusqu’aux terres arctiques –, Paul Diacre suivait, tout au long des premiers chapitres de son Histoire, la lente migration des Winniles qui passaient par la Mauringe, le Rugiland, la Dacie, la Pannonie, avant d’atteindre le nord de l’Italie, et dont il décrivait au fur et à mesure les luttes victorieuses avec les divers peuples rencontrés sur leur passage [9].

Imitant ce développement, Aimé consacre quinze chapitres à décrire les « migrations » normandes, dans lesquelles il place la conquête de l’Angleterre par Guillaume (1066), l’expédition en Espagne d’un contingent de Normands, accompagné d’autres chevaliers, qui aboutit à la prise de Barbastro (1064), l’enrôlement dans l’armée de l’empereur byzantin de quelques mercenaires normands dont certains ont participé à la bataille de Manzikert contre les Turcs (1071). Mais l’auteur est bien conscient de la différence radicale entre cet essaimage, qui se présente comme une dispersion [10], et la lente migration décrite par Paul Diacre. Il est ainsi conduit à mettre sur le même plan des événements de nature et de portée très différentes, en particulier l’expédition anglaise de Guillaume à la tête de toute une armée et la venue à Constantinople de deux aventuriers normands. Son embarras transparaît clairement dans le commentaire conclusif, où il rappelle son objectif ainsi que l’unité de son propos : « … tout est de une ystoire. Et quant est de la victoire de une gent, c’est de li Normant [11] ».

Le deuxième récit, qui occupe le chapitre 17, évoque le passage à Salerne, en l’an Mille, de quarante chevaliers normands au retour de leur pèlerinage à Jérusalem. Leur séjour coïncide avec une attaque de sarrasins venus extorquer aux Salernitains le tribut annuel qu’ils doivent leur verser. Émus par cette situation, les Normands demandent au prince Guaimar III de leur fournir armes et chevaux et ils livrent combat aux Infidèles dont ils ne tardent pas à triompher malgré leur petit nombre. Sans doute ce récit s’appuie-t-il sur un fond de vérité historique : l’Italie du Sud, avec les lieux d’étapes du Mont-Cassin et du sanctuaire de Saint-Michel du Monte Gargano et les ports de Bari et de Brindisi, a bien constitué une voie privilégiée pour le pèlerinage à Jérusalem, et nombreux sont les témoignages attestant le flux de pèlerins à cette époque ; en outre, les raids des sarrasins sur les côtes italiennes n’ont pu que s’accroître depuis que la Sicile est tombée aux mains des musulmans. Ce récit n’en contient pas moins des éléments fortement symboliques : l’an Mille, le nombre de quarante, « symbole de pénitence » comme le note H. Taviani-Carozzi [12], et bien sûr l’héroïsme déployé au seul nom de la défense de la foi chrétienne, puisque Aimé insiste sur le refus des chevaliers d’être rémunérés pour leurs services [13].

Passons au troisième récit d’origine, qui occupe le chapitre 20 : ici, l’histoire prévaut sur le mythe, des noms nous sont fournis, qui sont ceux de personnages dont nous allons pouvoir suivre le parcours. Il s’agit de Gilbert Buatère, coupable d’avoir assassiné le vice-comte de la Normandie, Guillaume ; puni de la peine d’exil par le duc Richard II, il partit en Italie, accompagné de ses quatre frères. On trouve cette même anecdote dans l’Historia ecclesiastica d’Orderic Vital, à la différence que le meurtrier ne serait pas Gilbert mais son frère Osmond, Orderic s’accordant avec Aimé pour affirmer qu’il fut le tout premier Normand à s’installer en Pouille [14]. On tient ici l’une des deux familles – l’autre étant celle des fils de Tancrède de Hauteville – qui vont prendre le pouvoir en Italie du Sud, puisque le premier comte d’Aversa – première terre normande en Italie – est Rainolf, le frère du banni Osmond, et que le plus brillant d’entre eux, l’un des deux héros de l’Histoire d’Aimé, sera son neveu, Richard, comte d’Aversa à partir de 1049, puis prince de Capoue de 1058 jusqu’à sa mort en 1078 [15].

Il vaut la peine de remarquer la façon dont Aimé exploite les aspects mythiques de ce dernier récit : on reconnaît en effet ici la figure du meurtrier parti ailleurs pour fonder une ville ou un royaume [16]. C’est justement parce que ces frères sont appelés à jouer un rôle clé pour le pays qui les reçoit qu’on peut comprendre la comparaison quelque peu étonnante employée ici par Aimé :

Et vindrent armés non come anemis mes come angele, dont par toute Ytalie furent receuz. Les coses neccessaire de mengier et de boire lor furent donnees de li seignor et bone gent de Ytalie [17]

De plus, il faut mentionner le lien très artificiel que l’historien élabore afin de relier cette anecdote au deuxième récit. En effet, comme les quarante pèlerins de l’An Mille avaient refusé de rester, les Salernitains avaient envoyé avec eux un messager chargé de convaincre les princes normands de venir s’installer chez eux et, pour ce faire, le messager apportait un échantillon des diverses ressources de la région, comparée à une terre promise où « coulent le lait et le miel [18] ». Or c’est ce même messager qui va conduire plus tard les exilés jusqu’à Capoue : il aura donc mis plus de vingt ans à accomplir sa mission !

À la fin de notre première partie, récapitulons les éléments acquis, dès ces trois récits d’origine, pour la construction par Aimé de l’identité normande. Le démarquage opéré par Aimé à partir de l’Histoire des Lombards de Paul Diacre permet d’assimiler les nouveaux arrivants aux Lombards du VIe siècle : venant comme eux du Nord de l’Europe, comme eux peuple de guerriers farouches [19]. Mais, comme le met en valeur le deuxième récit, les Normands ont sur les anciens envahisseurs une supériorité indéniable en ce que, déjà christianisés, ils peuvent mettre leur vaillance au service de la foi chrétienne. On voit déjà comment Aimé, en rattachant, grâce à quelques fils narratifs qui trahissent le rapiéçage, le troisième récit au deuxième, oriente la venue de la famille d’Osmond Drengot de façon à placer à l’arrière-plan la motivation de l’exil pour lui substituer la mission dont ils ont été investis, puisqu’ils répondent – indirectement, ou du moins un peu tardivement ! – à l’appel des Salernitains.

Les Normands comparés aux autres peuples

Selon la conception isidorienne, l’identité de la gens ne se définit pas seulement par l’origine, mais aussi par un caractère déterminant qui la distingue des autres peuples. Ce marqueur d’identité, pour Aimé comme pour Malaterra et Guillaume de Pouille, c’est la vaillance à toute épreuve : « li fortissime Normant », comme il ne cesse de les désigner (ou du moins son traducteur) ; mais on va voir que cette qualité est déclinée avec des accents tout à fait spécifiques chez Aimé, à la différence de Malaterra qui conjugue vaillance et cupidité sans bornes, et de Guillaume de Pouille qui exploite la prouesse dans une veine proprement épique. C’est bien ce caractère de force militaire invincible et redoutable qui va permettre aux Normands de se distinguer de leurs adversaires : les Grecs byzantins d’abord, traités à plusieurs reprises de « gent feminine » par Aimé, tant ils sont incapables de combattre ; les seigneurs locaux ensuite, qui, confrontés aux Normands, s’empressent de prendre leurs jambes à leurs cous ; enfin les Arabes de Sicile, dont les troupes de Robert et de Roger vont progressivement venir à bout de toute résistance, qui « fond comme la cire devant le feu », selon la comparaison d’Aimé [20] .
Deux constantes caractérisent les combats livrés par les Normands dans le récit qu’en fait le moine du Mont-Cassin : leur petit nombre face à la multitude de leurs adversaires et l’aisance avec laquelle ils triomphent, de sorte qu’à plusieurs reprises, la conquête est représentée comme une « promenade ». Ainsi, en Pouille, [les Normands] « s’en aloient solachant par li camp et par li jardin [21] » ou en Sicile : « li chevalier aloient joiant et espassant par les champs [22] ». On est aux antipodes de toute représentation épique et héroïque !
Ce qui explique cette représentation propre à Aimé, c’est la conception de la gens Normannorum comme peuple choisi par Dieu pour triompher des « superbes », les anciens dominateurs, essentiellement les Grecs pour la Pouille et les sarrasins pour la Sicile. Très intéressantes sont à cet égard les citations bibliques auxquelles a recours Aimé. Citons trois exemples :

1) dès les premières lignes de la préface, il avait comparé les deux chefs normands Robert et Richard à Cyrus en citant longuement la prophétie d’Isaïe concernant l’aide accordée par Dieu au roi de Perse afin d’obtenir la restauration de la ville sainte de Jérusalem [23] ;

2) la victoire du petit nombre de Normands contre les armées nombreuses qui leur font face est à deux reprises illustrée par la citation du Deutéronome, 32, 30 : « Comment un seul en poursuit-il mille et deux en font-ils fuir dix mille ? » Dieu contribue de façon déterminante aux succès remportés par les Normands comme Il l’a fait pour les fils d’Israël lorsqu’ils se sont installés en terre promise en évinçant divers peuples (rappelons-nous le deuxième récit d’origine où l’Italie était elle-même comparée à « la terre où coulent le lait et le miel ») ;

3) juste avant la bataille de Castrogiovanni, Aimé place dans la bouche de Robert Guiscard un discours destiné à enhardir ses troupes, qui n’aurait pas déparé dans la bouche de l’archevêque Turpin, guerroyant aux côtés de Roland et d’Olivier dans la Chanson de Roland : les Normands n’ont rien à craindre, Dieu est avec eux, leur assure-t-il, et il emprunte à l’évangile de saint Matthieu l’image de la foi pas plus grande qu’un grain de sénevé, et pourtant si solide qu’elle pourrait leur permettre de déplacer les montagnes, en l’occurrence venir à bout de la « montagne d’ordures » que représente l’armée des « païens » contre laquelle ils s’apprêtent à combattre [24].

Aimé fait d’ailleurs en sorte que les Normands, qui apparaissent d’abord comme une force brute au service des diverses puissances qui gouvernent l’Italie du Sud, deviennent un groupe de plus en plus conscient de sa force, mais aussi des valeurs pour lesquelles ils peuvent l’utiliser, et ce grâce à la personnalité de ses deux chefs, Richard et Robert. Dans le cas de Robert surtout, Aimé veille à construire un portrait moral dont il souligne l’évolution constante vers le bien [25] : ce fils de Tancrède de Hauteville, à peine arrivé de Normandie, se conduit d’abord comme un « larron » qui s’adonne au pillage en Calabre, mais au fur et à mesure que croît son pouvoir, sa conduite illustre le précepte de saint Paul puisque son humilité grandit en proportion et qu’il ne cesse de proclamer sa gratitude envers Dieu, qu’il reconnaît comme seul responsable de ses succès. Inversement, la figure du prince lombard qui, avec Guaimar III et Guaimar IV, s’ornait de nombreuses qualités, sombre dans la noirceur absolue avec le dernier héritier de Salerne, Gisolfe, chargé de tous les vices.

Comment expliquer l’attitude d’Aimé vis-à-vis de la nouvelle puissance normande en Italie du Sud ? Il me semble que, plus que leur vaillance, c’est leur « chevalerie » qui a frappé le moine ; si elle constitue un trait essentiel de leur identité, c’est parce qu’elle implique une organisation dont Aimé note l’efficacité : cohésion, solidarité, fidélité au seigneur [26]. Les gestes relevés par l’historien sont à cet égard éloquents : en particulier celui de « plier le bras », accompli par le chevalier qui reconnaît sa soumission envers le seigneur qu’il s’engage dorénavant à servir ; Aimé s’étonne également de la façon dont les douze chefs normands du partage de Melfi (« li meillor ») acceptent de faire les « viles tâches » de servir les plats et d’être les échansons de leur tout nouveau seigneur : le comte Guillaume [27].

Mais si une « normandisation » de l’Italie du Sud s’est très vraisemblablement opérée pour ce qui concerne le statut chevaleresque – d’autant que les armées conduites par les Normands ont enrôlé de plus en plus d’éléments d’autres groupes ethniques (y compris des sarrasins, comme Aimé le signale pour le siège de Salerne [28]) –, l’historien note en retour l’assimilation très rapide des Normands. Ainsi, Richard n’hésite pas à recourir à la loi lombarde qui régit le comté d’Aquin lorsqu’il s’intéresse à ce territoire voisin [29] ; certes, c’est pour mettre plus facilement la main sur cette terre, mais après tout, il aurait pu s’en emparer par la force [30] ! Mais ce sont avant tout les mariages qui vont faciliter et accélérer cette assimilation. Dès la création du premier territoire normand, celui d’Aversa, conquête de la terre et union matrimoniale vont de pair puisque le Normand Rainolf épouse la sœur du duc de Naples, Serge. Quatre des fils de Tancrède épouseront des héritières de la famille princière de Salerne : Guillaume Bras-de-Fer, Drogon, Guillaume du Principat et, bien sûr, Robert Guiscard, qui, après avoir répudié Auberée, épouse la propre fille de Guaimar IV. On comprend comment Aimé conçoit comme presque « naturelle » la succession des Normands aux Lombards. Afin de lui donner plus de force, cette idée, qui sert de fil conducteur à son Histoire des Normands, est très habilement présentée, dès le troisième livre, par l’intermédiaire de la vision qu’aurait eue l’évêque Jean de Salerne juste avant la bataille de Civitate : saint Matthieu serait apparu à l’évêque pour lui prédire la défaite du pape et sa mort prochaine et Aimé prête au saint les paroles justificatives suivantes :

… quar c’est ordené devant la presence de Dieu, quar quicunques sera contre li Normant pour les chacier, ou tost morira ou grant affliction avra, quar ceste terre de Dieu est donnee a li Normant, quar pour la perversité de ceus qui la tenoient et pour la parenteze qu’il avoient faite avec eaux, la juste volenté de Dieu a convertut la terre a eaux, quar la loi de Dieu et la loi de li impereor commande lo fill succede a lo heritage de lo pere [31].

De cette avalanche explicative, retenons deux causes principales à la victoire des Normands : leur supériorité morale – ce que toute l’histoire d’Aimé s’applique à démontrer par de nombreux procédés dont quelques-uns ont été plus haut dégagés – et le respect du principe de la transmission du pouvoir du fils au père, rendu possible justement par les mariages noués par les chefs normands avec les dynasties locales.

En conclusion, c’est bien une « histoire engagée » que rédige Aimé, résolument pro-normande alors même que le pape vient de prononcer à deux reprises l’excommunication de Robert Guiscard. Bien sûr, comme il le dit explicitement dans sa préface, le moine du Mont-Cassin veut exprimer la reconnaissance de l’abbaye envers ses deux bienfaiteurs normands, qui ont témoigné leur largesse par leurs dons [32]. Mais, au-delà de ce geste de gratitude, l’Histoire d’Aimé nous propose une réflexion exemplaire sur la notion d’identité ethnique. Tout en s’appuyant sur la tradition, en particulier celle d’Isidore et celle de Paul Diacre, sa définition du peuple normand induit un double dynamisme : le providentialisme qui la sous-tend amène l’historien à concevoir comme naturelle la succession d’un peuple à un autre pour dominer une région ou un pays ; en outre, loin d’être figée, sa conception de l’identité ethnique débouche sur l’assimilation et le brassage [33].

Notes

[1Aimé du Mont-Cassin, Ystoire de li Normant, édition du manuscrit BnF fr. 688 par Michèle Guéret-Laferté, Paris, Champion, 2011 (c’est à cette édition que renverront toutes nos citations) ; Geoffroi Malaterra, De Rebus gestis Rogerii Calabriae et Siciliae comitis et Roberti Guiscardi ducis fratris eius, éd. Ernesto Pontieri, Bologna, 1927 (Marie-Agnès Lucas-Avenel fera paraître prochainement une nouvelle édition de ce texte) ; Guillaume de Pouille, Gesta Roberti Guiscardi, édition et traduction de Marguerite Mathieu, Palerme, 1961.

[2Voir l’article de Marie-Agnès Lucas-Avenel : « La gens Normannorum en Italie du Sud d’après les chroniques normandes du XIe siècle » dans Identité et Ethnicité. Concepts, débats historiographiques, exemples (IIIe-XIIe siècles), Actes de colloque publiés sous la dir. de Véronique Gazeau, Pierre Bauduin et Yves Modéran, Publications du CRAHAM, Caen, 2008, p. 233-264.

[3Jean-Marie Martin, Italies normandes (XIe-XIIe siècles), Paris, Hachette, 1994, p. 18.

[4Errico Cuozzo, « Quei maledetti Normanni ». Cavalieri e organizzazione militare nel Mezzogiorno normanno, Napoli, Guida, 1989.

[5« Gens est multitudo ab uno principio orta » (Isidorus Hispalensis, Etymologiae, Lib. IX, texte établi, traduit et commenté par M. Reydellet, Paris, Les Belles Lettres, 1984, 2, p. 40-41).

[6Ystoire de li Normant, op. cit., préface, p. 235-236 (« Je pense que je répondrai aux moines qui diront : “il ne convient pas à un moine d’écrire les batailles des laïcs”. En réfléchissant à cela, je me souvins que Paul, diacre et moine de cette abbaye à laquelle j’appartiens, écrivit l’Histoire des Lombards, [contant] comment ce peuple vint en Italie et y demeura. Or c’était un clerc, tant par sa vie que par son savoir et sa doctrine »).

[7Ibid., p. 243 (« Dans ce premier chapitre de l’Histoire des Normands, nous trouvons que, à l’extrémité de la France, il y a une plaine emplie de bois et de cultures variées. Dans cet espace exigu habitait une grande multitude de gens, très robustes et vigoureux, qui avaient tout d’abord habité dans une île qui s’appelait « Nora ». C’est pour cette raison qu’on les appela « Normands », c’est-à-dire « hommes de Nore ». « Man » veut dire « homme » dans la langue germanique. La quantité de la population s’était tellement accrue que les champs et les arbres ne suffisaient pas à satisfaire les besoins vitaux d’un si grand nombre de gens »).

[8H. Taviani-Carozzi, La Terreur du monde. Robert Guiscard et la conquête normande en Italie, Paris, Fayard, 1996, p. 31. Paul Diacre s’inspire lui-même de Jordanès qui présente l’île de Scandie comme lieu d’origine des Goths : « ce même Océan immense recèle également dans sa partie arctique, c’est-à-dire septentrionale, une très grande île du nom de Scandie. C’est avec celle-ci qu’il faut, pour autant que le Seigneur nous vienne en aide, commencer notre exposé car la nation dont tu me demandes la genèse a jailli, tel un essaim d’abeilles, du cœur de cette île pour se répandre en Europe » (Jordanès, Histoire des Goths, trad. Olivier Devillers, 2e édition, Paris, Les Belles Lettres, 2000, p. 7). La mention d’une île comme berceau de la gens normanna se trouve aussi chez Richer de Reims (Histoire de France, éd. et trad. R. Latouche, tome 1er (888-954), Paris, Les Belles Lettres, 1930, p. 12-13) et chez Dudon de Saint-Quentin (De moribus…, éd. Lair, p. 129 : Dudon reprend en fait à Jordanès l’île de « Scanza » comme lieu d’origine des Normands, et aussi la comparaison avec l’essaim d’abeilles) : je remercie Jacques Le Maho et Françoise Laurent pour ces informations qu’ils m’ont données dans la discussion qui a suivi ma communication.

[9Paul Diacre, Histoire des Lombards, trad. F. Bougard, Turnhout, Brepols, 1994, p. 17-41.

[10« Adont par diverses partiez del munde s’espartirent, sa et la… » (« C’est pourquoi ils se dispersèrent çà et là dans diverses régions du monde… »), I, 2, p. 243.

[11Ibid., I, 16, p. 249 (« Tout constitue une seule histoire et concerne la victoire d’un seul peuple, à savoir les Normands »).

[12H. Taviani-Carozzi, op. cit., p. 33. « Une date, la millième année de l’Incarnation du Christ, un nombre, quarante, nous introduisent d’emblée dans l’univers providentiel du salut : au moment où la Chrétienté célèbre la venue dans le monde du Sauveur, quarante pèlerins apparaissent dans le monde et vont sauver des chrétiens asservis par le joug des Infidèles, ou encore Païens, c’est-à-dire des musulmans confondus avec tous ceux qui n’ont pas reçu la grâce du baptême » (ibid.).

[13« [Ils disaient] qu’ils vouloient combatre contre li sarrazin, et non pour pris de monoie, mes qu’il non pooient soustenir tant superbe de li sarrazin » (Ystoire de li Normant, op. cit., I, 17, p. 250).

[14The Ecclesiastical History of Orderic Vitalis, edited and translated by M. Chibnall, vol. II, livre III, Oxford University Press, 1969, rééd. 1990, p. 56.

[15C’est d’ailleurs avec sa mort qu’Aimé décide de clore son Histoire.

[16Christiane Marchello-Nizia, « De l’Enéide à l’Eneas : les attributs du fondateur », Lectures médiévales de Virgile, École Française de Rome, 1985, p. 251-266. La transgression d’un interdit majeur est le premier attribut par lequel C. Marchello-Nizia caractérise le fondateur de lignée ou de royaume.

[17Ystoire de li Normant, op. cit., I, 20, p. 251 (« Ils vinrent armés non comme des ennemis mais comme des anges, et en tant que tels ils furent bien reçus partout en Italie. Les seigneurs et les bonnes gens d’Italie leur donnèrent ce dont ils avaient besoin pour le boire et le manger »).

[18Ibid., I, 19, p. 251 (cit. d’Exode, 3, 8). L’envoi d’un échantillon de ressources pour attirer les Normands à venir s’installer est en fait un autre emprunt à Paul Diacre : Narsès, cartulaire impérial en Italie, avait conclu une première alliance militaire avec les Lombards qui lui avait permis d’écraser Totila, le roi des Goths. Plus tard, retiré à Naples, il invita les Lombards à prendre possession de l’Italie et leur envoya « un échantillonnage varié de fruits et autres sortes de produits dont l’Italie est féconde pour les inciter à venir » (Paul Diacre, Histoire des Lombards, op. cit., II, 5, p. 40).

[19Sur l’invasion des Lombards en Italie et sur leur assimilation progressive, voir Patrick G. Geary, Quand les nations refont l’histoire. L’Invention des origines médiévales de l’Europe, Aubier, 2004 (trad. J.-P. Ricard, titre original : The Myth of nations, 2002), p. 153-162.

[20Ystoire de li Normant, op. cit., V, 22, p. 401-402.

[21Ibid., II, 20, p. 283.

[22Ibid., V, 10, p. 394.

[23« Je voi en dui, c’est en Ricchart et en Robert, princes de Normendie, est complie la parole que Dieu dist a Cyre, roy de Persie : “ […] A lo roy mien Cyre, a loquel je ai prise la main droite a ce que devant la face soe soient subjecte la gent et li roy tornent l’espaule devant la soe face… ” » (Ystoire de li Normant, op. cit., Préface, p. 235) (« Je vois qu’en deux hommes, à savoir en Richard et en Robert, princes de Normandie, se sont accomplies les paroles que Dieu dit à Cyrus, le roi de Perse : “[…] À mon roi Cyrus, auquel j’ai pris la main droite afin que devant sa face les peuples se soumettent et que les rois se retournent devant sa face…” »).

[24Ibid., V, 23, p. 402.

[25Comme le remarque justement M.-A. Lucas-Avenel, les émigrés normands en Italie sont d’origine modeste. Impossible de les rattacher à un ancêtre prestigieux, comme le faisaient les chroniqueurs normands tels que Dudon de Saint-Quentin ou Guillaume de Jumièges. Ce sont des homines novi, ce qui conduit les chroniqueurs des Normands d’Italie à recourir à d’autres procédés pour affirmer la légitimité de ce peuple (art. cit., p. 251-252).

[26C’est un aspect que souligne aussi Nick Webber, The Evolution of Norman Identity (911-1154), The Boydell Press, Woodbridge, 2005, dans les pages qu’il consacre à Aimé du Mont-Cassin (p. 60-71). Autre idée intéressante qu’il expose : le rôle joué par la campagne anti-normande de Léon IX et par la bataille de Civitate pour souder les Normands, qui étaient arrivés en Italie par petits groupes et à des dates distinctes (« The Conflict was instigated on an ethnic level ; it was as a gens that the Normans were threatened, and as a gens that they responded », ibid., p. 65).

[27« Li meillor de li Normant portoit la viande, et estoit bottellier, et avoient molt chier de faire celle ville office. Et lui appareilloient domps devant lui, et o grant devotion requeroient humilement qu’il lo deust prendre » (II, 28, p. 293 : « L’élite des Normands lui [au comte Guillaume] présentait la nourriture et faisait l’échanson, et ils tenaient beaucoup à accomplir ces viles tâches. Ils préparaient des dons qu’ils plaçaient devant lui et, avec un grand dévouement, ils lui demandaient humblement de bien vouloir les prendre »). Guillaume Bras-de-Fer, frère aîné de Robert Guiscard, est le premier comte normand de Pouille.

[28Le duc « asembla troiz turmez de troiz manieres de gent, c’est de Latin, de Grex et de sarrazin, et comanda que venissent molt de gent et de navie a garder lo port » (VIII, 14, p. 491). Sur les armées des Normands devenues très hétérogènes au fil de la conquête, voir P. Bouet, « La Conquête de l’Italie du Sud et de la Sicile vue par les chroniqueurs de Normandie des XIe et XIIe siècles » dans De la Normandie à la Sicile : réalités, représentations, mythes », Actes du colloque des 17-19 octobre 2002, sous la dir. de Mariella Colin et M.-A. Lucas-Avenel, Saint-Lô, Archives départementales de la Manche, 2004, p. 33-48 (en part. p. 48) et M.-A. Lucas-Avenel, art. cit., p. 254-256.

[29Ystoire de li Normant, IV, 12, p. 358.

[30On observe aussi comment certains noms de personnages oublient leurs origines normandes pour retenir celui de leur nouveau fief : ainsi Girard de Buonalbergo (III, 11), un des premiers émigrés normands, fidèle compagnon de Robert (il lui propose d’épouser sa tante, Auberée), tire son nom d’une localité sise à une vingtaine de kilomètres de Benevento.

[31Ystoire de li Normant, op. cit., III, 38, p. 332-333 (« […] car c’est ce qui est ordonné en présence de Dieu : en effet, quiconque sera contre les Normands pour les chasser soit mourra bientôt, soit recevra une grande affliction, car cette terre est donnée par Dieu aux Normands. En effet, la juste volonté divine leur a transmis la terre en raison de la perversité de ceux qui la possédaient et des alliances que les Normands ont conclues avec eux, puisque la loi de Dieu et la loi de l’empereur commandent que le fils reçoive l’héritage de son père »).

[32« Et autresi me recorda que ces grans homes [Richard et Robert] sont tant liberal et devot a nostre monastier, et por la merite que par aucun de lo monastier le fait lor par perpetuel memoire soit escrit » (Préface, p. 236 : « Et de même, je me souvins que ces grands hommes sont si généreux et dévoués à l’égard de notre monastère qu’ils méritent que leurs actions soient mises par écrit par un moine de l’abbaye afin d’en garder perpétuellement la mémoire »). Ajoutons que, comme la dédicace à Didier le suggère, Aimé a sans doute été guidé dans sa rédaction par son abbé, qui joua souvent les bons offices pour améliorer les relations entre les Normands et la papauté et aussi pour réconcilier entre eux Richard de Capoue et Robert Guiscard, plus souvent rivaux qu’alliés.

[33Voir la belle définition de l’identité ethnique donnée par P. Bauduin dans l’introduction du volume Identité et Ethnicité, op. cit. : « Au rebours d’une conception statique de l’ethnicité, il s’agit ici de montrer que l’identité ethnique est la distinction qui émerge de l’interaction des groupes, entre « nous » et « eux » : en un mot, qu’aucun groupe ethnique ne peut exister s’il est isolé » (p. 10-11).


Pour citer l'article:

Michèle GUÉRET-LAFERTÉ, « L’identité normande dans l’Ystoire de li Normant d’Aimé du Mont-Cassin » in La Fabrique de la Normandie, Actes du colloque international organisé à l’Université de Rouen en décembre 2011, publiés par Michèle Guéret-Laferté et Nicolas Lenoir (CÉRÉdI).
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 5, 2013.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?l-identite-normande-dans-l-ystoire.html

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