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Beate LANGENBRUCH

ENS de Lyon - CIHAM (UMR 5648) et CÉRÉdI (EA 3229)

La fabrique de la Normandie médiévale dans quelques bandes dessinées historicisantes

L’auteur

Beate Langenbruch est Maîtresse de conférences à l’ENS de Lyon depuis 2008. Chercheuse au CIHAM (UMR 5648) associée également au CÉRÉdI de Rouen (EA 3229), elle s’intéresse, depuis sa thèse de doctorat, à la question de la représentation sur les Images de l’Allemagne dans quelques chansons de geste des XIIe et XIIIe siècles (2007). Elle poursuit cette recherche sur les identités diverses (peuples ou genres sociaux) dans le domaine épique et interroge aussi plus globalement les phénomènes de transfert culturel entre France et Allemagne. Depuis 2011, ses recherches se sont étendues aux Métamorphoses du Moyen Âge, réécritures transgénériques et transmodales des textes médiévaux, desquelles les BD historicisantes font partie.


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Dans sa préface à un numéro thématique des Études de Lettres, Alain Corbellari affirme :

[…] la BD pourrait bien avoir avec le Moyen Âge des liens plus étroits qu’avec n’importe quelle autre période de l’histoire ou avec n’importe quelle [sic] autre complexe culturel, et ce tant au point de vue de son contenu narratif que de son mode de production, pour ne pas dire de son idéologie [1].

Il est vrai que le phylactère des BD, par exemple, est un clair emprunt à l’art médiéval. Qui plus est, pour bon nombre de monuments de cette époque ancienne, la narration consiste à suivre un mode séquentiel, employé également par le 9e art. Un exemple peu connu en France de ce type de représentation est l’ensemble constitué par les trois Tristanteppiche, les « Tapisseries de Tristan » de l’abbaye Wienhausen, dans le Nord de l’Allemagne. À l’instar de ce texte au double sens, étymologique (un « tissu ») et moderne, la bande dessinée crée un mode de représentation qu’on nomme à juste titre séquentiel, liant de façon inextricable texte et image, dans une esthétique tout à fait originale et qui n’est pas celle de la sous-littérature. On aura deviné où je veux en venir, à la Tapisserie de Bayeux, évidemment : elle est l’exemple le plus fréquemment cité quand il s’agit de rapprocher la BD de l’esthétique médiévale, et on comprend bien pourquoi, en scrutant l’intrication entre l’image et la lettre qu’elle présente.

Il en va de la bande de tapisserie comme de la bande moderne : les dessins ou les broderies, sans le texte, n’auraient qu’une signification obscure ; le texte, sans son accompagnement iconographique, n’aurait qu’une portée très limitée [2]. Puisque c’est un texte dans un certain sens « normand » que constitue cette Broderie de Bayeux [3], et qu’elle met en scène une bataille extrêmement éminente, qui changea durablement le destin de la région dont nous célébrons le onze centième anniversaire en 2011, il est légitime de pousser plus loin la réflexion sur les ressemblances entre elle et certaines BD. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce n’est pas seulement de constater la parenté, aux yeux des modernes, entre ce témoin iconographique très important d’une époque ou d’un événement médiéval et la BD. Il faudra creuser plus précisément un phénomène d’analogie : tout comme la Tapisserie de la reine Mathilde est une réécriture et une interprétation normande de faits historiques, certaines bandes dessinées cherchent aujourd’hui à ressaisir l’histoire normande médiévale, à la réécrire sinon à l’écrire tout court, parfois à la « fabriquer » avec des moyens qui sont tout autant littéraires que visuels, parfois même tactiles. La différence entre les deux types de documents est, bien évidemment, la distance respective des faits auxquels ils réfèrent, mais aussi leur statut et leur intention : historique et encomiastique pour le médiéval, fictionnel et divertissant, pour le moderne – même si ce dernier a priori restera à nuancer.

Afin de resserrer mon propos autour de ce qu’on devrait à juste titre considérer comme un certain type de « réécriture de l’histoire », j’ai dû faire un choix rigoureux dans le très vaste paysage normand de la BD, en perpétuelle expansion [4]. J’écarte ainsi les bandes qui représentent des Normands nomades, en action ailleurs plus que dans la région qui porte aujourd’hui leur nom, puisque nous parlons très spécifiquement de la « Fabrique de la Normandie », donc de la construction d’un imaginaire régional, qui concerne, bien sûr, au premier chef ceux qui ont donné leur nom à ce territoire et y ont laissé une empreinte durable. De même seront exclus les Normands et Vikings de la « medfan », la medieval fantasy, très en vogue en ce moment. On ne pourra donc pas se consacrer ici aux séries les plus connues, comme Thorgal [5] (Jean Van Hamme et Grzegorz Rosinski), Harald le Viking (Lilianne et Fred Funcken) ou son parent Erik le Viking (Don Lawrence), Éric, l’homme du Nord (Hans G. Kresse), les nombreuses BD vikings de Jean Ollivier et d’Eduardo Teixiera Coelho (Ragnar, Biorn le Viking, Erik le Rouge) mais aussi le très sympathique et très drôle Hägar Dünor et sa bande, inventés par Dik Browne et continués par son fils Chris. De même, Astérix et les Normands n’a pu faire partie de la sélection officielle.

En dehors de ces très classiques et canoniques BD vikings ou normandes, la production du secteur, très importante, ne connaît pas de ralentissement. On peut compter aujourd’hui une bonne trentaine de séries ou albums one shot [6], et le « thème » viking est bien canonisé et repéré par les classements des libraires ou des aficionados, sur le net ou dans les publications critiques en papier. En témoigne le succès de La Saga des brumes, des Sept Missionnaires, d’Odin, de Midgard, d’Ingmar et d’Aëla, une « version filles » du genre. Trois séries portent un nom identique ou presque, parlant, et font apparaître toute l’étendue du public potentiel : la jeunesse, dans le cas de l’album de François Ravard et de Matthieu Maudet (Viking !, 2006), les adolescents et adultes (Vikings de Patrick Weber et Laurent Sieurac, en 2010, d’après le roman du premier), enfin un groupe cible adulte exclusivement, avec les Vikings pornographiques de Heugdebert (2005) [7].

Dans l’histoire des Normands et Vikings dessinés, on peut observer une évolution mouvementée [8]. Ils apparaissent dans le paysage de la BD à la fin des années quarante, avec la bande de Hans Kresse ; dans les années cinquante et soixante naissent à chaque fois trois séries (ou albums isolés d’autres séries ayant ce groupe pour thème). Ce sont les années soixante-dix (jusqu’en 1980, pour être précis) qui connaissent le premier engouement pour le sujet : il y a six nouveaux lancements, dont deux séries qui dépassent les dix tomes, signe infaillible de succès. Il est d’autant plus étonnant que, dans la décennie qui suit, la production paraisse se tarir : aucune nouvelle série ne perce – mais il est vrai que la longévité de Thorgal et d’Erik le Viking évite l’effondrement total du secteur. Si la dernière décennie du vingtième siècle connaît un certain regain d’intérêt pour ces barbares, avec quatre séries, c’est toutefois avec le nouveau millénaire qu’une accélération fulgurante de la production s’est déclenchée. Entre 2000 et 2009, douze créations voient le jour, chiffre qu’on va dépasser allègrement, sinon doubler jusqu’en 2020, puisqu’on atteint aujourd’hui déjà le même nombre de parutions que pour la décennie passée tout entière. L’année 2006 notamment (avec une amorce du mouvement dès l’année précédente) fut fructueuse – cinq séries y débutèrent –, peut-être un effet collatéral du passage au grand écran d’Astérix et les Vikings, film d’animation de Stefan Fjeldmark et Jesper Møller, d’après la bande dessinée Astérix et les Normands de Goscinny et d’Uderzo. Le deuxième pic du troisième millénaire se situe… en l’année 2011 : les médiévistes auront la prétention de croire, à juste titre, que l’anniversaire de la Normandie pourrait y être pour quelque chose [9]. En tout cas, les médias ont pu relever l’engouement particulier que suscitent désormais les hommes du Nord [10] chez les bédéphiles, et ces derniers se sont rencontrés en 2012 lors de l’exposition « Vikings et chevaliers normands dans la bande dessinée » à Orbec, dans le Calvados.

À l’heure actuelle, dix-sept séries sont encore en cours (leur doyen est toujours Thorgal) : la BD normande et viking a décidément encore de beaux jours devant elle !… Néanmoins, dans l’ensemble de la production, les séries ou albums véritablement historiques restent minoritaires, l’aventure, la fantasy et la medfan se partageant le gros de la production, à l’adresse d’un public d’adolescents et d’adultes surtout. Ce boom des Vikings – en effet, afficher le nom moins dépaysant des Normands semble aujourd’hui un peu moins porteur, du point de vue éditorial ou commercial, et mobilise un imaginaire légèrement différent – ne se limite évidemment pas au seul genre bédéique, mais englobe tout autant les jeux de rôles ou jeux vidéos, dont l’un des domaines d’essor est également la medfan ou la fantasy. Il y aurait donc ici, on le voit, une matière riche et soulevant suffisamment d’interrogations pour intéresser de jeunes chercheurs : un sujet de thèse fort sérieux en littérature française ou comparée.

Mon corpus d’aujourd’hui se composera donc exclusivement de ces BD médiévalisantes qui ou bien assument pleinement la démarche de vouloir se ressaisir de l’histoire normande ou se rattachent si fermement à des événements historiques du Moyen Âge normand que leur fable ne présente pas un grand intérêt sans cet arrière-plan. Pour un choix tout de même assez large, je me suis arrêtée sur quatre albums [11], constituant chacun le premier tome d’une série autour des événements qui ont forgé le concept de Normandie. Dans l’ordre chronologique des sujets, il s’agira de :

1. L’Epte, des Vikings aux Plantagenêts, t. 1 : Le Sang de Rollon pour Saint-Clair coulera, scénario d’Eramiel, dessin de Darvil, couleurs de Sophie Balland, Saint-Martin-du-Bec, ASSOR BD (Association Recherches historiques et bandes dessinées), 1997. C’est à proprement parler LA bande dessinée relative à la naissance de la Normandie.

Couverture de l’album Le Sang de Rollon pour saint Clair coulera

2. Les Voies du Seigneur, t. 1 :  1066 - Hastings, scénario de Fabrice David et Grégory Lassablière, dessin de Jaime Calderón et couleurs de Romain Lubière, Paris, Soleil, 2009.

Couverture de l’album Les Voies du Seigneur, t. 1 : 1066 - Hastings

3. Les Fils de Guillaume, t. 1 : L’Héritage, Scénario d’Eramiel, dessin de Woehrel, couleurs de Natari, Kompf et Serge Mogère (enluminure des gardes), Saint-Martin-du-Bec, ASSOR BD (Association Recherches historiques et bandes dessinées), 2010.

Couverture de l’album Les Fils de Guillaume 1. L’Héritage

4. Le Cœur de Lion, t. 1 : Fils d’Aliénor, Scénario d’Eramiel, dessin de Jean-Christophe Vergne, couleurs de Sophie Balland, enluminure des gardes par Jacques Rivière-Le Maistre, Saint-Martin-du-Bec, ASSOR BD (Association Recherches historiques et bandes dessinées), 2001.

Couverture de l’album Le Cœur de Lion – 1. Fils d’Aliénor

À partir de ce corpus de bandes dessinées historicisantes, je me propose de réfléchir sur la représentation de la Normandie médiévale et des Normands en particulier, ainsi que sur les enjeux et les intentions de cette entreprise dans un genre bien spécifique, qui peut être considéré comme aussi littéraire que pictural, tout en dépassant dans sa vraie dimension la simple somme de l’un et de l’autre. Bien sûr, en observant la tension entre l’histoire et l’imaginaire qui les habite, il faudra prêter particulièrement attention aux procédés propres à la catégorie de « textes » au sens large à laquelle ces œuvres appartiennent. Seront examinés en premier lieu les Normands par opposition à leurs adversaires « français », en analysant les moyens d’identification qui sont proposés au lecteur. J’interrogerai ensuite les constructions du récit mythique dont les hommes du Nord et leurs héritiers font l’objet, puis les stratégies et intentions déployées dans ces quatre différentes « fabriques dessinées » de la Normandie.

L’évolution de l’image des Normands : de l’homme à la hache au prince blasonné

La représentation des Normands s’étend dans notre corpus sur une période de plus de deux cent cinquante ans (911-1183). Pendant ce temps, les envahisseurs des baies du Nord s’installent d’abord dans le territoire qui finit par leur être octroyé par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, puis parviennent à étendre leur pouvoir jusque sur des territoires au-delà de la Manche, voire de la Méditerranée, et voient leur dynastie procéder à des alliances matrimoniales très importantes, comme celles avec les Angevins et les Aquitains. L’évolution qui mène ainsi, pour schématiser très grossièrement, de la rudesse de pirates et marchands pillards aux mœurs façonnées par la cour de Poitiers, a évidemment ses retombées iconographiques.

D’abord, la représentation des Northmannen, hommes du Nord arrivés au Xe siècle, s’oppose assez radicalement à celle des « Français » qu’ils combattent, comme on le constate dans les détails de cette planche du Sang de Rollon [12].

Le Sang de Rollon : la rencontre de Saint-Clair-sur-Epte, pl. 7.

Ici, les cheveux roux de Rollon connotent sa possible traîtrise, conformément à un stéréotype médiéval même, et engendrent la méfiance du lecteur à son égard, tandis que la blondeur du roi de France véhicule classiquement une valeur positive dans le monde de la bande dessinée ; elle est assez fréquente chez les rois médiévaux bédéiques [13]. Parmi les accessoires accompagnant les personnages, la hache du Normand est un emblème de la sauvagerie militaire, mais peut véhiculer aussi plus globalement l’idée de paganisme, comme dans la chanson de geste, par exemple. En effet, elle est construite en symétrie avec la crosse de l’évêque de Rouen, et c’est la croix chrétienne présente sur les vêtements sacerdotaux de ce dernier qui sépare ces deux objets ayant valeur d’insigne.

La posture même des personnages attire le regard. L’évêque et le roi – identifié par sa couronne, son voisin et son vêtement azur, même si cette couleur héraldique ne s’est pas encore fixée comme couleur de la Francie occidentale à cette époque, à ma connaissance – se tiennent parfaitement droit, alors que Rollon, dans ses vêtements simples et rustres, est montré de dos, appuyé sur sa hache. La courbure de son corps laisse présager un moment d’attente et peut aussi indiquer une éventuelle fourberie. De fait, elle possède surtout une fonction narrative. Le passage de la première vignette à la deuxième ménage un effet de surprise, puisque c’est par la suite seulement qu’on voit la différence de taille entre les deux protagonistes, soulignée par un changement de plan et de perspective. La troisième vignette, focalisant un détail, concentre parallèlement la tension narrative dans un moment anecdotique : les mains du suzerain ne parviennent pas à enclore celles de son vassal, bien plus grand et robuste que lui.

Du point de vue comportemental aussi, Le Sang de Rollon construit un univers manichéen : alors que les Français tentent assez pacifiquement d’obliger le chef des Normands à mettre genoux à terre devant son suzerain, Rollon, y résistant, manipule sa hache. Ses hommes, portant tous un équipement militaire caractéristique (le heaume avec nasal, les boucliers ronds avec leur umbo central), commencent à dégainer leurs épées. L’attitude digne et pré-courtoise des « Français » tranche avec la violence des Normands, dont on relate les pillages et les exactions – on voit aussi leur dédain à l’égard des coutumes franques, se manifestant par des rires répétés. La réaction de Rollon à la demande de s’agenouiller est particulièrement représentative, dans le texte cette fois-ci : « Le visage pourpre de colère, Rollon refusa net, tandis que ses compagnons portaient déjà la main à leur épée [14]… ». Le scénariste mobilise ici un stéréotype séculaire, bien présent déjà dans les chansons de geste médiévales : c’est la colère hyperbolique du roi ou chef barbare et païen, qu’il soit sarrasin ou d’origine germanique, ire héritée du furor teutonicus de l’imaginaire antique. À titre de comparaison, qu’on se souvienne du roi saxon Guitequin dans la Chanson des Saisnes, qui s’emporte violemment lorsqu’il apprend que Charlemagne a installé son camp au pied de son palais, sur les bords de la Rune : « D’ire et de maltalent rougist conme cerise [15] », avant qu’il ne fracasse son échiquier.

Face à la représentation très canonique de Charles le Simple – elle ressemble beaucoup à celle de Philippe Auguste dans d’autres bandes dessinées médiévalisantes –,(le hǩRos éponyme du Sang de Rollon et ses hommes campent ainsi clairement le personnage du barbare du Nord, celle de l’altérité de type germanique ou scandinave, que nous avons pu étudier dans un autre contexte [16].

Mais il faut dire que beaucoup de ces traits d’altérité s’atténuent dans les dessins, dès lors que les anciens barbares sont reconnus propriétaires légitimes de la région, et chrétiens de surcroît, après le baptême de Rollon. Pour la période de Guillaume le Conquérant et de ses fils, que le même album relate plus loin, la différenciation vestimentaire entre les deux camps a tendance à s’égaliser : on montre une acculturation des Normands, devenus une dynastie prestigieuse, lors d’une discussion entre Guillaume et Robert Courteheuse [17].

Le Sang de Rollon : Guillaume le Conquérant et Robert Courteheuse, pl. 26, vign. 2.

Il y a néanmoins une exception notable à cette tendance générale : lorsque les représentants des deux camps, normand et « français », se rencontrent, la dichotomie barbarie-civilisation ressort. C’est le cas dans les quatre vignettes qui se font face sur deux planches, lors de la rencontre d’Henri Beauclerc et du roi de France, ces cases établissant techniquement un parallélisme, capable d’accentuer justement la perception des antagonismes [18].

Le Sang de Rollon : Henri Beauclerc et les émissaires de Louis le Gros, pl. 44, vign. 2 et 3.

Le Sang de Rollon : Louis le Gros et le retour de ses émissaires, pl. 45, vign. 3 et 4.

La cape de fourrure portée par Henri Beauclerc paraît bien plus sauvage que les vêtements en tissu et la fibule dorée du manteau de Louis le Gros. Il y a là certainement une nécessité : on permet ainsi au lecteur de se repérer plus facilement, car il y a foule de personnages historiques dans cet album… Mais en même temps, on réactive les stéréotypes précédents, en réaffirmant la « normannité » héréditaire d’Henri à la toute fin du volume, dans l’avant-dernière vignette, où tant le texte que l’image ramènent le duc à l’acte fondateur, le serment de Saint-Clair-sur-Epte, et à son protagoniste célèbre [19].

Le Sang de Rollon : Henri Beauclerc se réclamant de l’héritage de Rollon, pl. 46, vign. 3.

Somme toute, Le Sang de Rollon propose donc un imaginaire qui investit les deux versants de la représentation historiographique du premier duc de Normandie, mais avec un accent bien clair : c’est le paganisme de Rollon qui prime. Mise en avant par Guillaume de Jumièges [20], cette image du barbare, très porteuse dans le monde souvent manichéen de la BD, ne peut en définitive être supplantée entièrement par « l’image mythique du héros fondateur [21] », que construit Dudon de Saint-Quentin dans son De moribus et actis primorum Normanniae ducum.

Dans Les Voies du Seigneur, on observe curieusement un certain retournement de la situation, en tout cas sur le premier plan de l’action : la bataille de Hastings. En effet, les anciens barbares en combattent maintenant d’autres, les Saxons de l’Angleterre [22].

Les Voies du Seigneur : Les anciens barbares et les nouveaux s’opposent à Hastings, p. 35.

Cette fois-ci, les barbes bien taillées sont le propre des Normands. Leurs lances et leurs épées, les heaumes avec nasal et le bouclier en amande, apparu à la fin du Xe siècle, transmettent l’idée d’une unité combative efficace, à laquelle s’opposent l’hirsutisme des Saxons, leurs heaumes simples et leurs armes hétéroclites, dont diverses haches. Linguistiquement, l’opposition est nourrie par le contraste entre l’ancien français et l’anglais (et non le saxon) : les cris de « Dex aïe [23] ! »,

Les Voies du Seigneur : « Dex aïe ! », p. 34.

comportant une référence à une religion légitimée, trouvent leur équivalent dans les cris « Out ! Out ! » des Saxons, et dans l’intimidation qu’ils cherchent à produire en frappant leurs boucliers ronds avec leurs haches. Un jeu de symétrie entre les deux vignettes montrant les deux camps met bien en valeur l’antagonisme.

Mais qu’en est-il par ailleurs du caractère des Normands ? Il pourrait tout de même être assez proche de ce qu’on a vu dans Le Sang de Rollon : même le roi Harold [24],

Les Voies du Seigneur : Le roi saxon Harold, p. 34, vign. 1-3.

en dépit de son accès de colère, typique de l’altérité barbare, paraît physiquement plus courtois et plus proche de la représentation classique de la royauté médiévale en BD que Guillaume le Conquérant, aux traits carrés et au faux air de centurion romain, sinon de tortionnaire… Et de fait, le vrai caractère de ce dernier, cruel et sans pitié, éclate bien souvent au grand jour, comme le montre l’assassinat final dont il est le commanditaire et dont on voit le résultat sanglant [25].

Les Voies du Seigneur : Guillaume le Conquérant commanditaire d’assassinat, p. 45, vign. 5-7.

La perspective majoritairement en contre-plongée de la planche intégrale, correspondant à la vue de la personne à intimider, Odon, contribue à son climat angoissant, et accentue le caractère terrifiant du conquérant normand.

La description pseudo-historicisante de trois figures ayant réellement existé, en fin d’album, confirme cette lecture, puisque, à côté du Normand traître et fourbe (le même Odon de Bayeux, demi-frère de Guillaume et commanditaire historique de la Broderie), le Conquérant dispose d’une lourde hérédité, lui aussi : « Le bouillonnant sang viking qui coulait dans ses veines lui permettra de s’imposer à la tête du duché de Normandie et de devenir roi d’Angleterre [26] ». Afin que ces deux personnages se détachent bien de leurs semblables de l’époque, les créateurs de cette bande leur adjoignent la figure du Champenois Robert de Molesmes, fondateur de l’ordre cistercien – le seul personnage de l’album, avec son jeune acolyte, dont on peut vraiment dire qu’il incarne l’idée de civilisation à un haut degré [27].

Les Voies du Seigneur : Robert de Molesmes, p. 47, vign. 5-9.

Ce Français campe évidemment le personnage de l’érudit, emblème de la culture monastique. C’est une figure de contraste, à côté des deux groupes de barbares, Normands et Saxons.

Quant aux Fils de Guillaume, il faut évoquer la remarquable utilisation de la Broderie de Bayeux comme relais d’informations historiques au sein de cet album. Ainsi, elle apparaît dès la première planche : la toute première image de Guillaume le Conquérant a pour arrière-plan cette tapisserie, ce qui est assez invraisemblable, mais non exclu d’un point de vue chronologique – c’est en tout cas une belle fantaisie [28].

Les Fils de Guillaume : Guillaume le Conquérant et la Broderie de Bayeux, pl. 1, vign. 2.

Les boucliers en forme d’amande (ou « de goutte inversée ») qu’utilisent les Normands proviennent de cet intertexte iconographique. Le vêtement de Robert Courteheuse ressemble assez à celui de son père sur la broderie, d’ailleurs les Voies du Seigneur ont également puisé à cette source, que sollicite aussi, mais discrètement, la couverture des Fils de Guillaume.

Couverture de l’album Les Fils de Guillaume 1. L’Héritage

La difficulté pour le dessinateur de cet album résidait dans la nécessaire différenciation entre les trois Normands que sont les fils de Guillaume le Conquérant, puisque le sujet de cette BD concerne les querelles d’héritage. Il existe donc une tension entre la volonté de garder l’aspect normand, d’une part, et, d’autre part, celle de permettre rigoureusement au lecteur de les distinguer d’abord les uns des autres, puis des nombreux vassaux et rivaux qui interviennent par ailleurs dans la trame. La solution adoptée est la suivante : Robert Courteheuse est un calque physique de Guillaume le Conquérant jeune, tel qu’on le voit sur la Tapisserie, par sa coiffure et son vêtement. Son aspect physique, assez clair, acquiert une connotation positive très nette dans le combat en Terre Sainte, contre les Turcs, et facilite sa distinction des Normands de Méditerranée, tels que Bohémond de Tarente et son neveu Tancrède de Hauteville, qui sont bruns ou châtains. Une large vignette de la planche 39, qui met ces trois personnages côte à côte, leur construit un air de famille, tout en individualisant chacun des Normands [29].

Les Fils de Guillaume, Bohémond de Tarente, Tancrède de Hauteville et Robert Courteheuse, pl. 39, vign. 3.

Pour sa part, Guillaume le Roux possède heureusement une couleur de cheveux distinctive et porte la barbe, en plus de sa couronne de l’Angleterre. Le seul problème qui pouvait persister : que faire d’Henri Beauclerc ? L’interprétation de son surnom fait visiblement de lui le bellâtre de la fratrie – ceci dit, sa beauté reste contenue dans les bornes de la normannité virile. Il est doté d’une coupe « à la Jeanne d’Arc [30] », comme le Prince Valiant, modèle de tant de chevaliers du MA en BD [31].

Les Fils de Guillaume, Henri Beauclerc, pl. 6, vign. 2.

C’est sans doute un peu anachronique, mais le procédé a l’avantage de bien individualiser le personnage, comme le fait aussi sa blondeur toute normande.

Enfin, dans Le Cœur de Lion, le scénario insiste sur l’hérédité normande de Richard tout autant que sur son ascendance gasconne. Ainsi un personnage anonyme s’exclame-t-il à propos de l’un de ses arbitrages : « Fichtre ! Voici un jugement digne d’un Normand croisé de Gascon [32] ! » Le Cœur de Lion est un blondinet, comme ses frères – mais on a atteint l’époque où les identités dans la bande dessinée peuvent se « fabriquer » grâce aux blasons personnels, puisque, effectivement, les armes commencent à se répandre au XIIe siècle. Ainsi, les princes normanno-gascons sont identifiables en permanence par le moyen des armoiries qu’ils arborent sur leur poitrine : les deux léopards Plantagenêt pour le vieux roi Henri, un seul léopard pour son successeur désigné, Henri Court-Mantel (qui mourra en 1183), enfin, également de gueules mais aux cinq châteaux donjonnés de trois tourelles d’or, ordonnés en sautoir, pour Richard [33].

Le Cœur de Lion : Henri Court-Mantel et Richard Cœur-de-Lion jeunes, pl. 10, vign. 4.

Dépossédé de son fief pendant l’insurrection contre son père, il se réclame dès lors dans le récit de ses propres armes [34], que ce prince de sang normand a réellement portées : les deux lions d’or rampants sur fonds de gueule [35],

Le Cœur de Lion : Richard Cœur-de-Lion arborant ses armes, pl. 29, vign. 5 et 6.

qui l’ornent également sur la couverture de l’album.

Une autre particularité de Richard est encore liée à son surnom, Cœur de Lion : on peut trouver que ce souverain a les traits un peu plus félins que les autres, au point que sa blonde chevelure et sa barbe ressemblent souvent à une crinière [36].

Le Cœur de Lion : Richard, un prince félin ; pl. 40, vign. 2 et 5.

On modèle donc l’aspect physique des Normands sur leurs surnoms historiques, si l’information qu’ils contiennent peut être exploitée graphiquement ou par la conduite du scénario. Ici, le cognomen possède la connotation de force et de combativité, qui va dans le même sens que d’autres stéréotypes normands déjà étudiés.

Quels résultats globaux se dégagent de l’imaginaire normand des bandes dessinées du corpus ? Il y a d’abord quelques invariants dans la représentation du Normand typique. Il est de grande taille, plutôt ébouriffé et hirsute, ce qui traduit une certaine sauvagerie intrinsèque, qui – dans le cas de Richard, assez particulier, certes – peut aller jusqu’à l’animalisation. La blondeur des Normands des BD est fréquente, en tout cas leur chevelure est claire. Dans leur portrait moral, un caractère bien trempé est la règle. À ce propos, on peut se souvenir du motif de leur apparition dans Astérix et les Normands : ces derniers débarquent dans le petit village irréductible sur la côte armoricaine parce qu’ils veulent qu’on leur apprenne un sentiment qu’ils ne connaissent pas : la peur. Leur bellicosité se traduit aussi par une soif de conquête remarquable et par les guerres intestines qui déchirent la dynastie. Compte tenu de ces éléments, leur apparition picturale est aussi souvent plus dynamique que celle de leurs adversaires au niveau du trait et de la mise en scène. Les quatre albums restent pour l’essentiel assez fidèles à l’image mythique des Normands qu’ont produite l’historiographie et les représentations écrites et iconographiques depuis le XVIIIe siècle [37].

Quant à l’espace, la Normandie est perçue comme un véritable territoire. Il faut cependant bien la distinguer du territoire des Normands, car ce dernier est mouvant per se, en permanente extension, conformément à l’image des Normands, hommes de la conquête par excellence, comme le suggère aussi la couverture des Voies du Seigneur.

Couverture de l’album Les Voies du Seigneur, t. 1 : 1066 - Hastings

En ce qui concerne un homo- et hétéro-stéréotype fréquent à propos de la Normandie – que véhiculent les récents dessins en vogue d’une marque normande, images qui ont même réussi à investir les timbres postaux –,

Les timbres postaux normands, 2012

statistiquement, il n’y pleut pas plus ici que dans d’autres territoires bédéiques. La seule exception se trouve peut-être dans Les Voies du Seigneur – mais il faut dire que cette pluie torrentielle-là s’abat plus précisément sur la baie de Somme (Saint-Valéry-sur-Somme étant le point de départ de la flotte normande lors de la conquête de l’Angleterre) et puis, la précipitation est artificielle, ou plutôt miraculeuse, car elle est produite dans cette BD assez fictionnelle grâce à l’huile de saint Nicolas. Comme s’il en fallait tant pour qu’il pleuve sur la côte de la Manche au mois d’octobre !

Dans Le sang de Rollon pour saint Clair coulera notamment, l’aspect territorial de la Normandie est bien perceptible. Au point, d’ailleurs, que les auteurs commettent un anachronisme flagrant (mais nous en verrons plus loin la raison intrinsèque) – en tout cas pour ce premier tome de la série L’Epte. On constate en effet que la rivière fonctionne comme une évidente frontière aquatique, qui sépare la Normandie du territoire « français ». Voilà le propos de la série : montrer comment le concept de la Normandie comme territoire s’est forgé aussi grâce à l’opposition à la couronne. D’où la nécessité d’utiliser, sur ce premier tome de la série, des armoiries qui ne sont pas encore employées à l’époque des fils de Guillaume, sur laquelle se clôt l’album, et encore moins à celle de Rollon, bien sûr. Mais les léopards Plantagenêt et la fleur de lys font partie des emblèmes forts pour signifier le duché normand d’un côté, et le domaine de la couronne, de l’autre. Pour clarifier encore ce qui n’est qu’un arrière-plan évocateur et un petit blason sur la couverture,

Couverture de l’album Le Sang de Rollon pour saint Clair coulera

les auteurs ont choisi de schématiser ce symbolisme sur les pages de garde.

Constructions bédéiques de récits normands du Moyen Âge

La relation des faits normands ne commence pas avec la première planche. C’est dès les seuils de l’œuvre, y compris matériels, que l’imaginaire de la bande dessinée se construit. Aussi toutes les séries du corpus y attachent-elles une énorme importance : c’est également une façon d’amener le lecteur à plonger progressivement dans l’univers médiéval, phase de transition que connaissent d’autres médias et expériences qui pratiquent le médiévalisme ludique, comme les jeux de rôles, les jeux GN (« grandeur nature »), les jeux vidéos [38].

Les pages de garde sont ainsi investies par une sémiotique forte. Dans l’Epte, la bande sinueuse de la rivière sépare le territoire normand, signifié par les armoiries Plantagenêt, du territoire de la couronne, représenté par la fleur de lys argentée sur fonds azur.

Pages de garde de l’album Le Sang de Rollon pour saint Clair coulera

Les Voies du Seigneur se servent de détails de la Tapisserie de Bayeux – la traversée en bateau, en amont de l’histoire, puis le combat proprement dit, à l’aval –, tout en les installant sur un fonds qui peut évoquer un vieux parchemin, idée qui est en lien avec la trame : on y est à la recherche d’un précieux manuscrit.

Pages de garde de l’album Les Voies du Seigneur

L’esthétique du parchemin est poussée encore plus loin dans les Fils de Guillaume : ici, le seuil du livre même se dédouble, puisque les gardes font apparaître la reliure ouverte d’un manuscrit médiéval, une copie des Gesta Normannorum Ducum de Guillaume de Jumièges faite par Orderic Vital, conservée à la Bibliothèque municipale de Rouen. Dans la mesure où l’album reconstitue précisément une réécriture de cet hypotexte parmi d’autres, les gardes soulignent de façon astucieuse cette mise en abyme, en trompe-l’œil : l’image du manuscrit est retravaillée avec des enluminures modernes, qui se greffent ainsi sur l’illusion de l’ancien.

Extrait de la double page de garde de l’album Les Fils de Guillaume

Dans le Cœur de Lion, on trouve un procédé de modernisation similaire : il y a des enluminures modernes faites à partir de portraits historiques du duc normand – ou suggérés tels.

Extrait des pages de garde du Cœur de Lion

Pour ses éditions de luxe, la collection des BD normandes de l’ASSOR BD propose des couvertures toilées. Dans le cas du Cœur de Lion, elles sont en rouge – ou plutôt en gueules ‒, pour signaler l’héraldique du protagoniste, et l’impression en faux or, à part le titre, reprend aussi les léopards Plantagenêt. L’objet BD, dont la connotation courante est en général celle du produit éphémère, futile et bon marché (souvent à tort), devient ici un objet précieux, rappelant le patrimoine, impression renforcée par la sensation haptique particulière lors de sa manipulation.

Couverture de l’album Le Cœur de Lion – 1. Fils d’Aliénor

Un autre invariant de la relation médiévalisante est la forte présence de cartes historiques. Curieusement, elles peuvent même circuler d’une série rivale et d’une maison d’édition à l’autre : ainsi, une carte de Serge Mogère [39], affilié à l’ASSOR BD, est reprise au début des Voies du Seigneur, publié chez Soleil. L’esthétique du manuscrit médiéval peut se prolonger au-delà des pages de garde, jusque dans quelques phylactères du seuil, ainsi à la dernière page du Cœur de Lion, qui, en recourant exceptionnellement à une écriture d’inspiration gothique sur fonds de parchemin, clôt le récit et signifie la sortie du récit historique par un effet d’éloignement.

La dernière page de l’album Le Cœur de Lion – 1. Fils d’Aliénor

En dehors des nombreux paratextes, l’histoire normande en BD se fabrique par une approche événementielle et anecdotique pour l’essentiel, fidèle aux écrits historiographiques médiévaux et encore des XIXe ou XXe siècle. Il est vrai que l’observation de quelques traits de mentalité perce à de rares occasions, mais là n’est pas l’accent. La récurrence des dates historiques dans les vignettes témoigne d’une vision de l’histoire qui s’écrit souvent essentiellement par batailles et conquêtes. Par conséquent, les scènes de bataille et leur préparation sont nombreuses et importantes dans les quatre albums. Quelques moyens propres à l’art graphique sont mis à profit dans les bandes à ce propos. Dans les Voies du Seigneur, l’observation des préparatifs pour l’embarquement de ses troupes par Guillaume le Conquérant donne lieu à un dessin qui s’étend sur une double page [40]. L’artiste y utilise de surcroît une perspective plongeante, qui renforce l’aspect épique du moment, et incruste sur ce fonds quelques vignettes de petite taille, qui montrent une action individuelle : l’ascension d’une tour, ayant trait à l’observation, qui occupe le centre et l’essentiel de la page. C’est un cas remarquable aussi dans la mesure où il crée une proximité intéressante avec un motif d’un genre médiéval, le « panorama épique » de la chanson de geste, même si ce ne sont pas les ennemis qu’on observe d’en haut. 

Guillaume le Conquérant observant les préparatifs de l’embarquement – un panorama épique, Les Voies du Seigneur, p. 8.

L’épicisme revendiqué par les auteurs sur la quatrième de couverture [41] se trouve donc justifié non seulement par le sujet de l’album mais aussi par les moyens graphiques de sa relation.
Les anecdotes sollicitées pour la narration sont en règle générale puisées dans l’historiographie médiévale même, comme le récit célèbre de la journée de Saint-Clair-sur-Epte, qui occupe plus de trois planches dans Le Sang de Rollon. « L’hommage » à Charles le Simple proprement dit, le baiser du pied royal, est particulièrement valorisé par une préparation en amont, le dynamisme particulier de la scène jusque dans le dessin – le roi tombant sort même légèrement du cadre de la vignette [42] –,

« L’hommage » des Normands à Charles le Simple, Le Sang de Rollon, pl. 8, vign. 5 et 6.

puis ses effets, les rires des Normands. La réécriture du récit de Dudon est assumée, puisque son nom est évoqué en lien avec le traité de 911 dans les paratextes de l’album. Néanmoins, les auteurs attachent visiblement de l’importance à une certaine distance critique vis-à-vis de l’anecdotique dans l’historiographie, et la transmettent par un moyen discursif intéressant. La narratrice de l’histoire, l’Epte, introduit en effet l’hommage par les mots : « Là, mes souvenirs s’estompent. Un fort coup de vent mêla mes eaux et avec le recul je ne sais trop si j’ai rêvé mais il me semble que Rollon demanda à l’un de ses amis de faire ce geste à sa place [43]. » Le trouble de la rivière et son frémissement indiquent donc au lecteur attentif un certain flou historique – qui contribue par ricochets à suggérer que le reste de la narration est parfaitement historique et authentifié… Si l’anecdote et l’événement occupent une telle place dans les récits de ces BD historicisantes, il n’en va pas seulement d’une vision de l’histoire. La bande dessinée possède également une tendance intrinsèque à l’écriture épisodique et anecdotique, que la critique relie à son héritage médiéval, et à une résurgence particulière de la notion d’aventure [44], qui désigne aussi l’une des sous-catégories du genre bédéique.

L’instance narrative des albums occupe, comme on le voit avec l’Epte, un rôle important pour la représentation des faits, sans qu’on s’en aperçoive nécessairement. Alors que les Fils de Guillaume, Le Cœur de Lion et les Voies du Seigneur débutent tous la relation par une indication sobre du chronotope [45], suggérant ainsi un point de vue objectif (qui n’existe pas, évidemment), le Sang de Rollon affirme sa narration intra-diégétique subjective dès la première planche, en image – trois vignettes montrent la rivière et sa source – et par le texte :

Je suis une rivière… pas bien grosse, mais pas n’importe quelle rivière. […] Rien ne me prédestinait à devenir l’Epte… c’est mon nom. Frontière franco[-]normande, théâtre de nombreux événements historiques et tragiques… où mes eaux claires et bleutées furent certains jours mêlées de pourpre… Pendant 300 années, j’allais devenir l’enjeu des luttes opposant mes seigneurs les ducs de Normandie, bientôt rois d’Angleterre, aux rois de France [46].

Ce choix de la narration à la première personne produit deux effets complémentaires. D’un côté, l’invention du témoin oculaire des faits narrés consolide l’impression d’une authenticité historique et laisse entendre que le récit pourrait posséder une crédibilité accrue, notamment grâce à l’excellente connaissance du terrain des auteurs. De l’autre, la subjectivisation renforce aussi le rôle de victime qui incombe à l’Epte : par rapport aux invasions normandes tout d’abord barbares, mais aussi par rapport à « l’enjeu » qu’elle représente dans la création d’une identité régionale en opposition à la couronne française. Il est évident enfin que ce point de vue est également choisi pour le potentiel d’identification qu’il recèle pour un public en tout premier lieu normand.

D’un point de vue iconographique, la fabrique de la Normandie en BD repose sur des conventions divergentes. Alors que les Voies du Seigneur semblent s’inspirer surtout de la tradition bédéique et du dessin préraphaélite pour les représentations des souverains et des chevaliers [47], tout en adoptant un trait assez sobre, l’ASSOR BD manifeste davantage son souci de l’historicité. L’école des Fils de Guillaume, du Cœur de Lion ou du Sang de Rollon est celle des années 80, quant au style graphique. En revanche, la source de la représentation des monuments ou paysages révèle un souci scrupuleux de l’authenticité. En témoignent les cahiers pédagogiques joints à chacune de ses séries. La « fabrique » de l’histoire montre bien qu’elle en est une et quels sont ses matériaux : on met à la disposition du lecteur des cartes, des maquettes, des arbres généalogiques, des tableaux héraldiques, des photos documentaires, en les confrontant parfois au résultat bédéique [48] ;

Le volet documentaire du Sang de Rollon, exemple du repérage de la naissance de l’Epte et sa transformation graphique, Le Sang de Rollon, p. 53.

Repérage sur site pour Les Fils de Guillaume à l’abbaye du Mont-Saint-Michel et son résultat, p. 66.

on rapporte les repérages sur site et on indique quand un arbitrage entre deux hypothèses historiques a été nécessaire et comment il s’est effectué [49]. Il faut donc nuancer quelque peu l’avis d’Alain Corbellari dans son avant-propos, à savoir que la BD médiévalisante, « souvent lourdement mimétique » de préconçus ou de procédés existants, « ne tente que bien rarement de se ressourcer dans l’univers graphique des personnages qu’elle met en scène [50] ». La démarche des passionnés de l’ASSOR BD dans ce sens est en tout cas clairement perceptible dans les différentes séries qu’elle édite. Au niveau textuel, les sources ayant servi à l’établissement du récit peuvent être présentes dans le volet documentaire des BD de cet éditeur, comme dans les Fils de Guillaume, qui donne accès aux extraits des Annales d’Écosse, aux relations d’Albert d’Aix, de Guibert de Nogent, d’Orderic Vital, de Foucher de Chartres et de Raoul de Caen. Parfois, on fait le point sur une notion historique, comme « l’hommage aux marches », dans le Cœur de Lion [51].

Au cœur du récit, si on ne relève pas de normandismes, la plupart des albums ont cependant recours aux états antérieurs de la langue pour signifier leur enracinement dans l’univers médiéval. Absent des Fils de Guillaume et exceptionnel dans les Voies du Seigneur – on a vu les « Dex aïe ! », et le médiéviste se doute quel en sera l’imaginaire sonore chez le lecteur –, l’ancien français dans ses variétés septentrionale et méridionale est plus présent dans les deux autres séries de l’ASSOR. Dans le Cœur de Lion, le troubadour Bertrand de Born flatte la sœur du héros, Mathilde, comme d’autres beautés, par une canso occitane, fait avéré [52]. Ajoutant une couleur locale à la représentation de la cour de Richard, le chant occitan est traduit en français moderne en bas de page [53]. Dans le Sang de Rollon, les auteurs sollicitent quelques vers du Roman de Rou de Wace pour parfaire le tableau pathétique que représente déjà visuellement le résultat de la bataille de Mortemer [54]. À ces emplois bien spécifiques de l’ancien français s’ajoutent bon nombre d’archaïsmes de langage, présents partout, par exemple le démonstratif renforcé à l’ancienne, icelle/icelui. Lorsque Richard s’adresse à une beauté blonde, qu’il a jetée dans les bras de Bertrand de Born, il lui explique que cette démarche était destinée à l’épargner d’assaillants plus brutaux : « En te confiant à lui, tout en amusant mes compagnons, je t’ai évité d’être meshaignée comme vacelle », ce que commente une servante robuste par les mots : « Allez, ne sois point vergogneuse [55]. » L’imbrication des mots anciens dans le discours moderne est d’abord un euphémisme qui peut camoufler quelque peu la crudité de l’entreprise. Mais il fait aussi entendre par ce voile linguistique qu’il y a altérité des mœurs entre ces temps reculés et le temps de la lecture – ce qui contribue à entretenir l’image classique d’un Moyen Âge obscurantiste. La volonté de faire l’histoire médiévale par le moyen de la bande dessinée n’est donc peut-être pas complètement dénuée de quelques stéréotypes classiques.

Fabriquer la Normandie médiévale en BD pour quoi faire ?

Les quatre albums, bien différents entre eux malgré leur concentration commune sur des faits normands médiévaux, font apparaître des ambitions divergentes, voire opposées.

Une première stratégie est représentée par le premier tome de la série Les Voies du Seigneur ; on pourrait l’appeler « divertir sur fonds historique » – c’est un fonds de commerce de la BD médiévalisante, ou tout simplement historicisante. Ici, la bataille de Hastings sert plus ou moins de faire-valoir à une intrigue galvaudée : la recherche et la protection d’un manuscrit énigmatique, convoité par des forces antagonistes, qui pourrait révéler le chemin vers le paradis. Il est vrai que la fable est portée par un personnage historique, Odon de Bayeux, mais son portrait moral, ainsi que celui des autres figures historiques évoquées, relève décidément de la fantaisie des auteurs. D’un point de vue scientifique, cette démarche n’est vraiment pas la plus intéressante. Le scénario est très épuré, pour ne pas dire simpliste – mais l’album possède aussi des qualités que n’ont pas ses rivaux. Le graphisme est très attachant et lisible, les procédés de mise en perspective iconographique parfois assez astucieux. La visée grand public de cet album est évidente et se confirme par les tomes de la série qui lui font suite, se situant respectivement en 1119, à l’époque des croisades, et en 1307, en plein procès des Templiers. Ce sont là quelques moments emblématiques et sanglants du Moyen Âge dans l’imaginaire populaire, choisis avant tout pour des non-initiés, époques qui se prêtent très bien à accueillir une intrigue tournant autour d’une théorie de la conjuration.

À l’opposé de cette entreprise se placent les bandes dessinées de l’ASSOR BD, qui mettent l’accent clairement sur l’éducation historique, employant la stratégie « instruire en divertissant ». Les auteurs revendiquent pour eux un genre bédéique particulier, historiographique même. Leur volonté est de transmettre des connaissances, tout en choisissant un mode de transmission agréable pour un certain type de lectorat. Le souci de la justification des propos avancés est présent partout dans les trois séries de l’éditeur : que ce soit pour les assertions des personnages ou pour la trame, des notes de bas de page renvoient à des sources historiques. Le cahier pédagogique qui fait partie intégrante de l’album est développé.

Néanmoins, il s’agit ici de passionnés de l’histoire avant tout, qui se sont formés en lisant beaucoup et qui peuvent parfois posséder une fibre de chercheur au niveau de la micro-histoire. Aussi ne faut-il pas s’attendre à des indications de sources très précises, par exemple, et on relève quelques a priori concernant l’époque médiévale. La vue « critique » sur tel ou tel fait se résume à la confrontation de plusieurs sources médiévales (ce qui, dans l’univers actuel de la BD, paraît plutôt remarquable), mais il n’y a pas nécessairement de recul sur les ambitions des auteurs médiévaux eux-mêmes. Malgré l’affichage d’une ambition historiciste, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une réécriture de sources qui implique aussi des prismes de regard propres aux hypotextes, qu’il s’agisse de textes médiévaux ou de l’historiographie à l’ancienne, et d’une mise en perspective pour produire un récit. La foi en l’Histoire avec un grand H est perceptible dans ces albums et tout à fait capable de stimuler un lectorat qui partage cette passion. Même si certains scénarios peuvent être un peu surchargés, par souci d’exactitude, et les maquettes de la fable et des cahiers pas toujours très lisibles : la volonté de produire des BD dont le graphisme même et les procédés s’enracinent dans un Moyen Âge vrai et non de pacotille font des albums historiques et historicisants de l’ASSOR BD des objets qu’on a envie de faire connaître et de partager.

Bien évidemment, le public des séries de l’ASSOR BD est plus restreint, et aussi plus normand que celui des Voies du Seigneur. Il existe justement une dernière ambition qui peut se faire jour dans l’écriture bédéique, parfaitement conciliable avec la précédente stratégie : il s’agit de promouvoir un patrimoine local ou régional, en même temps que de proposer un outil pédagogique historique. Ce que le Cœur de Lion et Les Fils de Guillaume font de manière implicite, l’Epte l’assume complètement jusque dans ses seuils. Raconter le traité de Saint-Clair-sur-Epte, ainsi que « « le pourquoi et le comment », puis les conséquences qui en résultèrent sur la frontière » dans l’ambition de « faire de l’ouvrage BD un livre de référence [56] », voilà ce que nous dit l’un des paratextes sur le lien entre la bande dessinée et un territoire particulier, sis aux confins de la Normandie et de l’Île de France, tout en transmettant l’illusion [57] de la BD comme produit non moins historiographique qu’artistique.

En effet, la série, voulue instructive et patrimoniale, est née par décision politique avant tout, à en croire les mots de Pierre Destouches, l’ancien maire de Saint-Clair-sur-Epte, dans la préface au Sang de Rollon : déjà presque quinze ans avant la réalisation du premier tome, le conseil municipal de la petite commune de quelque huit cents habitants avait souhaité mettre en valeur son patrimoine grâce à la commande d’un ouvrage « plus didactique » que l’historiographie classique, plus accessible surtout pour un jeune public :

En cette période où l’image prend chaque jour une place de plus en plus importante, il était apparu qu’un ouvrage sous forme de Bande Dessinée était le mieux adapté.

Il fallut trouver un bon écrivain ayant une compétence historique certaine, un bon dessinateur et un bon coloriste. Il fallait également œuvrer avec une rigueur historique incontestable.

Enfin, qui mieux que l’Epte elle-même pouvait être le chroniqueur de sa propre histoire qui se confond à la nôtre.

Tous les ingrédients étant enfin réunis, le Conseil Municipal lors de sa séance du 25 mars 1994 décidait le lancement du projet.

Cet ouvrage se veut être un document d’éducation récréative, d’éveil à l’intérêt historique de notre Région et une source d’informations précieuses et vérifiées sur les événements qui marquèrent ces quelque trois siècles de notre Histoire [58].

Même s’il est probable que les détails techniques et littéraires de l’élaboration de la BD sont plutôt nés d’un étroit échange entre la municipalité et l’équipe de l’ASSOR, représentée par Darvil, Eramiel et Sophie Balland, il est frappant de voir à quel point l’exécutif politique s’identifie avec le projet artistique même. Inversement, on comprend mieux quelques aspects graphiques évoqués précédemment grâce à cet arrière-plan local : le blason qui se situe sous la boucle de ceinture de Rollon, et dont le fonds de la couverture reprend les couleurs, et les pages de gardes le schématisme graphique, c’est celui de la petite commune de Saint-Clair.

Ainsi, malgré la diversité des quatre albums analysés, une représentation très homogène des Normands se dégage de notre corpus, qui se confirme lorsqu’on élargit la perspective à d’autres séries ou albums évoquant le même groupe de personnes, comme l’Histoire de France en bande dessinée, que ce soit la version ancienne chez Larousse [59], ayant acquis le statut d’une série culte, ou la bien plus synthétique et récente entreprise chez Casterman [60].

Le traité de Saint-Clair-sur-Epte et le Normand Rollon dans L’Histoire de France en BD, p. 93, vign. 1-2.

Grâce à des procédés spécifiques du genre bédéique médiévalisant et à l’ambition instructive, perceptible dans les albums de l’ASSOR BD, l’année 911 et les événements qui s’ensuivirent pourraient finalement être beaucoup plus présents dans l’esprit des lecteurs de BD historicisantes que dans la moyenne de la population, normande ou non. La Normandie médiévale affirme haut et fort dans nos quatre séries qu’elle est un territoire identifiable, possédant une population bien particulière. Elle est récemment devenue également un territoire de BD à prendre en considération et à prendre au sérieux – même si le degré de sérieux des albums du 9e art peut être fort variable, et leur éventuelle ambition historiographique, problématique.


Annexe

Normands et Vikings en BD : séries, albums isolés d’autres séries, albums one shot (1948-2012) [61]

Année Série : titre, nombre de tomes parus Scénariste ; dessinateur Éditeur Collection Genre bédéique Public
1948 Eric, l’homme du Nord, 4 t. Hans Kresse Rossel - Aventure Ados-Adultes
1955 Johan et Pirlouit : Le Serment des Vikings (t. 5 d’une série à sujet différent) Peyo Dupuis (1957) ;
1ère publ. dans Spirou,
n° 920-941.
- Aventure Jeunesse
1955 Ragnar, 2 t. Jean Ollivier ; Eduardo Teixeira Coelho 1ère parution dans Vaillant (1955) ; chez Glénat en 1979 Patrimoine BD Aventure Ados-Adultes
1958 Harald le Viking, 4 t. Lilianne et Fred Funcken Le Lombard/
Chlorophylle
- Aventure Ados-Adultes
1962 Biorn le Viking Jean Ollivier ;
Eduardo Teixeira Coelho
Paru dans Brik (1962-1964), puis dans Pirates (1966-1968) - Aventure Ados-Adultes
1965 Hultrasson, 4 t. Marcel Denis, Maurice Tillieux ; Marcel Remacle, Vittorio Dupuis - Aventure Ados-Adultes
1966 Astérix et les Normands (t. 9 d’une série à sujet différent) René Goscinny ;
Albert Uderzo
Dargaud - Aventure Tous publics
1976 Erik le Rouge Jean Ollivier ; Eduardo Teixeira Coelho Paru dans Pif Gadget (1976-1977) - Aventure Ados-Adultes
1976 L’Histoire de France en bande dessinée : Charlemagne, les Vikings (t. 3 d’une série à sujet différent) Jacques Bastian, Jean Ollivier ; Eduardo Teixeira Coelho, Maurillo Manara Larousse - Historique Ados-Adultes
1977 Belloy, 4 t. Jean-Michel Charlier ; Albert Uderzo Claude Lefrancq Uderzo Aventure Ados-Adultes
1979 Erik le Viking, 11 t. Don Lawrence Michel Deligne - Aventure Ados-Adultes
1980 Thorgal, 33 t. (en cours) Jean Van Hamme, puis Yves Sente (dep. 2007) ;
Grzegorz Rosinski
Le Lombard Aventure Medfan Ados-Adultes
1980 Hägar Dünor le Viking, 6 t. Dik Browne Dargaud 16/22 Humour Tous publics
1990 Valhalla, 3 t. Peter Madsen Zenda - Fantasy Ados-Adultes
1992 Moi Svein, compagnon d’Hastings, 5 t. (en cours) Eriamel ;
Darvil
ASSOR BD - Historique Ados-Adultes
1994 Chroniques barbares, 6 t. Jean-Yves Mitton Soleil - Sex and crime sur fonds historique Adultes
1997 L’Epte, des Vikings aux Plantagenêts, 4 t. (en cours) Eriamel ;
Darvil
ASSOR BD - Historique Ado-Adultes
2000 Les Riches Heures d’Arnauld de Bichancourt, 3 t. (en cours) Serge Mogère ASSOR BD - Historique Ado-Adultes
2005 Féroce (one shot) Éric Omond ; Olivier Supiot Glénat Carrément bd Conte Ado-Adultes
2005 Vikings, 1 t., 2nd paru dans la presse uniquement Hugdebert Sybaris - Porno Adultes
2006 Aëla, 3 t. (en cours) Pascal Bertho ;
Stéphane Duval
Dupuis Repérages Aventure Ados-Adultes
2006 Ingmar, 4 t. (en cours) Hervé Bourhis ; Rudy Spiessert Dupuis Expresso Aventure Ados-Adultes
2006 Italia Normannorum, 1 t. (en cours) Eriamel, Gundwin, Serge Mogère ; Bad ASSOR BD - Historique Ados-Adultes
2006 Northmen, 1 t. (en cours) Mathieu Gabella, Emmanuel Murzeau Petit à petit - Aventure sur fonds historique Ados-Adultes
2006 Viking !, 2 t. François Ravard ;
Matthieu Maudet
Carabas Les petits chats carrés Aventure Jeunesse
2007 Hammerfall, 4 t. Sylvain Runberg ;
Boris Talijancic
Dupuis Empreinte(s) Medfan Ados-Adultes
2008 Sept Missionnaires (one shot) Alain Ayroles ;
Luigi Critone
Delcourt Sept… Aventure Ados-Adultes
2009 Bjorn le Morphir, 3 t. (en cours) Thomas Lavachery ; Thomas Gilbert Casterman Univers d’auteurs Fantasy Tous publics
2009 Vinland Saga (manga), 11 t. (en cours) Makoto Yukimora Kurokawa Seinen Aventue Ados-Adultes
2010 Odin, 2 t. Nicolas Jarry ;
Erwan Seure-Le Bihan
Soleil Celtique Fantasy Ados-Adultes
2010 Vikings, 2 t. Patrick Weber ;
Laurent Sieurac
Soleil - Medfan Ados-Adultes
2010 L’Histoire de France en BD. De la préhistoire à l’an mil (1er t. d’une série à sujet différent) Dominique Joly ; Bruno Heintz Casterman - Historique Jeunesse
2011 Aslak, 1 t. (en cours) Hub, Fred Weytens ; Emmanuel Michalak Delcourt Terre de Légendes Medfan Ados-Adultes
2011 Konungar, 2 t. (en cours) Sylvain Runberg ; Juzhen Glénat - Medfan Ados-Adultes
2011 Midgard, 1 t. (en cours) Steven Dupré Casterman Univers d’auteurs Medfan Ados-Adultes
2011 Northlanders, 2 t. Brian Wood ; Davide Gianfelice Panini Comics Vertigo Aventure Ados-Adultes
2011 La Saga des brumes (one shot) Jean-Paul Krassinsky et Marc Védrines ;
Marc Védrines
Glénat 1000 Feuilles Aventure Ados-Adultes
2011 La Saga d’Atlas et Axis, 1 t. (en cours) Pau Ankama Étincelle Aventure Jeunesse
2012 Asgard, 1 t. (en cours) Xavier Dorison ;
Ralph Meyer
Dargaud - Aventure Ados-Adultes
2012 Saga Valta, 1 t. (en cours) Jean Dufaux ;
Mohamed Aouamri
Le Lombard - Fantasy Ados-Adultes
2012 Walkyrie, 1 t. (en cours) Sylvain Cordurié ;
Boyan Kovacevic
Soleil Soleil Celtic Fantasy Ados-Adultes

Notes

[1« Avant-propos. La Bande dessinée et le Moyen Âge ou l’emprise des signes », Le Moyen Âge par la bande (BD et Moyen Âge), sous la dir. d’Alain Corbellari et d’Alexander Schwarz, Études de Lettres, 2001, p. 5-9, ici p. 5.

[2Je suis bien obligée de modifier la célèbre formule du Genevois Rodolphe Töpffer (1799-1846), considéré comme l’inventeur et le premier théoricien de la bande dessinée : « … les dessins, sans ce texte, n’auraient qu’une signification obscure ; le texte, sans les dessins, ne signifierait rien ». Voir A. Corbellari, loc. cit., p. 7, n. 6, ou Annie Baron-Carvais, La Bande dessinée, Paris, PUF, 5e éd. revue et augmentée, 2007, (Coll. « Que sais-je ? », 2212), p. 7 ; on la trouvera dans les propos de l’auteur réunis et présentés par Benoît Peeters et Thierry Groensteen, dans Töpffer. L’invention de la bande dessinée, Paris, Hermann, 1994 (coll. « Savoir : Sur l’art »), p. 161.

[3Commandée probablement entre 1066 et 1082 par le demi-frère de Guillaume le Conquérant, Odon, évêque de Bayeux, son origine (est-elle issue d’un atelier anglais de Cantorbéry ou est-elle de fabrication française ?) et sa datation exacte font l’objet de fréquentes controverses, voir Isabelle Harvard, « La Broderie de Bayeux », Dictionnaire d’histoire de l’art du Moyen Âge occidental, sous la dir. de Pascale Charron et Jean-Marie Guillouët, Paris, Laffont, 2009 (« Bouquins »), p. 122 sq.

[4Pour se faire une idée de la production abondante à ce sujet, voir l’annexe « Normands et Vikings en BD ».

[5À son propos, voir Jean-Claude Mühlethaler, « Thorgal face aux tyrans. Sur la persistance de l’imaginaire médiéval dans la BD », Études de Lettres, 2001, p. 85-100.

[6C’est-à-dire des albums isolés, sans rattachement à une série.

[7Il est par ailleurs certain que cet univers, valorisant la mythologie nordique, peut aussi attirer un lectorat d’extrême-droite, voire, dans certains cas ponctuels, le stimuler à bon escient – mais il nous est plus que difficile de mesurer cet effet ou cette éventuelle intention de façon scientifique. Le genre de la bande dessinée a d’ailleurs aimé provoquer dans les années 1970 et 80 avec des croix gammées figurant sur les couvertures d’autres types d’album. Dans ce contexte-ci, c’est la série Viking de P. Weber et de L. Sieurac qui se réapproprie le motif en couverture, tout en thématisant dans sa fable la récupération de l’histoire normande par le biais de la tombe de Rollon, convoitée simultanément par les nazis et par la Résistance en 1944.

[8Cf. le tableau en annexe.

[9On peut aussi noter l’apparition de ce sujet dans la littérature pour la jeunesse en cette année jubilaire, exemple Guillaume, fils de chef viking. Chronique normande 911-912 de Sigrid Renaud, Paris, Gallimard Jeunesse, 2011 (« Mon histoire »), journal fictionnel de Guillaume Longue Épée.

[11J’aurais pu inclure également Moi, Svein, Compagnon d’Hastings par Darvil/Eramiel, mais plusieurs tomes de cette série sont « extraterritoriaux » ; le premier l’est partiellement. Son utilisation n’aurait sans doute pas profondément changé l’image que nous donnent les trois séries de l’ASSOR BD que j’interroge pour cette recherche.

[12Le Sang de Rollon, p. 13, pl. 7.

[13Cf. Alain Corbellari, « Le Chevalier et son double », Études de Lettres, p. 65-84, ici p. 76 : « En effet, autre point sur lequel la BD se révèle l’héritière directe de l’iconographie médiévale, le symbolisme contrasté du blond (positif) et du noir (négatif) y reste souvent tout aussi prégnant aujourd’hui qu’à l’époque de Chrétien de Troyes. »

[14Le Sang de Rollon, p. 13, pl. 7, vign. 6.

[15Jehan Bodel, La Chanson des Saisnes, éd. critique par Annette Brasseur, Genève, Droz, 1989 (TLF, 369), t. 1, réd. A, v. 1295.

[16Cf. Images de l’Allemagne dans quelques chansons de geste des XIIe et XIIIe siècle, thèse de doctorat de littérature française, dirigée par Jean Maurice et soutenue à l’Université de Rouen en décembre 2007.

[17Le Sang de Rollon, p. 32, pl. 26, vign. 2.

[18Le Sang de Rollon, p. 50, pl. 44 et p. 51, pl. 45.

[19Ibid., p. 52, pl. 46.

[20Cf. Laurence Mathey-Maille, Écritures du passé. Histoires des ducs de Normandie, Paris, Champion, 2007 (Essais sur le Moyen Âge, 35), p. 227, n. 27.

[21Ibidem, p. 224.

[22Les Voies du Seigneur, p. 35.

[23Ibid., p. 34.

[24Ibid.

[25Ibid., p. 45, vign. 5-7.

[26Ibid., p. 49.

[27Ibid., p. 47, vign. 5-9.

[28Les Fils de Guillaume, p. 5, pl. 1, vign. 2.

[29Ibid., p. 43, pl. 39, vign. 3.

[30Ibid., p. 10, pl. 6, vign. 2.

[31Alain Corbellari, « Le chevalier et son double », loc. cit., p. 68.

[32Le Cœur de Lion, p. 21, pl. 15.

[33Cf. p. 16, pl. 10, vign. 4. Il s’agit probablement d’un anachronisme : l’actuel blason de Poitou-Charentes, sur le même modèle, aurait seulement été créé en souvenir d’Alphonse de France, comte de Poitiers, fils de Louis VIII et de Blanche de Castille, donc un siècle plus tard.

[34Le Cœur de Lion, p. 25, pl. 19 : « Porteclie de Mauzé a été fait sénéchal de Poitou, eh bien soit, ce ne sont plus les couleurs du Poitou que je porterai, mais les miennes, deux lions affrontés. »

[35Ibid., p. 35, pl. 29, vign. 5 et 6.

[36Ibid., p. 46, pl. 40, vign. 2 et 5.

[37Cf. François Guillet, « Le Nord mythique de la Normandie : des Normands aux Vikings de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à la Grande Guerre », Revue du Nord, 87 (360-361), 2005, p. 459-471.

[38Cf. Le Moyen Âge en jeu. Études réunies et présentées par Séverine Abiker, Anne Besson et Florence Plet-Nicolas, Bordeaux, PUB, 2009 (Eidôlon, 86).

[39Issue des Riches Heures d’Arnauld de Bichancourt : Guillaume devient roi, chez ASSOR BD, elle figure à la p. 2 des Voies.

[40Voir Les Voies du Seigneur, p. 8/9.

[41« 1066. L’Angleterre se prépare à devenir le théâtre de l’une des plus furieuses et des plus épiques batailles de tout le Moyen Âge. »

[42Le Sang de Rollon, p. 14, pl. 8, vign. 5 et 6.

[43Le Sang de Rollon, p. 14, pl. 8.

[44Cf. Alain Corbellari, p. 8 et 9 : « […] le Moyen Âge reste l’aune à laquelle se mesure le potentiel aventureux du récit bédéique. »

[45Respectivement : « Tinchebray, au soir de la bataille… » (p. 5, pl. 1), « Oxford, 8 septembre 1157… » (p. 7, pl. 1) et « Bayeux, fin de l’été 1066 » (p. 3).

[46Le Sang de Rollon, p. 7, pl. 1.

[47Cf. le médaillon sur la première page, au-dessus du titre.

[48Cf. le volet documentaire du Sang de Rollon, ici, p. 53, quant à la naissance de l’Epte, ou celui des Fils de Guillaume, par ex. p. 66.

[49Ainsi, à propos de la représentation des deux donjons dans la ville de Niort au XIIe siècle, dans le Cœur de Lion, p. 64.

[50Cf. loc. cit., p. 8. Il est vrai que l’auteur mentionne en 2001 la série Donjon de Joann Sfar et de Lewis Trondheim, « laboratoire passionnant » comme « semi-exception », mais entretemps le panorama bédéique s’est encore élargi.

[51Cf. Cœur de Lion, p. 67.

[52Cf. Wilhelm Kellermann, « Bertran de Born und Herzogin Mathilde von Sachsen », Études de civilisation médiévale (IXe-XIIe siècles). Mélanges offerts à Edmond-René Labande à l’occasion de son départ à la retraite et du XXe anniversaire du C.É.S.C.M. par ses amis, ses collègues, ses élèves, sous la direction de Georges C. Anawati, Poitiers, C.É.S.C.M., 1974, p. 447-460.

[53Cf. Le Cœur de Lion, p. 43, pl. 37. À la deuxième apparition du personnage, p. 51, pl. 45, le troubadour Bertrand chante directement en français moderne : il est désormais connu et pleinement intégré dans le récit ; il ne paraît plus nécessaire de l’enraciner dans un contexte linguistique spécifique.

[54Cf. Le Sang de Rollon, p. 31, pl. 25 : « J’ai appris toutes ces nouvelles par les chevaucheurs qui longèrent mes berges pour informer le duc Guillaume qui envoya Raoul de Tosny chanter sur les murs de Mantes : « Franceis, Franceis, levez, levez/Tenez vos veies, trop dormez/Alez vos amiz enterrer/Ki s[u]nt occiz à Mortemer. » »

[55Cf. Le Cœur de Lion, p. 44, pl. 38. Les termes meshaignée (« maltraitée »), vacelle (« fille d’auberge ») et vergogneuse (« honteuse ») sont donnés en traduction en notes de bas de page.

[56Frédéric Myss, journaliste-chroniqueur BD, dans Le Sang de Rollon, p. 53.

[57J’insiste à nouveau sur le point de vue problématique de la narration à la première personne, mais aussi sur l’ambition de l’écriture historique dans un cadre fictionnel, cf. aussi les remarques de Pascal Ory, « Historique ou historienne », L’Histoire… par la bande. Bande dessinée, Histoire et pédagogie, sous la dir. d’Odette Mitterrand, avec la collaboration de Gilles Ciment, Paris, Syros, 1993, p. 93-96, notamment p. 96 : « Il faudrait quand même s’interroger un jour sur ce que j’appellerai le « contrat tacite de fiction » qui préside, chez le lecteur, à son entrée de plain-pied dans un album, un roman, un film ou une pièce de théâtre. Qu’on le veuille ou non, ce contrat est contradictoire avec l’effet de réel que se doit de produire le discours historien, son auteur mentirait-il comme un arracheur de dents. »

[58Le Sang de Rollon, « Préface », p. 3.

[59t. 3, Charlemagne, les Vikings. Scénario de Jacques Bastian et Jean Ollivier, dessin d’Eduardo Teixeira Coelho et Maurillo Manara, 1976.

[60L’Histoire de France en BD. t. 1 : De la préhistoire à l’an mil, scénario Dominique Joly, dessin Bruno Heitz, 2010. Le traité de Saint-Clair-sur-Epte y est traité en quelques vignettes à peine, cf. p. 92 sq.

[61Ce tableau a été établi grâce à une synthèse d’informations provenant essentiellement de divers sites bédéiques (http://www.bdgest.com, http://www.bedetheque.com, http://www.bdtheque.com, forums de lecteurs et divers blogs critiques), sites d’éditeurs et aussi, tout simplement, une encyclopédie en ligne, Wikipedia : dans le domaine qui nous concerne, en extension très rapide, les travaux critiques et répertoires en papier ne peuvent être aussi réactifs que les bédéphiles en ligne. J’ai essayé de viser l’exhaustivité des publications parues ou traduites en français, ainsi qu’une vision aussi critique que possible ; le résultat n’est sans doute pas infaillible pour autant.


Pour citer l'article:

Beate LANGENBRUCH, « La fabrique de la Normandie médiévale dans quelques bandes dessinées historicisantes » in La Fabrique de la Normandie, Actes du colloque international organisé à l’Université de Rouen en décembre 2011, publiés par Michèle Guéret-Laferté et Nicolas Lenoir (CÉRÉdI).
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 5, 2013.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?la-fabrique-de-la-normandie.html

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