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Jean-Louis JEANNELLE

Université de Rouen-Normandie – CÉRÉdI – EA 3229

Le Temps d’apprendre à vivre de Régis Debray : un Breviarum politicorum à l’âge de la médiologie

L’auteur

Jean-Louis Jeannelle est Professeur à l’Université de Rouen et ancien membre de l’IUF (2010-2015). Il a récemment publié Cinémalraux : essai sur l’œuvre d’André Malraux au cinéma (Hermann, 2015), Films sans images : une histoire des scénarios non réalisés de « La Condition humaine » (Éditions du Seuil, coll. « Poétique », 2015), et Résistance du roman : genèse de « Non » d’André Malraux (CNRS Éditions, 2013). Il est l’auteur d’un essai intitulé : Écrire ses Mémoires au XXe siècle : déclin et renouveau (Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 2008).


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Les Mémoires ont longtemps déployé une véritable morale de l’histoire due à la fois à leur nature même – celle d’un parcours social ou politique effectué dans un contexte historique donné –, mais également à leur proximité avec la tradition moraliste, en particulier par l’usage de maximes ou de sentences, par la reconstitution de dialogues fixant les positions stratégiques de chacun des principaux agents, ou encore par la valorisation des moments où se décide le cours des événements, traités comme de véritables exempla. Cette morale était faite d’une doxa prudentielle, qui se voyait néanmoins compensée par un certain sens des réalités, parfois même quelque peu cynique, autrement dit par un art de l’anticipation, voire de la simulation ou de la dissimulation, qu’imposait la nécessité de saisir le moment opportun (le fameux kairos), cette modalité très particulière du temps historique que les mémorialistes visent en priorité, parce qu’ils sont engagés dans des rapports de force dont ils ne maîtrisent ni toutes les données, ni surtout les conséquences ultérieures de leurs actes, mais qui suffit à rendre compte des choix pris sur le moment aux yeux de la postérité [1]. C’est précisément Retz qui a poussé le plus loin cette dimension de l’écriture mémoriale : on sait qu’un recueil intitulé Maximes et réflexions a été tiré de ses Mémoires (éd. Simone Bertière, Paris, Éditions de Fallois, 1991), transformant ainsi le cardinal en nouveau moraliste, lui que son art consommé de la prudence avait conduit à expliquer en ces termes sa conversion à la carrière ecclésiastique au tout début de la « seconde partie de la vie du cardinal de Rais » :

Comme j’étais obligé de prendre les ordres, je fis une retraite dans Saint-Lazare, où je donnai à l’extérieur toutes les apparences ordinaires. L’occupation de mon intérieur fut une grande et profonde réflexion sur la manière que je devais prendre pour ma conduite. Elle était très difficile. […] Je prévoyais des oppositions infinies [au] rétablissement [de l’archevêché de Paris] ; et je n’étais pas si aveuglé, que je ne connusse que la plus grande et la plus insurmontable était dans moi-même. […] Je pris, après six jours de réflexion, le parti de faire le mal par dessein, ce qui est sans comparaison le plus criminel devant Dieu, mais ce qui est sans doute le plus sage devant le monde [2].

Ce passage se révèle délicat à interpréter : s’il a souvent été lu comme une profession de foi cynique, voire satanique, Denis Pernot en a modifié la portée en soulignant que la décision de faire « le mal par dessein » s’appliquait au domaine de la chair plutôt qu’à celui de la conduite politique. Quoi qu’il en soit, l’essentiel tient bien ici à l’énonciation d’une règle de conduite pragmatique dont Retz fait le choix par prudence au moment même où il devient coadjuteur de Paris.

Qu’il s’agisse de résolutions intérieures, de décisions collectives ou même d’une crise politique où se décide le sort de tout un pays [3], les moments où s’opèrent des choix constituent bien l’un des éléments les plus stratégiques dans la composition des écrits mémoriaux. J’aimerais néanmoins défendre ici l’idée que l’accent habituellement placé sur ces stratégies du conseil et de la délibération risque de nous cacher le caractère nettement monolithique des récits mémoriaux et les détours que ceux-ci empruntent afin d’intégrer une grande part de la contingence ou des incertitudes passées à un modèle de composition qui vise en réalité à les réduire au maximum. Il y a à cela plusieurs raisons, sur lesquels je vais rapidement revenir avant d’envisager l’une des solutions les plus originales en la matière : celle imaginée par Régis Debray dans Loués soient nos seigneurs (1996), où toute la dramaturgie de la prise de décision (individuelle, collective ou nationale) se voit réinvestie de manière originale.

Prises de décision et justifications

En tant que récit d’une vie dans sa condition historique [4], les Mémoires intègrent à chaque moment du parcours qui y est reconstitué une réflexion sur le caractère opportun ou inopportun des décisions prises autrefois (réflexion double, puisque contemporaine des événements, qu’assume le sujet remémoré, et rétrospective, qu’assume l’instance mémoriale). À ce titre, ils empruntent à la rhétorique du genre délibératif en recourant aux différents lieux disponibles – formulation de règles de conduite, analyse de conditions de possibilité, prise en compte des mœurs ou des caractères, évaluation de la part laissée à la chance ou au hasard, etc. Toutefois, contrairement à l’autobiographe dont le champ est pour l’essentiel de nature introspective, le mémorialiste mêle différents plans de vie : celui de son intimité (plus ou moins exhibée), ses relations proches ou amicales, ses alliés ou obligés, la société dans laquelle il vit, enfin les principaux repères historiques qu’il partage avec ceux de sa génération. Autrement dit, toute prise de décision y suppose une latitude bien plus importante et une série potentiellement illimitée de facteurs. Pour l’essentiel, l’ambition du mémorialiste est d’articuler ces différents plans, afin que chacun d’entre eux croise et justifie ainsi les autres, autrement dit afin qu’un choix individuel coïncide, par exemple, avec un événement collectif et en offre une lecture orientée, ou qu’à l’inverse la stratégie déployée par le groupe auquel le mémorialiste appartient soit en décalage avec ses propres hésitations en sorte qu’il puisse se dédouaner à peu de frais d’un échec à venir (autrement dit paraître avoir anticipé à titre personnel ledit échec). Le propre des Mémoires tient à cette dialectique qu’instaure le processus de rétrospection exhaustive – en diachronie à travers le temps d’une vie ou en synchronie lorsqu’il s’agit d’une période circonscrite comme une guerre dont est convoqué le plus grand nombre d’acteurs possibles. L’auteur y est à la fois continuellement présent à son récit (puisque chacun des éléments du tableau a été sélectionné par lui), mais idéalement, ou plutôt illusoirement, absent, puisque tout se passe comme si le mémorialiste portait sur lui-même le regard de la postérité, alors même qu’il reste engagé dans les luttes menées jusqu’alors et que ses Mémoires sont à leur tour destinés à y jouer un rôle stratégique. L’instance mémoriale, ce fameux mémorialiste censé s’être retiré des affaires, capable de mesurer la vanité du monde et d’envisager le révolu avec la sérénité d’un Cincinnatus ou d’un Lazare, n’a d’une certaine manière aucune consistance psychologique ou sociale : elle est une pure fonction, une sorte de point de fuite du récit (écrit qui plus est sur plusieurs années et contraint en quelque sorte de masquer les ajustements occasionnés par le passage des années occupées à la rédaction), qui aimante le récit et confère aux Mémoires leur dynamique de récapitulation. L’effet visé est de fournir un inventaire de soi à travers le temps qui aboutisse à cette identité complète et exhaussée, subsumée par l’instance mémoriale en une synthèse imaginaire des différents plans de vie selon un idéal d’auto-adéquation.

C’est cette dynamique qui explique que le mémorialiste ne puisse mettre en scène les délibérations passées dans toute leur complexité. Un tel effort se trouve faussé par l’inévitable tendance, favorisée par le processus de récapitulation de soi, à faire coïncider le révolu avec les événements ultérieurs. Le temps propre au mémorialiste est une sorte d’étrange futur antérieur, à savoir l’anticipation continuelle de ce qui s’est réellement passé depuis. Et s’il est une chose que celui-ci ne peut ou plutôt ne veut faire, c’est bien de prendre en compte les effets de ses décisions. S’inspirant des analyses de Merleau-Ponty dans « La guerre a eu lieu » (Les Temps modernes, no 1, octobre 1945) et dans Humanisme et terreur (Gallimard, 1947), Sartre a rappelé dans le beau portrait qu’il livra de lui après sa mort ce que signifie mesurer « la force des choses », à savoir assumer « comme nôtres non seulement nos intentions, le sens que nos actes ont pour nous mais encore les conséquences de ces actes au-dehors, le sens qu’ils prennent dans un certain contexte historique [5] ». Or le mémorialiste se révèle incapable d’une telle objectivité, qui l’obligerait à intégrer à son action et à ses différentes décisions non seulement la part de contingence que celles-ci comportent mais surtout le contrecoup infligé par le cours des événements, source d’inévitables déformations, parfois jusqu’à la monstruosité. Quelles qu’aient pu être les conséquences directes ou indirectes de ses choix, un mémorialiste adopte toujours pour principal critère d’évaluation la fidélité à lui-même, et fausse, de ce fait, la perspective : là où il met en scène ses propres délibérations ou celles auxquelles il a participé, il ne vise en réalité qu’à justifier un parcours qui ne correspond que de manière imparfaite avec ses intentions premières et que pourtant la mise en récit mémoriale suffit à faire paraître concorder avec le cours de l’Histoire [6].

Le récit gaullien offre une parfaite illustration de ce paradoxe. De Gaulle, en garant de la tradition des Vies mémorables, multiplie les moments de délibération intérieure ou les scènes au cours desquelles il lui faut user de persuasion afin de négocier avec Churchill, avec ses alliés américains ou avec les représentants des partis politiques après la Libération. Prenons le plus célèbre d’entre eux, celui du départ en Angleterre le 17 juin 1940, juste après que Paul Reynaud a démissionné, bientôt remplacé par le maréchal Pétain : le début du troisième chapitre de L’Appel, « La France libre », expose longuement le choix décisif que de Gaulle eut à faire, cela alors même que deux pages plus haut, le mémorialiste avait noté, immédiatement après avoir appris la victoire de Pétain : « Ma décision fut prise aussitôt. Je partirais le lendemain [7]. » Aussi ne peut-on être dupe du général de Gaulle lorsque celui-ci semble reconstituer sa réflexion à l’époque et écrit : « Pour moi ce qu’il s’agissait de servir et de sauver, c’était la nation et l’État », puis expose tout d’abord les objectifs qu’il s’était fixés en se rendant en Angleterre (« Cela devait comporter : la réapparition de nos armées sur le champ de bataille »), ensuite les conditions qu’il prévoyait d’affronter (« Ce que je savais des hommes et des choses ne me laissait pas d’illusions sur les obstacles à surmonter »), enfin les forces dont il disposait (« Quant à moi, qui prétendais gravir une pareille pente, je n’étais rien, au départ »). Il s’agit moins ici d’une véritable délibération que d’une préfiguration par les moyens du récit de ce qui suivra afin que le cours de la guerre paraisse répondre très exactement à ce que le sujet remémoré a décidé et a anticipé à ce moment précis où son existence basculait dans l’illégalité. Plus que chez n’importe quel autre mémorialiste, il n’y a jamais de place pour le doute ou l’hésitation chez de Gaulle : celui-ci exhibe sans cesse les articulations logiques et rhétoriques de ses phrases (« Il est vrai que… Mais… Certes… Sans doute… ») afin de faire ressortir le cheminement de ses décisions ; mais ces délibérations inscrites à même le style, que double le recours fréquent aux hypothèses à l’irréel du passé, n’offrent que de fausses alternatives. Là où de Gaulle semble examiner les options révolues, il ne fait en réalité que justifier, afin de les entériner, non pas les choix qu’il prit dans l’incertitude à l’époque même, mais ces mêmes choix tels que les événements ultérieurs lui ont permis de les reconstituer [8].

Parce qu’ils offrent une version radicalisée ou ultra-légitimiste de la tradition mémoriale, les trois tomes des Mémoires de guerre montrent parfaitement le caractère artificiel de ces scènes de conseil ou de délibération – artificiel non seulement au sens où tout récit obéit à une nécessité inverse à l’ordre temporel progressif qu’il affiche, ainsi que Sartre l’a montré dans La Nausée puis que Gérard Genette l’a explicité dans « Vraisemblance et motivation » (Figures II), mais surtout au sens où la marge d’incertitude qui fait toute la valeur de ce type de scènes est ici réduite au profit d’une stratégie de continuelle justification de soi.

Mais il est une autre raison à cela, cette fois-ci non plus structurelle mais liée à l’histoire même du genre. On sait que la crise des Vies mémorables à la fin du XIXe siècle était due en priorité à l’instauration puis à la progressive domination d’une méthode historiographique attentive aux documents et réticente à l’égard des monuments du passé, en particulier des Mémoires, jugés intéressés et peu fiables. Il s’en est suivi une brusque délégitimation du genre après la Première Guerre mondiale où de nombreux textes ont été publiés sans qu’aucun n’ait survécu dans la mémoire littéraire [9], puis sa quasi-éclipse durant l’entre-deux-guerres, avant que l’Occupation puis la Libération n’offrent une situation de guerre civile propre à renouveler entièrement le modèle. Or ce renouveau s’est produit parallèlement à une radicalisation de la méthode historiographique sous l’influence de l’École des Annales et de l’évacuation de l’individu ou de l’événement au profit d’une approche plus globale, plus statistique. Tout le paradoxe est donc qu’au XXe siècle, les Mémoires sont revenus en force au moment même où le personnage historique perdait toute validité heuristique. Il se trouve que le succès, dans le dernier tiers du siècle, de l’histoire des mentalités puis des représentations n’a pas permis de redonner entièrement aux récits de vie mémorable la légitimité qu’ils avaient perdue, puisque c’est l’individu anonyme ou ordinaire, témoin souvent involontaire de son temps, que les historiens ont alors élu, et non le mémorialiste qui prétend être à la fois acteur, procureur et juge du passé. La concurrence qui s’est désormais instaurée entre historiens et mémorialistes n’a fait que s’exacerber : elle explique la difficulté qu’il y a pour ces derniers à échapper aux modèles narratifs déjà fixés par les spécialistes de l’histoire contemporaine – autrefois domaine réservé des mémorialistes. Pour les auteurs de récits mémoriaux désireux d’échapper à cette emprise, il ne reste donc plus qu’à inventer d’autres formes de mise en récit du passé afin de déjouer la captation du passé récent par les spécialistes du révolu.

Un traité de la libido dominandi

C’est Régis Debray qui me semble offrir l’une des solutions les plus intéressantes dans Loués soient nos seigneurs (1996), deuxième tome du cycle mémorial intitulé Le Temps d’apprendre à vivre (1987-1998) [10], où celui-ci déconstruit le modèle mémorial tout en le réévaluant, plus précisément en renouvelant quelques-uns de ses attendus les plus traditionnels. Dans le domaine des récits égohistoriques, Régis Debray occupe une place symbolique en raison de son parcours : proche du Che dans sa jeunesse, il est devenu l’éminence grise de Mitterrand, puis le thuriféraire (à retard) du général de Gaulle, illustrant ainsi par ces choix politiques les étapes par lesquelles toute une génération est passée de l’utopie révolutionnaire au pré carré de la mémoire nationale.

Je ne dirai rien de l’usage très virtuose que Debray fait des techniques les plus éprouvées des Mémoires. Seul m’importe ici son recours à la dimension moraliste, indissociable du genre depuis le XVIIe siècle, mais le plus souvent employée, nous venons de le voir, à titre stratégique. Croisant le fer avec La Rochefoucauld sur la question de l’amour-propre, Debray fait assaut de lucidité et délaisse le récit prévisible de ses faits et gestes pour passer à la généralisation et déceler derrière tout parcours militaire ou politique le palimpseste de ce qu’il nomme un « Livre répugnant » : « Ce recueil taoïste, facétieux et navrant, c’est le Livre des retournements (le manuel du savoir-vivre politique [11]). » À la faveur de ce qui pourrait apparaître comme une digression, mais devient en réalité un élément crucial de Loués soient nos seigneurs, Debray court-circuite donc la logique autojustificatrice de la narration mémoriale au profit d’un chapitre intitulé : « Conseils aux jeunes générations », où il distille les enseignements d’une expérience révolutionnaire convertie en un « art de la prudence » actualisé, les jeunes générations ayant, aux yeux du mémorialiste, moins besoin de spécialistes capables de disséquer le sens de l’Histoire que « de renseignements circonstanciés pour se tailler un chemin entre calices et délices [12] ». Un tel exercice passe par la récapitulation des célèbres quinze préceptes du Breviarum politicorum de Mazarin [13], puis par un brillant exercice de variations destiné à en renouveler le contenu en fonction des usages contemporains. De cet art de la prudence destiné aux ambitieux de notre temps, Régis Debray fournit à la fin de Loués soient nos seigneurs une seconde illustration encore plus condensée sous forme d’un « Petit lexique militant » : il y traite de l’aura, des élections, de l’opposition entre droite et gauche, aussi bien que du secret ou de l’information. Là encore, il multiplie les références aux historiens latins, à Saint-Simon ou à L’Homme de cour de Baltasar Gracián et au Breviarum politicorum de Mazarin. Toute la dynamique traditionnelle de récapitulation de soi, par laquelle l’histoire se confond avec les intentions du sujet mémorial, se trouve ici mise entre parenthèses au profit de ce vade-mecum que l’on peut lire, il est vrai, comme un simple pastiche, mais qui confère, me semble-t-il, au texte de Debray une valeur pragmatique que les Mémoires au XXe siècle ont assez largement perdue et qui est pourtant constitutive de la valeur qu’on attribue d’ordinaire à ce type de textes.

La place accordée au « Petit lexique militant » me paraît significative : Régis Debray l’introduit, en effet, à la faveur d’un irréel du passé. Supposant qu’il lui est possible de reprendre à zéro le temps autrefois consacré à la quête du pouvoir politique, celui-ci imagine avoir écrit une œuvre de longue haleine qui eût été « quelque chose comme un “roman d’apprentissage” à travers les folies de [s]on siècle [14] » (paraphrase parfaite, inutile de le préciser, de Loués soient nos seigneurs). Le mémorialiste se décrit alors mourant seul, écrivain maudit dont on retrouverait les gribouillis, à savoir précisément ce « Petit lexique militant » placé juste à la suite et sur lequel se clôt l’ouvrage. De sorte que le récit mémorial qui précède, exercice d’autocritique à moitié sincère comme tous les autres, se voit remis en jeu grâce à ce manuel de prudence, où sont définis chacun des termes susceptibles de servir à un jeune homme ambitieux. Ce « Petit lexique militant » pourrait être sous-titré : « Figures du discours politique », tant sa forme emprunte à Barthes autant qu’à Gracian ou à Mazarin ; une notion (« Comparer », par exemple) y est suivie d’une rapide définition (« Neuf erreurs politiques sur dix proviennent du raisonnement par analogie, source d’autant de déterminations que de bévues… »), puis d’une série de développements illustrant la fécondité conceptuelle et pratique de cette figure :

Depuis l’adolescence, j’ai vu une dizaine d’Hitler réapparaître à l’horizon (de l’Égyptien Nasser au Serbe Milosevic, en passant par Kadhafi, Khomeyni, Saddam Hussein, et dix vilains roitelets d’un jour). Quand il en va de nos intérêts, cette comparaison, préalable obligé au déclenchement des hostilités, relève d’un réflexe conditionné et d’une bonne préparation tactique de l’arrière. Mais indépendamment du « bon truc » pour galvaniser les troupes, quel chroniqueur n’a en toute bonne foi comparé nos années quatre-vingt-dix aux années trente [15] ?

Dans chacun de ces deux chapitres où conseils et délibérations échappent à la logique mémoriale pour se déployer sous forme de préceptes que le lecteur est libre de considérer comme un simple jeu littéraire ou comme un véritable manuel de conduite, Régis Debray accentue le caractère rétrograde du procédé. Le chapitre des « Conseils aux jeunes générations » s’ouvre ainsi sur une interpellation parodiant la « Ballade des pendus » de Villon : « Et vous qui après nous vivez, que vous importent les mécomptes d’un vieux fol ? », et procède essentiellement par dénégation ou par ironie : « Vous l’avez constaté : je n’ai pas l’âme assez bonne pour la pompe funèbre, ni les tiroirs assez pleins pour ajouter un Mémorial à tant d’autres. Je ne veux que vous être utile [16]. »

Ne soyons pas naïfs toutefois : comme tous ses prédécesseurs, Debray envisage son passé moins sous l’angle de la sincérité que sous celui de la fidélité à un engagement passé, en sorte que, dès les premières pages, il tranche avant même d’avoir commencé son récit en se déclarant « [r]esponsable mais pas coupable » (cette formule résume parfaitement l’attitude qui est celle de tout auteur de vie majuscule), tout en ajoutant :

Qu’on ne compte pas sur moi pour le geignard et le contrit : je ne fus ni floué ni possédé. Et les copains ont payé les violons du bal pendant que je prenais dans mon coin du galon. Je me garderai de battre ma coulpe sur la poitrine de mes seigneurs successifs, seduto et abbandonato. J’étais assez grand pour me piéger moi-même [17].

Contre les historiens des mentalités et plus précisément contre François Furet, l’auteur du Passé d’une illusion (1995), il s’agit de refuser l’exercice d’autocritique auquel doivent se soumettre tous les communistes repentis, depuis qu’Edgar Morin a fixé le modèle des « récits de désaveu [18] » dans Autocritique en 1959. Si Debray rejette donc le verdict de culpabilité rendu par les historiens officiels de l’illusion communiste, il n’entend nullement justifier son parcours auprès de l’opinion, mais à l’inverse faire de celui-ci un cas exemplaire de la folie de ce siècle dont il posera lui-même le diagnostic. L’auteur de Loués soient nos seigneurs vise bien à récupérer sur le plan de l’analyse rétrospective – ici par le biais non de l’histoire mais de la médiologie dont il est l’inventeur [19] – ce qu’il n’a su maîtriser sur le plan de l’action où chacun de ses engagements s’est révélé conduire à une impasse : pas question pour lui d’abandonner cet idéal de contrôle constitutif du genre mémorial, mais du moins est-ce en admettant qu’une moitié de lui-même a « blousé l’autre », plus précisément que sa « volonté de puissance » a joué contre sa « volonté de savoir [20] ». Cela suffit à distinguer nettement ce récit de Vie mémorable de ceux qui se sont multipliés durant le dernier tiers du XXe siècle : chez Debray, il est bien question d’exposer ses erreurs, mais cela afin d’en tirer un supplément de connaissance qu’assure la théorie des médiations pratiques par lesquelles se transmettent et s’imposent les idéologies. L’ambition affichée du mémorialiste passe, de ce fait, par sa propre mise en accusation, ce qui le conduit à faire alterner moments de narration et exposés théoriques.

C’est ici qu’intervient le jeu avec les conseils aux jeunes ambitieux, exposés sous forme d’un manuel de conduite ou d’une sorte de dictionnaire ou d’index des principales notions du « lexique militant » : à chaque fois, il s’agit d’imaginer une voie intermédiaire entre l’aveu mémorial et l’analyse des logiques politiques, autrement dit entre narration égohistorique et théorie médiologique. Le vade-mecum tiré des leçons de l’Histoire qu’un ancien révolutionnaire devenu chargé de mission sous Mitterrand peut tirer de son expérience permet à la fois de déjouer ce qu’une reconstitution du passé peut avoir de plus complaisant et de donner à la réflexion sur le politique une dimension pragmatique que les Mémoires contemporains, paralysés par l’autorité tyrannique des historiens du temps présent, n’osent plus revendiquer.

Au constat d’échec sur lequel il conclut la reconstitution de son parcours, Régis Debray oppose donc ces exercices de style où l’on est libre de voir un ultime désir de maîtrise (puisque l’auteur y prend la posture du pédagogue, capable de transmuer ses erreurs en un savoir profitable aux nouvelles générations), mais où tous les choix que le mémorialiste a pu faire au cours de son existence se trouvent rejoués, c’est-à-dire envisagés sous l’angle d’une logique des conduites politiques. Aucune illusion toutefois : l’auteur de Loués soient nos seigneurs n’ignore pas que les jeunes ambitieux d’aujourd’hui préfèrent l’ENA à la lecture des Mémoires ; le recours à la technique des conseils lui permet néanmoins d’exposer sous une forme destinée à impliquer directement son lecteur ce qui constitue le cœur de son récit de vie mémorable, à savoir ce qu’il nomme la « passion politique », dont les ressorts nous sont bien plus obscurs que ceux de « l’amour sexuel exclusif », alors même que ses effets sur le cours du monde se révèlent évidemment déterminants [21], et de placer l’ensemble de son œuvre sous le signe de la notion de « jouissance (du pouvoir) », ainsi définie :

Absent des dictionnaires et traités des sciences politiques ; inusité dans les Mémoires des officiels, où abondent en revanche volonté, devoir, vocation, résolution, grand dessein et fins calculs (sans parler de fidélité, courage et tempérance, matériaux constitutifs de toute statue intérieure qui se respecte). Preuve que la politologie est aux voluptés dominatrices ce que la sexologie est au sentiment amoureux : un prétentieux alibi qui tourne autour du pot [22].

Notes

[1Voir Emmanuèle Lesne, La Poétique des Mémoires (1650-1685), Paris, Honoré Champion, 1996.

[2Cardinal de Retz, Mémoires, éd. Michel Pernot, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 2003, p. 100-101.

[3Comme lors du décès de Monseigneur, le Grand dauphin, en avril 1711, occasion pour Saint-Simon de lire, en véritable sémiologue de la cour, tous les effets de cette recomposition inattendue des rapports de force : « chaque visage vous rappelle les soins, les intrigues, les sueurs employées à l’avancement des fortunes, à la formation, à la force des cabales, les adresses à se maintenir et à en écarter d’autres, les moyens de toute espèce mis en œuvre pour cela, les liaisons plus ou moins avancées, les éloignements, les froideurs, les haines, les mauvais offices, les manèges, les avances, les ménagements, les petitesses, les bassesses de chacun, le déconcertement des uns au milieu de leur chemin, au milieu ou au comble de leurs espérances, la stupeur de ceux qui en jouissaient en plein, le poids donné au même coup à leurs contraires et à la cabale opposée, la vertu du ressort qui pousse en cet instant leurs menées et leurs concerts à bien, la satisfaction extrême et inespérée de ceux-là, et j’en étais des plus avant, la rage qu’en conçoivent les autres, leur embarras et leur dépit à le cacher » (Saint-Simon, Mémoires, éd. Yves Coirault, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1990, p. 215).

[4Je me permets de renvoyer pour ce qui suit à Écrire ses Mémoires au XXe siècle : déclin et renouveau, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 2008, p. 359-365.

[5Jean-Paul Sartre, « Merleau-Ponty », éd. Gilles Philippe, dans « Les Mots » et autres écrits autobiographiques, dir. Jean-François Louette, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2010, p. 1057.

[6Sur cette question, voir en particulier Theodore Plantinga, selon qui la projection de l’ultérieur sur l’antérieur est l’une des quatre conditions de possibilité de la conscience narrative et historique, la preuve en étant qu’une restitution rigoureusement chronologique de l’existence serait tout à fait indigeste et irait à l’encontre des buts de la vie, puisqu’elle entraverait le mode habituel d’élaboration de la connaissance historique (Theodore Plantinga, How Memory Shapes narratives. A Philosophical Essay on Redeeming the Past, Lewinston-Queenston-Lamperter, The Edwin Mellen Press, 1992).

[7Charles de Gaulle, Mémoires, éd. Marius-François Guyard, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2000, p. 69, et, pour les références suivantes, p. 72.

[8Christelle Reggiani a de même parfaitement montré dans un numéro des Temps modernes consacré au troisième tome des Mémoires, Le Salut, que la multiplication des débats, intérieurs ou dialogués, masque en réalité une conception de la parole politique s’imposant à son auditoire par emprise fusionnelle, autrement dit par l’intermédiaire d’un « éloquence “souveraine”, selon le mot de Thibaudet, discours du pouvoir s’épuisant à redire ses propres conditions de possibilité, afin de donner un prolongement à la scène primitive de l’“appel” (du 18 juin), capable d’en construire une mémoire efficace » (Christelle Reggiani, « Les voix des Mémoires », dans « De Gaulle, la France et la littérature », Les Temps modernes, no 661, nov.-déc. 2010, p. 65).

[9Si ce n’est Grandeurs et Misères d’une victoire de Georges Clemenceau (1930).

[10Voir la note en exergue à Par amour de l’art (Une éducation intellectuelle, Paris, Gallimard, 1998, p. 5) : « Avec ce troisième et dernier volume prend fin Le Temps d’apprendre à vivre, trilogie dont Les Masques (Une éducation amoureuse) constituerait le premier, et Loués soient nos seigneurs (Une éducation politique), le deuxième volet. »

[11Régis Debray, Loués soient nos seigneurs : une éducation politique, Paris, Gallimard, 1996, p. 256.

[12Ibid., p. 347.

[13Voir les p. 348-349.

[14Ibid., p. 520.

[15Ibid., p. 534.

[16Ibid., p. 347.

[17Ibid., p. 20.

[18Voir Jean-Louis Jeannelle, « Les “récits de désaveu” ou comment faire son autocritique de manière critique ? », dans Rolf Wintermeyer (éd.), en collaboration avec Corinne Bouillot, « Moi public » et « moi privé » dans les Mémoires et les écrits autobiographiques du XVIIe siècle à nos jours, Rouen, Publications des universités de Rouen et du Havre (PURH), 2008, p. 273-284.

[19Voir Régis Debray, Introduction à la médiologie, Paris, PUF, coll. « Premier cycle », 2000.

[20Régis Debray, Loués soient nos seigneurs, op. cit., p. 20.

[21« Entre suicides et crimes passionnels, la passion amoureuse fait quelques centaines de morts par an ; entre guerres civiles et internationales, la passion politique en fait des centaines de mille, en année moyenne, des dizaines de millions dans les coups de feux. Or, si le rapport en “dangerosité” est de un à mille, il est de mille à un dans les bibliothèques. Nous connaissons mille fois mieux les ressorts de l’“amour sexuel” exclusif que ceux de l’adhésion exclusive à une cause ou à un chef. Et que dire des rescapés ? Au moment où j’écris ces lignes, il y a sur cette terre des millions de Swann vieillissants dont l’Odette s’est appelée, à l’Est, Staline, Mao ou Tito, au Sud, Fidel Castro, Mobutu ou Sankara et, à l’Ouest, Mitterrand, Mme Thatcher ou Nixon. Aucun Proust ne daigne s’occuper d’eux, comme si la chose publique n’était pas digne des microchirurgiens du chagrin. » (Ibid., p. 20).

[22Ibid., p. 574.


Pour citer l'article:

Jean-Louis JEANNELLE, « Le Temps d’apprendre à vivre de Régis Debray : un Breviarum politicorum à l’âge de la médiologie » in Dramaturgies du conseil et de la délibération, Actes du colloque organisé à l’Université de Rouen en mars 2015, publiés par Xavier Bonnier et Ariane Ferry.
(c) Publications numériques du CÉRÉdI, "Actes de colloques et journées d'étude (ISSN 1775-4054)", n° 16, 2016.

URL: http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?le-temps-d-apprendre-a-vivre-de.html

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