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Benoît ROUX

Université de Rouen Normandie – ERIAC-EA 4705

Un canard d’Inde. Production, diffusion et réception du De insulis nuper inventis de Christophe Colomb en France (1493)


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En juin 1493, l’Europe bruit du succès du premier voyage de Christophe Colomb vers l’ouest à travers l’océan Atlantique. Cinq cent vingt-cinq ans plus tard, en juin 2018, c’est à une information, qualifiée tantôt de rocambolesque, tantôt de culturelle, qu’une partie de la presse et des réseaux sociaux s’intéressèrent brièvement : l’Espagne venait de recouvrer, grâce aux autorités américaines, un incunable volé de la traduction latine d’une lettre de Colomb annonçant à la cour d’Aragon ses découvertes (1493).

Rocambolesque, le fait divers que constitue d’abord cette affaire l’est assurément. Après leur numérisation en 2004, les quatre feuillets qui composent cette édition, conservée à la Bibliothèque nationale de Catalogne, avaient été subrepticement remplacés par un faux, sans que personne ne s’aperçoive de rien jusqu’en juin 2011. La mise sur le marché du véritable incunable avait alors alerté le Département américain de la sécurité intérieure et déclenché une expertise qui confirma, en 2012, que le document conservé à Barcelone était bel et bien un faux. Sept années d’enquête – des États-Unis à l’Espagne en passant par la France, l’Italie et le Brésil – furent encore nécessaires pour parvenir à la cérémonie de restitution du 6 juin 2018 [1]. Mais il y a plus : la supercherie ne s’arrête pas là. Une semaine après, le 14 juin, un autre exemplaire de la même édition, escamoté cette fois à la Bibliothèque apostolique vaticane selon un procédé analogue, mais à une date inconnue entre 1921 et 2011, fut solennellement remis au bibliothécaire et archiviste du Vatican par l’ambassadrice des États-Unis près le Saint-Siège [2]. Déjà en mai 2016, la Bibliothèque du Congrès avait dû rendre l’exemplaire qu’elle avait acquis par donation en 2004 à la Riccardiana de Florence, où le document avait été dérobé et remplacé par un faux sans doute au début des années cinquante du XXe siècle [3]. D’autres forgeries de ce type furent depuis mises au jour, à la Bibliothèque nationale de Rome notamment.

L’engouement délictueux autour de ces opuscules trahit tout à la fois leur rareté et la place qu’ils occupent dans l’imaginaire culturel européen. De fait, les mots de Colomb ouvrirent à l’Europe de la fin du XVe siècle une première fenêtre sur des mondes nouveaux. Rédigée à bord de la Niña, le 15 février 1493 [4], la lettre de l’Amiral aurait été imprimée à Barcelone en castillan dès sa réception, et traduite en latin à Rome fin avril. C’est cette version qui rencontra un succès certain. Avant la fin de l’année 1493, pas moins de huit éditions avaient paru et été diffusées dans toute l’Europe, de Rome à Anvers en passant par Bâle et Paris. La circulation d’une traduction versifiée en italien du théologien Giuliano Dati achevait ce tableau. Aujourd’hui, l’original de la lettre est perdu, mais subsistent une soixantaine de témoins de ses différentes éditions. En tout cela, les feuilles qui diffusèrent la nouvelle des premières découvertes colombiennes constituaient bien, comme le souligne le pionnier des études de la presse occasionnelle de la première modernité, Jean-Pierre Seguin, de véritables pièces d’actualité [5].

Parmi celles-là, trois éditions parisiennes auxquelles nous avons choisi de nous consacrer ici. Mais parce que les liens entre les différentes versions ne sont pas toujours éclaircis et méritent un examen plus attentif, c’est à leur histoire éditoriale que nous nous intéresserons d’abord.

Une histoire éditoriale incertaine

Si le texte de Colomb est célébrissime, les malentendus autour de son histoire éditoriale ne manquent pas. Le degré d’incertitude et de conjecture qui entoure la lettre trouve sa parfaite illustration dans la confusion autour de son destinataire et de sa date d’envoi.

Édition princeps – En l’absence du manuscrit original, l’édition barcelonaise, attribuée à l’imprimeur Pedro Posa, est le témoin le plus ancien du texte de Colomb. Nous n’en connaissons qu’un unique exemplaire, redécouvert au milieu du XIXe siècle et aujourd’hui conservé à la New York Public Library (visionneuse) [6]. Imprimée sur deux feuillets in-folio, la lettre ne porte ni en-tête ni titre. L’âme qui accompagnait l’originale a en revanche été reproduite. Le texte de ce billet date l’envoi de la lettre du 14 mars 1493 à Lisbonne et désigne l’« escriuano de raciõ  », l’administrateur des comptes de la cour d’Espagne, comme destinataire. Il y est encore fait mention d’un autre pli, probablement expédié dans le même paquet et adressé, lui, à Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille. Le poste d’escribano de ración était occupé depuis 1481 par Luis III de Santángel. Personnage énigmatique et influent, il est celui qui aurait convaincu les Rois catholiques d’apporter leur soutien au projet coûteux et hasardeux de Colomb, n’hésitant pas pour cela à leur proposer d’assurer son financement [7]. La date du 14 mars, en revanche, fait problème. Selon le livre de bord du premier voyage – dont ne reste certes qu’une copie tardive recomposée entre 1515 et 1550 par le dominicain Bartolomé de Las Casas [8] –, Colomb avait quitté Lisbonne la veille, le 13 mars, et faisait alors voile vers Séville [9]. La redécouverte, en 1985 à Tarragone, d’une copie de la lettre de l’Amiral aux Rois catholiques, a priori celle-là même mentionnée par le billet de la missive à Santángel, suggère une explication. Elle porte en effet la date du 4 mars 1493, jour auquel, selon le journal de bord, la Niña fit son entrée dans l’estuaire du Tage [10]. C’est donc peut-être là une erreur du prote de l’édition barcelonaise qui aurait composé « quatorze días » au lieu de « quatro días ». Quant à l’impression par Posa, elle eut certainement lieu entre les derniers jours de mars et les tout premiers d’avril.

Figure 1 – Diffusion de la lettre de Colomb entre février et avril 1493.

Édition Plannck – Dans les semaines qui suivirent, une copie de la lettre parvint en Italie, soit sous sa forme imprimée, soit sous une forme manuscrite ; nous l’ignorons. De là, elle fut traduite en latin par un certain « Leander de Cosco », à propos duquel nous ne savons strictement rien. La traduction fut en tout état de cause achevée le 29 avril 1493, sans doute à Rome – « troisième des calendes de mai […] de la première année du pontificat d’Alexandre VI [11] ». Quelques jours après, début mai, un premier tirage sortit vraisemblablement des ateliers de Stephan Plannck, un imprimeur d’origine bavaroise installé dans la Ville éternelle depuis la fin des années 1470 [12]. Quatre feuillets in-quarto de 34 lignes (visionneuse). Comme pour ajouter davantage à l’équivoque ambiante, le paratexte liminaire de la version latine fait de « Raphael Sanxis, trésorier du très illustre roi [Ferdinand] », le destinataire de la lettre originale [13]. Or, le trésorier d’Aragon, Gabriel Sánchez – et non Raphael Sanxis, qui est de toute évidence une erreur du point de vue du prénom et une variante du point de vue du nom [14] –, comptait parmi les soutiens et les financiers de Colomb. Sánchez fut-il le destinataire d’une lettre identique à celle de Santángel ? C’est possible. Fut-il à l’origine de la diffusion de la lettre en Italie ? C’est tout aussi réaliste. Mais, une mécompréhension de la mention « escribano de ración » pourrait tout aussi bien être à l’origine d’une confusion entre le trésorier et l’administrateur des comptes de Ferdinand d’Aragon.

Comme Pedro Posa avant lui, Plannck ne donna pas à la lettre un titre formel. La plupart des bibliographes et des historiens firent cependant de l’incipit un titre : « Epistola Christofori Colom : cui [a]etas nostra multu[m] debet : de Insulis Indi[a]e supra Gangem nuper inuentis », « Lettre de Christophe Colomb, à qui notre époque doit beaucoup : [au sujet] des îles de l’Inde récemment découvertes au-delà du Gange ». Au reste, Leander de Cosco ajouta en guise de colophon une épigramme latine de « R. L. de Corbaria, évêque de Montepeloso à l’invincible roi des Espagnes [Ferdinand] [15] ». Derrière Corbaria se cachait le prélat humaniste Leonardo de Carninis, sans doute originaire de Corbara près de Salerne. Moins connu qu’un Pietro Bembo, il n’en était pas moins une figure influente à la cour pontificale. Son siège épiscopal entre 1491 et 1498, Montepeloso – l’actuelle Irsina –, situé sur les bords du Bradano aux confins des Pouilles, appartenait au royaume de Naples, dont le souverain, Ferdinand Ier, n’était autre que le cousin germain de Ferdinand d’Aragon [16]. Davantage qu’un aède aux distiques dithyrambiques, l’évêque Carninis ne serait-il pas en fait le premier destinataire de la copie de la lettre de Colomb envoyée en Italie, celui qui l’aurait faite traduire en latin en avril 1493 ? L’hypothèse est tentante. D’ailleurs, la mention du seul nom de Ferdinand d’Aragon dans le paratexte liminaire de Cosco – celui-ci ignorant ou plutôt feignant d’ignorer le rôle d’Isabelle de Castille dans l’entreprise colombienne – pourrait être significative à cet égard. Dans la réédition que fit Stephan Plannck, toujours en 1493, cette omission fut corrigée [17].

Figure 2 – Diffusion de la lettre de Colomb entre avril et mai 1493.

Le De insulis de Guyot Marchant

Entre temps, des exemplaires de l’édition romaine atteignirent Bâle, Paris et Anvers. À Paris, la lettre fut rapidement copiée, recomposée, imprimée et réimprimée à deux reprises, avant le mois de juillet 1493 [18]. Quatre feuillets in-quarto de 39 lignes. Ces trois éditions parisiennes, à l’instar de celles de Bâle et d’Anvers, reprennent les leçons fautives de la première impression de Plannck [19]. En revanche, elles ne reproduisent pas les variantes mineures introduites par l’édition de Bâle, ce qui a priori atteste bien leur filiation directe avec le premier tirage de Plannck [20]. Seule l’épigramme latine de Carninis a été déplacée en tête de l’opuscule, au verso du premier feuillet.

Figure 3 – Diffusion de la lettre de Colomb à partir d’avril 1493.

Les éditions de Paris, contrairement à celles de Rome et d’Anvers, sont dotées d’une page de titre, indiquant : « Lettre au sujet des îles nouvellement trouvées. Imprimée à Paris au Champ Gaillard [21] ». À l’ombre de l’enceinte de Philippe Auguste, la rue du Champ Gaillard séparait le collège de Navarre et celui de Boncourt. Plusieurs imprimeurs y avaient alors leurs ateliers. Mais l’édition parisienne considérée par les bibliographes comme la plus récente permet d’aller plus loin. Elle porte, en effet, au recto du premier feuillet, sous le titre, l’une des marques typographiques de l’imprimeur-libraire Guyot Marchant. Dans la partie supérieure, figure sa devise-rébus, avec les notes musicales sol (podatus), la (clivis) et les mots « fides ficit », pour « sola fides sufficit », la dernière phrase du quatrième couplet de l’hymne thomiste Pange lingua. L’ensemble surmonte deux mains jointes et une paire de chaussures suspendue à une traverse dans un écusson avec, disposé autour, le nom « Guiot Marchant ». Au registre inférieur, les saints cordonniers Crépin et Crépinien, bien identifiables par leur attitude et par l’auréole qui ceint leur tête, ont été représentés [22]. Cette évocation pourrait être liée au patronat des deux martyrs chrétiens sur les corroyeurs chargés de préparer le cuir des reliures. Mais, en l’espèce, le motif de l’écusson central brouille un peu cette lecture, par ailleurs, plus évidente dans une variante de cette marque utilisée pour d’autres ouvrages par l’imprimeur-libraire du Champ Gaillard [23].

Figure 4 – Comparaison du bois gravé sur la page de titre de l’exemplaire de la troisième édition parisienne conservé à la Houghton Library, Inc 7988 (gauche – Source : Houghton Library, Harvard University) et du groupe sculpté figurant l’arrestation de Crépin et Crépinien dans l’église Saint-Pantaléon de Troyes (droite – photo B. Roux).

Lorsque la lettre de Colomb imprimée par Plannck arriva à Paris, Guyot Marchant venait d’achever, le 18 avril 1493, la seconde édition du célèbre Compost et kalendrier des bergiers (1491), et s’apprêtait à en sortir une troisième, le 18 juillet de la même année [24]. Aussi, ne doit-on pas être tout à fait surpris du choix iconographique que fit l’imprimeur-libraire parisien pour illustrer sa deuxième et sa troisième impression du De insulis. Au verso du premier feuillet, sous l’épigramme, un bois gravé, sans doute issu d’un livre d’heures, représente l’épisode néo-testamentaire de l’Annonce aux bergers.

Figure 5 – Bois gravé au verso du premier feuillet de l’exemplaire de la deuxième édition parisienne conservé à la John Carter Brown Library [R] H493, C718d10 (visionneuse) (Source : John Carter Brown Library / archive.org).

Les deux dernières éditions parisiennes sont ainsi, avec celle de Bâle, les seules, en prose, illustrées. Cependant les quatre gravures insérées par l’imprimeur helvète – Jakob Wolff, Michael Fürter ou Johann Bergmann de Olpe –, bien qu’en partie copiées sur celles de la Peregrinatio in Terram Sanctam publiée à Mayence en 1486, illustraient, elles, explicitement l’arrivée de Colomb dans les « îles de la mer de l’Inde [25] » (visionneuse).

Figure 6 – Comparaison des bois gravés de l’édition bâloise, 1493 (gauche – Source : Universitätsbibliothek Basel [AN V 57] / e-rara.ch) et de la Peregrinatio in Terram Sanctam, 1486 (droite – Source : Heinrich-Heine-Universität Düsseldorf [GW 5075] / digital.ub.uni-duesseldorf.de).

L’interprétation du bois gravé pastoral de l’édition de Guyot Marchant est davantage métaphorique. Comme l’ange au berger proclamant la gloire du Christ nouveau-né, Christophe Colomb, par sa lettre, révélait au monde chrétien la découverte d’îles nouvelles. Mais la gravure servait aussi la stratégie commerciale de l’imprimeur-libraire parisien. En utilisant cette image, Guyot Marchant suggérait à ses lecteurs qu’ils étaient eux aussi, à l’instar des bergers de l’Évangile, les premiers destinataires d’une annonce spéciale, marquant le début d’une ère nouvelle.

Diffusion et réception du De insulis de Marchant

La métaphore pastorale pourrait aussi se lire comme une volonté de diffuser la nouvelle des découvertes colombiennes au-delà des élites lettrées, à un public de niveau social moindre. Que ce soit dans le Nouveau Testament ou dans la quatrième églogue de Virgile, c’est bien aux bergers, gens simples, voire méprisés, que l’avènement d’un « Âge d’or » avait été révélé, avant de s’élever « à la face du monde entier [26] ». L’habileté de Guyot Marchant à identifier avec précision son marché n’est plus à démontrer, pas plus que sa capacité à élaborer des stratégies de distribution et de vente, ou à tirer profit des nouvelles techniques liées à l’imprimerie. Ses multiples réussites éditoriales, que ce soit la Danse macabre (1485) ou le Compost et kalendrier des bergiers (1491) – pour ne citer que les plus connues –, en témoignent [27]. Avec le De insulis, l’imprimeur-libraire du Champ Gaillard ne s’y était pas non plus trompé. La mise en circulation de trois éditions successives, à quelques semaines d’intervalle, atteste bien l’intérêt du public français de la fin du XVe siècle pour cette actualité. D’ailleurs, aucun imprimeur européen, pas même Plannck, n’en fit paraître autant que Guyot Marchant. Cela dit, une publication en latin ne pouvait, selon Jean-Pierre Seguin, « atteindre directement qu’un public restreint [28] ». Au vrai, comme pour la plupart des pièces d’actualité imprimées à la même époque, il est bien difficile de savoir exactement qui avait acheté et lu le De insulis en France. À tout le moins, l’imprimé accompagna la diffusion de la nouvelle par ouï-dire.

Reste à connaître la réception qu’eut ce texte. C’est des antiques « antipodes occidentaux » que l’humaniste italien Pierre Martyr d’Anghiera faisait revenir Colomb, lorsqu’il écrivit de Barcelone le 14 mai 1493 au Milanais Jean Borromée : « Il est maintenant de retour, chargé de marchandises précieuses, et surtout d’or qu’on récolte naturellement dans cette région. Ce sont les preuves de son voyage ; mais passons à d’autres sujets [29] ». Quatre mois s’écoulèrent encore avant qu’Anghiera, pourtant installé à la cour des Rois catholiques, ne commence à prendre la mesure de la nouvelle : « Élevez vos esprits, savants vieillards, apprenez une découverte extraordinaire », annonçait-il avec enthousiasme à l’archevêque de Grenade le 13 septembre [30]. Pour autant, les îles et leurs habitants rencontrés par le navigateur génois se formulaient toujours dans l’antique vocabulaire, selon une dialectique du connu et de l’inconnu qui allait devenir caractéristique de la réception des découvertes maritimes au XVIe siècle. Où se situait, dès lors, la nouveauté de la découverte ? À suivre l’historien et littérateur Édouard Fournier, le texte de Colomb avait d’abord servi à répandre une tradition géographique ancienne et populaire :

Il devait courir par toute l’Europe, au sujet de cette entreprise, aux incroyables résultats, beaucoup de petits livrets […] dans lesquels l’imagination populaire, remplie d’idées singulières touchant l’existence de tout un monde fabuleux, trouvait moyen de renchérir encore sur ce que la réalité étalait de merveilles [31].

Le Moyen Âge reconnut les trois archipels des Canaries, de Madère et des Açores, puis, sous l’impulsion des navigateurs portugais, les côtes africaines et les îles du Cap-Vert. Les legs mythiques de l’Antiquité n’avaient pas pour autant été oubliés et l’homme médiéval avait su y puiser pour peupler, à son tour, les confins de son univers de monstres et de pays enchantés. La géniale intuition de Colomb s’était nourrie de tout cela, de l’incertitude et de la fantaisie qui régnaient encore à la fin du XVe siècle :

Je n’ai pas trouvé de monstres et n’en ai pas eu connaissance, si ce n’est d’une île Charis, la seconde à l’entrée des Indes, peuplée de gens que l’on tient dans toutes les îles pour très féroces et qui mangent de la chair humaine […]. Ce sont ceux-là qui ont commerce avec les femmes de Matheunin, la première île que l’on rencontre en allant d’Espagne vers les Indes et dans laquelle il n’est aucun homme. Ces femmes ne s’adonnent à aucun exercice féminin, mais bien à ceux de l’arc et des flèches [32].

Aussi, le De insulis avait-il d’abord paru comme la concrétisation des immenses possibilités qu’offraient l’Atlantique, transportant sur les rivages d’un Nouveau Monde en devenir un imaginaire traditionnel alimenté par l’Antiquité classique et l’Orient de Marco Polo. Vers 1495, Les Nouvelles admirables […] ès parties des Yndes, un occasionnel publié à Paris chez Pierre Le Caron, semblaient ainsi faire directement écho aux mots de Colomb lorsqu’étaient évoquées l’île des Amazones et celles innombrables avoisinant le royaume du prêtre Jean [33]. Il fallut près encore de deux décennies, selon l’historien Bartolomé Bennassar, pour que se fabrique intellectuellement la découverte de l’Amérique, pour en composer l’horizon d’intelligibilité [34].

Sans doute Guyot Marchant avait-il été lui-même marqué par ces textes. C’est avec une marque typographique représentant le « Prestre Jehan » que l’imprimeur-libraire du Champ Gaillard fit paraître Le Compost et kalendrier des bergeres en 1499 [35].

Figure 7 – Marque typographique de Guyot Marchant dans l’exemplaire de Le Compost et kalendrier des bergeres (1499) conservé à la Bibliothèque nationale de France, Rés. V. 275 (visionneuse) (Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)

Les autres expéditions colombiennes – 1493-1496, 1498-1500, 1502-1504 – ne bénéficièrent pas de la même publicité. Il existe bien un récit du second voyage publié à Pavie en 1494-1495 par Nicolò Scillacio, et une lettre-relation de Colomb sur son quatrième voyage imprimée à Venise en 1505 [36]. Mais aucun ne connut la fortune éditoriale de la lettre de 1493. Cette dernière continua à être imprimée et réimprimée en Europe, bien après 1493, à Valladolid (ca 1493-1497), à Bâle (1494), à Florence (1495) ou à Strasbourg (1497). Si, dans leur forme matérielle, ces éditions se présentent toujours comme des non-livres, étaient-elles encore vraiment des pièces de circonstances ? Rien n’est moins certain.

Notes

[1José Angel Montañés, « La carta robada de Cristóbal Colón vuelve de las Américas », El País, 07/06/2018 [en ligne], <https://elpais.com/cultura/2018/06/...> . Consulté le 10 septembre 2018. Il s’agit du Biblioteca Nacional de Catalunya, Dipòsit de Reserva, Inc. 29-8o.

[2Manuella Affejee, « Les États-Unis restituent au Vatican la copie d’une lettre de Christophe Colomb », Vatican News, 14/06/2018 [en ligne], <https://www.vaticannews.va/fr/vatic...> . Consulté le 10 septembre 2018. Il s’agit du Biblioteca Apostolica Vaticana, Vat. lat. 9452, fos 149-152.

[3Rinaldo Frigani, « Torna a Firenze la lettera di Colombo trafugata negli anni Cinquanta », Corriere della Sera, 18/05/2016 [en ligne], <https://roma.corriere.it/notizie/cr...> . Consulté le 10 septembre 2018.

[4La première mention d’une lettre de Colomb apparaît dans son journal de bord – ou du moins dans la reconstitution qu’en fit le dominicain Bartolomé de Las Casas entre 1515 et 1550 – à la date du 14 février 1493. Après trois jours de tempête, le journal indique : « y porque, si se periese con aquella tormenta, los Reyes oviesen notiçia de su viaje, tomó un pargamino y escrivió en él todo lo que pudo de todo lo que avía hallado, rogando mucho a quien lo hallase que le llevase a los Reyes. Este pargamino enbolvió en un paño ençerado, atado muy bien, y mandó traer un gran barril de madera, y púsolo en él sin que ninguna persona supiese que era, sino que pensaron todos que era alguna devoción ; y así lo mandó echar en la mar », Cristóbal Colón, Textos y documentos completos [1982], éd. Consuelo Varela et Juan Gil, Madrid, Alianza, 1992, p. 207-208.

[5Jean-Pierre Seguin, « L’information à la fin du XVe siècle en France : pièces d’actualité imprimées sous le règne de Charles VIII (1re partie) », Arts et traditions populaires, tome 4, no 4, 1956, p. 327-330.

[6Señor : porque sé que avréis plazer…, [Barcelona : Pedro Posa, 1493] – New York Public Library, Rare Book Division, *KB+ 1493.

[7Voir notamment Manuel Ballesteros Gaibrois, Roberto Ferrando Pérez, Luis de Santangel y su entorno, Valladolid, Casa museo de Colón / Seminario americanista de la universidad, 1996.

[8Sur cette hypothèse de datation, voir David P. Henige, In Search of Colombus : The Sources for the First Voyage, Tucson, University of Arizona Press, 1991, p. 20-22.

[9Cristóbal Colón, Textos y documentos, op. cit., p. 217.

[10Cette lettre appartient à un recueil factice de documents relatifs aux voyages de Colomb, connu sous le nom de Libro copiador de Colón, acheté en 1987 par l’Etat espagnol à un libraire tarragonais et déposé aux Archives générales des Indes l’année suivante (AGI, Patronato 296 B), voir Cristóbal Colón, Textos y documentos, op. cit., p. 214-215 et 227-235.

[11« tercio Kalendas Maii .M.cccc.xciij. Pontificatus Alexandri Sexti Anno primo ».

[12En l’absence de toute indication éditoriale, cette affirmation repose sur l’identification du jeu de caractères typographiques utilisé, identique à celui d’éditions avérées de Plannck (cf. Mirabilia Romae, ca 1490), voir H[enry] H[arrisse], Lettre de Christophe Colomb, annonçant aux Rois catholiques la découverte du Nouveau Monde. Bibliographie de la version latine, Paris, H. Welter, 1894, p. 5.

[13« ad Magnificu[m] dominu[m] Raphaelem Sanxis : eiusdem serenissimi Regis Thesaurarium missa ».

[14Les deux autres éditions romaines éditées en 1493, dont l’une de Planck et l’autre d’Eucharius Silber, corrigèrent « ad magnificum dominum Raphaelem Sanxis » en « ad magnificum dominum Gabrielem Sanches ».

[15« R. L. de Corbaria Episcopi Montispalusii : ad invictissimum regem hispaniarum  ».

[16Francesco Giunta, La scoperta colombiana e l’Umanesimo del Mezzogiorno, Genova, Civico Istituto Colombiano, 1977, p. 53 ; Vincenzio D’Avino, Cenni storici delle chiese arcivescovili, vescovili e prelatizie del Regno delle due Sicilie, Napoli, Ranucci, 1848, p. 408-411.

[17La première édition de Plannck porte au titre : « auspiciis et [a]ere invictissimi Fernandi Hispaniarum regis missus fuerat ». La correction fut également reportée dans l’édition Silber : « auspiciis et ere invictissimo[rum] Ferna[n]di et Helisabet Hispania[rum] regu[m] missus fuerat »

[18Voir Philippe Renouard, Répertoire des imprimeurs parisiens, libraires, fondeurs de caractères et correcteurs d’imprimerie depuis l’introduction de l’imprimerie à Paris (1470) jusqu’à la fin du seizième siècle, Paris, Lettres modernes Minard, 1965, p. 293.

[19« Raphaelem Sanxis », « […] invictissimi Fernandi Hispaniarum regis […] ».

[20Par exemple, la formule « de Insulis indie supra Gangem » est devenue « de Insulis in mari Indico » dans l’édition de Bâle.

[21« Epistola de insulis repertis de novo. Impressa parisius in ca[m]po gaillardi ».

[22Cf. le groupe sculpté figurant l’arrestation de Crépin et Crépinien dans l’église Saint-Pantaléon de Troyes.

[23BM Angers, Rés. SA 3390, Compost et kalendrier des bergiers, Paris, Guiot Marchant, 1493 ; British Library, 1606/492, Andrès de Escobar, Regula decimarum, Paris, Guiot Marchant, 1501 ; {}BnF, Rés. m. Yc. 10, Publio Fausto Andrelini, De secunda victoria Neapolitana, Paris, Guido Mercator, 1502.

[24BM Angers, Rés. SA 3390, Compost et kalendrier des bergiers, Paris, Guiot Marchant, 1493, fo [89r], « Imprime a Paris par Guiot marchant demourant au champ gaillart derriere le college de navarre. L’an M. cccc.iiiixx et xiii le xviiie jour d’avril » ; BM Valenciennes, INC 66, Compost et kalendrier des bergiers, Paris, Guiot Marchant, 1493, fo [85r], « Imprime a Paris par Guiot Marchant demourant a la Fleur de Lis en la rue Saint Jaques. L’an de grace Mil CCCC iiiixx et xiii le xviii jour de juillet ».

[25C’est particulièrement le cas pour les bateaux, voir Bernhard von Breydenbach, Peregrinatio in Terram Sanctam, Mainz, Peter Schöffer, 1486.

[26Virgile, Églogues, 4, 8-9, « Tu modo nascenti puero, quo ferrea primum / Desinet, ac toto surget gens aurea mundo ».

[27Voir l’étude de Sandra L. Hindman, « The career of Guy Marchant (1483-1504), High culture and low culture in Paris », dans Sandra L. Hindman (dir.), Printing the Written Word. The Social History of Books, circa 1450-1520, Ithaca, Cornell university press, 1991, p. 68-100.

[28Jean-Pierre Seguin, « L’information à la fin du XVe siècle… », art. cité, p. 317.

[29Opus epistolaru[m] Petri Martyris Anglerii, Alcalá, Michael de Eguia, 1530, fo 31v, ép. cxxxi, « Post paucos inde dies rediit ab antipodibus occiduis Christophorus quidam Colonus vir ligur, qui a meis Regibus ad hanc provintiam tria vix impertraveat navigia, quia fabulosa quae dicebat arbitrabantur, rediit, preciosarum multarum rerum, sed auri praecipue quae suapte natura regiones illae generant, argumenta tulit, sed aliena omittamus », traduit par Paul Gaffarel, abbé Louvot, Lettres de Pierre Martyr Anghiera relatives aux découvertes maritimes des Espagnols et des Portugais, Paris, Institut de Géographie, 1885, {}p. 2.

[30Opus epistolaru[m] Petri Martyris, op. cit., fo 32r, ép. cxxxiii, « Attolite mentem sapientissimi duo senescentes, audite novu[m] inventum », traduit par Paul Gaffarel, abbé Louvot, Lettres de Pierre Martyr, op. cit., p. 3-4. À titre de comparaison, il faut attendre janvier 1496 pour voir apparaître la première mention des découvertes de Colomb dans un document anglais, voir Henry Harrisse, Jean et Sébastien Cabot, leur origine et leurs voyages, Paris, Ernest Leroux, 1882, {}p. 13-14.

[31Édouard Fournier, Variétés historiques et littéraires. Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers, Paris, P. Jannet, 1856, tome 5, p. 160.

[32« Itaque mo[n]stra aliqua no[n] vidi : neque eorum alicubi habui cognitione[m] : excepta quada[m] Insula Charis nu[n]cupata […] quam gens quedam a finitimis habita ferocior, incolit : hi carne humana vescuntur […] Hi sunt qui coeunt cum quibusda[m] feminis : quae sole Insula[m] Matheunin prima[m] ex Hispana in Indiam traiicientibus habitant. He aute[m] femine nullum sui sexus opus exercent : utuntur enim arcubus et spiculis sicuti de earum co[n]iugibus dixi ».

[33BM Nantes, 31685, Inc 115-23, Les nouvelles admirables lesquelles ont envoyées les patrons des gallées qui ont esté trans du vent en plusieurs et divers pays et ysles de la mer, et principallement es parties des Yndes, [Paris, Pierre Le Caron, post 1495].

[34Bartolomé Bennassar, Lucile Bennassar, 1492, un monde nouveau ? [1991], Paris, Perrin, 2013, p. 19-27.

[35BNF, Rés. V. 275, Le Compost et kalendrier des bergeres, Paris, Guy Marcha[n]t, Paris, 1499.

[36Nicolò Scillacio, De insulis meridiani atque indici maris nuper inventis, [Pavia, Franciscus Girardengus, post 13 décembre 1494] ; Copia de la lettera per Columbo mandata a li sere.mi re et regina di Spagna de le insule et luoghi per lui trouate, Venetia, Simone de Louere, 1505.


Pour citer l'article:

Benoît ROUX, « Un canard d’Inde. Production, diffusion et réception du De insulis nuper inventis de Christophe Colomb en France (1493) » in Canards, occasionnels, éphémères : « information » et infralittérature en France à l’aube des temps modernes, Actes du colloque organisé à l’Université de Rouen en septembre 2018, publiés par Silvia Liebel et Jean-Claude Arnould.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 23, 2019.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?un-canard-d-inde-production.html

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